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CHAPITRE I

l'influence du milieu

Grâce à ses fréquentes visites à Port-Boyal, Pasca allait se trouver dans son véritable élément, dans un milieu propi:^ à développer certaines tendances de son esprit, à satisfaire son ardent amour de la logique, à le forcera aller lui-même jusqu'au bout de sa pensée. Il y entre de plain-pied, trouvant à son arrivée M. de Saci pour lui prêter le collet, comme on disait entre jansénistes, et causer avec lui.

L'Entretien de Pascal avec M. de Saci, qu'on le lise dans l'édition Havet, ou dans le nouveau texte que M. Gazier en a donné en 1895 dans la Revue d'Histoire littéraire^ cet Entretien ne peut plus être considéré comme la clef des Pensées y puisqu'il date de 1634, à un moment où Pascal n'a pas encore été amené à s'occuper un peu de théologie, et beaucoup de controverse; oîi le caractère janséniste n'a pas encore mis sur lui son empreinte. Cet entretien si curieux, si précieux, est

pour Pascal un point de départ, et non pas un point d'arrivée.

Il contient comme le nœud de sa vie spirituelle : c'est le testament du philosophe chrétien passant en revue ses idées, avant de leur dire adieu, et c'est aussi, pour ainsi dire, les vœux que va prononcer le nouveau port-royaliste. Il revient une dernière fois sur ses lectures profanes, et, avec cette originalité géniale qui est sa marque propre en tout, qu'il s'agisse d'un détail minime ou d'une découverte de premier ordre, Pascal songe à ce que nul penseur avant lui n'avait osé (1) : il se demande si, en choquant Tun contre l'autre les deux systèmes les plus puissants qu'ait enfantés l'esprit humain, on ne pourra pas, de leur ruine réciproque, tirer quelque profit pour un catéchumène. Tous les coups que se portent Epictète et Montaigne dans le combat où Pascal les engage, profiteront en fin de compte à la

i religion, qui seule peut expliquer le mystère de la \ I nature humaine : « Il me semble que* la source des

* erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création; de sorte que l'un, remarquant quelques traces de sa première grandeur, et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe; au lieu que l'autre, éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi, ces deuxétats, qu'il fallaitconnaître

(1) Il y a en effet des différences capitales entre le système de Pascal et celui de Lamothe-Levayer. Cf. Jacques Denis, Sceptiques ou Libertins de la première moitié du XVH^ siècle, p. 49 et suiv.

ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à Tun de ces deux vices, d'orgueil ou de paresse, oii sont infailliblement tous les hommes avant la grâce, puisque s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par vanité... C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que l'un, connaissant les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption, et que Tautre, connaissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la lâcheté ; d'où il semble que, puisque Tun est la vérité, l'autre Terreur, Ton formerait en les alliant une morale parfaite. Mais, au lieu de cette paix, il ne resterait de leurs assemblages qu'une guerre et qu'une destruction générale : car Tun établissant la certitude et l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme et l'autre sa faiblesse, ils ruinent la vérité aussi bien que la fausseté l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leur défaut, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. » En écoutant cet ingénieux paradoxe qui tendrait à faire sortir la religion de la philosophie, M. de Saci croit rêver : il plaint cet homme qui, devantlui, se pique, se déchire aux épines de son opinion ; mais c'est le dernier effort de Pascal pour tirer de la pensée purement humaine quelque chose d'utile. Comme il le propose à M, de Saci, Pascal va détourner ses yeux des lumières qui ne lui viendront pas de son directeur : il renonce à Montaigne, à ses pompes et à ses œuvres. De son admiration première pour Tauteur des Essais, à la haine qu'il finit par concevoir pour cet ancien maître de sa pensée, il y a un état d'âme particulier que j'expliquerai par cette comparaison :

