MITON
Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure Gomme vices unis à l'humaine nature ; Et mon esprit eofîn n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
C'est justement ce flegme raisonneur de Mi ton qui met Pascal si fort en colère : « Reprocher à Miton de ne pas se remuer, quand Dieu le reprochera. » Pascal essaye de trouver chez son souple adversaire le défaut de la cuirasse ; et Tautre se dérobe, avec bonne grâce. En face du parfait chrétien, le parfait mondain prétend bien n'être pas coupable de toutes les énormités dont on Taccuse ; et Pascal s'acharne dans la discussion, avec une insistance qui doit sembler un peu lourde à Méré : (' Le moi est haïssable; vous, Miton, vous le couvrez, vous ne Tôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. — Point, car en agissant, comme nous le faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais
si je le hais parce qu il est injuste, qu'il se fait centre du tout, je le haïrai toujours. En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre du tout ; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veut asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice : et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injustes. »
Voilà, même encore dans les Pensées^ la trace de ces conversations mondaines; elles parurent si intéressantes à Pascal, qu'il en gardait le souvenir dans sa vie janséniste, quelque dix ans après. Je me suis laissé aller au plaisir de développer un peu longuement ce point, ce moment de la vie mondaine chez Pascal, d'abord parce qu'il est peu connu, Port-Royal et la famille ayant tiré un voile sur ces années d'erreur ; ensuite, parce que c'est une des époques capitales de la vie de Pascal, on, avant la transformation définitive, il évolue encore ; enfin, parce que c'est avec une espèce de sympathie profonde et respectueuse pour ce douloureux génie, que nous aimons à nous arrêter un instant avec lui, à cette étape de sa vie où, tout en restant un croyant ferme, un chrétien pratiquant, Pascal échappe au cauchemar janséniste, où il connaît les joies paisibles de l'activité intellectuelle, où son histoire, toujours austère, semble presque tourner au roman, où, comme l'a dit le poète, sa vie a connu l'illusion de l'amour :
Elle eut sa (leur aussi ; c'était un lis candide
Qui tendait aux rayons naissants du jour splendide,
Gomme uae blanche coupe, uq pur calice ouvert *, L'Aurore lui prêtait son charme et son prestige, Et lui ne demandait qu'à balancer sa tige Et verser ses parfums sur le vallon désert.
Oui, Tamour a fleuri dans cette vie austère.
L'amour humain, Pascal ; ton cœur a touché terre. Toi qu'appelait d'en haut la voix du Dieu jaloux, Gomment I te voilà pris au piège d'un sourire, Et devant la Beauté qui t'engage et t'attire. Gomme un simple mortel, tu tombes à genoux 1 Quelle était cette femme, assez noble, assez belle. Pour soumettre à son joug ce cœur fier et rebelle? Les hommes ici-bas jamais ne le sauront.
L'image fugitive à peine se dessine ; C'est un fantôme, une ombre, et la forme divine, En passant devant nous, garde son voile au front.
En effet, on ne saura peut-être jamais le nom de la femme que Pascal a aimée, et ce n'est du reste que d'un intérêt secondaire ; mais que Pascal ait aimé, c'est là rimportant, et Ton n'en saurait plus douter après la discussion sur ce sujet, entre MM. Gazier, Havet et Janet, dans la Revue Bleue de 1877. N'avons-nous pas même un document pour l'histoire de ce roman dans le Discours sur les Passions de V Amour? Toutes les probabilités sont pour que ce Discours ait été réellement écrit par Pascal, mais on n'en a pas une certitude absolue. Aussi n'en citerai-je rien, malgré l'intérêt de l'ensemble et de certains détails, malgré l'intérêt supérieur encore qu'il devrait à la signature de Pascal, s'il était authentique. Même en admettant que ce Discours soit de lui, qu'il constitue une confession personnelle, et non une étude abstraite, il faudrait simplement en conclure, avec M. SuUy- Prudhomme, que nous ne devons pas pour cela modifier notre impression générale sur Pascal, ni convertir ce qu'on peut appeler sa vie mondaine en une
existence galante. Pascal a aimé, et cela suffit pour nous, qui cherchons surtout à établir une biographie psychologique. Aucun des mouvements de Tâme humaine ne lui a été inconnu ; mais la passion ellemême n'a pu être chez lui que noble et grave. Ce que nous appelons vie mondaine chez Pascal, ce qui semble chez lui divertissement et même dérèglement, paraîtrait peut-être, chez un véritable mondain, recueillement, retraite, austérité. En effet, au moment où nous le voyons mêlé au brillant entourage du duc de Roannez, quel est l'auteur dont il aime à parler, dont Méré lui reproche d'admirer l'esprit et l'éloquence? C'est Du Vair, celui que M. Faguet a nommé le Bossuet du xvi® siècle, et qui, de fait, était un véritable stoïcien catholique, Du Vair dont il serait bon qu'on étudiât l'influence profonde sur Pascal, puisque ce moraliste, presque inconnu