LES «PENSÉES» DEVANT LA CRITIQUE
§ 1. — La critique au XVI h siècle.
Si les Provinciales sont célèbres dès leur apparition, les Pensées ne conquièrent que lentement l'admiration publique au xvii* siècle ; et, chose curieuse, seulement en apparence, l'exemple de Tindifférence est donné par Port-Royal lui-même. Le Nain de Tillemont est à peu près le seul à regretter que Pascal n'ait pas eu le temps de terminer son ouvrage, « car il est aisé de juger que les fondements en auraient été établis sur la ruine du pélagianisme et de toutes ses branches. » D'après le Recueil (TU trecht y Le Nain professe une admiration si vive pour notre auteur, qu'il n'hésite pas à le mettre sur le même rang que saint Augustin : il se demande presque si Pascal n'aurait pas dépassé le saint particulièrement vénéré à Port-Royal. Mais Le Nain ne peut être considéré comme le représentant du jansénisme au même titre que Nicole, et celui-ci ne cache pas son opinion, qui est peu favorable. On connaît son mot sur Pascal : cest un ramasseur de coquilles. Si l'on trouve que Tabbé de Saint-Pierre, à qui Nicole aurait ainsi parlé, n'est pas une caution suffisante, il suffit de lire la lettre de Nicole lui-même au marquis de Sévigné,
lettre où nous le voyons protester nettement contre l'admiration naissante ! a Après ce jugement si précis que M™« de La Fayette porte, que c^esi méchant signe pour ceux qui ne goûteront pas ce livre^ nous voilà réduits à n'en oser dire notre sentiment, et à faire semblant de trouver admirable ce que nous n'entendrons pas. Pour vous dire la vérité, j'ai eu jusque ici quelque chose de ce méchant signe. J'y ai bien trouvé un grand nombre de pierres assez bien taillées et capables d'orner un grand bâtiment, mais le reste ne m'a paru que des matériaux confus, sans que je visUe assez l'usage qu'il en voulait faire. » Même les beautés qui paraissent le plus incontestables à tout le monde, même l'admirable analyse de la misère humaine, rien de tout cela ne trouve grâce devant Nicole, qui juge cette psychologie plus subtile que solide. Quant au ton général du livre, il lui semble trop impérieux ! Nicole s'insurge, n'aimant pas « à être régenté si fièrement ».
Ce qui est encore plus digne d'attention que ces critiques, c'est l'étrange silence des philosophes ou des théologiens, célèbres alors. Cousin a remarqué que ni Fénelon, ni Malebranche, ni Bossuet, ni Amauld, n'ont rien dit des Pensées ; le fait est incontestable, quoique puisse prétendre l'abbé Flottes, car les approbateurs de l'édition princeps ne ;sont pas des docteurs connus, et Le Nain de Tillemont, excellent historien, a peu de notoriété comme exégète. Sainte-Beuve reconnaît qu'il manque eux Pensées « ces suffrages imposants qui sont devenus comme des religions en France » : il prétend expliquer cette abstention par le fait que Pascal n'était pas théologien de son métier, que son livre n'était pas achevé, et que des évoques, qui n'avaient point d* attache particulière avec Port-Royal, n'avaient pas de rai-
sons pour s'appuyer sur un homme qui n'avait pas fait de la théologie sa profession. II faut ajouter que les Pen» sées de Port-Royal, réduites à leur plus simple expression, n'avaient plus grand'chose qui pût forcer l'attention; enfin que Fauteur des Provinciales était peut-être, pour des ecclésiastiques, un peu délicat à citer comme autorité.
§ 2, — La critique au XVIIh siècle.
Il est dans l'étrange destinée de Pascal d'avoir ses plus grands admirateurs chez ceux qu'il aurait combattus avec acharnement. Ce n'est pas du reste avec le xviii* siècle que cette admiration va commencer à s'implanter solidement. Car ce temps a beau être, dans le domaine des faits, la revanche du jansénisme contre les jésuites qu'il réussit à faire expulser de France, dans le domaine des idées Pascal ne partage pas œ triomphe. On en parle beaucoup sans doute, mais surtout dans le parti philosophique, et ce n'est pas pour faire son éloge. Voltaire entame contre lui, de 1728 à 1741, une première campagne. Il reproche à Pascal de calomnier la nature humaine, en la peignant plus méchante et plus malheureuse qu'elle n'est en réalité. Il refuse de se laisser gagner par l'effroi où Pascal veut nous plonger pour nous sauver. On trouvera le vrai but qu'il visait indiqué dans sa lettre à Formont, de juin 1733 : « Il y a déjà longtemps que j'ai envie de combattre ce géant. Il n'y a guerrier si bien armé qu'on ne puisse percer au défaut de la cuirasse. » Est-ce Pascal seul qu'il veut terrasser, ou le champion de l'Eglise ? « Je m'y prendrai, dit-il, avec précaution, et je ne critiquerai que les endroits qui ne
seront point tellement liés avec notre sainte religion, qu'on ne puisse déchirer la* peau de Pascal sans faire saigner le christianisme. » II faudrait une certaine naïveté pour prendre cette déclaration au pied de la lettre. Condorcet ne s'y est pas trompé. A Texemple de Voltaire, il critique avec passion tout le côté religieux de Pascal.
