‹ PascalChapitre 9 sur 21 · FINALE · texte numérisé non relu

FINALE

Revenu à Paris après un court séjour en Auvergne, Pascal continue ses études sur le baromètre ; il est retard^ quelque temps, malgré l'originalité de son esprit, par la toute-puissance d'une formule : Thorreur de la nature pour le vide. Même en apprenant que Torricelli explique la montée du mercure par la pression de Tair, Pascal ne se rend pas encore, comme Ta remarqué M. Bertrand. Il lui faut les expériences de la tour Saint- Jacques etduPuy de Dôme, pour conclure à Faction de Tair, la colonne barométrique baissant au fur et à mesure que l'atmosphère se raréfie. Ces choses sont connues. Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est de savoir comment Pascal s'est comporté dans les questions de priorité, toujours délicates, surtout en une pareille découverte. Pour ce qui regarde Torricelli, la bonne foi de Pascal n'a jamais été contestée. Pour Descartes il n'en est pas de même, et l'on peut se demander si Pascal a toujours scrupuleusement fait connaître les directions qu'il avait pu recevoir de Descàrtes, à un moment où il tâtonnait encore. Leur première discussion sur ce problème nous est rapportée

sommairement par Jacqueline dans une lettre du 25 septembre 1617, où elle raconte Tentrevue entre ces deux grands esprits, qui ne paraissent pas éprouver beaucoup de sympathie Tun pour lautre. Pascal, qui appelait autrefois les circonférences des ronds, et les lignes des bâtons, n'a pas non plus créé pour ses premières machines pneumatiques de termes spéciaux : il les appelle tout bonnement des seringues : « On se mit sur le vide, écritmalignement Jacqueline, etM. Descartes, avec un grand sérieux, comme on lui Qontait une expérience, et qu'on lui demanda ce qu'il croyait qui fût entré dans la seringue, dit que c'était da sa matière subtile : sur quoi mon frère lui répondit ce qu'il put. » Roberval, qui assiste à la scène, voyant Pascal fatigué, reprend la discussion avec chaleur ; Descartes répond un peu aigrement « qu'il parlerait à mon frère tant que l'on voudrait, parce qu'il parlait avec raison », mais non avec Roberval, parce qu'il avait des idées préconçues. Puis on se sépare, assez mal satisfaits les uns des autres. — M. Nourrisson, qui cite cette lettre, attribuerait, dans l'expérience capitale du Puy de Dôme, la part la plus considérable à Descartes, qui en aurait donné l'idée à Pascal : ce dernier n'aurait que le mérite d'avoir étudié les lois de la pesanteur de l'air, une fois ce phénomène bien établi par l'expérience qu'il devrait à Descartes. M. Bertrand, qui a fait une étude plus approfondie de la question, avec plus de compétence que M. Nourrisson, résume ainsi la situation des deux parties qui réclament chacune la propriété de cette découverte : on trouve dans Descartes des textes qui paraissent lui donner raison, et qui prouvent sa bonne foi : on peut croire également à la bonne foi de Pascal, qui, dans sa lettre à M. de Ribeyre,

revendique hardiment Tentière propriété de cette expérience. Ce qui lui appartient bien en propre, sans nulle contestalion, c'est la conséquence la plus utile dans ses applications, et la plus ingénieuse en même temps, du principe qu'il n'a pas trouvé seul, mais dont seul il a vu l'importance : la presse hydraulique ; Texposé de cette découverte paraît à M. Bertrand une des plus admirables pages de Pascal; après avoir décrit un certain nombre d'expériences prouvant que les liquides exercent sur les vaisseaux qui les contiennent une pression proportionnelle à la hauteur et non à la largeur de la colonne liquide, Pascal poursuit ainsi : « On voit par tous ces exemples qu'un petit filet d*eau tient un grand poids en équilibre : il reste à montrer quelle est la cause de cette multiplication de force ; nous allons le faire par l'expérience qui suit. Si un vaisseau plein d'eau, clos de toutes parts, a deux ouvertures, Tune . centuple de Tautre : en mettant à chacune un piston qui lui soit juste, un homme poussant le petit piston égalera la force de cent hommes, qui pousseront celui iqui est cent fois plus large, et en surmontera quatrevingt-dix-neuf. Et quelque proportion qu'aient ces ouvertures, si les forces qu'on mettra sur les pistons sont comme les ouvertures, elles seront en équilibre. D'où il paraît qu'un vaisseau plein d'eau est un nouveau principe de mécanique, et une machine nouvelle pour multiplier les forces à tel degré qu'on voudra, puisqu'un homme par ce moyen pourra enlever tel fardeau qu'on lui proposera. Et Ton doit admirer qu'il se rencontre en cette machine nouvelle cet ordre constant qui se trouve en toutes les anciennes, savoir : le levier, le tour, la vis sans fin, etc. qui est, que le chemin est augmenté en même proportion que la force. Car il est vi-