Au pied dune montagne, dans une vallée humide et grasse, vivent, livrés à la vie animale, les hommes charnels. Par dédain pour cette existence brutale, voici qu'une petite troupe se détache, et commence à gravir les hauteurs, cherchant un air plus pur, un horizon plus large, voulant gravir jusqu'à la vérité. Arrivés dans la région des prairies, des sources et des bois, quelques pèlerins s'arrêtent en souriant, et déclarent que cet effort leur suffit : ils se trouvent à une élévation suffisante au-dessus des fanges d'en bas. Ils ne veulent passe fatiguer à grimper jusqu'à un sommet peut-être inaccessible, où peut-être on trouverait une déception, car voilà la région des nuages qui va commencer, et Ton ne verra plus rien. Alors les esprits qui cherchent la certitude reprennent l'ascension ; quelques-uns s'égarent dans le brouillard, et s'y trouvent fort bien : il y a là de curieux effets d'illusion, et leur imagination peut créer à plaisir des formes dans cette brume : ce sont les philosophes. Réduits à un petit nombre, les dogmatiques tentent un effort énergique, suprême, pour trouver sur la cime, dégagée des nuées, la lumière rayonnante. Dans cette montée dernière, il y a quelquefois des accidents : quelquefois aussi du faîte rêvé, redescendent les vainqueurs qui, la figure radieuse, disent à ceux qui furent moins forts et moins confiants : nous avons vu la lumière ! Ils traversent la région des nuages, sachant qu'ils perdraient leur temps s'ils cherchaient à convaincre ceux qui aiment les mirages de la brume. Ils dépassent aussi la région des prairies élevées, où se sont confortablement installés les libertins qui ne veulent ni monter ni redescendre. Ils continuent leur route pour aller retrouver les charnels, qui se laisseront plus facilement persuader. — Et c'est peut-être alors

ce que rêve Pascal, songeant à V Apologie qu'il écrira dans la suite ; mais il n'a plus que du mépris pour ces sceptiques qui avaient fait avec lui une partie du chemin vers la vie pure.

Si Ton peut admettre que Pascal projette une démonstration du catholicisme au moment de l'Entretien, c'està-dire vers J654, il ne faut pas oublier qu'il écrira les Pensées du milieu de 1657 jusqu'à sa mort; que ces huit années, de 1654 à 1662, ont pu et dû modifier son projet, puisqu'elles ont profondément altéré un esprit toujours très attentif à se tenir au courant des événements, et qui de plus, malgré l'autonomie du génie, n'a pas pu ne pas subir l'influence du milieu de Port-Royal, cet extraordinaire microcosme où se sont développées les passions les plus hautes elles plus emportées, depuis le renoncement absolu jusqu'aux vanités de l'esprit de corps, les servitudes et les grandeur^ de la pensée embrigadée, l'humilité sans réserves devant Dieu, l'orgueil sans limites devant toutes les .autres puissances.

Cette cité mystique dont Pascal va devenir le défenseur plutôt que le véritable citoyen, n^est pas faite pour calmer son génie troublé, pour élever son esprit jusqu'à la méditation sereine. Jurieu, qui n'est pourtant pas un modèle de douceur évangélique, reproche aux porlroyalistes de se croire tout permis contre leurs adversaires, de venger leurs injures personnelles sous prétexte de défendre Dieu outragé : de tous les saints, dit-il, il n'y en a jamais eu de plus désespérément vindicatifs que les jansénistes, h'odium theologiciim sévit à Port-Royal, aussi bien qu'au Gésu, concentré contre un seul ordre, les Jésuites. Ce n'est pas impunément que Pascal respire l'air de cette maison : certes, on y met en usage presque toutes les vertus chrétiennes ;

on tâche même d^atteindre à la charité. Certes, chacun essaie, suivant la formule consacrée, de dépouiller le vieil homme, de mépriser toutes les petitesses humaines, de ne vivre que pour la vie future, et de mourir au monde. Pourtant les solitaires n*ont pas si bien dépouillé le vieil homme, qu'ils n'aient gardé une dernière trace de la misère humaine : ces chrétiens, qui veulent réaliser la perfection religieuse, ont une imperfection ; l'armure de ces soldats du Christ a un défaut : ils écrivent beaucoup, ils écrivent trop, et dans leurs livres, on trouve souvent ceci : ils se laissent glisser insensiblement de Tamour de la vérité à la haine de ceux qui sont dans Terreur, de l'admiration pour Jan-

y sénius à l'exécration pour Loyola. Ils sont en proie à une idée fixe : ils sont hantés par leur horreur des

, jésuites. C*est Terreur de ces excellents esprits, c'est leur caractère propre, et comme la marque de fabrique

:, des produits de Port-Royal. Quelqu'un qui les a pratiqués prétend que même dans leurs conversations par-

