‹ PascalChapitre 15 sur 21 · LA POLÉMIQUE · texte numérisé non relu

LA POLÉMIQUE

§ 1 . — Les Jésuites.

Nous avons vu la famille composer la préface des Pensées pour souligner nettement chez Pascal Tintention de s*en prendre non seulement aux libertins et aux hérétiques, « mais même aux chrétiens et aux catholiques qui, étant dans le corps de la véritable Eglise, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de rÉvangile. » Ce passage de la préface correspond à merveille à toutes les pensées, supprimées bien entendu par Port-Royal, où Pascal assimile aux juifs grossiers et charnels, les chrétiens également grossiers et charnels, c'est-à-dire ceux qui ne pensent pas comme lui : a Notre religion est divine dans l'Evangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est ridicule dans ceux qui la traitent mal... Jésus-Christ, selon les chrétiens charnels, est venu nous dispenser d'aimer Dieu, et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. » Dans le judaïsme et dans le christianisme, aussi bien que dans le paganisme, il y a deux sortes d'hommes : ceux qui sont chair et esprit, ceux qui ne sont que chair: « Parmi les chrétiens, les grossiers sont les juifs de la loi nouvelle : les juifs charnels attendaient un messie

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charnel ; et les chrétiens grossiers croient que le Messie les a dispensés d'aimer Dieu. » La vérité est dans les livres saints, mais cachée pour ceux qui ne sont pas spirituels : « Le voile qui est sur ces livres pour les juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à connaître Jésus- Christ, quand on se hait véritablement soi-même. » On comprendra mieux à qui Pascal en a dans ces passages, si Ton se rappelle que dans le Faclum pour les curés de Rouen, on trouve déjà condamnés <* les funestes égarements de ces casuistes charnels ». Il faut aussi lire attentivement les Pensées dans l'édition Havet. On n'a même pas besoin de pousser aussi loin que cet excellent commentateur l'ingéniosité à découvrir les allusions les plus imperceptibles aux ennemis de Port- Royal, car les passages où Pascal attaque manifestement ses adversaires sont suffisants pour prouver que l'esprit des Provinciales souffle plus fort que jamais dans les Pensées. On sent bien que dans cette querelle théologique, Pascal n'est pas juge, mais partie; car, une seule fois seulement, et encore d'une façon bien obscure, il semble vouloir comparer les jésuites aux jansénistes, et donner raison aux premiers : « S'il y a jamais un temps auquel on doive faire profession des deux contraires, c'est quand on reproche qu'on en omet un. Donc les jésuites et les jansénistes ont tort en les celant; mais les jansénistes plus, car les jésuites en ont mieux fait profession des deux. » Comprenne qui pourra. A coup sûr, une critique aussi obscure du port-royalisme, hasardée en passant, ne suffit pas à établir la liberté d'esprit de Pascal. Ses accusations sont notoirement partiales. On est conduit à se deman-

der s'il ne déteste les jésuites que par zèle dévot, et s'il ne mérite pas qu on lui applique ce passage d'une de ses lettres à M. Périer : « Le désir de vaincre est si naturel que, quand il se couvre du désir de faire triompher la vérité, on prend souvent Tun pour l'autre et on croit rechercher la gloire de Dieu en cherchant en effet la sienne. » Certainement, il adresse à ses adversaires des reproches quelquefois si vagues, qu'ils semblent plutôt des invectives que des arguments ; c'est ainsi qu'il les accuse d'embrouiller à plaisir les difficultés, de calomnier Port-Royal au point que Dieu a été obligé d'intervenir pour rétablir la vérité : « Les miracles discernent aux choses douteuses ; entre les peuples juif et païen; juif et chrétien; catholique, hérétique; calomniés et calomniateurs. ï> Il montre les religieuses « étonnées de ce qu'on dit, qu'elles sont dans la voie de perdition; que leurs confesseurs les mènent à Genève ; qu'ils leur inspirent que Jésus-Christ n'est point en l'Eucharistie, ni en la droite du Père : elles savent que tout cela est faux, elles s'offrent donc à Dieu en cet état : Vide si via iniquitatis in me est, Qu'arrive-t-il làdessus? Ce lieu, qu'on dit être le temple du diable, Dieu en fait son temple. On dit qu'il en faut ôter les enfants: Dieu les y guérit. On dit que c'est l'arsenal de l'enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel : et Dieu les comble de ses faveurs. » Dans son désir de représailles, il poursuit comme autrefois la Société en corps, lui reprochant d'être un fléau de la vérité. Il dépasse même la polémique des Provinciales : il attaque ses adversaires jusque dans leur moralité personnelle ; il leur reproche de manquer de cœur, d'être indignes de l'amitié d'un honnête homme : il