sible que, comme une de ces ouvertures est centuple de Vautre, si Thomme qui pousse le petitpiston Tenfonçait d'un pouce, il ne repousserait l'autre que de la centième partie seulement : car comme cette impulsion se fait à cause de la continuité de Teau, qui communique deTun des pistons à l'autre, et qui fait que Tun ne peut se mouvoirsans pousser Tautre, il est visible que quand le petit piston s'est mu d'un pouce, l'eau qu'il a poussée poussant l'autre piston, comme elle trouve son ouverture cent fois plus large, elle n'y occupe que la centième partie de la hauteur. De sorte que le chemin est au chemin, comme la force à la force; ce que Ton peut prendre même pour la vraie cause de cet effet : étant clair que c'est la même chose de faire faire un pouce de chemin à cent livres d'eau^ que de faire faire cent pouces de chemin ù une livre d'eau. »

C'est ainsi que Pascal agrandit en tous sens le champ de la science qu'il va bientôt dédaigner, tantôt tiratit des découvertes d'autrui des conséquences imprévues, tantôt lançant dans la circulation une théorie qui rendra possibles à d'autres des travaux de premier ordre : par exemple, son calcul des probabilités nous a valu, dit M. Bertrand, le livre de Bernouilli, et l'admirable théorème qui le termine.

Il faut ajouter que, sans dédaigner la spéculation pure, Pascal a une tendance marquée à chercher les applications pratiques de ses théories ; qu'il ne dédaigne rien de ce qui est utile ; qu'il semble même avoir une préférence pour ce qui peut servir. C'est Pascal qui a découvert le système d'épellation en usage maintenant dans renseignement primaire, d'après cette lettre, citée par Cousin, où Jacqueline demande quelques explications à son frère sur cette méthode nouvelle :

iT-

« Je vois bien comment on peut apprendre à lire, par exemple Jésus ^ en faisant prononcer : je-é-ze^u. >» Des premières notions les plus rudimentaires du savoir humain^ jusqu'aux découvertes qui illustrent un siècle, Pascal a parcouru tout le cycle de la science, génie véritablement surhumain, ne touchante rhumanité que par certaines faiblesses : le savant n'a pu dépouiller toutes les petites misères de l'homme; il n'aime pas à partager sa gloire avec autrui : il parle de Descartes avec une espèce de dédain qui sent fort la jalousie ; il se moque volontiers de la matière subtile. Surtout il déteste les contradictions, il repousse les critiques avec une véhémence passionnée. C'est ainsi que, en <651, il se trouve une seconde fois en conflit avec la Société qu'il avait .d'abord rencontrée dans son affaire avec le P. Noël.

Dans le prologue de thèses soutenues au collège des Jésuites de Montferrand, devant M, de Ribeyre, premier président de la Cour des aides de Clermont, on avait accusé Pascal d'essayer de s'attribuer les découvertes de Torricelli. Pascal écrit aussitôt à M. de Ribeyre une lettre qu'il compte publier. Il est curieux de voir avec quelle netteté Pascal établit son innocence, avec quelle habileté il sépare du reste de son ordre le Père qui l'avait pris à partie, avec quelle hauteur, quel dédain, il accable son imprudent adversaire, prouvant l'ignorance du Père sur les choses les plus connues : ainsi Pascal a publié des traités sur les matières enseignées par le religieux au Collège de Monlferrand, traités que tout le monde a lus :« Je crois, remarque-t-il, que ce bon Père est le seul entre les curieux de toute l'Europe qui n'en a point eu de connaissance, je ne sais par quel malheur, si ce n'est qu'il fuie le commerce et la communication des savants, pour des raispns que je ne

