PORT ROYAL
«... Voyez -le entrer dans la place où il doit rendre la justice. Le voilà prêt à ouïr avec une gravité exemplaire.
Si Tavocat vient à paraître, et que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier Tait mal rasé, et si le hasard Ta encore barbouillé, je parie la perte delà gravité du magistrat. »
«... Voyez-le entrer dans un sermon, où il apporte un zèle tout dévot, renforçant Tégalité, la solidité de la raison par Tardeurde sa charité. Le voilà prêt à Touïr avec un respect exemplaire.
Que le prédicateur vieane à paraître, que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier Tait mal rasé, si le hasard Ta encore barbouillé de surcroît, quelques grandes vérités qu'il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur.
D'un côté, quelque chose de froid, de gourmé, d'artificiel et de plat: de l'autre, la vie, la nature, la vérité, et une secousse pour l'esprit du lecteur.
De pareilles notes sont rares dans Tœuvre de Pascal. Ce qui frappe le plus généralement chez lui, c'est une sorte d'éloquence lyrique qui paraît la forme spontanée de sa pensée. A chaque envolée de ce génie prenant Tessor, Port-Royal s'approche, et, d'un coup de ciseau, endommage son aile. Pascal veut opposer au peu de prise de la philosophie sur Télite humaine la séduction du christianisme sur les masses profondes de l'humanité : « Ce que Platon n*a pu persuader à quelque peu d'hommes choisis et si instruits, dit l'édition princeps, une force secrète le persuade à cent milliers d'hommes ignorants par la vertu de peu de paroles, » La force de
cette opposition est en partie gâtée par cette expression numérale, qui, par son apparente précision, excite un doute dans l'esprit : comment fait-on de pareilles évaluations, et que valent-elles ? Mais ne craignez rien : cette maladresse est de Port-Royal : Pascal avait mis, sans compter : cent millions d'hommes. On saisit la différence : c'est la même que celle qui sépare la statistique de Téloquence.
On peut voir encore, en comparant les deux reprises de la même pensée, quelle distance sépare d'une langue sans harmonie le style rythmé par l'instinct du génie. Port-Royal n'a pas craint de mettre ceci :
« Archimède sans aucun éclat de naissance serait en môme vénération II n'a. pas donné des batailles, mais il a laissé à tout l'univers des inventions admirables. qu'il est grand et éclatant aux yeux de Tesprit 1 »
là, où Pascal avait écrit :
« Archimède, sans éclat, serait en même vénération. Il n'a pas donné des batailles pour les yeux, Mais il a fourni à tous les esprits ses inventions. Oh 1 qu'il a éclaté aux esprits ! »
La comparaison entre ces deux textes a déjà été faite par Guyau dans son Art au point de vue sociologique ^oX si bien faite que je me reprocherais de transcrire à ma façon ces quelques lignes, d'envier au lecteur le plaisir de lire dans son intégrité cette page exquise : « Ici le style se rythmé au point de former presque une strophe; l'idée, à chaque membre de phrase, se précise, se dégage, et, elle aussi, « éclate à l'esprit ». Les moyens employés sont : 1<» La suppression de tout ce qui est inutile et banal : « A tout l'univers, admirable, grand et éclatant, les yeux de l'esprit; etc. » 2® une antithèse,
— non pas artificielle, mais tirée du fond même de Tidée
— entre les deux premiers membres de la phrase, qui s'opposent mot pour mot : les yeux et les esprits, les batailles données pour la vanité ou pour les yeux, et les inventions sérieuses comme la vérité même ; 3" la chute de ladernière phrase, dont la brièveté et la simplicité font mieux ressortir la force de Timage. Alors, en effet, le petit nombre de mots économise l'attention ; de plus la voix tombe et se pose plus vite qu'on ne s'y attendait : il s'ensuit un silence imprévu qui, en surprenant Toreille, ranime Tattenlion et la fixe sur l'idée qu'on vientd'exprimer. Cette idée, si elle a de la valeur, grandit aussitôt dans l'esprit ; si elle n'en avait pas, on éprouverait une sorte de désappointement. »
Après avoir ainsi démonté pour ainsi dire le m,écanisme de cette forme lyrique, il faut chercher d'où vient la force secrète qui l'anime, l'âme même de ce lyrisme. Si la théorie de M. Brune tière est vraie, qui veut considérer le « moi » comme le générateur essentiel du lyrisme, on peut se demander s'il n'y a pas dans ce rapprochemententre Archimède et Jésus-Christ, surtout dans cet éloge magnifique du Prince des savants, une arrière-pensée personnelle, un dernier mouvement de fierté scientifique mal étouffée, chez cet homme que l'on avait comparé à Archimède, qui, lui aussi, avait donné des batailles non pour les yeux, mais pour les esprits, qui avait fourni ses inventions à tous, éclaté aux esprits, et qui était réellement prince dans ses livres de géométrie, comme aussi dans ses œuvres de polémique religieuse. Si cette hypothèse paraissait téméraire, il faudrait pourtant reconnaître qu'en général ce qui nous charme particulièrement dans le style des Pensées, c'est que nous ne trouvons presque
rien d'artificiel, de conventionnel, qni se dresse entre l'esprit de Pascal et le nôtre : on sent dans ces phrases tumultueuses et troublantes comme le battement du propre cœur de Pascal. Heureusement il n'a pas eu le temps d'appliquer à son œuvre encore brûlante le procédé de perfectionnement méthodique et froid qu* il préconisait aux autres, conseillant à de Sacî, qui avait recommencé déjà deux fois sa traduction du Nouveau Testament, de laisser reposer longtemps encore ce nouveau texte avant de le corriger, pour donner à ses idées, à ses préventions premières, le temps de s'effacer. Par ce que nous appellerons un bonheur pour nous, au point de vue de l'art, nous avons l'œuvre inachevée, comme si, à un grand peintre ayant ébauché seulement un portrait, on avait arraché sa toile, le forçant.ainsi à laisser voir les tâtonnements mêmes de son talent, et ces dessous sur lesquels s'appuie l'œuvre parachevée. Cela nous a valu une œuvre d'art qui ne ressemble à aucune autre ; et peut-être l'influence de l'œuvre en son entier, même pour le fond, n'en a guère été atténuée : eût-on parlé de l'Apologie terminée, plus souvent et avec plus de passion qu'on ne l'a fait pour les matériaux inemployés, pour les Pensées telles que nous les avons ?