Il prétend que sa famille et ses amis ont publié des choses indignes de son génie. Il proteste contre leurs suppressions, et il en propose d'autres : Port-Royal n'avait laissé apparaître que le côté catholique des Pemées ; Condorcet s'efforce de déguiser Pascal en philosophe. Son édition a été traitée par Chateaubriand avec un dédain superbe : « On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte. » Il faut pourtant porter à l'actif de Condorcet la publi-^ cation de ce document qu'il a eu tort de baptiser t Amulette 7nystique, et que d'autres appellent plus juste^ ment : /e Ravissement.
Mis en goût par l'édition de Condorcet, Voltaire recommence en 1777 sa campagne contre les Pensées avec une violence qui dépasse de beaucoup sa première attaque. Trop bon polémiste lui-même pour ne pas deviner au passage les sous-entendus moqueurs de Pascal, le premier il l'a montré laissant « couler dans ses pensées le fiel dont ses amis étaient dévorés ». Il critique ses théories, et sa personne même : pour Voltaire, Pascal n'est plus qu'un malade, un névrosé, un fou. Condillac lui conteste jusqu'à sa valeur artistique, et déclare qu'il écrit mal. Les gens du monde suivent docilement le mouvement commencé par les philosophes. La marquise de Créquî trouve Pascal amef
comme l'absinthe. En revanche, on observe un secret progrès de Pascal auprès des esprits simples ou des âmes sensibles. Vauvenargues, avec la divination du cœur, comprend Pascal mieux que les contemporains : il reconnaît sans doute que Fesprit de système a égaré quelquefois Pascal ; mais, à rencontre de son ami Voltaire, il trouve que le plus grand mérite de l'auteur des Pensées est d'avoir été chrétien.
A la suite de Vauvenargues, une réaction se dessine en faveur de Pascal. Ses études psychologiques sur rhomme, sa formule « ni ange, ni bête », semblent avoir frappé une admiratrice passionnée de J.-J, Rousseau, la femme du général baron Thiébault. On serait plus frappé encore de voir à quel point le souvenir de Pascal apparaît dans le Dialogue de Néarque et de Sosthène, que Camille Desmoulins avait écrit en 1785, et que M. Charavay a publié en 1896 dans la Revue d* Histoire littéraire de la France : sans doute, en fils du xviii* siècle, Desmoulins discute le^ arguments de Pascal, en particulier ses idées sur la valeur du témoignage des apôtres ; mais on voit qu'il en a été frappé, et que Pascal a ému son imagination. Pourtant Camille Desmoulins ne pouvait deviner Pascal qu'à travers Tédition de Port-Royal et les quelques adjonctions que le XVIII® siècle avait faites à ce texte. Il était réservé à Victor Cousin de découvrir les véritables Pensées^ et de renouvelerla critique sur Toeuvre capitale de notre auteur.
§ 3. — La critique au XIX^ siècle.
Dans son étude des Pensées de Pascal^ Cousin commence par prononcer contre l'édition princeps un réquisitoire sévère dont je ne dirai plus rien, ayant
déjà traité plus haut cette question. Cette partie de son étude n'a pas vieilli. Mais dans le reste, il semble que Cousin ait manqué de Faudace nécessaire pour secouer les idées préconçues sur la véritable intention de Pascal en son Apologie. La rapidité avec laquelle Cousin a écrit son livre, précipitation attestée par d'assez fortes contradictions, l'a fait passer à côté de l'interprétation qui me parait la plus vraisemblable. En lisant le manuscrit des Pensées^ il n'a pas pu ne pas être frappé par la véhémence avec laquelle Pascal attaque les ennemis de Port-Royal ; il trouve dans V Apologie un écho des Provinciales ^ prolongé, quoique affaibli ; il entrevoit l'importance du miracle de la sainte Epine dans le développement de la pensée religieuse de Pascal. Malheureusement, substituant une idée préconçue à Tantique préjugé, Cousin veut tirer Pascal à la philosophie, et, sans oser en faire un précurseur de l'éclectisme, il prétend nous montrer en lui un sceptique se jetant dans les bras de la foi pour fuir son scepticisme. \J Apologie terminée aurait été, d'après Cousin : « un monument qui aurait eu pour vestibule le scepticisme et pour sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'ellemême. » Cela n'empêche pas Cousin d'ajouter que Pascal aurait essayé de nous montrer que le christianisme était « aimable ». Que le jansénisme de Pascal soit aimable, cela est probablement une affaire de goût : nous ne devrions donc pas en disputer. Pourtant Cousin me paraît vouloir nous faire croire une chose dont il ne serait pas autrement persuadé lui-même, car il ne semble pas avoir jamais aimé pour son propre compte la façon dont Pascal comprend la religion. Ce qui est autrement important pour l'intelligence du système de Pascal, c'est le fait que Cousin, tout en
bouleversant Tadiniration consacrée pour l'édition de Port-Royal, a en somme suivi les intentions secrètes des jansénistes, et leurs indications erronées : il ne veut voir en Pascal que lapologiste du christianisme, le guide qui nous entraîne à la religion catholique.
Après Cousin, dont il est plus facile de railler le système que de contester Tinfluence, on pourrait dire que, en France, la critique scientifique a son siège fait : elle cherche des preuves à lappui de la thèse traditionnelle, ou en fait le point de départ d'études dirigées dans le même sens, ou cherche quelques autres ramifications de la pensée de Pascal, mais tout cela pousse sur ce tronc commun et difficile à déraciner.
