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CHAPITRE III

PASCAL A ROUEiN (1639-1647).

A ce moment la piété solide du père et de tous ses enfants est encore compatible avec des préoccupations purement humaines. Biaise, qui a seize ans à son arrivée à Rouen, continue ses études scientifiques : il travaille à son Traité des sections coniques, et publie ses Essais pour les coniques. D'après sa sœur, le premier traité passait auprès des connaisseurs pour une création si forte que, depuis Archimède, on n'avait rien vu de tel : les amis de la famille insistaient pour qu'on l'imprimât, au moment où l'inventeur était encore aussi jeune : ils garantissaient du reste que l'ouvrage resterait toujours admirable. On a le droit de ne pas s'en tenir au jugement d'une sœur, et de se défier des admirations des amis de Pascal. D'après M. Bertrand, « les courbes étudiées étaient les sections de cône à base circulaire, c'est-à-dire la perspective d'un cercle. Après avoir démontré la propriété de J 'hexagone inscrit, et par conséquent la condition pour que six points soient sur une même conique, Pascal, par un trait de génie, fait de ce théorème une définition : tous les autres, et tous ceux qu'on pourrait inventer, en sont des corollaires... Le beau théorème, devenu classique sous le nom d'hexa- I gramme mystique, appartient sans contestation à Pas*

PASCAL. i

cal. 3> Voilà ce qui intéresse l'homme de science étudiant dans Pascal le savant. Voici qui nous intéressera peut-être davantage, nous qui cherchons surtout \ suivre la formation intellectuelle de celui qui a écrit ^es deux œuvres les plus retentissantes que jamais laïque ait composées sur des sujets religieux. La piété de Pascal, au moment où il compose ces traités, avant qu'il ait eu la moindre connaissance du jansénisme, sa foi catholique est si forte, qu'il n'hésite pas à terminer ainsi ses Essais pour les coniques : d Si l'on juge que la chose mérite d'être continuée, nous essaierons de la pousser jusqu'où Dieu. nous donnera la force de la conduire. » M. Michaut a remarqué que l'idée de finir un ouvrage de géométrie en s'inclinant devant la Providence, témoigne dune foi vivante. En effet, tout en s' adonnant avec ardeur à la science, Pascal ne se livre pas tout entier à la curiosité scientifique : il fait deux parts dans sa vie intellectuelle : il applique strictement le conseil que lui a donné son père, do ne jamais confondre le domaine de la science et celui de la religion : il suit, dit M™® Périer, cette maxime : « que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être de la raison, et beaucoup moins y être soumis. »

L'influence d'Etienne Pascal est encore prépondérante à ce moment, et se retrouve à l'origine des principales découvertes de son fils : c'est en travaillant pour son père, que Biaise cherche et trouve sa machine arithmétique. On connaît généralement l'histoire de cette invention. Pascal explique, dans une lettre au chancelier Séguier, comment il a été amené à construire cet appareil : c'était, dit-il, « pour me soulager dans les grands calculs où j'ai été occupé depuis quelques années çn plusieurs afl'aires qui dépendent des emplois dont il

VOUS a plu honorer mon père pour le service de Sa Majesté en la haute Normandie. » M. Bertrand pense qu'on a eu tort de vanter cette machine à calculer comme une preuve de génie ; que le problème était facile^ et qu'il ne fallait pas être un Pascal pour en trouver la solution. Pourtant on ne connaît pas, je pense, dans l'histoire des découvertes mécaniques dues à la réflexion et non au hasard, quelque chose qui se rapproche de Tingéniosité de cette invention d'un jeune homme de dix-neuf ans. II suffit en effet de suivre la description que Diderot en a donnée dans VEiicyclopedie, à l'aide des figures qui y sont jointes, pour se rendre compte que, si l'idée était simple, il fallait encore la trouver ; que, si l'usage de la machine est commode, cela tient à la complication des rouages qui ont dû demander plus d'un effort même au génie de Pascal : d'après son Privilège^ il en avait fait plus de cinquante modèles, tous différents pour les détails, quoique construits d'après le même principe. — Mais enfin, admettons que la machine arithmétique soit une découverte assez peu importante dans l'histoire générale des sciences ; il faut reconnaître d'autre part qu'elle est fort intéressante pour la biographie morale de Pascal : elle est pour lui l'occasion de deux manifestations où éclate son caractère. La grandeur de son génie s'allie avec certains accès de vanité qui semblent des petitesses chez un pareil esprit, Pascal dénonce au monde, avec un mépris, une ironie, au moins inutiles, l'étrange entreprise d'un ouvrier horloger de Rouen, « lequel, sur le simple récit qui lui fut fait de mon premier modèle, eut assez de hardiesse pour en entreprendre un autre, et qui plus est, par une autre espèce de mouvement ; mais comme le bon homme n'a d'autre