' ticulières il est toujours question des jésuites, et qu'ils n'en parlent jamais y2/^ la gorge ne leur enfle. Si Ton conteste le propos d'un adversaire, il faut bien accepter comme un document irrécusable les lettres de Racine à Nicole et à ses défenseurs : Racine joue là un peu le rôle de Tenfant terrible qui va nous révéler les petites misères de la famille janséniste : « Croyez-moi, leur dit-il, en mot de la fin, retournez aux jésuites : ce sont là vos ennemis naturels. i>

Je sais bien que les jansénistes ont à se plaindre gravement de leurs adversaires. Le même Racine, une fois rentré dans le giron de Port-Royal, reproche aux jésuites d'attaquer les solitaires par tous les moyens, même par des caricatures, où Ton aperçoit Jansénius,

en habits pontificaux, avec des ailes de démon, foudroyé par le Pape, ou encore par des comédies, jouées dans leur collège de Paris, où Ton voit le même Jansénius enlevé par des diables; ils répandent enfin le bruit que, dans oin sabbat, Arnauld a prononcé un discours dont le diable a été très content.

Certainement il est dur d^apprendre que des frères ennemis prient la Vierge d'obtenir que les jansénistes, s'ils persévèrent dans leur erreur sur la grâce, soient seuls exclus de la rédemption. Lorsqu'on annonce que Saci va sortir de la Bastille, qui va supplier le roi de rapporter l'ordre d'élargissement ? Son confesseur, à qui, dit Fontaine, « il convenait si peu d'être du nombre de ceux dont le prophète dit que la bouche est un sépulcre qui ne s'ouvre que pour exhaler une odeur de mort, et pour engloutir les vivants. » Et le même Fontaine prétend que si la Société veut garder M. de Saci dans cette prison, c'est, on s'en est vanté, pour savoir oîi le trouver quand on voudra < lui faire sentir un feu plus chaud que le soleil >.

Si le témoignage d'un janséniste peut paraître suspect, on en croira plus naturellement les jésuites euxmêmes. Ils tentent contre leurs adversaires ce qui devait paraître le plus odieux à ceux-ci, la persécution du silence. Le P. Chérot nous raconte que la grande préoccupation du P. Paulin, le confesseur du roi, est de faire interdire le séjour et les chaires de Paris à tout prédicateur suspect de favoriser les doctrines de Port- Royal. Ses efforts s'étendent jusqu'à la province, et sont couronnés de succès.

La Société, fière de son érudition, témoigne un cer« tain dédain pour les jansénistes qui consacrent moins de temps aux humanités. C'est par le mépris que les

jésuites procèdent vis-à-vis de leurs adversaires : un Père donne à deux chiens, qui avaient déchiré sa robe, un sobriquet qui leur reste : les deux Jansénistes.

Coups en facç, ou par-derrière, piqûres d'épingle ou blessures profondes, tout cela est dur à supporter. Il est plus dur encore d'être obligé de pardonner chrétiennement, môme du bout des lèvres. La Mère Angélique donne le bon exemple, n'admet pas qu'on se plaigne des ennemis de Port-Royal, et répète souvent : prions Dieu pour eux et pour nous. — Fontaine, qui pratique ce précepte avec une réelle abondance de cœur par moments, prétend que, dans le for de leur conscience, les solitaires éprouvent une véritable tendresse pour les jésuites. Il est bien difficile de discuter pareille assertion. Mais, si nous ne pouvons juger les sentiments intimes de ces messieurs, nous avons leurs paroles, leurs écrits et leurs actes. Les port royalistes se soulagent quelquefois de la contrainte qu'ils s'imposent, par un procédé assez bizarre : quiconque discute quelqu'un ou quelque chose de Port-Royal, est un possédé du démon, conscient ou inconscient. Quand on attaque Saint-Cyran, après la conversion de Le Maître, c'est que, dit Fontaine, le démon a ouvert beaucoup de bouches contre lui. Ce procédé de discussion nous paraît maintenant un peu vif : je dois dire qu'il était d'un usage courant au xvu* siècle : les jansénistes manient cette arme avec une dextérité sans égale. Leur apologiste le plus modéré. Fontaine, causant avec un jésuite, entend distinctement « le sifflement du serpent qui lui parlait par le bon Père, quoique celui-ci ne s'en aperçût pas ». On peut dire, sans exagération, que Port-Royal redoute l'Enfer, ou tout au moins le Purga-

toire, pour ses ennemis, comme revanche de leurs triomphes terrestres.

