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DES PROVINCIALES AUX PENSÉES

Pendant la lutte des Provinciales, Pascal songeait encore à Touvrage d'ensemble qu'il méditait sur la religion, et qu'il prépara pendant le reste de sa vie, au milieu d'événements qu'il faut connaître, car nuJ esprit n'a été plus préoccupé dese tenir au courant des choses, de tirer parti des moindres circonstances. On ne comprendrait pas bien ses Pensées^ si on les prenait pour une œuvre impersonnelle, conçue dans un de ces temples sereins élevés par la doctrine des sages. C'est en pleine bataille qu'il écrit ce livre, rempli de tout ce qui le touche, même des détails les plus personnels. Ainsi nous voyons Pascal comparer à ceux qui décident des ouvrages de l'esprit par caprice ou par principes, ceux qui évaluent la fuite du temps au hasard, tandis que lui en juge par sa montre. Ce n'est pas une comparaison imaginée à plaisir, c'est une observation intime, car Pascal avait une montre, qu'il faisait méticuleusement régler, et qu'il portait toujours attachée au poignet gauche. Pareillement nous le voyons se tenir au courant des ouvrages qui paraissent, même de simples anthologies, pourvu qu'on y trouve l'estampille de Port- Royal. Ce penseur, qu'on est trop tenté de considérer comme un reclus vivant dans la paix du cloître, et ne

sortant pas de sa cellule, habite son domicile particulier, en dehors de la maison des Champs, à Paris ; il a les yeux ouverts sur le monde extérieur ; il s'intéresse à tout, même à la politique, quand elle lui fournit un argument sur la vanité des choses de ce monde. A plus forte raison se passîonne-t-il pour les événements qui le touchent de près, lui, sa famille, et son Port Royal. Dans ces conditions on comprend ce que dut être pour Pascal ce miracle de la sainte Epine qui occupe dans rhistoire du jansénisme, et dans la vie intellectuelle de Pascal, une place capitale.

Que le prodige lui ait inspiré le désir de composer, outre la Provinciale où il en parle, un plus grand ouvrage, où il aurait persuadé, convaincu, ceux qui refusaient de croire à ce miracle particulier et ceux qui niaient les miracles en général, Port -Royal n'en doute pas. Nous devons en croire plus spécialement M™®*Périer, si bien informée des plus secrètes pensées de son frère. Pascal trouve de nouvelles clartés dans la religion à la lumière de cette grâce dont il se considère comme l'objet, puisqu'elle a été adressée à sa nièce, à sa filleule, à celle dont il est le père spirituel. Au milieu de la persécution. Dieu a parlé pour désigner ses élus. De fait, Targument tiré des miracles, qui tient une si grande place dans les Pensées, repose uniquement sur l'histoire de la sainte Épine. La guérison de sa nièce est pour Pascal la démonstration la plus éclatante du catholicisme. Que dis-je ! Elle suffit à prouver que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius. Cela ressort nettement du court dialogue dans lequel Pascal résume toute la discussion du moment entre les adversaires et les partisans de Port-Royal; les uns disent: « Cette maison n'est pas de Dieu, car on n'y croit pas

• que les cinq propositions soient dans Jansénius. — Les autres : cette maison est de Dieu, car il y fait d'étranges miracles. — Lequel est le plus clair ? »

Tout en prenant ainsi des notes pour lui-même et pour Touvrage qu'il prépare lentement, le grossissant à loisir de tout ce que les circonstances dramatiques du moment lui peuvent suggérer, Pascal inspire plus ou moins directement une série d'écrits de polémique religieuse que Ton désigne communément sous le nom de Factums pour- les Curés de Rouen et de Paris. Le ton en est généralement très hautain, plus violent encore que celui des Provinciales. L'auteur du Factum pour les Curés de Rouen ne craint pas de dire qu'un livre dirigé contre les jansénistes est une sentine, un égout de saletés et d'ordures. Quel est l'auteur ou le correcteur de ce Factum ? L'abbé Maynard serait tenté de croire que Pascal s'est fait complaisamment le rédacteur de toutes ces doléances. Même en s'en tenant à

- l'opinion de Port-Royal, qui n'attribue à Pascal que le cinquième Factum pour les curés de Paris, cela suffit à constater que la guerre des Petites Lettres continue encore, et que la paix n'est pas près de se conclure : dans l'échelle qui va des pires ennemis de la religion jusqu'aux parfaits catholiques, Pascal place les jésuites à côté des hérétiques, à un degré très supérieur, il est vrai : Proximus huic, longo sed proximus intervallo.