maintenant, a su parler avec une grandeur qui annonce Pascal, disant par exemple dans un discours d'ouverture du Parlement d'Aix : « L'homme à la vérité est le plus excellent de tous les ouvrages de Dieu, et comme un abrégé de toutes ses autres merveilles. Mais qui le considérera à part, en solitude, et destitué du secours des autres, trouvera que c'est la plus misérable et chétive créature qui soit au monde, et qui à peine se peut maintenir un seul jour en son être, et se défendre des nécessités, périls et calamités auxquels il est sujet. » Pascal, admirateur de Du Vair, ne s'écarte pas du catholicisme, même dans sa période mondaine. Mais on voit combien il paraît loin encore du jansénisme. Il le prouve bien nettement par l'opposition marquée qu'il fait à la vocation religieuse de sa sœur Jacqueline, par le refus où il s'obstine de lui laisser
prendre sur la fortune restée indivise entre eux, une dot convenable pour entrer à Port-Royal. La résolution bien arrêtée de Jacqueline est plus forte que ces oppositions; le 3 janvier 1652, elle annonce son départ à M"* Périer, qui est venue retrouver son frère et sa sœur dans la maison où leur père est mort ; elle la prie de prévenir Biaise, qui se retire dans sa chambre, plein de chagrin. Le lendemain matin Jacqueline quitte la maison de famille sans voir personne. Le 7 mars de la même année, elle somme son frère de venir assister à sa prise de voile. Désormais, pour cette âme ardente et passionnée, il n'y a plus, en dehors de la préoccupation personnelle de son salut, qu'un désir : amener son frère à cette vie religieuse où il Tavait poussée la première, convertir celui qui l'avait convertie : « Comme mon frère la voyait souvent, dit j M°® Périer, elle lui en parlait souvent aussi ; et enfin, [ elle le fit avec tant de force et de douceur, qu'elle lui ; persuada ce qu'il lui avait persuadé le premier, de quitter absolument le monde ; en sorte qu'il se résolut de quitter tout à fait les conversations du monde, et de retrancher toutes les inutilités de la vie, au péril ■ même de sa santé, parce qu il crut que le salut était préférable à toutes choses. » Au moment où Pascal ^ s'apprêtait à renoncer au monde pour se consacrer entièrement à Dieu, où il éprouvait déjà le dégoût du siècle, sans goûter entièrement la vie nouvelle qui s'ouvrait devant lui, eut lieu le fameux accident du pont de Neuilly. Port-Royal en a peut-être exagéré l'influence sur l'esprit de Pascal, pour transformer en un fait providentiel un simple accident. Le Recueil d'Utrecht nous raconte qu'un jour de fête Pascal, était allé, selon son habitude, faire une promenade au pont
de Neuilly, dans un carrosse à quatre ou à six chevaux : Ç ' les deux chevaux de flèche prennent le mors aux dents, aoc^ciu^ù et se précipitent dans le fleuve ; les traits se rompent : y^ ^ / la voiture n'est pas entraînée. Pascal, sauvé d'une f ^ façon aussi inopinée, dut faire plus d'une réflexion sur ^^ la brièveté de la vie, sur les morts subites et sans pré- 'A'^ct^My paration. A une âme déjà ébranlée, il suffit d'un léger choc pour la décider tout à fait. Laccident est du 8 novembre 1654 ; quinze jours après éclate la crise morale qui décide de l'entrée de Pascal dans le monde janséniste. Après sa mort, on trouva, cousu dans la doublure de son habit, un écrit fait en double, sur parchemin et sur papier, où Pascal avait voulu garder pour lui-même le témoignage matériel d'une nuit d'extase ; pendant deux heures, il éprouve la certitude, la joie et la paix. Sur cet écrit, qu'il décousait et recousait pieusement chaque fois qu'il se faisait faire un nouvel habit, en dessous d'une croix entourée de rayons» on lit cette prière enflammée : « L'an de grâce 1654, lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe, veille de saint Chrysogone, martyr, et autres, depuis environ dix heures et demie du soir, jusques environ minuit et demi, feu. Dieu d'iVbraham, Dieu dlsaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ. Deum meum et Deum vestnim. a Ton Dieu sera mon « Dieu. » Oubli du monde et de tout, hormis Dieu. Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile. Grandeur de l'âme humaine, c Père juste, le monde ne « t'a point connu, mais je t'ai connu, i Joie, joie, joie, pleurs de joie. Je m'en suis séparé. Dereliquerunt me fontcm aquœvivœ. Mon Dieu, me quitterez-vous? Que
je n'en sois pas séparé éternellement. « Cette est la « vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et « celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » Jésus-Christ. Jésus-Christ. Je m'en suis séparé. Que je n'en sois jamais séparé. Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Evangile. Renonciation totale et douce. » On n'est pas très sûr de Tauthenticité des deux lignes finales : « Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre. Non oblivisca?* sermones tuos. Amen, d A coup sûr, ces mots, « soumission totale à Jésus- Christ et à mon directeur», contiennent bien le programme moral que Pascal va essayer de suivre dorénavant.