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insinue qu'ils suivent Jésus-Christ, « parce qu'il les rassasie des biens du monde. »

D'autres accusations, plus mesurées, sont plus graves, parce qu'elles sont au moins raisonnées. D'après Pascal, les jésuites, aveuglés par leur animosité contre Port-Royal, compromettent le catholicisme tout entier pour ruiner le jansénisme : ils affaiblissent toutes- les preuves de lareligion pour briser l'argument du miracle de la sainte Epine, que les port-royalistes peuvent légitimement invoquer. Ils sont donc les ennemis de l'Eglise, au même titre que les juifs ou les hérétiques, et pires encore, car ils la déchirent au dedans. Ils diminuent la vertu de la religion ; ils corrompent la théologie, en abandonnant les voies traditionnelles pour suivre leurs imaginations. Ils gâtent la masse des fidèles, en gardant dans la communion de TEglise des gens qui la déshonorent, des gens que les juifs, que les philosophes eux-mêmes rejetteraient avec horreur. On pense bien que dans son animosité Pascal n'oublie pas ses anciennes victimes des Provinciales : les casuistes sont encore pris à partie, violemment. Pascal leur reproche non seulement d'abuser du probabilisme, en théorie pure, au point de vicier ainsi un principe vrai ; il les accuse surtout de compromettre, par la pratique de ce système, le salut de leurs pénitents : ceux-ci se croient en sûreté, et ne jouissent que d'un repos trompeur : ils sont donc en réalité aussi à plaindre que les libertins.

L'attaque est si violente que, par un contre-coup naturel, elle a valu à ceux qui étaient ainsi pris à partie des défenseurs dont quelques-uns sont assez inattendus. S'il est naturel que le chanoine Rocher proteste contre la sévérité de Pascal, en montrant qu'il y a dans tous

les ordres religieux, aussi bien que dans Je clergé séculier, des casuistes indulgents, il est plus surprenant, et par conséquent plus probant, de voir un esprit aussi désintéressé, aussi scientifique que M. Bertrand, reconnaître que les jésuites n'ont pas inventé la casuistique, qu'ils ont suivi celle de TEglise. Quand donc Pascal dépasse, et de si grave façon, les audaces de ses Pro^ vinciales, on est obligé de se demander s'il n'y a pas, outre les circonstances que nous avons signalées, un autre motif pour ce redoublement d'animosité. Cela tient peut-être à ce que Pascal n'était pas complètement satisfait de sa première campagne. Les Provinciales n'avaient pas produit sur les jésuites tout l'effet que nous supposons. En 1659, le P. Escobar continue tranquillement son œuvre : six volumes sur l'Ecriture, qu'on lui paye cent écus pièce, et huit tomes in-folio de théologie morale, le premier volume, celui que Pascal a rendu célèbre, ne lui paraissant qu'un simple manuel. Il ignore jusqu'à l'existence des Petites Lettres, et no s'émeut guère de ce qu'on lui en rapporte, donnant comme unique raison qu'il y a des docteurs encore plus commodes que lui. — La Société tout entière, après la première émotion, ne se sent pas non plus atteinte dans ses œuvres vives : son crédit ne diminue guère, surtout auprès des puissances ; Pascal lui reprochait de ne pouvoir faire des évoques : les jésuites vont bientôt avoir la feuille des bénéfices. Ils ont déjà l'oreille de Louis XIV: « il importe aux rois et princes, remarque Pascal, d'être en estime de piété ; et pour cela, il faut qu'ils se confessent à vous. »

En somme, nous avons là plus qu'un écho des Provinciales; c'est la même voix qui gronde directement, et plus fort. C'est le même fond, poussé au noir, et

c'aurait été souvent la même forme, puisque Pascal comptait reprendre de temps en temps, pour celte nouvelle polémique, le genre épistolaire qu'il maniait en maître escrimeur. C'est donc la guerre qui continue, plus acharnée qu'en 1656. — Sans doute, pour supposer, comme je le fais, que Pascal, renforçant son zèle pour ce qu'il croyait la vérité par toutes ses rancunes personnelles de lutteur tantôt victorieux, tantôt vaincu, par ses rancœurs de port-royaliste souffrant pour la maison dévastée, par ses ressentiments de frère pleurant sa sœur victime de la persécution, que Pascal, dis-je, a poursuivi jusqu'au bout sa lutte contre les jésuites, sans trêve, sans paix, sans pitié, il faut admettre que ce chrétien raffiné ne pratiquait pas le pardon des injures. C'est vrai. Même en supposant son cœur pur non seulement de tout intérêt personnel, mais encore de toute affection exagérée pour le triomphe de son parti, disonsnous bien qu'il apporte à la discussion de ces questions dogmatiques une chaleur proportionnée à l'importance de ces problèmes. Nous nous échauffons bien, nous autres, presque aussi fort, pour de simples dissentiments aur des nuances politiques. Quand il s'agit de querelles sur Dieu, sur le salut, on comprend plus aisément que les adversaires deviennent des ennemis, que la lutte se transforme en combat mortel. Dans ce dueJ, Pascal n'a éprouvé ni regret, ni remords. On connaît, et on comprendra mieux maintenant, ce mot qu'il disait presque au lit de mort : « On m'a demandé si je ne me repens pas d'avoir fait les Provinciales, Je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'étais à les faire, je les ferais encore plus fortes. » C'est l'esprit même qui anime toutes les pensées sur les jésuites. Ce qui prouve encore mieux cette progression dans la combativité.