S'il montre peu d'égards pour une des congrégations de l'Eglise, il reste encore respectueux de l'autorité romaine. Soit qu'il exprime des sentiments personnels, ou que, en bon logographe, il veuille prêter aux curés qu'il fait parler, des sentiments vraisemblables, il condamne sévèrement tout ce qui ressemblerait à un schisme. Déjà le ton change dans un libelle qui paraît

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Jansénius. Leur sûreté ne dépendait plus que du bon plaisir de la Cour, toujours tentée de disperser les imprudents amis du cardinal de Retz, les seuls qui, depuis la disparition des Frondeurs, fissent encore un groupe d'opposants auquel pouvaient venir s'agréger les mécontents isolés. Le mercredi saint 13 avril 1661, la perte de Port-Royal est résolue dans le Conseil du roi. Le 23, le lieutenant civil Daubray vient annoncer à Port-Royal de Paris que toutes les pensionnaires doivent être renvoyées dans un délai de trois jours ; le 4 mai, il revient expulser les novices et les postulantes. Puis c'est letourde Port-Royal-des-Champs ; on chasse les enfants des Petites Ecoles : ils se réfugient dans les villages voisins : le 10 mai, on les en chasse encore.

Ces coups répétés, qui retentissent douloureusement dans tout le Porl-Royal, ont sans doute un écho immédiat dans l'âme de Pascal, qui voyait ainsi annihiler TefiFetdes Provinciales ; mais ils allaient, par un contrecoup indirect, le frapper plus douloureusement encore, puisque la première maîtresse de ces novices dispersées n'est autre que sa propre sœur, et qu'elle va succomber moins à la douleur humaine de se voir séparée de son petit troupeau, qu'au désespoir de sa conscience troublée parla signature du Formulaire. On sait que, pour vaincre dans leurs derniers retranchements ceux qui, tout en acceptant la doctrine de Jansénius, se prétendaient catholiques romains, on obligea quiconque touchait à l'Église à signer un Formulaire dont on parle souvent, que Ton connaît peu, et que voici, tel quil est reproduit par Tabbé Besongne :

« Je me soumets sincèrement à la Constitution du Pape Innocent X, du 31 mai 1653, selon son véritable sens qui a été déterminé par la Constitution deN. S. P.

ipe Alexandre VII, le 16 octobre 1656. Je reconnais je suis obligé en conscience d"obéir à ces Constitu- ), etje condamne de cœur et de bouche la doctrine :inq Propositions de Cornélius Jausenius, contenues son livre intitulé Auffuslimis, que ces deux Papes 5 Evêques ont condamnée : laquelle doctrine n'est t celle de saint Augustin, que Jansenius a mal iquée contre le vrai sens de ce saint docteur. » ei ce Formulaire, c'était reconnaître que tout le vement janséniste s'étaitfourvoyé : refuser, c'était )er dans le schisme ; et l'on devine, devant cette native tragique, ce que durent être les mortelles lisses de ces âmes exaltées, persuadées qu'il s'agisde leur salut éternel.

ors se produit, dans la vie morale et religieuse de al, un véritable prodige : cet esprit amoureux eu de la logique poussée jusqu'en ses dernières consétces, cet intransigeant du jansénisme tente un promis, admet une transaction, car tout porte à eque le premier mandement du 31 mai, par lequel icaires généraux du diocèse de Paris interprétaient ^nature de façon à la rendre possible aux jansénismpéiiitenls, avait été non seulement préparé de ert avec ces messieurs de Port-Royal, rpais endressé par Pascal ; l'interprétation contredisait le lulaire : qui donc, à Port-Royal, pouvait refuser de tr? Répondrons-nous : personne ? Ce serait mal aîire le cœur des femmes qui, sur toutes les Lions qui les passionnent, se montrent bien moins nmodantes que le plus obstiné des hommes, et lul le cœur de la sœur Sainte-Euphémie. Signer ce ul paraît une erreur, un mensonge où son frère e a trempé, lui semble au-dessus de ses forces;

