‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 93 sur 106 · Lire penseuse · texte numérisé non relu

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forme est d'une beauté noble et sévère, particulièrement en ce qui concerne l'avènement de Jésus- Christ. Là se trouve cette page immortelle :

« César et Pompée décidèrent leur querelle à Pharsale par une bataille sanglante. César victorieux parut en un moment par tout l'univers, en Egypte, en Asie, en Mauritanie, en Espagne ; vainqueur de tous côtés, il fut reconnu maître dans Rome et dans tout l'Empire. Brutus et Cassius crurent affranchir leurs concitoyens en le tuant comme un tyran, malgré sa clémence. Rome retomba entre les mains de Marc-Antoine, de Lépide et du jeune César-Octavien, petit-fils de Jules César, et son fils par adoption, trois insupportables tyrans, dont le triumvirat et les proscriptions font encore horreur en les lisant. Mais elles furent trop violentes pour durer longtemps ; ces trois hommes partagent l'Empire : César garde l'Italie, et, changeant incontinent en douceur ses premières cruautés, il fait croire qu'il y a été entraîné par ses collègues. Les restes de la République périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l'un contre autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille d'Actium : les forces de l'Egypte et de l'Orient, qu'Antoine menait avec lui, sont dissipées. Tous ses amis l'abandonnent, et même sa Cléopàtre, pour laquelle il s'était perdu. Hérode iduméen, qui lui devait tout, est contraint de se donner au vainqueur,

et se maintient par ce moyen dans la possession du royaume de Judée, que la faiblesse du vieux Hircan avait fait perdre entièrement aux Àsmonéens. Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes, l'Egypte devient une province romaine; Cléopâtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine. Rome tend les bras à César, qui devient, sous le nom d'Auguste, et, sous le titre d'Empereur, seul maître de tout l'Empire. Il dompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés ; l'Ethiopie lui demande la paix ; les Parthes, épouvantés, lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rliètes ou Grisons , que leurs montagnes ne peuvent défendre. La Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Veser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus ; tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »

L'auteur termine cette Deuxième Partie, centre de son œuvre, par une allocution politique adressée à son élève, héritier présumé du trône :

« Monseigneur, tout ce qui rompt cette chaîne, tout ce qui sort de cette Suite (la Suite de la Religion et de l'Église), tout ce qui s'élève de s^i-même, et ne vient pas en vertu des promesses

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faites à l'Église dès l'origine du monde, vous doit faire horreur i . Employez toutes vos forces à rappeler dans celte unité tout ce qui s'en est dévoyé... »

Proposant alors au fils l'exemple du père, afin d'exhorter aussi le monarque lui-même indirectement, il semble d'avance applaudir à la Révocation de l'Édit de Nantes , qui se préparait. « Considérez, dit-il, le temps où vous vivez, et de quel père Dieu vous a fait naître. Un Roi si grand en tout se distingue plus par sa Foi que par ses autres admirables qualités. Il protège la Religion au dedans et au dehors du royaume, et jusqu'aux extrémités du monde. Ses lois sont un des plus fermes remparts de l'Église ; son autorité, révérée autant par le mérite de sa personne que. par la majesté de son sceptre, ne se soutient jamais mieux que lorsqu'elle défend la cause de Dieu. On n'entend plus de blasphèmes ; l'impiété tremble devant lui. C'est ce roi, marqué par Salomon, qui « dissipe tout le » mal par ses regards ». S'il attaque l'hérésie par tant de moyens et plus encore que n'ont fait ses prédécesseurs, ce n'est pas qu'il craigne pour son trône ; tout est tranquille à ses pieds et ses armes sont redoutées par toute la terre ; mais c'est qu'il aime ses peuples, et que, se voyant élevé par la

1. Et ailleurs, dans le Sermon sur l'Unité de V Église : ... o C'est les Gentils, peuple immonde, et peuple qui n'est pas peuple. »

main de Dieu à une puissance que rien ne peut égaler dans l'univers, il n'en connaît point de plus bel usage que de la faire servir à guérir les plaies de TÉglise. » *

Vous reconnaissez là les sentiments qui font explosion avec l'enthousiasme du triomphe dans l'Oraison du chancelier Michel Le Tellier ; ce sont presque les mêmes termes. Voilà comment le Discours sur l'Histoire universelle se tient avec cette Oraison-ci, comme avec l'autre que je viens de rappeler.

L'ouvrage, avons-nous dit, s'arrête à Charlemagne ; l'auteur se proposait de le continuer jusqu'à Louis XIV. A la dernière page, il annonce à son élève « qu'il se réserve à lui faire un second Discours » où il lui parlera de la France et de Charlemagne, ce grand conquérant ; puis il ajoute : « Ce même Discours vous découvrira les causes des prodigieux succès de Mahomet et de ses successeurs. Cet empire, qui a commencé deux cents ans avant Charlemagne, pouvait trouver sa place daus ce Discours * ; mais j'ai cru qu'il valait mieux vous faire voir dans une même suite ses commencements et sa décadence. »

Il eût été intéressant de voir le peintre de

t. C'est-à-dire dans le premier, qu'il achève en ce moment; **»is l'ouvrage dont nous venons de parler.

Cromwcll essayer de nous peindre Mahomet. Il y a apparence que son orthodoxie lui eût ôté la flexibilité qui est nécessaire pour pénétrer un caractère si compliqué et si étrange. Lui, qui n'a guère compris Luther, eût-il mieux compris le prophète qui a changé la face d'une moitié du monde et qui fut sur le point d'absorber l'autre? On en peut douter *. Quoiqu'il sentît à sa manière très vivement la poésie biblique, il ne parait pas avoir eu, à un très haut degré, le sens divinateur des choses de l'Orient : sa nature était trop de l'Occident, trop issue du moyen âge, trop imprégnée de scolastique théologique ; il était trop lalin d'éducation, trop Français et trop Bourguignon de race; outre que la pénétration et la souplesse, possibles aujourd'hui, ne l'étaient pas autant à un sujet de Louis XIV, même non engagé dans les liens de l'épiscopat, même à un Richard Simon, par exemple. N'importe: l'entreprise eût été curieuse. Peut-être a-t-il reculé devant la difficulté.

Quoi qu'il en soit, il avait écrit les sommaires et les faits principaux de cette suite de son grand ouvrage . Mais ce qu'on a nommé à tort l'ébauche du nouveau tableau est plutôt une table chronologique qu'un abrégé d'histoire . On l'a cependant

\. Voltaire, quoique plus libre d'esprit, à ce qu'il semble, mais non entièrement affranchi d'une sorte de fanatisme en sens inverse, n'y a guère réussi pour sa part.

publiée telle quelle , en 1806 , sous ce titre : Quatrième Partie du Discours sur l'Histoire universelle. Mais nous croyons que Bossuet n'eût avoué ni cette publication, ni ce titre.

Pour conclure sur l'œuvre qu'il a achevée et publiée, et qui demeure, avec les six Oraisons funèbres, son principal monument littéraire, — sans atteindre à l'unité majestueuse du plan d'Hérodote, dont les neuf livres, nommés du nom des Muses, semblent une épopée dramatique toute faite par l'histoire des peuples, — le Discours sur l'Histoire universelle a sa grandeur et son prestige. Si les trois parties, à vrai dire, ne sont pas fortement liées entre elles , si la première est même absolument séparée des deux autres , et si la troisième ne se rattache à la seconde qu'après coup, l'inégalité de cette cons^r-ction se rachète par l'éclat du style, et disparaît, mieux que la faiblesse du système, sous la beauté oratoire qui les recouvre.

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