talent que celui de manier adroitement ses outils, et qu'il ne sait pas seulement si la géométrie et la mécanique sont au monde^ aussi (quoiqu'il soit très habile en son art et même très industrieux en plusieurs choses qui n'en sont point), ne fit-il qu'une pièce inutile, propre véritablement, polie et très bien limée par le dehors, mais tellement imparfaite au dedans qu'elle n'est d'aucun usage. Toutefois, à cause seulement de sa nouveauté, elle ne fut pas sans estime parmi ceux qui n'y connaissent rien. L'aspect de ce petit avorton me déplut au dernier point, et refroidit tellement l'ardeur avec laquelle je faisais alors travailler à l'accomplissement de mon modèle, qu'à l'instant même je donnai congé à tous mes ouvriers, résolu de quitter entièrement mon entreprise. » La citation est longue, mais instructive : fougue, résolutions prises ab irato, caractère autoritaire, une partie du cœur de Pascal nous est révélée là. C'est encore à l'occasion de la machine arithmétique qu'une autre passion dominante chez Pascal va nous apparaître : la conscience de sa valeur, absolue ou comparative, de sa supériorité sur ceux qui l'entourent : il ne consent à traiter d'égal à égal qu'avec les puissances royales : encore fait-il remarquera la reine Christine, en lui envoyant la machine à calculer, que sa royauté, à lui Pascal, étant intellectuelle, a sur les pouvoirs politiques tout Tavantage qu'ont les esprits sur les corps : « J'ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré ou de puissance ou de connaissances. Les derniers peuvent, si je ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu'entre les conditions ; et le pouvoir des Rois gur leurs sujets n'est, ce me semble, qu'une

image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader, ce qui est parmi eux ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me paraît même d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps, et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par le mérite, au lieu que l'autre peut l'être par la naissance ou par la fortune.^ » Les rois reçoivent rarement de pareilles lettres ; jamais on n'a fait plus superbe commentaire des vers de Charles IX à Ronsard :

Tous deux égalemeut nous portons des couronnes. .

Pascal parle avec le noble et légitime orgueil de l'inventeur qui trouve des choses utiles, ou du savant qui perfectionne les découvertes d'autrui. Dans ce dernier cas, il imagine des conséquences fécondes, plus utiles que la découverte première, et qui avaient échappé au véritable inventeur. C'est l'histoire de ses travaux sur l'expérience de Torricelli. A la suite du savant italien, dont, au début, il ignore le nom, et dont il ne connaît les travaux que par l'intermédiaire du père Mersenne, Pascal étudie la légendaire horreur de la nature pour le vide : il s'aperçoit peu à peu qu'il n'y a là qu'une formule vide de sens ; il passe de la pesanteur de la colonne d'air à l'étude de l'équilibre des liquides, et découvre ainsi, dit M. Bertrand, un principe riche en conséquences pratiques et glorieuses. 11 publie et dédie à son père ses Expériences touchant le vuide.