elle écrit à la sœur Angélique de Saint-Jean, sur ce Formulaire et son explication, une lettre qui s'adresse en réalité à son frère, lettre d'une éloquence passionnée, d'un mouvement que Pascal connaît bien, puisque c'est sur ce ton-là qu'elle lui parlait autrefois pour l'amener à cette vérité qu'il déserte aujourd'hui. Cette fière protestation ne s'incline même pas devant l'excommunicalion, puisqu'elle dit à son frère ceci : la résistance est obligatoire, et n'est pas périlleuse : — <r Mais peut-être on nous retranchera de l'Eglise? — Mais qui ne sait que personne n'en peut être retranché malgré soi, et que l'esprit de Jésus-Christ étant le lien qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques, mais non jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charité, sans laquelle nul n'est un membre vivant de ce saint corps?» Comme il pourrait paraître extraordinaire, même à Pascal, qu'une simple religieuse s'occupe de théologie, et prétende discuter ce que l'Eglise lui enseigne, sœiir Sainte-Euphémie, en fémnae qui a lu les Provinciales et qui a appris à réfuter à l'avance les objections de l'adversaire, ajoute que Ton en est arrivé à un de ces moments de crise où tout le monde se doit à la défense de la vérité : « Saint Bernard nous apprehJ, avec sa manière admirable déparier, que la moindre personne de l'Eglise non seulement peut, mais qu'elle doit crier de toutes ses forces lorsqu'elle voit les évêques et les pasteurs de l'Eglise dans l'état oii nous les voyons. Qui peut trouver mauvais, dit-il, que je crie, moi qui suis une petite brebis, pour tâcher d'éveiller mon pasteur que je crois endormi, et prêt à être dévoré par une bête cruelle ? 3> On devine aisément quel effet dut produire pareille adjuration sur l'âme passionnée de Pascal :

ainsi celte atténuation, qu'il avait peut-être imaginée spécialement pour rassurer l'inquiétude de sa sœur préférée, de celle à qui il devait d'avoir connu le jansénisme, révoltait la conscience de Jacqueline ; et la religieuse lui reprochait de dormir comme les autres, de ne pas voir le péril, de la forcer à sortir de son rôle habituel et normal, pour jeter le cri d'alarmequ'il aurait dû pousser. Si une semblable lettre ne suffisait pas à ramener Pascal dans la voie dont il s'était écarté un instant, un coup plus douloureux encore allait le frapper. Forcée, en fin de compte, de signer comme les autres, sœur Sainte-Euphémie le fit, littéralement la mort dans l'âme ; elle dit, elle écrivit qu'elle en mourrait, raconte sa nièce Marguerite, « et cela arriva en effet le 4 octobre 1661, âgée de 36 ans. 3>

On a voulu douter de la vraisemblance de cette mort par la douleur ; quand bien même ce scepticisme, qui est surtout la méconnaissance de l'âme ardente de Jacqueline, serait judicieux et vrai, Pascal n'a-t-il pas dû croire, lui, que sa sœur mourait à la fois victime et martyre, victime delà persécution, martyre de sa foi? En apprenant cette mort, il ne prononça qu'une seule parole : « Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir. » Et, sans doute, c'est là de la résignation à la volonté divine, c'est une généreuse envie pour une aussi belle fin qui couronne toute une vie de dévotion ; Pascal n'admet pas que l'on puisse s'affliger de cette disparition, si rapide, qu'elle est la récompense du bien qu'avait fait la sœur Sainte-Euphémie. Il se rappelait que c'était elle qui l'avait attiré à Port-Royal, qui l'avait jeté dans les bras de M. Singlin : il pouvait relire ces lettres oii l'affection purement fraternelle et l'amour en Dieu se mêlaient si étroitement ; où Jacqueline essayait de faire

