Gérazez, Histoire littéraire
orateur, n'est qu'an Discours religieux, une apologie de la Foi dont il est le représentant officiel et dont il doit inculquer les doctrines à l'héritier du trône de France. Pour les croyants, ce point de vue est large; pour ceux qui examinent, il est étroit. Cependant nous devons essayer de nous placer dans ce point de vue, afin de comprendre l'auteur et de l'apprécier avec justice. ♦
Vous vous rappelez que, dans l'Oraison funèbre de la Reine d'Angleterre, le prédicateur, à deux reprises, au commencement et à la fin, nous montre Dieu gouvernant toutes choses, les peuples et les rois, et « tenant, du plus haut des cieux, les rênes de tous les empires ». Le Discours sur V Histoire universelle n'est pas autre chose que le développement de cette idée, un récit des actes de Dieu, ou plutôt de ses desseins, accomplis par le moyen des peuples et des rois, qui les ignorent. De cette hauteur, les empires n'apparaissent plus que comme des individus, et les destinées de ces individus ne sont que des scènes ou des actes d'un drame unique, qui se dénoue par la naissance de Jésus-Christ et la Rédemption du genre humain, « Le prologue, c'est la création du monde; l'exposition, c'est la chute de l'homme ; le nœud, c'est la dispersion des hommes sur la terre, les progrès de l'idolâtrie, et la durée du peuple de Dieu ; la péripétie , c'est la corruption et le destin du monde idolâtre ; le dénoue-
ment, c'est l'avènement du Libérateur et le triomphe de sa doctrine 1 . »
Conception imposante, et qu'on admirerait davantage si elle était moins incomplète. Mais une partie trop considérable de l'humanité reste en dehors de ce beau drame si bien noué et dénoué.
Serait-ce là, par hasard, l'effet et la démonstration de ce que Chateaubriand appelle « l'influence du génie du Christianisme sur le génie de l'Histoire » ? Et, s'il en était ainsi, y aurait-il donc lieu d'y applaudir ? Cependant il ne suffit pas d'envoyer tout ce monde- là dans l'Enfer avec Socrate, Maro-Aurèle et Molière, pour qu'il n'en soit plus question dans l'histoire. Le genre humain est bien autrement vaste, soit dans le temps, soit dans l'espace, que Bossuet ne l'a conçu : l'antiquité de l'homme recule tous les jours ; les races humaines sont nombreuses et irréductibles. À ne prendre même l'humanité que dans le cycle biblique et le cycle gréco-romain, on en avait conçu, longtemps avant Bossuet, des synthèses plus larges que celles de son livre. Un seul peuple, pour lequel sont faits tous les autres , quelle idée mesquine! celui-là préféré de toute éternité, les autres exclus, réprouvés, quelle idée bizarre! Les Stoïciens fondaient l'unité humaine sur la Raison, attribut commun à tous les hommes : le grec Zenon, puis le romain Sénèque, opposaient à la Cité ter-