c'est que, outre les audaces contre la Société, on trouve là ce qui n'apparaît pas encore dans les Petites Lettres, des témérités contre le roi.

§ 2. — Le roi.

C'est un parti pris pour certains critiques, de nous présenter Pascal comme le modèle des conservateurs, le partisan des coutumes reçues : Tabbé Maynard, qui écrit en 1850, l'approuve fort de haïr toute révolution. D'autre part, le chanoine Guthlin nous représente un Pascal regardant plus haut et plus loin que ses contemporains, ne se laissant pas dominer par les faits ambiants. — Nul pourtant n'a plus vécu la vie de son temps que l'auteur des Provinciales ; nul n'a été moins respectueux du statu quo. Sa famille, qui ne redoute pas les jésuites, veut ménager le roi ; par prudence humaine, elle essaie, dans un passage de la préface, de donner le change sur les sentiments que nourrissait pour Louis XIV le beau-frère d'un magistrat, Toncle de jeunes gens à pourvoir ; mais la force même des expressions employées donne au lecteur quelque scepticisme, et l'on se demande si c'est bien Pascal qui considérait le manque de respect pour la puissance royale comme un sacrilège, ou encore comme un péché, aussi condamnable que le vol sur les grands chemins et l'assassinat. Il y a dans les Pensées une ligne, qui contient toute une comédie, et qui nous montre l'effroi que les confidences de ce penseur causaient, pendant ses visites à Port- Royal ; « Roi et tyran. J'aurai aussi mes pensées de derrière la tête. Je prendrai garde à chaque voyage. » Port-Royal, effrayé par les audaces de cet orateur pour qui la royauté confine à la tyrannie, suppriinc dans

l'édition princeps ce qui pourrait blesser le roi. Le mot d'ordre est évidemment de représenter Pascal comme un fidèle sujet. Sans doute, comme le remarque Bayle, Pascal avait en horreur la Fronde, qui avait entraîné des catastrophes de toutes sortes ; il avait entendu énumérer plus d'une fois à Port-Royal les misères que Ton avait endurées pendant la guerre civile, surtout à la maison des Champs, qui servait d'asile aux paysans entassés avec leur bétail, et aux estropiés, pendant un froid terrible qui les protégea de la peste. Mais si, dans ses Pensées, il condamne encore cette Fronde, c'est pour des raisons bien subtiles et presque embrouillées, non par loyalisme cordial. Au fond, malgré les sottises du Parlement de Paris, Pascal reste parlementaire. Dans le Factum pour les Curés de Rouerie la magistrature est considérée comme la plus sûre ressource de la vérité : on espère que, grâce à elle, « les lois civiles ne dormiront pas en cette rencontre, et que les magistrats useront de toute leur autorité pour arrêter Tinsolence et la fureur de ces docteurs de meurtres et d'homicide. » C'est la même doctrine qui reparaît dans la Lettre d'un Avocat, quand le Conseil du roi se montre favorable à l'intrusion de l'Inquisition en France. Dans Pascal s'incarne cet esprit d'opposition qui, au début du règne de Louis XIV, avait su déjà lui faire entendre par la bouche de Talon de fières et dures vérités. L'auteur des Pensées attaque la royauté avec méthode. Il sait comment on doit s'y prendre pour la perdre sûrement: il suffit de remonter jusqu'à son origine : « L^art de fronder, bouleverser les Etats, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut d'autorité et de justice. Il faut, diton, recourir aux lois fondamentales et primitives de

l'État, qu'une coutume injuste a abolies. C'est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu ils le connaissent. » Mais qui donc le leur fera connaître ?La force du prince est établie sur la faiblesse de ses sujets : « La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse, et ce fondement-là est admirablement sûr ; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible. » La force armée, qui accompagne d^ordinaire les rois, inspire une terreur habituelle, que Ton finit par attribuer à leur seul regard; si bien que leur prestige, leur caractère divin, ne sont qu'une pure illusion : « Là coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare point dans la pensée leurs personnes d'avec leurs suites, qu'on y voit d'ordinaire jointes. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet vient de coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle ; et de là viennent ces mots : Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc. » C'est donc une puissance trompeuse que* la royauté, puisqu'elle est un mélange de réalité et d'apparence. Mais au fond elle est surtout une force brutale ; aussi n'a-t-elle pas besoin, pour duper le monde, de déguisement spécial comme les magistrats, les médecins et les docteurs: « Nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paraître tels ;