C'est là sa première rencontre avec la Société de

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Jésus, et du même coup sa première bataille. Lé P. Etienne Noël, dans une assez longue lettre, discute . les expériences de Pascal et leurs conclusions avec plus de courtoisie que de science approfondie. La réplique de Pascal est un curieux document sur Tétai de ses convictions religieuses à cette époque, comme aussi sur son âpreté dans une discussion purement scientilique. Pascal nous y apparaît en plein équilibre, avec une sorte d'allégresse intellectuelle, de fierté juvénile, de confiance dans la puissance de la raison. IJ rejette les arguments tirés de Thistoire des sciences, le poids des noms les plus fameux, parce que « sur les sujets de cette matière, nous ne faisons aucun fondement sur les autorités ». Il n'admet pas que, dans le domaine du raisonnement, on puisse invoquer une autre puissance que la raison : « Nous réservons pour les mystères de la foi, que le Saint-Esprit a lui même révélés/cette soumission d'esprit qui porte notre croyance à des mystères cachés aux sens et à la raison. » Il ne pense pas que Ton doive mêler Dieu aux discussions de physique, par exemple affirmer, comme son adversaire, que le vide du tube barométrique n*est ni Dieu iiicréatiu^e : « Les mystères qui concernent la divinité sont trop saints pour les profaner par nos disputes ; nous devons en faire l'objet de nos adorations, et non pas le sujet de nos. entretiens : si bien que, sans en discourir en aucune sorte, je me soumets entièrement à ce qu'en décideront ceux qui ont droit de le faire. » Si le fond de sa doctrine est parfaitement sérieux, rien n'est plus curieux que la forme. Sans vouloir forcer les choêes, ni anticiper sur les événements, sans faire de cette lettre une première ébauche des Provinciales, il est permis de souligner le ton d'ironie aiguë que Pascal prend spontanément ; et

pourtant pareille discussion ne paraît guère prêter au persiflage. Le P. Noël ayant eu le malheur de commencer un raisonnement parce mot: présupposonSjeic, il fait bon voir avec quel acharnement malicieux Pascal s'empare de cette malencontreuse formule, et la ressert à son auteur. On le voit, dès le premier jour, expert en cette escrime qui peut devenir meurtrière, prompt à profiter des maladresses de son adversaire : « La période qui précède vos dernières civilités, dit il en terminant lui-même, définit la lumière en ces termes : la lumière est un mouvement linninaire de rayons composés de corps lucides, c'est-à-dire lumineux ; où j'ai à vous dire qu'il me semble qu'il faudrait avoir premièrement défini ce que c'est que luminaire, et ce que c'est que corps lucide, ou lumineux : car jusque-là je ne puis entendre ce que c'est que lumière... Voilà, mon Père, quels sont mes sentiments, que je soumettrai toujours aux vôtres. » Commencée sur ce ton, la discussion pouvait s'envenimer. Indigné des procédés de son adversaire, Biaise Pascal se renferme dans un silence méprisant, et c'est son père qui met fin à cette première polémique, par une lettre oii se trouve un passage curieux, qui montre jusqu'à quel point Etienne Pascal connaissait son fils et les ressources ignorées encore de ce prodigieux esprit : « Certainement, mon Père, quoique je ne sois pas assez heureux pour avoir le bien de votre connaissance, je ne puis vous dissimuler que vous l'avez été beaucoup (c'est-à-dire : très heureux) d'avoir entrepris, à si bon marché, de vous commettre en style d^injures contre un jeune homme qui, se voyant provoqué sans sujet, je dis sans aucun sujet, pouvait, par Tamertume de l'injure et par la témérité de l'âge, se porter à repousser vos invectives, de soi

très mal établies, en termes capables de vous causer un éternel repentir. » Le jansénisme n'aurait-il pas déjà passé par là ?

C'est en 1646, en effet, que Port-Royal apparaît pour la première fois dans la vie morale de la famille Pascal. Depuis cinq ans, Gilberte, Taînée, avait épousé son cousin, Florin Périer, conseiller à la Cour des aides de Clermont. Il ne restait plus que Biaise et Jacqueline auprès du père qui, en 1645, avait été nommé conseiller • d'Etat, en récompense de ses bons et loyaux services comme intendant des tailles. Cette famille en était donc arrivée à un de ces rares moments de plein bonheur qui sont les époques de Thistoire d'un foyer, à ces moments de bonheur que Bossuet a comparés à des clous d'or qui brilleraient sur un mur, et qui, détachés, remplissent à peine le creux de la main. Quoique nul historien de Port-Royal n'ait voulu nous faire connaître les joies de cet intérieur, nous pouvons nous figurer ce que devait être Texistence commune de ces trois êtres exceptionnels: Etienne, magistrat et fonctionnaire justement considéré, savant estimé, père exemplaire ; Biaise, que nous commençons à connaître ; enfin cette Jacqueline qui se contente alors d^être une délicieuse jeune fille, instruite sans pédanterie, spirituelle sans préciosité, pieuse sans excès, gaie, très jeune-fille; autour d'eux un groupe d'amis respectueux, au milieu desquels on entrevoit Corneille.