Faugère, dont l'érudition n'est pas impeccable, mais dont Tautorité est encore grande pour tout ce qui touche à Pascal, est peut-être celui qui, après Cousin, a contribué le plus à affermir l'erreur traditionnelle, et à empêcher les chercheurs de découvrir la véritable intention des Pensées. Il insiste sur ce point, que Pascal ne savait pas encore lui-même, en mourant, quelle forme il aurait pu donner à son livre. C^est peut-être vrai, mais cela ne prouve pas du tout que Pascal n'ait pas visé un but très précis, qu'il connaissait parfaitement : les pensées agressives, les pensées de combat s'adressent à des adversaires qu'il a déjà combattus, ou à leurs alliés. Il est vrai que Faugère explique la présence de ces pensées dans le manuscrit de VApologiey d'une façon si ingénieuse qu'elle a été longtemps acceptée. Il est bon d'insister un instant sur cette interprétation ; car si nous pouvons démontrer qu'elle est irrecevable, du coup nous aurons prouvé que la seule façon raisonnable de comprendre VApologie est de suivre l'hypothèse que nous avons essayé
d'établir dans tout ce qui précède. Il ne me paraît y avoir que deux explications possibles des Pensées agressives : ou celle qui commence à prendre de l'autorité dans la critique religieuse, oul^elle de Faugère. Suivant ce dernier, ces pensées seraient simplement des notes prises pour les Provinciales y et pourraient être considérées comme un appendice aux Petites Lettres. L'explication de Faugère me paraît insoutenable, pour un certain nombre déraisons. Elle est impossible à concilier avec le passage si clair, si net, que la famille a forcé les port-royalistes à accepter dans la préface, et dont nous avons déjà parlé. Les pensées présentées par Faugère comme un résidu des Provinciales sont au contraire les documents visés par lassertion si formelle des héritiers de Pascal, la preuve qu'en effet il comptait renouveler dans les Pensées la polémique commencée dans les Provinciales, Ce qui le prouve mieux encore, ce sont les fragments sur la papauté^ imprimés par Faugère : ils ne conviennent pas aux Petites Lettres, puisqu'ils ne sont plus écrits sur le ton respectueux que Pascal observe encore en 16S6. 11 s'agit là d'une campagne nouvelle, plus audacieuse encore que la précédente. Enfin, il arrive souvent que les fragments exclus par Faugère du plan général de V Apologie, et attribués arbitrairement par lui aux Provinciales, ne peuvent se rattacher en rien aux théories soutenues par Pascal en 1656 : ils sembleraient même en contradiction complète avec les circonstances que nous connaissons. Prenons un exemple : devons-nous considérer comme une note pour les Provinciales ou comme une pensée pour Y Apologie, les paroles suivantes : « Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai
qu'il faut vocation, mais ce n'est pas des arrêts du Conseil qu'il faut apprendre si on est appelé, c'est de la nécessité de parler. Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'il a condamné la vérité, et qu'ils l'ont écrit, et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l'antiquité pour faire justice. » Il serait assez étrange que Pascal se plaignît en 1656 d'être réduit au supplice du silence, au moment où il crie si haut. On ne voit pas non plus' à quoi pourraient s'appliquer, à cette date, ces paroles si graves : « après que Rome a parlé et qu'on pense quil a condamné la vérité^ » puisque, bon gré mal gré, Port-Royal accepte la condamnation doctrinale des cinq propositions prononcée par Alexandre VII, le 16 octobre 1656, et ne fait de réserves que sur la question de fait, tandis qu'au contraire nous voyons Pascal à la fin de sa vie en arriver à défendre ce qui lui semble la vérité dogmatique, même contre la papauté. Quelques-unes des pensées semblent à vrai dire des références aux Provinciales ; et cela n'a rien qui doive nous étonner : car Pascal, pour préparer son Apologie^ a dû plus d'une fois s'appuyer à ce qui lui semblait encore bon à prendre dans les Provinciales. Enfin on pourrait concéder à Faugère et à ceux qui partagent son opinion qu'un très petit nombre de passages tirés du "manuscrit des Pensées, appartiennent, pour la date des opinions ou des événements auxquels ils font allusion, à l'époque où Pascal écrivait ses Provinciales. Tout le reste fait bien partie intégrante des matériaux réunis en vue de Y Apologie, Si l'on peut y
trouver une très réelle ressemblance avec les Petites Lettres, c'est que, comme nous Tavons montré, les Pensées sont une reprise, quelquefois même une aggravation des Provinciales.
