Henri de Maupas, évêque de Châlons
à-dire, les diverses manières de prier Dieu), auquel il travaillait depuis dix-huit mois Fénelon lut ce livre et, comme il vit que plusieurs maximes de madame Guyon y étaient citées en marge et qualifiées avec une extrême rigueur, l'estime et l'amitié dont il faisait profession pour elle ne lui permettant pas de souscrire à sa condamnation, il refusa son approbation et renvoya le manuscrit sans en dire son sentiment. Bossuet en fut très irrité, « Tout le monde va donc voir, dit-il, que Monsieur de Cambrai est le protecteur de madame Guyon 1 Ce soupçon, qui le déshonorait dans le public, va donc devenir une certitude ! Quel scandale ! quelle flétrissure ! » Et, se passant de l'approbation qu'on lui refusait, il entreprit de faire imprimer son livre, au commencement de 1697.
Fénelon le gagna de vitesse et en lança un de sa façon, les Maximes des Saints, où il essayait, sans rompre en visière à l'évêque de Meaux, de défendre la doctrine du pur amour : c'était comme l'évangile du Quiétisme, un Molinos adouci et peutêtre plus dangereux. Ce livre parut à la fin de janvier 1697. Le duc de Beauvilliers en fit remettre un exemplaire à Bossuet le jour même où il venait de présenter l'ouvrage au Roi de la part de Fénelon, qui était dans son diocèse. Bossuet, dès la première lecture, chargea les marges de coups de crayon, puis dicta à l'abbé Le Dieu, pendant qua-
tre ou cinq matinées de suite, la réfutation de l'ouvrage; ce fut le complément de son livre des États d'oraison; livre qu'il lança à son tour, au mois de mars, environ six semaines après celui de Fénelon. Il avait eu soin de le faire revêtir de l'approbation du cardinal de Noailles et de l'évêque de Chartres. « Ce livre-ci, dit Saint-Simon, aussitôt qu'il parut, dévora l'autre 1 . »
1. Fénelon lutta longtemps, avant de se soumettre. Bossuet fut très dur pour lui, et même injuste, allant jusqu'à des mots violents et iniques, tant la passion nous emporte l Fénelon et madame Guyon, en soutenant la doctrine du pur amour (de Dieu), n'étaient unis que de pure amitié. Celte pureté même fut cause que Fénelon ne sentit point le danger d'une telle c amitié avec une femme jeune et passionnée qui empruntait à la langue de l'amour humain tous les termes de sa spiritualité *. » Bossuet, dont le zèle était extrême autant que son honnêteté était parfaite, mais dont la main^ vigoureuse assenait de rudes coups, eut le tort de comparer cette liaison à celle # de deux célèbres hérésiarques du deuxième siècle, Montanus et Priscilla. Celle-ci était une dame phrygienne qui avait quitté son mari pour suivre ce M on tan, espèce de prophète et faiseur de miracles. Un pareil rapprochement était plus qu'une injure, c'était une calomnie; tels sont les entraînements des polémiques. La pureté de Fénelon était au-dessus de tout soupçon, comme celle de Bossuet lui-même. — Cependant l'évêque de Meaux s'emporta jusqu'à écrire et publier ceci : a Je me garde bien d'imputer à Monsieur l'archevêque de Cambrai autre dessein que celui qui est découvert par de; écrits de sa main, par son livre, par ses réponses et par k suite des faits avérés. C'en est assez et trop d'être un protecteur si déclaré de celle qui prédit et qui se propose la séduction de l'univers. — Si l'on dit que c'est trop parler contre une femme dont l'égarement semble aller jusqu'à la folie, je le veux, si cette folie n'est pas un pur fanatisme; si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme; si cette Priscille n'a pas trouvé son M ont an pour la défendre. » — Fénelon ré-
* Désiré Nisard, Histoire de la Littérature française^ U III.
Une circonstance fâcheuse pour Ja doctrine du pur amour, c'est que les jésuites y adhéraient: cela était compromettant, à cause de leur morale relâchée.
Nous n'avons pas à prendre parti dans une dispute théologique; mais il nous semble que Féne-
pliqua avec une indignation touchante; Bossuet s'en exaspéra d'autant plus, au point d'écrire les lignes suivantes: «C'est une bête féroce qu'il faut poursuivre , pour l'honneur de Fépiscopat et de la vérité, jusqu'à ce qu'on Tait terrassée. Saint Augustin na-t-il'pas poursuivi Julien jusqu'à la mort? Il faut délivrer l'Église du plus grand ennemi qu'elle ait jamais eu. » — Le Quiélisme fut combattu non seulement par Bossuet, qui même alla jusqu'à ranger parmi les mystiques saint François de Sales, outre sainte Thérèse; mais aussi par l'abbé de Rancé, par Leibniz, par Nicole, par Racine et par Boileau. Celui-ci, dans son Epitre XII, sur l'Amour de Dieu, lance au Quiétisme, on au Molinosisme, quelques traits, un peu émoussés, il est vrai, ou plutôt quelques périphrases : C'est ainsi, quelquefois, qu'un indolent * mystique Au milieu de péchés tranquille fanatique, Du plus parfait amour pense avoir l'heureux don, Et croit posséder Dieu dans les bras du Démon. Mademoiselle de Scudéry, qui d'ordinaire ne se trouve pas pas dans le même camp que Despréaux, s'y trouva cette fois, contre le Quiélisme ; voici comment : madame Guyon disait donc qu'il fallait prier Dieu sans intérêt, sans nul espoir de récompense, et était allée jusqu'à prétendre que, même la plus belle de toutes les prières, le Pater noster, adressait à Dieu des demandes intéressées : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien... » Là-dessus mademoiselle de Scudéry écrit à l'abbé Nicaise, de Dijon, correspondant de Leibniz : « Je ne veux point me mêler dans une dispute d'une matière si élevée, et je me tiens en repos, en me bornant aux Commandements de Dieu, au Nouveau Testament et au Pater; car je crois qu'une prière que Jésus-Christ a enseignée ne contient pas un intérêt criminel, quoique madame Guyon le regarde comme une prière intéressée...»
* Par cette épithète indolent, Boileau semble vouloir traduire le sens de quiétiste. Quies, repos.
Ion était au moins sur une pente glissante, et que le grand esprit de Leibniz, après avoir été indécis entre lui et Bossuet, lit sagement, en définitive, de •donner raison à celui-ci, dans le fond sinon dans la forme, « Selon les apparences, dit-il, madame ■Guyon est une orgueilleuse visionnaire, et l'archevêque de Cambrai a été trompé par son air de spiritualité. » Il approuva sans réserve la conduite du Roi faisant cesser la dispute, et il loua même 4a bulle du Pape condamnant l'archevêque de Cambrai. Sa conclusion sur le tout se résume en deux mots qui semblent une juste balance : « Je suis, dit-il, prévenu pour deux choses (persuadé de deux choses) : Tune est l'exactitude de Monsieur de Meaux, l'autre est l'innocence de Monsieur de Cambrai. »
Bossuet n'aimait pas Fénelon, nature antipathique à la sienne. On voit à nu dans le Journal de l'abbé Le Dieu, son secrétaire, le fond de ses sentiments : un jour il vient à dire que Fénelon « a été, toute sa vie, un parfait hypocrite » K Ailleurs, on trouve un jugement sévère, mais assez juste, sur le Télémoque * ; ailleurs encore, un jugement plus sévère, et moins juste, sur les Dialogues des Morts. Cet esprit de finesse et ses vues neuves, sous des formes