Ses adversaires ont su mettre en effet le Louvre dans leur jeu. Aussi les jansénistes ne séparent-ils pas, dans leur animadversion, la Société de la royauté, parce qu'en fait elles forment corps contre eux. Nous savons maintenant, grâce au P. Chérot, avec quelle habileté le P. Paulin réussit à mettre Louis XIV du côté de sa Compagnie, à en faire un adversaire personnel et irréconciliable de Port-Royal, ennemi d'autant plus dangereux qu'il ne se déclare pas encore, croissant, écrit son confesseur à Mazarin, en sagesse et en dissimulation. L'œuvre a été prise de haut, indirectement d'abord : c'est par la reine mère que le religieux agit au début sur l'enfant roi ; il fait ramasser par des affidés de province toutes les maladresses, tous les petits scandales jansénistes : prédications emportées, exagérations dans la direction des consciences, pénitences ridicules ou publiques, querelles de ménage, tout lui est matière à historiettes dans ses audiences particulières avec la reine, qui les rapporte au roi. Louis XIV est ainsi élevé dans le mépris de ces énergumènes, puis, chose plus grave, dans une aversion absolue pour ces frondeurs de son pouvoir. On a bien soin de lui faire remarquer que ces messieurs sont au mieux avec le cardinal de Retz. Les amis de Port-Royal eux-mêmes sont forcés de reconnaître qu'on a été d'une généreuse imprudence en accueillant les courtisans désabusés ou disgraciés. Amauld est obligé de se disculper, dans une lettre publique, du bruit qui court qu'il est favorable à Fouquet. Les jansénistes s'efforcent, tant qu'ils peuvent, de détruire l'effet de ces rumeurs ; ils font assaut de zèle avec les plus bruyants serviteurs du roi Ils vont

^ aux entbou- , pendant la poDr eux ont

du roi ; pou* a. après cela, écrit directe-

lâcbeot ft de Port- Royal à

coD naissance conduite de lais. en appafrappe, ils ne > chez le roi, maintenir la L>uis XIV qui 15 sensibles :

presse Rome i'Augustinus.

i^liitcl sûr qui cet esprit de tiques désine roi n'aime id. Si la mai- ' la personne attaquant le s jansénistes u\in y prête rce que, sui- 'our suppose ( blessent par irale austère, mépris trans-

ou- 1

cendant : il suffit de lire dans Besongne le chapitre intitulé « Condescendance de M. de Saint-Cyran envers la Cour », pour en avoir la preuve : c'est d'un dédain souverain. Le ton change lorsque les circonstances s'aggravent : quand le démon ne sait plus qu'inventer pour lutter contre la foi, il use de la force ouvertement : il emploie l'autorité de la Cour, qui est toujours, dit Fontaine, sa dernière ressource ; voilà le Louvre transformé par les jansénistes en iiUima ratio du diable.

Pascal ne peut donc pas apprendre de ses nouveaux amis le respect des pouvoirs, surtout de la puissance ecclésiastique. Lorsque M. de Harlai, archevêque de Paris, chasse, le 17 mai 1679, de Port-Royal-des-

Champs, les novices et les solitaires, comment M. de Saci juge-t-il l'événement? « avec une humilité qui venait du fond du cœur », dit Fontaine. Certes il aurait été très flatté si Dieu lui avait envoyé un ange pour lui enjoindre de quitter Port-Royal : au lieu d'un ange, Dieu s'est contenté d'un archevêque. M. de Saci respectera donc, en cet archevêque, Dieu lui-même ; et pourquoi? a Lorsque les rois, dit M. de Saci, envoient des lettres de cachet par quelque valet de pied, c'est le roi que Ton honore et à qui l'on obéit, et non à ce valet de pied qui apporte l'ordre. » Après l'ironie, la vengeance, la vengeance comme Port-Royal la comprend et la pratique, de compte à demi avec Dieu : les jésuites ne peuvent plus se plaindre d'être présentés comme des suppôts du diable sur cette terre, car ils sont mis en fort bonne compagnie : quand on offre à M. de Saci de le faire sortir de la Bastille s'il consent à signer, il rejette avec force, dit Fontaine, « cette tentation oii le démon avait trouvé le secret de lui parler par son évêque. » Et cela n'est pas un mot malheureux, un