mais ils se sont accompagnés de gardes, de hallebardes ; ces trognes armées, qui n'ont de mains et de force que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulenient,* ils ont la force. Il faudrait avoir une raison bien épurée* pour regarder comme un autre homme le grand sei* gneur, environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires. » On n'est pas médiocrement surpris de voir Pascal forger l'arme que cisèlera Montesquieu, et critiquer commodément chez le sultan ce qu'il serait peut-être trop hardi d'attaquer chez le roi. Cette puissance, qui semble alors absolue, n'est pour Pascal que le premier ordre de la grandeur, et le moindre, car elle est inférieure à l'ordre de l'esprit, qui lui-même est infiniment au-dessous de l'ordre de la charité. Si donc on analyse ce qui se cache sous le prestige de la royauté, on ne trouve que misère. Le roi est le plus trompé des hommes; il peut être la risée de ses contemporains, et être le seul à n'en rien connaître : « Chaque degré de bonne fortune qui lious élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu'on appréhende plus de blesser ceux dont l'affection est plus utile, et l'aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princels aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent ; et ainsi ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes. » Au milieu d'è cette cour qui le trompe, le roi s'ennuie sur son trône. Le plus humble de ses sujets, qui se divertit, est plus

heureux qu'un roi qui songerait à s'étudier soi-même.^ Aussi entoure-t-on les princes pour les étourdir, pour les enivrer d'illusions, pour leur faire croire qu'ils se rapprochent de Dieu : « Non, non ; s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont tous à même niveau, et s*appuient sur la même terre ; et par cette extrémité, ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants, que les bêtes ! »

Quels pouvoirs légitimes peut-on reconnaître à cette' puissance usurpée? Pascal lui contesterait jusqu'au droit de déclarer la guerre : « Quand il est question de juger si on doit faire la guerre, ettuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, et encore intéressé: ce devrait être un tiers indiiïérent. » Le roi n'a pas de droits réels sur ses sujets, puis-, qu il ne les possède qu'en vertu de l'hérédité et que l'hérédité n'est pas un bien, mais un moindre mal : « Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot, qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand, ni si sûr. » Ce sot peut tomber de son trône, puis y remonter: cette restauration n'a rien de providentiel ; c'est quelquefois une misère qui l'amène : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la famille royale était perdue, et la siienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable, qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier s'étant mis là,' il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rétabli. » Nous sommes loin du ton solennel de Bossuet; 3t. de son zèle religieux pour l'élu de Dieu. Pascal prof 3Sse un royalisme tiède : il ne refusera pas au roi les

marques extérieures de respect, sans pour cela lui accorder les qualités réelles auxquelles conviendraient ces témoignages. Il n'épouserait pas la querelle de son prince : il ne se sent pas lié envers lui.

Pourquoi toutes ces railleries, qui dépassent telle* ment le siècle ? Pourquoi, dans les fragments d'une Apologie, une étude aussi fouillée sur Tâme du roi ? N'est-ce pour rien, pour le plaisir? Non, certes; et de même que Pascal a scruté profondément Fâme humaine pour en déduire une preuve de sa religion, de jnême il fait la psychologie du roi pour en tirer quelque conclusion pratique, utile dans le débat, dans la lutte de Port- Royal contre le pouvoir civil. L'éternelle persécution a reparu, comme aux premiers temps de la foi : <s Les rois delà terre s'unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avait été prédit. Reges terrœ adversus Christxim. Tout ce qu'il y a de grand sur la terre s'unit, les savants, les sages, les rois. Les uns écrivent, les autres condamnent, les autres tuent, p Autrefois les rois ont essayé de supprimer le christianisme naissant ; actuellement le roi essaye d'achever Je christianisme renaissant.