pénètre pas. » M. de Ribeyre, très contrarié d'être compromis dans une querelle qui menace de devenir fort retentissante, essaiede calmerPascal, d'étouffer l'affaire, d'empêcher que la lettre ne soit imprimée : peine perdue. Pascal s'est vu attaquer dans sa probité de savant; c'est, à ce moment, le coup le plus sanglant que Ton puisse lui porter, celui qu'il ne pardonnera jamais ; c'est ce qu'il explique au premier président, en termes si élevés qu'on y sent à la fois un ressentiment particulier, et une doctrine générale, bonne à suivre pour tous : « Je vous conjure, Monsieur, de considérer, pour ce qui me regarde, que parmi toutes les personnes qui font profession des lettres, ce n'est pas un moindre crime de s'attribuer une invention étrangère, qu'en la société civile d'usurper les possessions d'autrui ; et qu'encore que personne ne soit obligé d'être savant non plus que d'être riche, personne n'est dispensé d être sincère : de sorte que le reproche de l'ignorance, non plus que celui de l'indigence, n'a rien d'injurieux que pour celui qui le profère ; mais celui du larcin est de telle nature, qu'un homme d'hoîineur ne doit point souffrir de s'en voir accusé, sans s'exposer au péril que son silence tienne lieu de conviction. >;

On entend un écho de cette rancune dans le fragment d'un Traité du vide, écrit à la même époque ; Pascal semble bien confondre dorénavant dans une égale animadversion son adversaire de Montferrand et la Société tout entière. A un moment oii la pensée de Pascal n'est pas définitivement cristallisée en la forme qu'il lui donnera plus tard dans \ Apologie, à une époque où il admet encore les joies et les triomphes de la raison, on voit se former lentement en son esprit une antipathie générale contre les Jésuites; en attendant qu'il les

attaque au nom de sa religion, il voit en eux des ennemis de sa doctrine scientifique ; et déjà, dans Tannée où nous sommes, en 1651, les deux choses commencent à se confondre. Pascal pense alors que Ion doit s'appuyer sur le raisonnement en matièrede science, et' sur l'autorité en matière de foi : « L'éclaircissement de cette ^ 1 ^

différence doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans • les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences ; et nous donner de l'horreur pour j

la malice des autres, qui emploient le raisonnement seul dans la théologie, au lieu de l'autorité de l'Écriture . et des Pères. Il faut relever le courage de ces gens ' timides qui n'osent rien inventer en physique, et con- i ' fondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des . ' ;x nouveautés en théologie. Cependant le malheur du \ ( siècle est tel, qu*on voit beaucoup d'opinions nouvelles '/ / en théologie, inconnues à toute Tantiquité, soutenues avec obstination et reçues avec applaudissement ; au lieu que celles qu'on produit dans la physique^ quoiqu'en petit nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu'elles choquent tant soit peu les. opinions reçues ; comme si le respect qu'on a pour les anciens philosophes était de devoir, et que celui que Ton porte aux plus anciens des Pères était seulement de ' bienséance. » Pascal n'oubliera rien de ces premières polémiques, puisque, en 1654 ou en 1655, dans son Traité de V Esprit géométrique^ peu de temps avant les Provinciales^ nous le verrons revenir sur ses démêlés avec le P. Noël, et traiter sa définition de la lumière de simple absurdité.

Au point où nous sommes arrivés, l'orage ne fait que commencer : il s'amasse lentement, retardé

par les divertissements au milieu desquels vit Pascal ; son activité n'est pas encore concentrée sur une seule affaire : il s'occupe de science, et d'autres choses encore ; il se fait vulgarisateur, conférencier mondain ; en avril 1652, Loretle rencontre chez M™* d'Aiguillon, au Petit Luxembourg,

Auquel beau lieu, que Dieu bénie, Se trouva grande compagnie, Tant duchesses que cordons bleus, Pour voir les effets merveilleux D'un ouvrage d'arithmétique, Autrement, de mathématique, Où, par un secret sans égal, Son rare auteur, nommé Pascal, Fit voir une spéculative Si rare et si persuasive Touchant le calcul et le jet, Qu'on admira son grand projet.