lapsus, c'est une théorie soutenue plus d'une fois : Port- Royal aime à opposer la conduite de Gondi comme archevêque de Paris à celle de ses successeurs, dans leurs rapports avec le jansénisme : ceux-ci, il les représente rendant compte à Dieu des torts qu'ils ont eus, « et dont ils voient encore les suites, parce qu'ils n'y ont pas remédié. »

Port-Royal professe un certain dédain pour la hiérarchie ecclésiastique, une froideur glaciale pour la papauté. Sans rendre, comme l'a fait l'abbé Maynard, les contemporains et amis de Pascal responsables du schisme de 1790, on peut reconnaître que leur attitude vis-à-vis de Rome a quelque chose de singulier dès le xvii'^ siècle. Pour Racine (avant la réconciliation, bien entendu), la caractéristique de Port-Royal, c'est une certaine familiarité dans la façon dont on y traite le Pape. Celui dont on parle le plus souvent dans la maison, c'est le pape Honorius, qui, d'après les portroyalistes, aurait été surpris par les monothélites. Pour le Pape régnant, Port-Royal ne lui refuse pas, le cas échéant, une demi- génuflexion, mais il parle surtout des bornes de son autorité. L'infaillibilité du Pape n'est pas reconnue par tous les jansénistes, notamment parle meilleur ami de Pascal, par Domat. L'excommunication même ne fait pas également trembler toutes les religieuses. N'est-ce qu'une opinion personnelle, ou ne serait-ce pas la doctrine même du couvent, que nous trouvons dans une lettre de Jacqueline Pascal à la Sœur Angélique de Saint-Jean : « Peut-être on nous retranchera de l'Eglise? Mais qui ne sait que personne n'en peut être retranché malgré soi, et que, l'esprit de Jésus- Christ étant le lien qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques,

mais non jamais de l'efifet de cette union, tant que nous conserverons la charité? » On craint le schisme moins avec « l'Eglise de la terre » qu'avec « l'Eglise du ciel ». Portant dans les affaires de la conscience les procédés .: de la chicane, Port-Royal est toujours prêt à en appeler [ de Rome à Jésus. Un jour, Tarchevêque de Paris refuse j de laisser célébrer la messe pour une religieuse au lit de mort, et ne permet pas qu'on lui administre les derniers sacrements : elle meurt; le couvent charge la défunte de représenter l'Ordre entier au tribunal de Jésus-Christ; on met entre les mains du cadavre ce billet qui semble à Racine une « belle procuration » : — Dites à JésuS'Christ : Seigneur , il est temps que vous \ agissiez. Ils ont dissipé votre loi. j

S'ils ont contre eux toute la chrétienté, ces messieurs sont bien convaincus qu'ils ont Dieu pour eux. Aussi éprouvent-ils pour le reste du monde une pitié très spéciale, d'une aristocratie spirituelle : un curé, devenu janséniste, ouvre les yeux tout à coup sur l'impureté de son troupeau ; quand il le voit réuni autour de lui, le dimanche, dans son église, il éprouve une sorte de stupeur : — Qu'est-ce que la plupart des assemblées des chrétiens, s'écrie-t-il, sinon la réunion de tous les vices, sentina vitionitn? — Aussi faut-il s'évader de ce bourbier au plus vite. Quant à guérir ces, malheureux, c'est un soin que Port*Royal laisse au clergé. Le jansé* nisme ne fait de conversions pour ainsi dire qu'au second degré : quand TEglise a amené un incrédule à croire, c'est une conquête chrétienne, mais ce n'est pas une conversion au sens où l'entend Port-Royal. Qu'un catholique déjà convaincu devienne janséniste, voilà une véritable conversion. Ces élus sont peu nombreux, mais les solitaires peuvent s'en consoler, en

ivant que c'est une figure < , Porl-Royal est sur terre irt que ces messieurs ima§ isite pas à le proclamer « 1 peut-être dans l'Église », )rt-RoyaI, sous la forme d' r tout ce qui louche au pi te, on ne pourra leur repr