Portrait de Madame Périer, sœur de Pascal,

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servir à la conversion de son frère tous les événements de leur vie de famille, môme les simples contrariétés; où elle lui parlait avec un émouvant mélange de tendresse et d'énergie, reprenant, pour le supplier d'assister à sa profession, le tutoînàent de leur enfance, puis revenant à la sécheresse du « vous », 'pour le menacer d'une rupture en cas de refus : « Ce n'est que par forme que je t'ai prié de te trouver à la cérémonie ; car je ne crois pas que tu aies la pensée d'y manquer. Vous êtes assuré que je vous renonce si vous le faites. » Maintenant c'était comme une voix d'outre-tombe qui venait jusqu'à lui, murmurant à son oreille les encouragements qu'elle lui prodiguait jadis, lui répétant ces fortes et tristes exhortations qu'autrefois ils écrivaient tous deux à leur sœur, M°^® Périer, après la mort de leur père : « J'ai appris d'un saint homme dans notre affliction, qu'une des plus solides et plus utiles charités envers les morts, est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde, et de pratiquer les saints avis qu'ils nous ont donnés, et de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous. » C'est l'écho chrétien de la belle pensée de Tacite : le devoir de ceux qui restent ne consiste pas à accompagner le défunt de plaintes qui sont des lâchetés, mais de se rappeler ce qu'il voulait, d'exécuter ses volontés.

Quelque chose de purement humain ne s'est-il pas mêlé à la façpn religieuse dont Pascal a considéré la mort de sa sœur ? Si le chrétien se courbait sous la main de Dieu, Thomme ne se redressait-il pas contre les hommes qui avaient été les bourreaux de la martyre ?

le dut £tre sa rancune furieuse contre tous ceux vaient contribué à briser la sœur Sainte-Euphémie, imbien cette fureur devait-elle être accrue par une ! de remords, puisque le palliatif qu'il avait essayé lorter à la signature du formulaire n'avait fait laspérer la conscience de la fidÈle janséniste ; puisencore qu'innocemment, il était en partie cause tte mort désespérée ! Pour Pascal, quel rengrège- . dans le port-royalisme, dans l'esprit de lutle à iDce I Toule prudence humaine lui est déî^ormais dite, et lui semblerait, en même temps qu'un crime se-majesté divine, un outrage à la mémoire de sa

scal va continuer la lutte seul contre tous, même PortrRoyal, si le parti l'abandonne, et du même trahit ce que Pascal regarde comme la vérité et lut. Pendant que la sœur Sainte-Euphémie, frappée irt, estobligée de se tenir loin dunouveau combat a s'engager, un arrêt du Conseil casse, le 9 juillet , le premier mandement des grands vicaires ; la exige que l'on réponde purement et simplement : [>u: non. Sansdistinction, sans restriction, il faut :r. C'est en vain que les grands vicaires imaginent econd mandement, spécialement pour les relies de Porl-Royal. En vain les Messieurs essayent )uver encore un biais pour sauver à la fois les 'ences et le fond mâme de la doctrine. Cette fois Pascal qui proteste. Il trouve que l'on manque ctitude et de sincérité, qu'on trahit la vérité. Ce plus seulement la guerre avec l'ennemi du dehors, encore une guerre civile, qui se poursuit à coups :tums, Pascal tenant tête au reste de Port-Royal, deux camps opposant écrits à écrits. Les solitaires

se préoccupent avant tout de satisfaire les théologiens ; Tauteur des Provinciales songe surtout au grand public, qui n'est pas habitué aux distinctions subtiles, qui aime à avoir une vision des choses plus claire et plus sensible, dût-elle être plus grossière; il parle de préférence « pour les personnes ignorantes dont le nombre est plus grand ^que celui des personnes savantes », dit sa nièce Marguerite, dont je me contente de suivre en ce moment le récit si sûr, puisque, postérieur, il est vrai, aux événements, il est tiré des traditions de la famille, des lettres de M*°® Périer. D'après la propre sœur de Pascal, sur quoi repose la querelle entre Tauteur des Pensées et ses anciens amis ? Sur une différence de doctrine? Surtout sur une question de méthode, de prudence dans leur tactique. Pascal leur reproche de faire des concessions de forme qui compromettent le fond, de ne pas soutenir la bataille avec la même vigueur qu'autrefois, d'aimer trop la paix, et de paraître capituler : il les accuse de préférer à la lutte pour la vérité, la tranquillité des religieuses de Port-ïloyal. Il critique en un mot chez eux Tobstination à faire ce qu'il rougit d'avoir fait vne fois.

