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LA JEUNESSE, À PARIS

Pour développer à fond les remarquables dispositions de son fils, le père se décide à vendre sa charge, à s*installer à Paris avec tous ses enfants; ayant placé presque toute sa fortune en rentes sur Thôtel de ville, libre de tous soucis, Etienne Pascal étend ses relations dans le monde des hommes de science, consacrant toujours le meilleur de son temps aux études de son fils. C'est en causant avec lui, en lui expliquant les causes des différents phénomènes de la vie familière, qu'Etienne Pascal aiguise l'intelligence de l'enfant, et développe en lui la curiosité scientifique. Un jour, à tabler on frappe par mégarde avec un couteau un plat de faïence : un son retentit, qui se prolonge, et cesse aussitôt qu'avec la main on arrête les vibrations de ce corps. Pascal veut savoir pourquoi ce plat frappé fait entendre du bruit, et pourquoi la main arrête ce son. Il fait des expériences sur tout cela, et il en tire, n'ayant que douze ans, un Traité qui, nous dit sa sœur, « fut trouvé tout à fait bien raisonné. * Devons-nous partager cette indulgence familiale, et répéter les exclamations traditionnelles sur X effrayant génie de l'enfant ? Pour Pascal, plus que pour tout autre, pour Pascal qui n'a eu longtemps que des admirateurs ou des ennemis

également passionnés, il faut tâcher de mettre les choses le plus exactement possible au point. Sa grandeur réelle est si prodigieuse, qu41 ne sied pas d'exagérer la portée des anecdotes plus ou moins légendaires qui remplissent sa vie. M. G. Tissandier a déjà prouvé qu*il ne fallait plus lui attribuer l'invention de la brouette, connue dès le xiii* siècle. Même pour la fameuse découverte de la trente-deuxième proposition d'Euclide par cet enfant de douze ans, il faut essayer de savoir à quoi s'en tenir. Tout le monde connaît cette histoire. Tâchons de résumer le récit un peu long de M™® Périer. Le père, inquiet de voir Tinstinct puissant qui pousse son fils vers les sciences exactes à un âge où il devrait surtout s'occuper de latin, refuse de lui laisser entre les mains des livres de mathématiques; à ses questions sur la géométrie, il répond vaguement que c'est Tart de tracer des figures régulières, d'étudier leurs rapports de proportion ; il termine en lui défendant d'y penser davantage. Mais la curiosité de l'enfant, une fois éveillée, ne peut se calmer : dans la salle de récréation, il trace au charbon, sur les carreaux, des figures qu'il baptise à sa manière, ronds, barres, etc., jusqu'au jour où son père, entrant par hasard, le trouve si absorbé qu'il peut le surprendre dans son étrange divertissement ; il l'interroge, et constate, avec une sorte d'épouvante, que son enfant est en train d'étudier ce qui fait l'objet de la trente-deuxième proposition d'Euclide : l'angle extérieur d'un triangle est égal à la somme des deux angles intérieurs opposés, et la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. — Transporté par cette prodigieuse découverte, Etienne Pascal va vite trouver un de ses amis, et lui raconte, avec des larmes de joie, que son fils, partant d'axiomes et de définitions premières,

a retrouvé seul toute la suite des théorèmes, jusqu'au trente-deuxième .

Ce n'est pas aux littérateurs à essayer de juger la valeur du résultat obtenu par Pascal. Consultons M. Bertrand, dont le livre sur Pascal est pour nous le guide le plus sûr en matière scientifique. Pour M. Bertrand, ^me Périer a commis une erreur appréciable, en racontant que son frère avait retrouvé toute la suite de la géométrie à partir du point de départ, de Taxiome fondamental. Pascal cherchait à découvrir la somme des angles d'un triangle, ou à comprendre pourquoi ces trois angles font deux angles droits ; comme il est permis de le supposer, Pascal avait dû entendre énoncer devant lui les termes du théorème; il pouvait de plus, sans s'appuyer sur des vérités déjà démontrées, arriver à la solution immédiate du problème, en considérant la rotation d'une ligne placée dans un plan. — A l'appui de cette explication, et pour ramener l'histoire de ce prodige à des proportions humaines, je rapprocherai de cette anecdote dont on parle toujours, celle-ci qui est moins connue, et que Garât nous raconte dans ses Mémoires historiques sur leXVIIP siècle : Suard, esprit distingué, mais que personne, je pense, n'a jamais pris pour un homme de génie, enfermé dans une prison de l'île Sainte-Marguerite, essaie de se défendre de l'ennui mortel qui menace sa raison ; sans livres, sans connaissance de l'algèbre, se rappelant simplement qu'il a entendu prononcer ces mots : rapports, proportions, progression arithmétique, progression géométrique, il commence à sctt-uter ces idées, surtout les analogies entre ces deux sortes de progression : il découvre que, mieux étudiées, elles permettraient de faire plus rapidement les calculs de longue haleine, et plus facilement