La théorie de Faugère, si discutable qu'elle soit, a pourtant eu une influence directe et profonde sur Sainte-Beuve, dont le travail, plus répandu que celui de Faugère, a contribué à propager la même docirine. Dans son Port-Royal^ Sainte-Beuve essaye de terminer le monument projeté par iPascal, en s'appuyant sur TEntretieh avec M. de Saci et sur les Pensées. Il croit môme avoir réussi, puisqu'il affirme n'avoir pas fait une reconstruction conjecturale, mais bien une restauration approximative. Sa conclusion, c'est que Pascal, s'il avait pu terminer son œuvre, aurait voulu amener l'âme d'un incrédule à la religion chrétienne. Nous ne sommes pas, on le voit, plus avancés qu'avec Faugère. Il y a même une sorte de recul, car pour rendre vraisemblable son explication, Sainte-Beuve est obligé de négliger toutes les pensées inédites récemment pubtiées, et de partir de cette hypothèse : — que, les dernières découvertes étant non avenues , il étudiera Pascal dans l'édition de Port-Royal; qu'il s'en tiendra sur lui « au degré de connaissance oîi étaient ses contemporains ». — Dans ce terrain, si arbitrairement restreint, Sainte-Beuve trace une nouvelle limite à ses investigations. Il s'arrête au point où Pascal en arrive à Jésus-Christ. Sans doute il reconnaît que Pascal aurait dû encore, pour mener son Apologie jusqu'au bout, étudier l'établissement de l'Église, puis nous décrire la vie intérieure du chrétien. Mais, pour cette dernière partie, la biographie même de l'auteur suffit, d'après Sainte-Beuve, pour nous faire com-
prendre ce que Pascal aurait pu dire de cette vie en général. Pour rhistoire de rÉglise,. c'est une autre affaire : « On n'a pas toute la pensée de Pascal, dit Sainte- Beuve ; et peut-être lui-même quand il mourut, il la cherchait encore. Nous avons noté de lui des mots hardis sur le pape ; on en trouverait d^autres qui semblent un peu contradictoires. Ne pressons point ce côté resté obscur. » Quel étrange conseil ! Comment ! Ne pas chercher quel était l'aboutissement du livre ? Mais alors c'est se condamner à ignorer de parti pris le but visé par Pascal. Que Pascal fût chrétien, nul ne le conteste ; et qu'il ait voulu défendre son christianisme, c'est incontestable. Mais que cette religion fût le catholicisme, c'est ce qu'il importerait justement de savoir, et rien n'est moins prouvé. Pascal veut nous convertir, c'est fort bien : mais nous avons le droit de nous demander à quoi il veut nous convertir, si c'est du scepticisme au christianisme, ou du catholicisme au jansénisme ; nous parle-t-il au nom de l'Eglise, ou d'une petite chapelle^ de l'orthodoxie ou de l'hérésie? Pressons donc ce côté obscur, pour parler comme Sainte-Beuve, et pour ne pas faire comme lui. Ce juge si délicat, ce guide si sûr quand il s'agit d'art et de littérature, est évidemment inférieur à lui-même quand il parle de Pascal et de Port-Royal. Il est obligé de faire un tel effort pour comprendre des esprits si différents du sien, qu'il paraît quelquefois se battre les flancs pour les admirer, qu'il contourne sa pensée jusqu'à donner des entorses à la vérité, même pour de simples détails : il en arrive à soutenir que l'on pourrait assez facilement « montrer dans le style de Pascal la perfection du style chrétien selon Port-Royal, » Port- Royal, ayant justement fait subir les plus importantes
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et les plus étranges corrections au style des Pensées^ n'y retrouvait donc pas la perfection chrétienne. Ce n'est qu'une vétille sans doute, et pourtant cela montre que même pour des points qui ne touchent que de loin i la religion, Sainte-Beuve est mal à son aisé, gêné par une doctrine générale qu'il développe bon gré mal gré, tout en se rendant compte qu'il n'est plus en pleine vérité. Trop grand pour ne pas apercevoir son erreur, même quand il s'y enfonce, il reconnaît qu'il y a du jansénisme dans les Pensées, et même de Tantijésuitisme par endroits ; mais, dans sa piété pour ces Messieurs, il ne peut admettre qu'ils nous aient trompés, ni même qu'ils se soient trompés : il croit que Pascal a exposé sa doctrine en deux fois, sa haine des jésuites dans les Provinciales, son amour du jansénisme dans Y Apologie, sans vouloir chercher si la synthèse complète des amours et des haines de Pascal ne se trouve pas dans son dernier livre.
Après Sainte-Beuve, plus d'un critique a vu, plus ou moins nettement, le jansénisme des Pensées, et aussi ce ton de polémique qui par instants rappelle les Provinciales; et malgré cela, presque tous se sont, en fin de compte, inclinés plus ou moins profondément devant l'explication traditionnelle des Pensées, celle que Port-Royal a mise à la mode. E. Havet reconnaît très explicitement que Pascal réduisait la religion au jansénisme ; que la théorie des miracles paraît composée moins contre les incrédules que contre les ennemis de Port-Royal. Il pense d'autre part, avec Faugère, que les pensées les plus agressives sont des notée prises pour les Provinciales, ou pour les écrits de pure polémique qui s'y rattachent ; que Pascal a bien pu songer un instant à discuter avec les jésuites, au
moment où il écrivait ses Pensées ; mais que, dans Fensemble, le livre s'adressait bien aux athées.