Jue nul n'aura d'esprit, liors '

ilssont très complimenteurs lui qui admire tout de par ^Itiapelain. Mais les port-ro tesse générale, ont une faç rages de leurs partisans, Fane, qui touche à la vaniti rnauld, si peu lus mainten .'le siècle. Saint-Cyran est t au-dessus de Richelieu, laires ne laissent pas à leui ' élogejusqu'à l'hyperbole, ■eau pour se mettre sous an, trouve que saconversic dication d'un roi : ce prodi ,er quelque chose de mira' arer à Fontaine, quis'em] ce miracle « est plus gran ■endre la vue aux aveugles messieurs passent, tout au r des temples vivants, séjou 9 le monde janséniste, une cer ce mot: Monsieur'.W?, d

e, comme les catholiques disent :

il Paul. C'est la canonisalion jansé- IX saints font même des miracles.

is une sorte d'atmosphère miracu' ils cheixhent des miracles partout.

es du hasard deviennent la trace

de Dieu : Saint-t^yran, enfermé à ' elieu, apprend que le ministre vient embre : il y voit une marque spém de Dieu sur lui-même, car c'est lélèbro la fête de saint Cyran. Dieu,

les port-royalistes, les comble de dans le détail delà vie domestique :

end que c'est la Providence qui se a maison des Champs tous les gens s, menuisiers, serruriers, vitriers, aux portiers et charretiers. Il faut tesongne « le miracle des pièces de en demi-louis, et celui appelé de la rents chroniqueurs de Port-Royal ombre de faits analogues. Encore ; jas les connaître tous, à cause du religieuses font le silence sur toutes i peut concevoir quelque orgueil, î s'intéresse à vous d'une façon aussi i constante : on ne s'en fait pas faute ;)Ourrait dire des solitaires ce que tris disait des religieuses ; ils sont anges, et orgueilleux comme des

iristique de ce milieu extraordi- )rc là. Je la trouve surtout dans le régime que l'on ait jamais inventé

pour torturer la pauvre machine humaine, corps et âme. Réfugiés dans leur Port-Royal comme dans l'asile suprême de la vertu, ils jettent sur la vie humaine un regard épouvanté^ et voici, peint par un solitaire relativement modéré, Nicole; dans son traité De la Crainte de.Dieti^ le tableau sinistre de ce qu'on aperçoit du haut des murailles de la forteresse janséniste : « Le monde entier est un lieu de supplices, où l'on ne découvre par les yeux de la foi que des effets effroyables de la justice de Dieu ; et si nous voulons nous le représenter par quelque image qui en approche, figurons-noùs un lieu vaste, plein de tous les instruments de la cruauté des hommes, et rempli, d'une part de bourreaux, et de l'autre d'un nombre infini de criminels abandonnés à leur rage. Représentons-nous que ces bourreaux se jettent sur ces misérables, qu'ils les tourmentent tous^ et qu'ils en font tous les jours périr un grand nombre par les plus cruels supplices ; qu'il y en a seulement quelques-uns dont ils ont ordre d'épar- ; gner la vie; mais que ceux-ci même, n'en étant pas assurés, ont sujet de craindre pour eux-mêmes la mort qu'ils voient souffrir à tous moments à ceux qui les environnent, ne voyant rien en eux qui les en distingue. ^ Quelle serait la frayeur de ces misérables ! Et néan- '. moins la foi nous expose bien un autre spectacle . devant les yeux ; car elle nous fait voir les démons ' répandus par tout le monde, qui tourmentent et affligent tous les hommes en mille manières, et qui les précipitent presque tous, premièrement dans les crimes, et ensuite dans l'enfer et dans la mort éternelle. »

Pour échapper à ces dangers qui sont le lot de la race humaine, les élus jansénistes pratiquent un régime tellement austère qu'un esprit moderne hésite aie juger.