A ce moment une première crise éclate : nous la connaissons suffisamment.parle récit de Marguerite Périer. Etienne Pascal, après l'accident dont j'ai déjà parlé, est soigné pendant trois mois par les deux gentilshommes jansénistes : ils guérissent le père assez lentement pour avoir le temps de « convertir » le fils, comme on

disait à Port-Royal, c'est-à-dire qu'ils transforment cet excellent catholique en janséniste fervent: ils prêtent au jeune homme des livres de piété, ils lui font faire la connaissance du curé de Rouville, Guillebert, docteur en Sorbonne, et zélé port-royaliste : c Quand ils l'eurent gagné à Dieu, dit Marguerite Périer, ils eurent toute la famille ; > en effet, Biaise, entré dans les idées nouvelles avec l'ardeur passionnée qu'il apporte à tout ce qu'il entreprend, convertit son père d'abord, puis sa sœur Jacqueline qui, du coup, renonce à la vie du monde, et commence par refuser un conseiller au parlement de Normandie, en attendant qu'elle puisse entrer à Port-Royal. C'est sur sa sœur que Pascal s'exerce à cette impérieuse prise de possession de l'âme féminine qu'il pratiquera plus tard sur d'autres : il s'attaque cette fois à un esprit de sa trempe, et presque de sa valeur ; sa victoire lui coûte plus d'un effort : il y a là une lutte que l'abbé Besongne et le Recueil d'Utrecht nous racontent à peu près de la même façon, mais trop rapidement: Pascal a de la peine à prouver à sa sœur • qu'on ne peut vivre. à la fois pour le siècle qu'elle aime encore, et pour la dévotion qu'elle commence à connaître ; que l'Evangile défend d'aimer à la fois le monde . et Dieu. A force d'opiniâtreté, il y parvient. A la fin de j la même année, Pascal remporte un nouveau et plus ' difficile triomphe, car il réussit à convertir également son beau-frère et M'°® Périer, gens plus calmes, venus ■ tous deux à Rouen après la naissance de leur fille Mar- ! guérite, la filleule de Pascal, la future miraculée. Un • vent d'enthousiasme souffle sur toute cette famille : Biaise, touché le premier, a su communiquer aux siens cette flamme quile dévore : une vocation nouvelle s'ouvre en lui : le prosélytisme s'est emparé de son cœur. Du

premier coup, il se sent comme investi de la charge des âmes. Maître de sa famille, il commence à promener autour de lui ses yeux ardents.

Juste au moment où sa foi déjà si vive est pour ainsi dire retrempée dans le jansénisme, où cet amour de la vérité qui s'était jusque-là porté plutôt vers les sciences, vient de se tourner sur les choses de la foi, et de se transformer en esprit de conquêtes religieuses, un pauvre capucin défroqué, Jacques Forton Saint-Ange, protégé du procureur général du parlement de Rouen, attire sur lui l'attention du redoutable penseur. Cette affaire a déjà été racontée par V. Cousin et par Sainte- Beuve ; j'emprunte les détails qui suivent à l'étude plus précise que M. Urbain a fait paraître là-dessus, en 189S, dans la Revue d'Histoire littéraire de la France. Je tâcherai de mettre surtout en lumière le rôle que Pascal joue en cette histoire, et les conséquences que nous en pouvons tirer pour l'étude de son caractère, laissant de côté le fond même du débat, qui intéresserait plutôt des théologiens. Autant que j'en puis juger, c'est un esprit aventureux, voire téméraire, que ce Saint- Ange ; il ne craint pas le paradoxe en matière religieuse ; il aime à étonner ses auditeurs. Il est si sûr de. la bonté de sa méthode que pour démontrer le mystère de la Trinité, la foi lui semble à peine nécessaire, la raison lui paraît suffisante. Aces affirmations, qui scandalisent Pascal ot ses amis. Du Mesnil et Auzout, Saint- Ange mêle des vues étranges sur la fin du monde, les expériences sur le vide ; naturellement on parle aussi de la grâce, et Saint-Ange se fait fort de réunir, par un éclectisme assez élastique, ce qu'il y a de bon dans les deux systèmes ennemis. Il renouvelle toutes ses témérités dans un entretien qui a lieu devant un docteur en