les opérations compliquées. Sorti de prison, revenu à Paris, il communique sa découverte à l'abbé de la Caille, qui lui répond : Vous alliez découvrir les logarithmes !

On comprend néanmoins Tadmiration émue du père de Pascal, et l'empressement avec lequel il suit le conseil de son ami Le Pailleur l'engageant à ne plius résister à la vocation de l'enfant. Dorénavant Biaise a le droit de lire les éléments d'Euclide, pendant ses récréations , Bientôt il est admis aux réunions de savants qui ont lieu chaque semaine chez son père, ou ailleurs : chacun y apporte ses œuvres, discute celles des autres, examine les problèmes envoyés des pays étrangers ; et, dans cette Académie des sciences en formation, on demande soigneusement son avis à cet enfant prodige, car il découvre souvent des erreurs qui avaient échappé à tout le monde.

Voilà donc déjà, dans la formation intellectuelle et morale du jeune Pascal, deux éléments importants, dus au père : l'amour de la science, indomptable, cherchant à épuiser une question, à aller jusqu'au bout des problèmes, compatible avec une tendance au merveilleux, une propension à croire que des puissances surnaturelles traversent le cours normal de sa vie. Nous trouverons chez Etienne Pascal une dernière prédisposition, qui continue la caractéristique de Biaise, car celui-ci en a hérité (Je son père : l'esprit d'insubordination, de révolte contre l'autorité quelle qu'elle soit, quand elle paraît injuste Cet esprit éclate dans l'aventure qui met fin au premier séjour de la famille Pascal à Paris : à travers toutes les atténuations que les historiens de Port-Royal essaient d'apporter à l'affaire, et malgré le silence complet que M"® Périer observe sur ces

événements, il est facile de reconstituer Thistoire de la petite sédition dont Etienne Pascal doit être un des meneurs. En 1638, TEtat fait une de ces banqueroutes partielles dont il est assez coutumier au xvii* siècle : il retranche un des quartiers de rente sur Thôtel de ville. Les intéressés, et Ton sait que M. Pascarest du nombre, se réunissent chez le chancelier Séguier : quelques-uns s'emportent, tous les autres les suivent, et soulèvent un tumulte qui, suivant la remarque naïve de Marguerite Périer, « fit de la peine aux ministres. » Le jour même, deux amis de Pascal sont envoyés à la Bastille; Etienne, craignant le même sort, disparaît, et se cache en Auvergne, laissant à Paris ses enfants, dont Taînée n'a encore que dix-huit ans. On sait comment le talent de comédienne de Jacqueline, qui avait alors à peu près treize ans, valut au chef de la famille son pardon. Ce ne fut pas sans peine; Richelieu voulait voir une comédie jouée par des enfants : sa nièce. M™® d'Aiguillon, ajcant fait demander à Gilberte le concours de sa petite sœur pour une représentation de V Amour tyrannique de Scudéry, la jeune fille répondit fièrement que M. le Cardinal ne leur donnait pas assez de plaisir pour qu*i]s pussent songera lui en faire. L'esprit de contumace est bien dans cette famille ! Mieux conseillée, Gilberte cède": Jacqueline joue à ravir son rôle, puis demande si gentiment la grâce de son père qu'elle Tobtient, ainsi que la faveur d'être présenté au Cardinal à son retour. M. Pascal se rend à Ruel avec ses trois enfants, etl'impressionque toute cette famille cause au ministre est si forte, qu'il promet de s'intéresser à ces enfants, d'en faire « un jour quelque chose de grand » ; en attendant, il nomme Etienne Pascal intendant pour les tailles en Normandie. Le Cardinal ne voyait là-dedans

que le bien de l'État : il voulait envoyer dans cette province troublée un homme énergique. Port-Royal y voit la main de Dieu conduisant cette famille « au lieu, dit Marguerite Périer, qu'il avait destiné pour lui procurer les moyens de le connaître, et de se donner entièrement à lui. »

ir. .

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