L'édition des Bibliophiles est un recul plus marqué encore vers Terreur consacrée par Port-Royal. L'auteur anonyme de V Avant -propos^ très favorable du reste à ces Messieurs, blâme Faugère d'avoir publié dans son édition des fragments relatifs aux jésuites; au pape et à l'Eglise, sous prétexte que cela n'a rien à voir avec les Pensées, C'est en somme l'avis de l'éditeur suivant, M. Molinier ; sans doute il reconnaît que là théologie des Pensées est avant tout' jaùséniste, et que, tout en combattant les incrédules, Pascal n'est pas fâché de voir quelques-uns de ses coups rejaillir sur ses anciens adversaires des Provinciales, Mais il pense que Pascal s'adressait véritablement aux réformés, aux juifs, surtout aux athées et aux indifférents; que les pensées de polémique doivent être écartées du plan général de V Apologie ; que les fragments sur le miracle de la sainte Epine ne font plus réellement partie de l'ouvrage préparé par Pascal, et que cet ouvrage est le plus chrétien que l'on connaisse (1). On trouverait, à peu de chose près, la même doctrine dans lés études qui comptent sur les Pensées : celles de MM. Droz, Ravaisson, Faguet (2), Brunetière, Bertrand, Hémoh, SuUy-Prudhomme. Celui-ci a donné la forme la plus
(1) M. Molinier pense-t-il encore ainsi ? Son édition pouvail être considérée à l)on droit comme la meilleure après celle d'Hayet ; avec la bonne foi d'un travailleur pour qui la science est un perpétuai perfectionnement, M. Molinier vient d'écrire ceci, à propos de lédition de M. Michaut : « Dans ce travail de reconstitution» chaque nouvel éditeur est..... influencé par les travaux antérieurs. En un mot, si j'avais aujourd hui à refaire le travail que j'ai fait il y a déjà vingt ans, peut-être adopterais-je un plan tout autre. » Revue critique d'histoire et de littérature^ n° du 5 avril 1897.
(2) Je ne parle que de sa critique imprimée ; car dans son excel-i
neuve à l'antique théorie, lorsqu'il nous a montré les matériaux de l'œuvre préparée par Pascal, gisant à terre, « tous marqués du signe de la croix, qui en indique la commune destination. » Il y faudrait regarder de plus près, et chercher à voir si c'est bien la croix catholique ou le crucifix janséniste qui servent de marque distincte et de point de repère aux pierres de l'édifice. Cette distinction indispensable a été nettement indiquée dans la critique scientifique par deux écrivains. Le continuateur de l'édition Faugère, dans la collection des Grands i]crivains, observe que si Ton hésite quelquefois à attribuer telle ou telle pensée aux Provinciales ou à y Apologie^ cela tient à ce que ces fragments conviennent aussi bien au second ouvrage qu'au premier ; que, si les Petites Lettres sont un pamphlet janséniste, les Pensées eussent été une apologie du jansénisme. M. Michaut accepte cette hypothèse avec un simple correctif : il suppose que Pascal, s'il avait eu le temps de rédiger son livre, aurait enlevé à ces fragments leur caractère agressif. Telle n'est pas mon opinion. J'ai essayé d'établir, ici et ailleurs (i ), que, entraîné au genre pamphlet par \^s Provinciales, par lesFactums, enfiévré parla lutte, exaspéré par les défections, Pascal s'enfonçait de plus en plus dans une lutte sans merci ; qu'il ne concevait plus les discussions religieuses que comme une polémique ardente, pleine de personnalités ; qu'il fallait expliquer ainsi tout ce qui paraît étrange dans son œuvre, ces beautés étincelantes, effrayantes même.
lent enseignement oral, M. Faguet repousse, en partie tout au moins, l'explication traditionnelle des Pensées.
(1) Bulletin de la Faculté des Lettres de Caen, n° de décembre 1887 ; Revue inteimationale de renseignement, n» de novembre 1896. M. G. Allais a répondu à ce dernier article dans la même revue, n» de mai 1897.
C'est peut-être pour cela que certains étrangers aiment peu Pascal, et sont plut<5t tentés de le contredire. M. Caro nous a montré Léopardi retournant la fameuse théorie de Pascal sur le roseau pensant : le poète pessimiste magnifie au contraire le simple genêt qui pousse calme^ heureux, sur les flancs d'un volcan : dominant les cités englouties, les générations surprises en pleine vie par une catastrophe, le genêt périra aussi^ plus sage que rhomme parce qu'il ne s'est pas cru immortel. — Tout récemment un esprit sage, pondéré, une intelligence de premier ordre, M. John Morley, dans ses Essais critiques^ déclarait bien, haut qu'il préférait à la psychologie désolante de Pascal la foi sereine et lumineuse de Shakespeare en la grandeur humaine, en la noblesse de sa raison. De tels jugements doivent nous faire réfléchir : la critique française, purement scientifique, doit se demander si les étrangers ne doivent pas nous servir à mettre exactement au point notre admiration pour Pascal. Il a voulu, dit-on, appuyer sa démonstration sur la connaissance du cœur humain : en dehors de la France, l'humanité se reconnaît-elle dans le tableau qu'il a tracé ?
Et d'autre part, puisqu'il s'agit en somme d'une œuvre très religieuse quelles qu'en soient les tendances, ne devons-nous pas, sur les questions de fond, donner le dernier mot à la critique religieuse, à laquelle cette enquête paraît appartenir naturellement?
La critique protestante a écrit sur les Peyisées des pages intéressantes, où perce le plus souvent le désir de tirer Pascal au protestantisme. M. Astié le suit avec sympathie dans ses efforts pour penser librement sans rompre avec la tutelle de l'Église ; il le trouve du reste rarement catholique, et presque toujours chrétien.
dans le sens de la réforme. C'est bien également ce que prétend l'auteur d'une thèse protestante sur les Pensées « considérées comme apologie du christianisme », M. Gory, qui étudie l'œuvre de Pascal avec autant de sympathie et d'aisance que si elle était signée par un pasteur. Ces différentes études paraissent toutes provenir des pages qui ont été consacrées à Pascal par Vinet, à qui Sainte-Beuve a rendu ce superbe témoignage qu'il était « de la postérité et de la race de Pascal ».