Bien entendu aucune des petites joies de la vie, même les plus innocentes en apparence, ne pénètre dans la maison. Tout ce qui semble une concession au corps est rigoureusement supprimé : Le Maître, pendant les hivers les plus durs, installe un gros morceau de bois près de sa porte : quand il ne peut plus résister au froid, il prend sa bûche, monte et descend l'escalier, jusqu'à ce qu'il soit réchauffé. On serait tenté de sourire, mais vite on redevient sérieux quand on constate que les pori- royalistes se tuent littéralement à force d'austérités. Ce même M. Le Maître fait tout ce qu il peut pour arriver à un véritable suicide : la seule chose dont s'étonne son historien, Fontaine, ce n'est pas qu'il soit mort si vite, mais bien qu'il ait pu résister si longtemps à des mortifications qui l'épuisent ; et pourtant, il est encore dépassé dans cette voie par M. de Baudri d'Asson : le chroniqueur de Port-Royal représente ce dernier comme faisant la joie des anges par les raffinements de sa pénitence : « On peut dire qu'il s'est tué lui-même, ajoute Fontaine, et quoiqu'il fût fort grand et robuste, il ne laissa pas de venir bientôt à bout de se consumer à la fleur de son âge. » Mêmes efforts chez les religieuses, et mêmes résultats : le peintre attitré de Port-Royal, Philippe de Champaigne, ne nous a pas laissé de portrait plus émouvant que celui de la fille de Robert de Laï, dessiné par Fontaine : sa ferveur religieuse l'a rendue sèche, maigre, décharnée comme un squelette : elle fait peur; à trente ans elle en paraît quatre-vingt-dix. — Ce mépris du corps va fort loin, et crée un état d'âme très éloigné des convenances habituelles ; on serait tenté de trouver assez singulière une demande que les religieuses adressent le plus naturellement du monde à M. Singlin.

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î affligerait a , atres », Cet es] er du bon sen bien indiscrë jyal du dehoi it nous un m{ d'après des loii n voudra. Les fereinede la se et les Le Maîti i, la plus dang t concentrer le mes les plus U e le côté inquié ercices journal le petit nombr ^ant ascétisme, lammes du pu ommedit M. d ie la crainte rt il rompu : les , ainsi qu'il ei s, qui ne sont Dp longtemps à uel les dilTérei raindre que p( 'égimes supp( 3urBlancbe,so

Rouge : voici maintenant à Port-RoyaliaTerreur Noire. L'abbé Maynard, qui trouve un excès pharisaïque dans cet éternel tremblement, cite cette péroraison d\me lettre de Pascal à M*'® de Roannez : « Je finis donc par ces paroles de Job : J'ai toujours craint le Seigneur comme les flots d'une mer. furieuse et enflée pour m' engloutir. » C'est le pur esprit de Port-Royal, sur lequel plane un deuil éternel. A distance encore, cette maison nous fait éprouver comme un froid sépulcral . L'hermitage est triste, avoue un des leurs ; mais en revanche, dit-il, les hermites sont remplis d'une sainte joie. — Soit, mais cela dépend du sens que l'on donne aux mots, et cette joie est lugubre, surtout chez ceux qui mènent le troupeau. Saint-Cyran, en sa qualité de directeur ayant charge d'âmes, est dans un continuel et visible tremblement. Singlin conseille à ses pénitents de trembler toujours devant Dieu, et leur recommande l'exemple d'une personne très pure et très sainte qui lui disait en pleurant: La seule pensée que, si je lui suis infidèIe,Dieu me regardera avec unvisage irrité, me fait mourir. Il comprend que, pour échapper à cette colère, lésâmes se précipitent volontairement dans l'en fer. M. de Saci passe sa vie à recueillir, dans saint Augustin et dans l'Ecriture, les passages effrayants. Grâce à cette anthologie spéciale, il réalise l'idéal de Saint-Cyran et de Singlin : il est si pénétré de la crainte de Dieu, qu'on le voit dans un perpétuel tremblement. Aussi n'échaufl'e-t-il guère les âmes : Fontaine avoue que son abord froid glace tous les cœurs. A côté d'eux, Le Maître répand par son exemple un véritable effroi : au sortir d'une maladie oii il a pu faire à loisir son examen de conscience, voyant la masse de péchés anciens et nouveaux qu'il doit expier,

nt effrayant ; un d t M. Fontaine, il

tombeau où il é • lugubre de péni .saisi. )> Lorsque a pareil désespoir, .ire les simples ir de pareils modi , dit un de leurs < i simples arbriss m de frayeur. Ci •oi redouble. A fc ils en arrivent à it le lot du chrél ige des élus dans rouve une terreur comment Arnaui lourant quLtreml le comraencemei ion : c'est une gr.