Sans doute Louis XIV a pu un instant donner quelques espérances au parti, lui qui trouve, paraît-il, un, très grand plaisir à lalecture de la septième Provinciale. Mais dspuis, il n'a pas répondu à lappel qu'on lui adressait dans le Fâctum pour les curés de Rouen^ aux éloges qu'on décernait à la piété « vraiment royale » avec laquelle il fait observer les lois. Le roi a repoussé l'adjuration suprême que la mère Angélique mourante adressait à la reine mère ; son confesseur est un père jésuite. Il est peu probable que Louis XIV se décide jamais à confier à un janséniste ce poste de précepteur

du Dauphin que Pascal aurait acheté de sa vie, sachant quel coup de fortune ce serait pour le parti, que d'avoir un roi janséniste. Pascal désespère donc de cette royauté, impuissante pour le bien, omnipotente pour le mal ; dans cette âme, qui se donne ou qui se refuse tout entière, plus rien de Tantique superstition pour Tétat social de son temps ne subsiste. Sans aller jusqu'au paradoxe, sans prétendre queTamour de la théocratie Ta conduit à une sorte d'anarchie politique, on pourrait montrer, chez ce contempteur de la royauté, des idées grosses de conséquences, la négation de la propriété, de la société, de tout ce qui s'oppose à Dieu. Cela veut-il dire que Pascal est un républicain ? qu'il attache une importance quelconque à des opinions politiques indépendantes de la religion? Non, certes. La politique n'existerait pas pour lui, si les pouvoirs publics laissaient le jansénisme se développer tranquillement* Mais le roi s'est mêlé aux querelles de théologie, et a pris parti pour les théologiens ennemis de Port-Royal ; il jette sur la maison ses procureurs et ses archers : c'est pourquoi, en reprenant l'image de Sainte-Beuve, nous trouvons là ces javelots brisés qui sifflent encore. Pascal les a lancés contre celui qui mettait ses « trognes armées » au service du pouvoir religieux, et même contre ^e dernier pouvoir. Dans ses ripostes il n'a épargné personne, pas même le pape.

§ 3. — Le pape.

Tout l'effort de certains éditeurs des PenséeSy effort dont on ne comprend pas très bien l'utilité, consiste à neutraliser les passages les plus compromettants de

V Apologie par le fameux extrait de la lettre à M"<» de Roannez^ que Port-Royal avait déjà placé dans son édition comme un paratonnerre: « Je loue de tout mon cœur le petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour l'union avec le pape. Le corps n'est non plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou de l'autre n'est plus du corps, et n'appartient plus à Jésus-Christ. Je ne sais s'il y a des personnes dans l'Eglise plus attachées à cette unité du corps que ceux que vous appelez nôtres. Nous savons que toutes* les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l'Eglise et de la communion du chef de l'Église, qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion, au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce ; sans quoi je serais perdu pour jamais. — Je vous fais une espèce de profession de foi, et je ne sais pourquoi ; mais je ne l'effacerai pas ni ne recommencerai pas. »

Pour diminuer la gravité de la rupture de Pascal avec Rome, le chanoine Guthlin s'appuie uniquement sur ce fragment ; et justement ce passage est capital, mais surtout pour mesurer le chemin parcouru parla pensée de Pascal depuis 1656, date probable de cette lettre, jusqu'aux dernières annéesde sa vie. Au moment où il écrit à M"« de Roannez, Pascal n'a pas sujet de rompre avec Rome, puisque le pape n'a pas encore condamné les Provinciales, Aussi dans la dix-septième lettre, datée du 23 janvier 1637, trouve-l-on des protestations de respect filial pour le siège apostolique : « Grâce à Dieu, je n'ai d'attache sur la terre qu'à la seule Eglise catholique, apostolique et romaine, danslaquelle je veux vivre et mourir > et dans la communion avec le pape son souverain chef, hors de laquelle je suis très per-

suadé qu'il n'y a point de salut. » Tout au plus Pascal avance-t-il alors, avec le pape saint Grégoire, ce que rÉglîse admet elle-même : c'est qu'un pape peut être surpris. Son orthodoxie à ce moment-là nous est garantie par la bienveillance de Pie IX pour les Provi?iciales, — Par contre, il va se faire bientôt, sous l'action des événements, non pas une évolution, mais une véritable révolution dans l'esprit de Pascal, révolution tellequ'il attaque résolument l'autorité pontificale devant laquelle il s'inclinait encore à la fin de la lutte des Provinciales. J. de Maistre, le premier, a eu la force d'esprit nécessaire pour juger objectivement les faits et les paroles de Pascal : il a constaté la différence des deux attitudes. Dans les colloques de Port-Royal, quand il s'agit de savoir si Ton signera le formulaire, oui ou non, si l'on obéira pour la question de foi, si l'on ne résistera que sur la question de fait, Pascal va jusqu'à dire ce que nous a rapporté l'abbé Besongne, ce qui constitue, ce semble, un commencement de révolte : « Je veux bien croire que les papes n'ont point eu intention de condamner la grâce efficace, et même qu'ils l'ont déclaré; mais comme il n'y a point d'acte authentique qui atteste cela, et que le formulaire, qui est un acte authentique, condamne le sens de Jansénius sans expliquer le mauvais dogme qu'on lui attribue ; le sens de Jansénius étant certainement le sens de la grâce efficace, on ne peut pas signer le formulaire, même pour ce qui regarde la foi, sans excepter formellement le sens de la grâce efficace et celui de Jansénius. » Tandis qu'Arnauld soutient que le schisme est la pire des catastrophes, qu'il faut en pareil cas avoir horreur même d'une simple apparence, Pascal pense qu'il ne faut pas reculer devant un mot, quand les choses essen-

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tielles sont en jeu. C'est la thèse qu'il soutient nettement dans V Apologie.