L'œuvre de Vinet est d'une grande modération, fort respectueuse des opinions consacrées sur Pascal. Il va jusqu'à considérer l'édition princeps comme la plus sûre pour connaître la véritable religion de Tauteur : V Apologie lui semble destinée à conduire l'homme au christianisme. Sauf dans un seul passage, oîi il voit que Pascal s'adresse non à un incrédule qu'il s'agirait de convertir, mais à un esprit déjà chrétien, Vinet accepte l'explication la plus communément admise sur le but de V Apologie .les pensées qui contiennent quelque chose de mordant contre les anciens adversaires, peuvent être considérées, dit-il, comme un appendice aux Provinciales : Vinet, on le voit, reproduit comme valable l'explicationdeFaugère. Jusqu'ici son étude est relativement ordinaire, et ne s'élève pas au-dessus d'une forte moyenne. La supériorité du gr^nd critique protestant se révèle dans l'analyse personnelle qu'il tente du génie de Pascal. Il montre que Chateaubriand luimême, dans son René, ne trouvera pas, sur la mélancolie, un seul élément que l'on ne découvre déjà dans les Pensées. Après avoir ainsi décrit du dehors l'aspect général du système de Pascal, Vinet pénètre au cœur même de l'œuvre : il nous montre Pascal poussant le jansénisme jusqu'à un point oii les plus audacieux du
parti hésitaient à aller ; pour caractériser ces choses assez obscures, il trouve une formule nette : ^c Pascal fut sectaire comme nous le sommes tous; mais, sans se séparer de la secte à laquelle il appartenait, il la surpassa. » Tout en reconnaissant que Pascal s'efforçait de rester fidèle au catholicisme, Vinet le montre au
fond révolté contre PEglise ; et Ton peut se demander si ce n'est pas pour d'autres raisons que le désir de rçr vendiquer Pascal pour son parti, si ce n'est pas par une vue nette de la réalité objective, que Vinet a pu écrire ceci : « Croire, c'est comprendre avec le cœur, avec un nouveau cœur dont le Saint-Esprit nous pourvoit. Le Saint-Esprit, nonTÉglise, voilà Tautorité. Qu'on lise avec attention les Pensées et qu'on veuille bien ré-
pondre à cette seule question : l'Eglise-Autorité n'estelie pas un hors-d'œuvre dans le système de Pascal ? »
Dans sa récente Esquisse d'une philosophie de la religion^ après avoir développé cette idée que Jésus n'est pas le fils de Dieu, et que Strauss a raison de ne voir dans le Christ que le commencement de la perfection chrétienne, M. Sabatier ajoute que, pour corroborer cette théorie, le mieux est de relire attentivement la page de Pascal sur les trois ordres de grandeurs. N'est-il pas curieux de constater que des protestants peuvent emprunter tout naturellement à Pascal des formules et des arguments pour leurs théories les moins catholiques ?
Ainsi, d'après la critique protestante, Pascal serait un hérétique, un schismatique, pour le fond même de sa doctrine. Il convient de ne pas s'en tenir là : il faut voir si le clergé catholique pense ainsi.
Tout d'abord on doit faire une place à part à ce que disent actuellement de Pascal les écrivains de la Société de Jésus* Nous pourrions supposer à priori que l'on
trouve dans leurs études une certaine unité d'opinion; que le souvenir des Provinciales les met à Taise pour (^ ^ condamner l'orthodoxie de leur éternel adversaire.
Pourtant il ne semble pas qu'il y ait là-dessus de dék-n^ cision de parti. Dans un article sur le Biaise Pascal de
M. Bertrand, publié dans les Etudes religieuses, le P. Chérot accepte cette assertion que Pascal fut « le plus éclairé après Bossuetdes apologistes de la religion catholique. » Telle n'est pas du tout l'opinion de son confrère le P. Longhaye. Dans un article de cette même revue, et dans son histoire de la littérature française, il prononce un réquisitoire complet contre le jansénisme et contre Pascal, coupables d'avoir ameuté contre les jésuites le gallicanisme de l'Etat, le semi-calvinisme de certains magistrats, et les rancunes de l'Université. D'après le P. Longhaye, les catholiques ont essayé aussi de «tirer à eux » Pascal; ils ont cédé au désir de garder dans les rangs de leurs défenseurs un si puissant génie ; la chose était possible jusqu'à la publication des éditions complètes : mais le chef-d'œuvre connu dans son intégrité relative, aurait perdu en utilité doctrinale ce qu'il a gagné en valeur littéraire. Cette ébauche, d'après le P. Longhaye, renferme des parties admirables : mais l'erreur apparaît trop souvent pour que, prise dans son ensemble, l'œuvre ne présente pas de danger. Partout, on voit la foi gâtée par des erreurs de dogme, la prédestination présentée avec une dureté toute janséniste, les miracles destinés à condamner autant qu'à convertir. Si le P. Longhaye voulait aller jusqu'au bout de sa conviction, il ajouterait que cette apologie terminée aurait encore été viciée par des attaques contre l'Eglise, contre l'autorité du pape. Enconséquence,ilne peut que faire un vœu pour Pascal:
c*est qu'il ait été « assez complètement aveuglé pour ne s'entendre pas lui-même » ; qu'une « immense illusion » ait rendu sa faute moins lourde •; si je comprends bien, le P. Longhaye plaide l'irresponsabilité, c'est-àdire, en termes crus, la folie de Pascal, localisée sur certains points, ou, si Ton préfère, la monomanie.