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l'on craint en un es port- royalistes ue ïes mots ordina ) cet état d'âme, les usés parunpa îœur, il suffît de sordres nerveux t en sanglots. Ils ! peut guère célét

: son existence

Dans toutes ces ténèbres, ne verrons-nous pas se glisser un rayon de lumière ? Sur ce calvaire qu'ils gravissent à genoux^ n'y aura- t-il pas pour ces messieurs une station où ils puissent se reposer ? Vinet, qui éprouve une haute sympathie pour Port-Royal, reconnaît qu'on y sait aimer, que Tamour de Dieu est le trait caractéristique de cette maison, le résultat essentiel de tout cet ascétisme. Il faut bien en effet qu'il y ait, au fond, quelque chose de grand dans cet effort, pour que, à distance, dégagées de la poussière du combat, les silhouettes des amis de Pascal paraissent d'une taille surhumaine ; pour que leur mémoire ait conquis le respect même des incrédules. On serait tenté de répéter, comme un jugement définitif sur ces athlètes vaincus, le mot de M*"® Elisabeth : «théologie à part, à laquelle je ne comprends rien, c'étaient de bien saintes gens que tous ces solitaires. t> Du Port-Royal, tel que nous le font connaître ses divers historiens, se dégage un parfum d'honnêteté religieuse qui explique l'influence de cette maison sur le xvn° siècle, et surtout sur Pascal.

Cette influence ne saurait être exagérée, quoi qu'en aitditle chanoine Guthlin, qui montre Pascal échappant, à force de grandeur personnelle, à ce qu'il pouvait y avoir à la fois d'étroit et de {yrannique dans l'école dont il s'était fait l'élève. Sans doute, et nous le verrons plus en détail dans l'étude des Pensées, Pascal a réagi en partie contre ce milieu : l'homme de génie transforme toujours, au moins partiellement, ce qu'il s'assimile : seulement Pascal n'a pas réagi en sens inverse du mouvement port-royaliste, pour revenir à la modération du catholicisme : il s'est appuyé sur le jansénisme pour s'élancer plus loin, dans la même direction : il l'a exagéré, en suivant jusqu'au bout ses tendances ; il a suivi

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il n'admet pas que l'on trouve une saveur quelconque ace que Ton mange : c'est de la sensualité. Dans son horreur inquiète pour tout ce qui ne se rapporte pas strictement à Dieu, il supprime les choses les plus innocentes. Il a sur la pureté des exigences tellement imprévues, que sa sœur, M°® Périer, très honnête femme, bonne catholique, sévère janséniste, ose à peine parler devant lui, parce. qu'il lui révèle, dans ses paroles en apparence les plus pures, des fautes qu'elle n'aurait pas soupçonnées sans cela. Il lui interdit de souffrir les caresses de ses enfants : il lui enjoint de leur en faire perdre l'habitude, parce que « cela ne pouvait que leur nuire » ! Du reste, il est plus sévère encore pour luimême que pour les autres. On sait que, pour réprimer les quelques mouvements de plaisir ou d'orgueil qui peuvent l'agiter encore, il porte une ceinture de fer, garnie de pointes, directement sur la peau ; pour redoubler la douleur, pour faire entrer ces pointes plus profondément dans sa chair, il se donne de temps en temps des coups de coude. Lui aussi, il abrège son existence, et plus sûrement que les solitaires, car c'est sur un corps déjà endolori parles maladies de sa jeunesse, qu'il exerce ces rigueurs. D'abord des névralgies éclatent, lui enlevant tout sommeil; puis vient l'affaiblissement progressif. « Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans jusqu'à trente-cinq, écrit jjmo Périer, travaillant sans cesse pour Dieu, pour le prochain et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de plus en plus ;... les quatre années que Dieu lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. » On voit à quel point Pascal a su pousser l'ascétisme janséniste, et combien il essayait de se rapprocher de l'idéal de vie religieuse que Port-Royal avait

nbicil forte était sur lui l'empreinl éologique et moral. C'est au plein ar jaoséniste de Pascal, que Port-R 1 talent, pour défendre la maison, el ler l'ennemi. On comprend aisément s n'ont pas dû calmer sa fougue

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