Il fit encor, sur des fontaines, Des démonstrations si pleines D'esprit et de subtilité, Que Ton vit bien, en vérité, Qu'un très beau génie il possède.

Et l'on le traita d'Archimède.

Il semble à ce moment assez refroidi dans sa ferveur janséniste qui éclatait encore dans sa lettre du 17 octobre 1631 àM™®Périer, sur la mort de leur père. Ce deuil même ne paraît pas avoir eu sur son cœur le long effet que l'on supposerait.

Peut-être s'esl-il appliqué avec fruit toutes les raisons qu'il énumère dans ce « discours bien consolatif à ceux qui ont assez de liberté d'esprit pour le concevoir au fort de la douleur ». Peut-être le temps avait-il fait son œuvre d'apaisement : « Si je l'eusse perdu il y a six ans, dit Pascal en finissant, je me

serais perdu, et quoique je croie en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sais qu'il m'aurait encore été nécessaire dix ans, et utile toute ma vie. » Très probablement, si Etienne Pascal avait vécu dix ans de plus, nous n'aurions ni les Provinciales ni les Pensées ; la biographie de notre Pascal serait plus riche en découvertes scientifiques ; magistrat comme son père, il eût fait souche d'honnêtes gens : tout bien balancé, ne nous plaignons pas, puisque nous avons ainsi le plus étincelant de nos pamphlets, les plus beaux cris de désespoir qu'ait poussés une âme religieuse.

Son père mort, Pascal va suivre seul, sans guide, la voie logique de son génie et de son tempérament. Les enfants se partagent la succession paternelle, dans les conditions que nous connaissons maintenant grâce à M. Barroux.

M. Bertrand s'est montré un peu sévère pour l'esprit qui a dicté les différents actes notariés, les six donations distinctes qui se succèdent du 19 au 26 octobre 1631 ; il y voit un sublerfurge pour tourner la loi religieuse qui interdit autre chose que l'échange, et qui défend le prêt à intérêt. Respecter la loi en la tournant n'est pourtant pas le propre de Pascal. De son côté, Jacqueline, qui ne songe plus qu au couvent, sacrifie sa fortune à son frère bien-aimé.

Pour lui, il pense alors très délibérément au monde, au grand monde même,oîi le va faire pénétrer presque de plain-pied sa liaison avec le duc de Roannez. De celle-là je ne parlerai guère, le duc ayant été le disciple, et Pascal le maître, maître impérieux. Mais c'est à M. de Roannez que Pascal a dû le plus étrange commerce de son existence, celui qui a eu peut-être

rA>ClL

le plus d'influence sur sa vie morale, en le détournant de ses études scientifiques, je veux dire son amitié avec le chevalier de Méré.

Bayle avait déjà affirmé, sans en donner de preuves, que Pascal n*avait pas abandonné la science pour le jansénisme, par scrupule religieux, mais par préférence* pour les études morales qu'il avait appris à mieux apprécier, « sur les discours d'un homme du monde. i> On sait maintenant que ce mondain était le chevalier de Méré ; lui-même a raconté tout au long le curieux épisode de ce voyage en Poitou, où le duc de Roannez avait emmené dans son carrosse Méré,Miton et Pascal. Le chevalier nous trace de Pascal mondain le portrait suivant, un peu étrange au premier abord, et qui semble plutôt une caricature : « Le duc de Roannez a Tesprit mathématique, et, pour ne se pas ennu ;er sur le chemin, il avait fait provision d'un homme entre deux âges, qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'était un grand mathématicien, qui ne savait que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde, et cet homme, qui n'avait ni goût ni sentiment, ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. Il admirait l'esprit et l'éloquence de M. du Vair, et nous rapportaitles bons mots du lieutenant criminel d'O.Nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser ; cependant nous lui parlions de bonne foi. Deux ou trois jours s'étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et ne faisant plus qu'écouter ou qu'interroger pour s'éclaircir sur les sujets qui se présentaient, il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps, où il mettait quelques observations. Cela fut