Il n'est pas besoin de scruter des textes mystérieux, comme Fa fait Havet, pour y découvrir la proclamation faite par Pascal du droit à Tinsurrection contre TEglise. Car il y a des passages où, très manifestement, l'auteur des Pensées entend régler à sa manière les limites du pouvoir spirituel du pape. M. Molinîer a déjà souligné le caractère janséniste de ce court morceau, qui contient tout un système : « La juridiction ne se donne pas pour le juridiciant, mais pour le juridicié. Il est dangereux de le dire au peuple. Mais le peuple a trop de croyance en vous ; cela ne lui nuira pas, et peut vous servir. Il faut donc le publier. Pasce ovesMRXSy non tuas. Vous me devez pâture. » D'après Pascal, on le voit, le pape est fait pour son troupeau, et non le troupeau pour le berger. Le pape a donc plus de devoirs que de droits. Si le pasteur est maladroit, ses ouailles sont-elles tenues à le suivre? Est-on obligé de se taire, si Ton croit que Rome veut étouffer la vérité ? Réponse : « Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation, mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si on est appelé, c'est de la nécessité de parler. Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'il a condamné la vérité, et qu'ils l'ont écrit, et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l'antiquité pour faire justice. Aussi les bons papes trouveront encore l'Église en clameurs. » Pour ce janséniste intraitable, Rome a été surprise et prévenue par

les jésuites. Sa congrégation de Tlndex est devenue un des deux « fléaux de la vérité », la Société étant l'autre : l'Inquisition est corrompue, ou ignorante.

Qu'est devenu, dans cette insurrection de Pascal contre les pouvoirs romains, son respect pour l'autorité pontificale? « Le pape est premier. Quel autre est connu de tous? Quel autre est reconnu de tous? ayant pouvoir d'insinuer dans tout le corps, parce qu'il tient la maîtresse branche qui s'insinue partout ? Qu'il était aisé de faire dégénérer cela en tyrannie ! C'est pourquoi Jésus-Christ leur a posé ce précepte : Vos autem non sic. » On comprendra mieux la force de ce mot, si, comme Havet, on rapproche de cette citation tronquée le contexte de Tévangéliste : dans la traduction de la Vulgate par Le Maistre de Saci, saint^^Luc rapporte une discussion entre les disciples : « Il s'excita parmi eux une contestation, lequel d'entre eux devait être estimé le plus grand. Mais Jésus leur dit : Les rois des nations les traitent avec empire ; et ceux qui ont l'autorité sur ellesensont appelés les bienfaiteurs. Qu'il n*en soit pas de même parmi vous; mais que celui qui est le plus grand parmi vous devienne comme le plus petit, et celui qui gouverne, comme celui qui sert. » Pour Pascal, ceux qui veulent attribuer toute l'autorité au pape, les papistes, comme il les appelle peu catholiquement, commettent une erreur aussi forte que les huguenots qui veulent exclure de l'Église toute unité ; pour lui, voilà ce qu'il pense : « Unité, multitude. En considérant l'Eglise comme unité, le pape, qui en est le chef, est comme tout. En la considérant comme multitude, le pape n'en est qu'une partie. Les Pères l'ont considérée, tantôt en une manière, tantôt en l'autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape... Mais en établis-

sant une de ces deux vérités, ils n'ont pas exclu Taulre. La multitude qui ne se réduit pas à Tunité est confusion, Tunité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. Il n'y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape. » Sur quelle force repose donc, d'après Pascal, l'infaillibilité du pape ? Sur le désir qu'ont les fidèles d'être tranquilles : le pape leur répond de la foi, comme les jésuites de la morale. Mais, au fond, Tinfaillibilité chez un seul homme exigerait, dit l'auteur des Pensées, un étrange miracle de la part de Dieu, et Dieu ne conduit pas son Eglise à coups de miracles. C'est l'Eglise même, prise dans son ensemble, qui, d'après Pascal, doit être infaillible ; c'est à elle que Ton devrait pouvoir en appeler du pape, si elle-même ne paraissait pas, aux yeux du sévère port-royaliste, tombée dans une singulière corruption. Le sacerdoce a été avili à un point tel que c'est « une chose horrible» de nier sa décadence, et la nécessité de le relever : « Est fait prêtre qui veut l'être, comme sous Jéroboam. C'est une chose horrible qu'on nous propose la discipline de l'Église comme tellement bonne, qu'on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois elle était bonne infailliblement, et on trouve qu'on a pu la changer sans péché ; et maintenant, telle qu'elle est, on ne la pourra souhaiter changée! Il a bien été permis de changer la coutume, de ne faire des prêtres qu'avec tant de circonspection, qu'il n'y en avait presque point qui en fussent dignes ; et il ne sera pas permis de se plaindre de la coutume, qui en fait tant d'indignes ! » Que faire donc ? Revenir à la pureté de la primitive Eglise, et croire, surtout ceux qui ont retrouvé la source aussi limpide qu'au jour où elle a commencé de jaillir : traiter Jansénius et la Mère An-