Enfin, pour avoir une explication décisive, et prendre une résolution commune, a lieu chez Pascal luimême l'entrevue dramatique que nous a rapportée Marguerite Périer, entrevue qui, bien plus que l'Entretien avec M. de Saci, mérite de servir de prologue au drame des Pensées. Les principaux solitaires sont là, comoie' auiiiteurs et comme juges: Amauld et Nicole d'un côté, Pascal de l'autre, vont soutenir leur cause : doit-on signer sans l'ombre d'une restriction le formulaire qui met fin à la lutte ? Pour Pascal, signer c'est abandonner la vérité; pour Arnauld et Nicole^ ne pas

signer, c'est se séparer de l'Eglise. Les jansénistes présents se rangent à ce dernier avis. Alors Pascal, déjà souffrant du mal de tête qui l'emportera, échauffé par la discussion oii il a essayé de communiquer à ses auditeurs Tardeur qui Tembrase, épuisé enfin par cet effort, Pascal est saisi d'une douleur si vive, qu'il se trouve mal : on s'émeut, on s'empresse, et, quand il est revenu à lui, on se retire, ne laissant auprès de lui que les siens et ses plus intimes amis : le duc de Roannez, Domat, son neveu Périer , sa sœur enfin, qui lui demande, lorsqu'elle le voit remis, pourquoi il s'est trouvé mal ; et Pascal prononce ces graves paroles, paroles de rupture avec ce Port-Royal qui transigeait avec la vérité, paroles dignes de celle flui était morte de chagrin à cause de ce même formulaire: « Quand j'ai vu toutes ces personnes -là, que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la vérité, et qui devaient en être les défenseurs, s'ébranler et succomber, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. »

Il n'avait plus longtemps à vivre. Il usa ses dernières forces à préparer le grand ouvrage oii il espérait faire triompher la vérité, sa vérité, ne comprenant pas qu'on eût le cœur de s'attacher à d'autres besognes, s'étonnant que Ton pût s'occuper par exemple de la meilleure façon de mettre des arguments en forme : « Voilà .une belle occupation pour M. Arnauld, que de travailler à une logique ! les besoins de l'Eglise demandent tout son travail. » Il travaille, lui, plus âprement que par le passé, ne reniant rien de ce qu'il avait écrit, déclarant, presque à son lit de mort, queloin de se repentir des Provinciales, il les ferait plus fortes encore s'il avait à les faire. Sans doute cela ne s'accorde pas avec

ce que le curé de Saint-Etienne, Beurrier, qui le confesse pendant sa dernière maladie, pensait de lui, au témoignage de M"** Périer : « C'est un enfant, il est humble, il est soumis comme un enfant. » Mais Beurrier ne dit-il pas cela en vertu de la grosse erreur qu'il a commise sur la rupture de Pascal avec Port-Royal, et ne croit-il pas voir l'humilité, la soumission de Pascal dans sa prétendue condamnation du schisme janséniste, tandis qu'au contraire Pascal, persévérant jusqu'au bout dans la rigueur de son système, condamne l'excès de soumission de ses anciens amis ?

Il meurt enfin le 19 août 1662, à une heure du matin, de cette belle mort dont le récit termine sa biographie écrite par M"*' Périer. Le secret de sa conscience religieuse à ses derniers moments ne nous appartient pas. Mais Tétat d'âme de l'auteur des Pensées était bon à établir en ses dernières manifestations. Pour laisser dans l'esprit du lecteur une formule aussi nette que possible, je n'hésiterai pas à l'empnmter, malgré toutes les différences de personnes, de temps, de lieu et des circonstances, à V. Hugo. N'est-il pas légitime de s'adressera notre plus grand lyrique pour trouver l'expression qui convient à cette âme ardemment lyrique^ plus passioimée que les plus ardents poètes ? Le frère de Jacqueline, désespéré de voir que l'on abandonnait autour de lui la doctrine à laquelle ils avaient sacrifié tous deux leur vie humaine, aurait pu s'écrier lui aussi :

Devant les trahisons et les tètes courbées.

Je croiserai les bras, indigné, mais serein.

Sombre fidélité pour les choses tombées, Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain ! J'accepte l'âpre exil, n'eût«il ni fin ni terme, Sans chercher à savoir et sans considérer

qu'ui

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