PASCAL St

bien remarquable, qu'avant que nous fussions arrivés à Poitiers, il ne disait presque rien qui ne fût bon, et que nous n'eussions voulu dire, et, sans mentir, c'était être revenu de bien loin. »

On est tenté de se récrier d'abord, et de se refuser à reconnaître Pascal dans ce pédant, malgré la prestesse avec laquelle le mathématicien de l'histoire dépouille son pédantisme, et la rapidité avec laquelle il s'assimile à ce milieu nouveau. Pourtant il suffit d'avoir rencontré quelque jeune scientifique débutant dans le monde, pour reconnaître cette assurance d'abord tranchante, à laquelle succède vite, chez les plus spirituels, la prudence, la défiance, et enfin une adaptation plus ou moins prompte au ton de la société. De plus, n'est-il pas naturel que ce fils de magistrat prenne pour le type du brillant causeur un lieutenant criminel ? Enfin la candeur avec laquelle ce profane témoigne sa joie d'avoir découvert l'esprit mondain ou l'esprit de finesse ; l'aveu qu'il fait du petit ressentiment qu'il avait d'abord éprouvé pour ceux qui lui dessillaient ainsi les yeux, et lui révélaient une lumière nouvelle, tout cela, c'est du pur Pascal: «Je vous en voulais un peu de mal, mais à cette heure que j'y suis accoutumé, elle me plaît, elle m'enchante, et quoique je regrette le temps que j'ai perdu, je suis beaucoup plus aise de celui que je gagne. Je passais ma vie en exil, et vousm'avez ramené dans ma patrie. Aussi vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé ! — Depuis ce voyage il ne songea plus aux mathématiques qui l'avaient toujours occupé, et ce fut là comme son abjuration », ajoute Méré ; il se fait peut-être quelque illusion sur la profondeur de la révolution qu'il a causée dans l'âme de Pascal, puisque celui-ci écrira encore,

après cette aventure, des traités sur l'équilibre des liquides, sur la pesanteur de Tair, sur le triangle arithmétique, etc. N'importe, Pascal est ébranlé : il entrevoit des problèmes dont la solution échappe à l'esprit géométrique. Méré du reste va se charger défaire son éducation, suivant son habitude, car il y a du pédagogue chez le brillant chevalier, et ce pédagogue parle quelquefois aussi doctement , aussi sévèrement qu'un Malherbe. Nous avons de Méré une lettre à Pascal, dont le ton autoritaire, cavalier, même dédaigneux, paraît risible à Leibniz, et nous semble renverser les rôles entre le peu connu Méré et Pascal ; il la faut pourtant citer, car en somme elle montre sur quel point rinfluence de Méré s'est exercée, et combien elle a été utile à Pascal : « Yous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques. Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé. Je ne sais pourtant, Monsieur, si vous m'èlcs si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations qui le plus souvent sont fausses. » Puis, lui rappelant qu'un grand esprit comme lui devrait dominer la science et ne s'en pas rendre l'esclave, Méré entreprend de discuter la théorie de Pascal sur l'infini de petitesse, sur les merveilles qu'il prétend y découvrir pour terrasser notre imagination : on sait que Pascal, demandant à ses anciennes études scientifiques des procédés inconnus généralement des moralistes ordinaires, voudra dans les Pensées frapper l'homme d'épouvante, en le montrant suspendu entre deux infinis ; peut-être a-t-il simplement transporté dans le manuscrit de V Apologie une

page qu'il avait écrite depuis longtemps, et dont il avait déjà discuté les idées avec Méré : quoi qu'il en soit, voici d'abord cette page de Pascal : « Que rhomme, élant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que, de ce petit cachot oii il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes, et soi-même, son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? € Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet oii il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans Tenceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et, trouvant encore dans les autres la môme chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes, dans leur petitesse, que les autres dans leur étendue, d

