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CHAPITRE I l'enfance, a clermont

Le 19 juin 1623 Biaise Pascal naît à Clermont-Ferrand dans la maison qu*ont décrite M. Bellègue de Bughas et M. Gonod. Ce dernier a publié sur la famille du grand écrivain à Clermont des recherches curieuses. C'est à lui que nous devons l'extrait de baptême qui va nous faire entrer dans le milieu familial où a grandi Tenfant sublime : « Le vingt-septième jour de juin 1623 a été baptisé Blaize Paschal, fils à noble Estienne Paschal, conseiller élu pour le Roi en l'élection d'Auvergne à Claîrmont, et à noble damoiselle Anthoinette Begon. Le parin, noble Blaize Paschal, conseiller du Roi en la sénéchaussée et siège présidial d'Auvergne audit Clermont, la marrine, dame Anthoinette de Font-

freyde. » Uhisloire paisible de cette famille, où allait se développer le génie le plus orageux du xvii* siècle, ne compte que des dates : naissances et morts.

Etienne Pascal avait épousé Antoinette Begon en 1618; leur première enfant, Gilberte, naitle 3 janvier 1620, puis Biaise, puis, le 4 octobre 1625, Jacquette, ou Jacqueline.

En 1626, c'est la mère qui meurt à vingt-huit ans, figure à peine entrevue, et que nous voudrions pourtant connaître, puisque peut-être nous trouverions dans sa vie morale et intellectuelle Texplication de ce qu'il y a quelquefois d'incompréhensible chez son fils. Elle avait beaucoup d'esprit, dit le Recueil d'Utrecht^ elle était très pieuse et très charitable. C'est sans doute quelque chose que ce renseignement, mais c'est bien peu. Si nous ne pouvons entrevoir la figure de celle qui n'a fait que passer et disparaître, nous devons observer que la tendresse maternelle a manqué bien vite à l'enfant. Est-ce faire une hypothèse téméraire que d'attribuer à cette absence de la mère ce qu'il y a d'un peu sec, de rigide même dans jles affections et les effusions de Pascal ? Il n'a pas connu cette détente, cette douceur, cette atténuation que l'exemple d'une mère fait aimer d'abord et pratiquer ensuite. Il n'a pas éprouvé ce charme qui, subi dans l'enfance, laisse dans l'âme de l'homme un inoubliable parfum, un coin de fraîcheur où l'âme humaine, endolorie et flétrie par la lutte, viendra puiser un peu de force et d'apaisement. Il n'a pas appris, auprès d'une mère qui, généralement, représente la douceur dans l'éducation de famille, il n'a pas appris l'indulgence, l'instinct de compassion pour ceux qui commettent des fautes, l'horreur pour les condamnations trop hâtives, tout ce que le poète nous a

fait comprendre dans sa pièce la plus tendre, la plus émue : Date Lilia.

Si, quand la diatribe autour d'un nom s^élance,

Vous voyez une femme écouler en silence.

Et douter, puis vous dire : Attendons pour juger ;

Quel est celui de nous qu'on ne pourrait charger?

On est prompt à ternir les choses les plus belles.

La louange est sans pieds, et le blâme a des ailes...

Oh ! qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle !...

Elle I tout dans un mot I C'est, dans ma froide brume,

Une fleur de beauté que la bonté parfume !

D'une double nature hymen mystérieux !

La fleur est de la terre et le parfum des cieux I

Ce lis n'a pas ffeuri longtemps auprès de Biaise : son parfum a disparu trop vite pour laisser quelque trace dans la mémoire, dans l'âme d'un petit être de trois ans.

Le père alors, resté seul, « s'applique plus fortement au soin de &a famille », comme le dit M°^® Périer, en une formule qui résume bien ces affections fortes d'autrefois, si éloignées des mièvreries de la tendresse moderne. Les sœurs de Biaise trouvent tout naturel que le père songe surtout à leur frère, parce qu'il est fils unique, et parce qu'il donne, dès l'enfance, des preuves d'une intelligence supérieure. Nous ne savons pas, dans l'extrême détail, comment le père entreprit de faire, à lui seul, l'éducation de son enfant : nous apprenons simplement de la sœur aînée que, poussé par son affection, Etienne Pascal refuse de confier son fils à un étranger, et prend la résolution de l'instruire lui-même, d'être son unique maître. Un mot de Biaise montre à quel point cette intimité intellectuelle avait renforcé l'autorité paternelle, en avait prolongé la durée ordinaire : après la mort de son père, songeant à tout ce