Le clergé séculier partage-t-il cette sévérité? Acceptet-il Pascal complètement, ou sous bénéfice d'inventaire? Range t-il les Pensées parmi les livres dangereux? Il n'y a point unanimité sur ce point. Deux opinions sont en présence. Leur importance numérique, impossible à établir, ne doit pas nous préoccuper, mais bien la valeur des arguments invoqués de part et d'autre. Un des deux groupes essaie de relier Pascal au catholicisme, bon gré mal gré. L'abbé Flottes, de son vivant vicaire général et professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier, pense que Pascal voulait purement et simplement défendre la religion. Surtout, il ne voit pas en quoi l'auteur des Pensées peut être considéré comme un adversaire de la raison ; il nous laisse le choix entre l'une de ces trois conclusions : ou bien le jansénisme ne déclarait pas la raison absolument impuissante, ou bien Pascal n'était pas janséniste, ou bien il n'était pas janséniste conséquent. Si on lui objecte cette théorie de Pascal, que les prophéties sont rapportées pour nous éloigner de croire, il expl ique que, pour Pascal, cet effet, funeste d'ailleurs^ n'a existé que pendant la vie humaine de Jésus-Christ. Cette première étude ne paraît pas renfermer d'antipathie très visible pour le jansénisme. Il n'en est pas de même pour les différents ouvrages que l'abbé Maynard a consacrés à Pascal.
L'abbé Maynard est d'une orthodoxie scrupuleuse, et même violente, puisqu'il traite les gallicans de « misé-
râbles ». Il est de plus très favorable aux jésuites, et sévère pour les jansénistes, qu'il accuse d'avoir mis en pratique ce quMb critiquaient chez leurs adversaires, d'avoir transigé avec l'immoralité, de s'être montrés rigides avec les chrétiens sévères, complaisants avec les fidèles un peu tièdes ; d'avoir adouci, lorsqu'il y allait de leur intérêt, leurs « dogmes atroces ». Il malmène à l'occasion Pascal lui-même avec une réelle vigueur, mais, en somme, il le ramène au giron de l'Église. Il lui reproche de n'avoir voulu voir dans l'Évangile que les pages qui renferment des anathèmes au monde et à ta nature humaine, d'avoir par conséquent assombri le christianisme en supprimant les rayons de lumière : le pardon, l'espérance. Mais il n'admet pas que les polémiques des Provinciales aient eu un retentissement sérieux dans les Pensées ; il montre au contraire leur auteur se reposant du combat « dans la méditation calme et sereine des vérités chrétiennes ». Pascal aurait su se surveiller, et se tenir en garde contre les exagérations auxquelles l'invitaient son génie et son jansénisme. Si Pascal a quelques torts, l'abbé Maynard les lui pardonnerait pour le Mystère de Jésus.
Enfin le chanoine Guthlin, le mieux informé parmi les amis de Pascal, atténue les audaces de son auteur avec la plus grande habileté, se refusant à prendre au pied de la lettre les exagérations de doctrine, où il ne veut voir que des expressions un peu trop fortes. Quant aux passages trop manifestement irréductibles à une pensée d'Apologie chrétienne, notamment les longs développements sur les miracles et l'affaire de la sainte Épine, Guthlin suppose que Pascal les destinait à un opuscule spécial, à une Provinciale même, et non à cette Apologie avec laquelle ils font pourtant si étroite-
ment corps. Certes, tout cela est ingénieux ; il est impossible de contester deux choses : la bonne foi d'abord de ceux qui veulent ainsi revendiquer Pascal, et d'autre part l'excessive ingéniosité avec laquelle ils veulent trop prouver.
Dans l'autre groupe, au contraire, les raisonnements paraissent plus nets, et l'argumentation plus décisive. Le chanoine Rocher pense qu'il faut faire surtout, conformément à une indication de Lacordaire, le dépari entre les pensées orthodoxes et les assertions périlleuses. Il croit que le jansénisme de Pascal tient beaucoup à la nature même de son génie, et aux circonstances au milieu desquelles l'auteur s'est fait une doctrine. C'est ainsi que Rocher explique « ce ton d'amère ironie, cette joie sinistre en parlant de la faiblesse ou plutôt de l'écrasement de la raison. » Il trouve enfin Pascal très éloigné de la tendresse miséricordieuse des grands catholiques. — C'est de ce côté, du côté de la sévérité, que paraît s'orienter actuellement une partie de la critique ecclésiastique, chacun parlant de ces questions délicates suivant la nature de son esprit. « Les Pensées de Pascal, toujours sublimes, souvent fausses, sont presque un mauvais livre, » disait Mgr d'Hulst dans son introduction à VExposé de la Doctrine catholique de M. l'abbé Girodon. C'est à ce dernier ouvrage que je crois pouvoir demander une consultation théologique approfondie sur la valeur doctrinale des Pensées. M. Tabbé Girodon cite une trentaine de fois le nom de Pascal, et les deux tiers de ses citations sont des réfutations. Ce qu'il admet de Pascal, c'est bien peu de chose, des remarques de détail, et qui touchent plus à la psychologie qu'à la religion. C'est ainsi que Pascal lui semble utile pour stigmatiser les esprits tièdes qui vivent paisiblement dans le doute.