gélique, dès maintenant, comme on les traitera plus tard : « Ce qui nous gâte pour comparer ce qui s*est passé autrefois dans TEglise à ce qui s'y voit maintenant, c'est qu'ordinairement on regarde saint Athanase, sainte Tliérèse et les autres comme couronnés de gloire, et agissant avec nous comme des dieux. A présent que le temps a éclairci les choses, cela paraît ainsi. Mais, au temps oîi on le persécutait, ce grand saint était un homme qui s'apelait Athanase ; et sainte Thérèse, une fille. <^ Élie était un homme comme nous, et sujet aux « mômes passions que nous, » dit saint Jacques, pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l'exemple des saints, comme disproportionné à notre état. C'étaient des saints, disons-nous, ce n'est pas comme nous. Que se passait-il donc alors ? Saint Athanase était un homme appelé Athanase, accusé de plusieurs crimes, condamné en tel et tel concile, pour tel et tel crime, tous les évéques y consentaient, et le pape enfin. Que dit-on à ceux qui résistent? Qu'ils troublent la paix, qu'ils font schisme, etc. » Puisque ceux qui ont le zèle et la science ont contre eux ceux qui ont le zèle sans la science, la science sans le zèle, ou même ni zèle ni science ; puisque, voulant sauver l'Eglise, ils sont excommuniés par elle, Pascal, fort de l'appui de Dieu qui, par le miracle de la sainte Epine, guérissant la propre nièce de Pascal, avoue son défenseur et désavoue les adversaires du jansénisme, Pascal en appelle au tribunal de Celui qui condamne dans le ciel ce que Pascal a condamné sur la terre.

Tels sont les passages capitaux, et clairs jusqu'à l'évidence, où Pascal a laissé éclater sa révolte. On en pourrait citer d'autres où, sans trop d'ingéniosité, on découvrirait encore un esprit de rébellion pour lequel il

n'y a pas de petit détail insignifiant : c'est ainsi qu'il repousse le terme de Saint-Père^ comme masquant et déguisant la vérité : « Plus de roi, dit-il, dé pape, d'évêque, mais auguste monarque, etc. » En effet, après auguste monarque, critiqué comme paraphrase inutile de roi, je ne vois guère que Saint-Père qui puisse servir d'équivalent à pape ; Pascal préfère ce dernier terme ; serait-ce solliciter les textes que d'y voir une dernière preuve de sa froideur pour Rome ? Et n'est-ce pas quelquefois à propos d'une simple formulé d'étiquette qu'on peut deviner le sentiment secret du cœiir?

Malgré ses protestations d'orthodoxie, l'auteur des Pensées semble bien avoir atteint le schiâmé que les jésuites découvrent dans Je jansénisme, et qui est bien plus formel chez Pascal que chez les solitaires; Le Recueil d'Utrec ht reconudiii que, loin de reprochera ses amis un manque de soumission au pape, Pascal trouvait au contraire qu'ils sacrifiaient la vérité à l'obéissance ; c'est ainsi également que M. Périsr établit l'état de conscience de Pascal dans la lettre où il explique à M de Péréfixe en quoi consistait la divergence de l'auteur des Pensées Siyec ces Messieurs: « Il avait pour principe que pour défendre la vérité d'une manière digne d'elle, il fallait le faire sans aucune considération humaine, et n'en être détourné par la crainte d aucune puissance qui soit sur la terre, non pas même par celle du pape, quoique son autorité soit la plus grande dans l'Église, parce qu'il était homme, et par conséquent sujet à faillir et à se tromper comme les autres. » Le schisme est si certain, que des critiques protestaints, comme M. Gory, en profitent pour réclamer Pascal : ils' prétendent même n'avoir pas besoin de « tiret à eux » un penseur qui leur revient de plein droit.

II ne faudrait pas pourtant négliger un témoignage considérable et contraire. PîelX, dans une audience particulière, disait à Faugère : « Pascal a bien mérité de la religion ; son ouvrage réunit la splendeur et la solidité.» Mais, au moment de cet entretien, Pie IX n'avait pu lire les Pensées que dans le texte de Port-Royal ; l'édition de Faugère Teût inquiété ; celle d'Havet eût fait cesser tous ses doutes. Pascal est hérétique devant le ^ pape, comme il est rebelle devant le roi, comme il est

agressif en face des jésuites. Son amour pour la vérité se double d'une haine incoercible pour ce qui lui parait une erreur, de quelque nom que cette erreur se nomme.

