LE STYLE DES « PENSÉES
Tous ceux qui ont parlé des Pensées ont épuisé les formules d'admiration pour traduire leur sentiment sur le style de Pascal dans son ouvragé Suprême, et c'est à juste titre; car les Provinciales elles-mêmes n'ont pas la valeur artistique des Pensées, Comme Ta remarqué le mieux inspiré de ses critiques, Nisard, Pascal voulant faire appel à toutes les forcés et à toutes les faiblesses du cœur humain y à la joie, à la tristesse, à réspërance même, et surtout à la peur, Pascal parle à la fois avec Téloquence de ces passions qu'il a ressenties, et avec rhabileté nécessaire pour les communiquer aux autres. Pour bien compi'endfe là valeur géniale de ce style, nous ayons un terme de comparaison qui manque partout ailleurs : c'est ce que j'appellerai la traduction en prose correcte, honnête et plate, que Port-Royal a donnée du style audacieux, irrégulier, un peu âpre, de Pascal, Nous avons déjà dit un mot en passant de ces changements inexplicables que ces dangereux amis avaient fait subir au texte de Pascal sous prétexte de y embellir. Il convient de reprendre la chose avec un peu plus de détail, non plus pour caractériser le travail de Port-Royal, mais pour apprécier plus exactement les qualités principales dû style des Pensées.
Pour modifier le caractère de cette éloquence, il faut bien peu de chose, puisqu'une simple différence de ponctuation, introduite par M. Molinier dans son texte, lui parait changer le caractère même du style de Pascal : si on se conforme aux indications du manuscrit^ peu ponctué, on constate que la phrase, de courte et brève qu'elle est dans les éditions ordinaires, reprend Tallure .delà période, souple, longue et bien équilibrée. Â plus forte raison le style change-t-il de Tédition princeps aux textes plus récents, de la pensée mutilée à Tidée vivante.
Pascal a cru qu'il pouvait reprendre dans une Apologie le ton qui lui avait si bien réussi dans les Provinciales : l'ironie, le comique même, animent, bien que rarement, un style surtout violent et sombre. Qui ne connaît le piquant couplet des Puissances trompeuses, qui est comme une scène de comédie en raccourci : ce magistrat, doublement grave, parce qu'il est juge et parce qu'il est vieux ; judicieux, toujours en représentation, et pourtant perdant son sérieux, à voir un prédicateur apparaître mal rasé ou barbouillé ? Un magistrat rire au sermon ! Nous faire rire de la magistrature et de la chaire ! Si Pascal a pu s'oublier ainsi, Port- Royal sait que
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles ;
le mondain le plus frivole ne sera plus tenté même de sourire en lisant ce que Port-Royal trouve suffisant comme enjouement. Du reste, pour que le lecteur puisse du même coup suivre une excellente leçon de choses en matière de style, le mieux est de mettre à côté l'un
de Tautre les deux textes à partir du moment où Port- Royal embellit Pascal :