Pour sortir de cet état morbide, les Pensées peuvent être utiles : elles donnent de bons conseils de préparation : quand Ton ne peut augmenter en soi le nombre des raisons qu'on a de croire à Dieu, on peut parvenir au même but en diminuant ses passions. Si le mystère nous choque, si l'inconnaissable nous éloigne, Pascal peut servir à répondre à toutes ces difficultés avec son mot : « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre. » Même pour la théorie des miracles, il y a, selon M. l'abbé Girodon, du bon dans Pascal ; rtiglise enseignait du reste longtemps avant l'auteur des Pensées que la doctrine discerne les miracles, et réciproquement. Le mérite original de Pascal consisterait surtout à avoir trouvé cet argument vainqueur, que l'on doit accepter les histoires dont les témoins se font égorger, Pascal tend à rendre l'existence du surnaturel acceptable pour la raison même. Il montre que nous avons en nous un irrésistible besoin de croire au surnaturel : c'est là ce qui paraît excellent au commentateur qui, partout ailleurs^ critique nettement Pascal, elles erreurs de son jansénisme, qui sont surtout des exagérations.
Comme sur ces matières les .mots habituels aux théologiens ont une précision rigoureuçe, je me contenterai de transcrire les propres paroles de M. l'abbé Girodon : Pascal a eu grand tort, dit-il, de fournir un thème commode à ceux qui déclament contre Tenseî-
gnement de l'Eglise, avec sa formule de l'abêtissement ; le mot est si brutal, qu'on désirerait qu'il ne fût pas de Pascal ; mais ce n'est pas chez lui un lapsus, c'est la forme particulièrement vive de sa tendance habituelle à agrandir la foi aux dépens de la raison : « L'erreur, car
c'en est une, et quand il s'agit d'un homme comme Pascal on ne saurait trop le répéter, Terreur dont je parle lui est ordinaire et reparaît à toutes les pages. » Pascal n'est qu'un fidéisle : or le Concile du Vatican a condamné le fidéisme ; l'Église s'est montrée sévère pour ceux qui penchaient vers cette doctrine, et c'est pour cela que Pascal, « malgré son génie, est peu en faveur parmi les théologiens. » Un exemple servira mieux à montrer pourquoi. Parmi les dogmes, celui qui frappe peut-être le plus l'imagination de tout le monde, et qui heurte plus durement la raison des libres penseurs, c'est le péché originel. M. l'abbé Girodon expose d'abord la doctrine de TEglise sur ce point, puis il montre quelle est l'explication de Pascal dans une de ses plus célèbres pages sur l'impossibilité où nous sommes de nous comprendre sans l'aide de ce mystère incompréhensible ; il conclut ainsi : « Pascal était infesté des erreurs de Jansénius et deBaïus : il en a gardé une faijon de présenter le christianisme précisément faite pour éloigner les hommes intelligents. Seulement, je le répète encore à cause du grand nom de Pascal, ce christianisme est le christianisme de Port-Royal ; ce n'est pas celui de l'Église. » La foi de Pascal, tout en étant un amour profond, incontestable de Dieu, lui paraît mélangée de sentiments de haine pour ses adversaires. Je crois donc pouvoir résumer l'opinion de M. l'abbé Girodon en disant qu'il n'accepte comme bon chez Pas<;al que des idées particulières, et qu'il condamne sa doctrine générale. J'ai un peu longuement analysé ce livre, parce qu'il m'a paru jouir d'une certaine autorité. On trouverait presque autant de sévérité chez M. le chanoine Didiot. Il blâme Pascal d'avoir tenté de prouver deux choses contraires : la divinité de l'Eglise, ei surtout la divinité
du jansénisme. Il lui reproche encore d'être un assez piètre théologien ; de commettre des erreurs de mot ou de fait ; de se rapprocher, avec Port-Royal, de Genève ; d'emprunter au calvinismejusqu'à ce mot de « papiste », qui sonne mal aux oreilles catholiques.
Ainsi donc il se dessine en ce moment, semble-t-il, dans rÉglise, un mouvement qui n'est pas favorable à Pascal, tandis qu'au contraire, dans le protestantisme, on parle avec sympathie du puissant évocateur d'idées, d'images religieuses, et aussi de doutes surTorthodoxie. Dans la critique scientifique, on continué à étudier Pascal avec une sorte de passion. Nul ne peut le lire avec indifférence : on éprouve pour lui de la sympathie ou de l'antipathie, on Taime ou on le déteste ; mais, que ce soit à regret ou avec emportement, tout le monde l'admire. Dans ce livre, qui n'a qu'une ambition, réfuter l'erreur d'hier, dire ce qui est la vérité d'aujourd'hui et de demain sur Pascal, et le dire spécialement pour un public de jeunes gens dont l'âge doit être considéré, j'ai essayé de faire, aussi bien dans le récit de sa vie que dans l'exposé de ses découvertes ou l'analyse de ses ouvrages, une sorte de biographie morale de ce héros, m 'appuyant sur les principaux travaux parus, cherchant à établir pour mon compte et par mes moyens, une explication des Pensées qui paraîtra peut-être nouvelle, paradoxale même dans son ensemble, et qui pourtant s'appuie sur un certain nombre d'idées et de faits mis en lumière par d'autres. Les Pensées dominent toute la vie morale, intellectuelle et religieuse de Pascal : elles en sont l'aboutissement, et on ne peut les comprendre que si on y arrive par une sorte de pèlerinage à la suite de ce génie mélancolique qui a été le martyre de sa pensée et de sa foi.
OMZ