qu'il lui doit, Pascal estime que si cette mort était arrivée au moment où il avait déjà vingt-deux ans, il se serait perdu. Nous avons donc tout intérêt, pour mieux comprendre notre Pascal, à faire la plus intime connaissance possible avec ce père qui a eu la plus profonde et la plus durable influence sur la formation du caractère et de Tâme de l'auteur des Pensées. C'est d'abord et surtout un parfait honnête homme; il possède cet excès d'honnêteté qui, comme on l'a dit, est indispensable pour être suffisamment honnête. L'histoire de sa fortune est la meilleure preuve de son intégrité. Sa charge de second président à la cour des aides, achetée trente et une mille livres, un peu plus de cent vingt-six mille francs de notre monnaie, ne lui vaudra jamais l'aisance, car son fils est obligé de payer, après la mort du père, une dette de cinq cents francs, que le président n'avait pas pu éteindre en vingt ans, après avoir rempli en Normandie les fonctions d'intendant pour les tailles. Exactement scrupuleux pour lui-même, il n'admet pas que ses employés soient d'une probité moins rigide ; il interdit à ses domestiques de recevoir le moindre présent : son secrétaire, un parent qu'il avait fait venir de Clermont, ayant accepté un louis d'or, il le chasse, et ne veut plus en entendre parler. C'est l'homme du devoir, ne reculant devant aucun devoir. Quand, à Rouen, il se casse la jambe, c'est parce qu'il a voulu sortir, malgré le verglas, pour empêcher un duel. Ce n'est pas à un médecin qu'il s'adresse, mais à des rebouteux, dignes gentilshommes du reste, et jansénistes convaincus. Par eux, l'esprit de Port-Royal se communique j)our la première fois à la famille Pascal, milieu bien disposé pour cette doctrine par ses qualités et par ses défauts, surtout par une tendance à voir du mer-

veilleux partout^ à accueillir avec complaisance même des contes de sorcellerie. Il y a, au commencement de la vie de Biaise Pascal, une histoire de sorcière qui nous paraît peut-être plus bizarre qu'aux yeux du XVII* siècle, comme le remarque M. Michaut, mais qui n'en est pas moins un document curieux sur Tétat d'esprit du père, sur les dispositions héréditaires du fils. Cette anecdote, que M"* Périer n'a pas racontée, on ne sait trop pourquoi, nous est révélée par sa fille Marguerite, celle qui fut le premier et principal sujet dans le Miracle de la sainte Epine : Biaise n'avait qu'un an, lorsqu'il commença à languir, s'affaiblissant de plus en plus, victime, prétendaient les voisins, d'une femme que secourait sa mère, et qui lui avait jeté un sort. Le père fait venir la personne soupçonnée, et, par des menaces, lui arrache l'aveu de son crime : pour se venger d'Élienne Pascal qui avait refusé de solliciter pour elle en un procès, la sorcière a jeté un sort mortel surTenfant : il faut donc, pour le sauver, transporter le maléfice sur un être vivant. M. Pascal offre un cheval : la sorcière se contente d'un chat. Puis, avec neuf herbes cueillies avant le jour par un enfant de sept ans, elle compose un cataplasme magique : on le met sur le ventre du petit Biaise, qui sera guéri à minuit : l'enfant semble mort, tous pleurent, tous s'étonnent de la crédulité du grave magistrat qui, confiant dans les incantations de la sorcière, veille son fils, qu'il est seul à croire endormi : un peu après minuit, la vie semble reparaître, puis Biaise se réveille : tous les signes de son mal disparaissent peu à peu. Plus tard le père se repentira d'avoir trempé dans toutes ces diableries, nouvelle preuve qu'il y croit encore.

C'est là le fait le plus caractéristique du milieu où

se développe Tenfance de notre auteur. M°^* Périer l'a résumée ainsi, avec un charme austère : « Dès que mon frère fut en âge qu'on lui pût parler, il donna des marques d'un esprit extraordinaire par les petites reparties qu'il faisait fort à propos, mais encore plus par les questions qu'il faisait sur la nature des choses^ qui surprenaient tout le monde. Ce commencement, qui donnait de belles espérances^ ne se démentit jamais ; car à mesure qu'il croissait, il augmentait toujours en force de raisonnement, en sorte qu'il était toujours beaucoup au-dessus de son âge. »

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