Voici maiiilciiaulce que le clievaliei: de Méré pense de ces étonnantes conceptions : il demande à ce magicien, qui veut en somme séduire notre imagination, comment lui-même, Pascal, peut imaginer nettenient ce que serait ce monde renfermé dans la cent millième partie d'un grain de pavot? comment il y pourrait retrouver les mômes proportions de grandeur que celles qui, dans le monde réel, distinguent le soleil d'un ver luisant, les mêmes différences de vitesse entre un boulet lancé par un canon, et Tallure d'une tortue? Comment on pourrait concevoir, dans ce microcosme, des batailles comme celle d'Arbelles, où le vaincu avait deux cent mille chevaux et huit cent mille fantassins, sans compter les chariots? Bayle trouve que cette argumentation de Méré ressemble plutôt à une plaisanterie qu'à un raisonnement. ' Et pourtant la plaisanterie n'est-elle pas quelquefois la meilleure des réfutations ? Méré n'a pas tort de répondre à Pascal que les raisonnements du géomètre sur l'infini dans les dimensions linéaires, n'ont rien à voir avec la vie, et que du même coup l'esprit géométrique est dangereux pour les spéculations morales. Dans ses rêveries de moraliste scientifique, Pascal imagine des choses qu'il n'a pas contrôlées, qu'il suppose donc sans les prouver, et que j'ai le droit de repousser provisoirement au nom du bon sens, ce bon sens qui est du reste le meilleur critérium des doctrines morales. Qu'un Pasteur me révèle réellement une merveille inconnue jusqu'à lui, des micro-organismes dont il prouve l'existence et dont il démontre l'utilité possible, j'admire, et je m'incline; je souris comme Méré, quand Pascal, me promenant d'humeurs en gouttes, et de gouttes en vapeurs, veut me faire voir dans la patte d'un ciron un univers vivant où je retrouverais un nouvel infini de

.ff-r

pclilessc. C est Lien là s'enliser dans la science, ainsi que Méré le reproche à Pascal. Si Tinfluence du chevalier n'apasétéoftinipotente sur Fauteur des Pensées^ si elle n'a pas été assez forte pour lui faire sacrifier le système que Pascal développe dans le morceau des deux infinis, elle a été pourtant bien puissante, puisque, s'il fallait en croire le P. Daniel, ce serait Méré qui aurait engagé Fauteur des Provinciales à transporter la querelle du domaine de la grâce sur le terrain de la morale ; puisque, assurément, dans sa lettre à Pascal, Méré lui conseille nettement de renoncer à ses études scientifiques sur les lois du monde sensible, du monde- matériel : «11 y en a un autre invisible, et c^est dans celui-là que vous pouvez atteindre à la plus haute science. » Les termes mystérieux de ce conseil ne doivent pas nous faire supposer que Tépicurien et sceptique Méré pousse Pascal à se tourner immédiatement vers les études, religieuses; il se contente de préconiser ces sciences morales, oîi Tesprit de finesse, naturel à Pascal, aiguisé encore par sa vie mondaine, lui permettra de faire de nouvelles découvertes.

De ses conversations avec Méré, avec Miton, le type de rhonnête homme, ainsi que Ton disait au xvu® siècle, de rhommedu monde, comme nous dirions maintenant, nous n'avons plus que des échos un peu lointains, mais qui, grâce au don déconcentration que possédait Pascal entre tant d'autres, ont gardé une précision telle, que nous retrouvons aisément tout le thème qui dut être développé entre ces interlocuteurs, si différents d'esprit, et qui mettaient Tidéal de leur vie dans des voies si diverses. Quand Pascal nous dit : « Miton voit bien que la nature est corrompue, et que les hommes sont contraires à l'honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi il§

ne peuvent pas yoler plus haut, » n'avons-nous pas là, en raccourci, toute une discussion entre Milon-Philinte et Pascal-Alceste ?

Mes yeox sont trop blessés, et la cour et la ville

Ne m'offrent rien qu'objets à m échauffer la bile :

J'entre en une humeur noire, eo un chagrin profond

Quand je vois vivre entre eux les hommes comane ils font ;

Je ne trouva partout que lâche flatterie ,

Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie ;

Je n'y puis plus tenir, j*enrage, et mon dessein

Est de rompre en visière à tout le genre humain.

Page 1