Sans doute, nous voilà loin du livre primitif qu'il avait rêvé, de cette pure et simple Apologie du christianisme, qu'il aurait pu écrire mieux que tout autre, s'il s'était contenté de lester, dans le monde, un parfait honnête homme et un chrétien convaincu. Peutêtre quelque lecteur, s'obstinant dans l'antique explication des Pensées^ arrivé à cet endroit de ma démonstration, refusera-t-il son adhésion au système que je présente, au nom de l'objection suivante, la seule qui me paraisse digne de considération : on pourrait me répondre que Pascal ayant conçu à son entrée dans la famille janséniste un premier plan d'apologie rigoureusement orthodoxe, a dû s'y tenir jusqu'au bout; qu'un esprit de cette rigueur scientifique, de cette logique outrée, ne pouvait se laisser dévier par rien de la route qu'il avait une fois jalonnée. •— On peut rétorquer l'argument en observant que Pascal avait déjà suivi cette même tactique dans ses Provinciales, où nous le voyons, en plein combat, transporter la lutte sur un terrain plus favorable. Même en admettant l'interprétation traditionnelle des Pensées comme point do départ,.

comme plan initial, il faut ajouter que Pascal a dû modifier ses batteries pour suivre un ennemi qui se déplaçait.

Ce que je concéderais volontiers, c'est qu'il reste dans les Pensées des traces très nombreuses du dessein primitif; les différents passages où Pascal parle des athées et des libertins à convertir sont le témoignage de cette intention première. Par contre, tous les fragments favorables au jansénisme et hostiles à ses ennemis viennent de ce que sa pensée du début a été profondément modifiée par le milieu où il a vécu, et les événements de la fin de sa vie.

L'important, en pareilles études, est de limiter raisonnablement son idée, de ne pas exagérer ce qu'on croit vrai. Irai-je jusqu'à dire que si Pascal avait eu le temps de parfaire son ouvrage, toute la fin eût été comme une suprême Provinciale? Non, car ce serait une pure hypothèse en Pair. Le plus probable est que, dans son historique de TEglise, ses rancunes inapaisées eussent fourni des développements plus ou moins considérables en faveur de Port-Royal, et contre tous ses ennemis. C'est du reste une analyse qualitative et non quantitative qu'il s'agit de faire en des matières comme celles-là, comme la fidélité au Saint-Siège, par exemple, matières dans lesquelles un oui ou un non sont plus significatifs que tous les développements du monde.

On connaît l'épigraphe que Port-Royal avait mise à son édition : pendent opéra interrupta. Comme le livre, elle est interrompue. Havet a eu raison de la compléter, ce qui met en lumière du même coup le vrai projet de Pascal : minœque murorum ingénies. A qui s'adressaient les menaces ? J'ai tâché de^ le montrer, cédant moi aussi à l'irrésistible tentation qu'ont tous les admi-

rateursde Pascal de refaire son œuvre à Tàide des matériaux préparés et inemployés. Comme dans tous les concours d'architectes ou d'archéologues pour la restauration hypothétique d'un monument dont il ne reste que des ruines, chaque reconstruction des Pensées présente avec les autres une vague ressemblance et des différences caractéristiques. A la reconstitution traditionnelle de V Apologie^ qui en faisait une superbe église gothique, originale, audacieuse, illuminée par de larges et éclatantes verrières, grande ouverte à là fôulè des fidèles, qu'elle appelle par lé chœur de ses cloches sonnant gaîment à toute volée, je proposé dé substituer la vision suivante: le mon umient achevé se dresse devant nous, formidable, comme line abbaye du moyeii âge ; moitié temple et moitié forteresse. Oh prie à l'intérieur, dans des cryptes où d'étroites ouvertures, meurtrières plutôt que fenêtres, laissent filtrer une lueur triste ; mais surtout la garnison, peu nombreuse, se bat en désespérée contre l'ennemi du dehors, tandis que du beffroi tombe comme un gémissement la noté lugubre du glas. Ce n'est pas la bannière fleurdelisée dé l'Eglise qui flotte sur le donjon: c'est le drapeau noir du jansénisme.

Si nous nous plaçons pour les juger au simple point de vue de l'art, je ne sais lequel de ces deux monuments est le plus original, lé plus émouvant. On peut contester bien des choses à Pascal, on peut être, surle fond de ses Pensées, d'avis exactement opposés : sur la forme tout le monde est d'accord ; ce livre est merveilleusement écrit.

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