Sorbonne, Tabbé Le Cornier. Il les développe du reste moins comme des opinions dogmatiques que comme des propositions intéressantes dans une conversation particulière. Alars, tandis que Tabbé Le Cornier cherche à ne rien ébruiter de tout cela, à ne pas soulever d'affaire, à laisser à ces théories plus ou moins saugrenues leur caractère de causeries imprudentes, Pascal, qui prend la chose à cœur, et ses amis, crient bien haut dans tout Rouen qu'un ancien religieux soutient les propositions les plus condamnables ; qu'il vient d'être nommé par Tabbéde Saint-Ouen aune cure dont Tabbaye peut disposer ; et, en effet, après avoir expliqué sa conduite à Tancien évêque de Belley, Camus, qui supplée l'archevêque de Rouen, F. de Harlay, en résidence en son château de Gaillon, Saint-Ange est accepté : il va voir son archevêque, et revient, se croyant sorti du mauvais pas. Mais Pascal veille : lui aussi, il fait le voyage de Gaillon, et se plaint à l'archevêque qui interdit à Camus « d'étourdir Taffaire ». Saint-Ange est obligé d'écrire une déclaration expresse de ses opinions. Camus envoie aussitôt à l'archevêque ce document, désirant avant tout « ôter toute occasion à ceux qui la cherchent de continuer une altercation si fâcheuse, de laquelle ne peut à son avis sortir aucune édification ». Les implacables jeunes gens ne sont pas de ce sentiment : ils retournent à Gaillon protester contre cette explication insuffisante, cette rétractation où les formes ont été violées. L'archevêque écrit de rechef à Camus, lui reprochant de pallier tout, et de laisser de simples laïques être les maîtres de cette affaire, contre toute hiérarchie, parce qu'ils veulent aller au fond des choses. Il lui iretire l'instruction du procès, la confie à un de ses vicaires généraux : celui-ci, de concert avec Etienne

Pascal, devra surveiller la rétractation formelle que signera Saint-Ange. Le 4 avril 16i7, l'archevêque se déclare satisfait : Je 30 avril, Biaise, plus difficile à contenter, signe avec ses amis une déclaration où il attaque encore la doctrine de Saint-Ange. Celui-ci ne garde pas rancune à Pascal d'un pareil acharnement, si nous en croyons M™® Périer : « Il n'a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avaient causé cette affaire... Aussi était-il bien certain qu'on n^avait eu en cela aucun dessein de lui nuire, ni d'autre vue que de le détromper par lui-même, et l'empêcher de séduire les jeunes gens qui n'eussent pas été capables de discerner le vrai d'avec le faux dans des questions si subtiles. Ainsi cettp affaire se termina doucement. » Et c'est fort heureux, surtout pour la mémoire de Pascal, car ces sortes àe procès finissent quelquefois tragiquement. M. Grandier rappelle que, quatre ans auparavant, un arrêt du parlement de Rouen met fin à l'affaire de Louviers en ordonnant qu'un malheureux vicaire sera brûlé vif sur la place du Vieux-Marché. — La critique se montre quelquefois indulgente pour cette page de la vie de Pascal. M. Nourrisson estime que, quoique les laïques n'aient pas charge d'âmes, il faut tenir compte à Pascal de sa ferveur récente et de l'impétuosité de ses convicvtions. M. Michaut invoque une circonstance plus atténuante en remar(|uant que si Pascal se montre ici persécuteur, c'est pour la même raison' qui le poussera plus tard à une espèce de martyre : la haute idée qu'il se fait de ses devoirs. On peut ajouter ceci : là où l'abbé Le Cornier prêche la modération, où Camus pense que le mieux est de ne pas sévir, où l'archevêque finit par accorder son pardon, Pascal, plus ecclésiastique que l'Eglise, ne s'arrête pas, et se fait le champion de la

querelle de Dieu. En 1647, à vingt-quatre ans, il pense déjà ce que sa sœur écrira quatorze années plus tard : « Saint Bernard dit : Qui peut trouver mauvais que je crie, moi qui suis une petite brebis, pour tâcher d'éveiller mon pasteur que je vois endormi, et prêt à être dévoré par une bête cruelle ? » Le zèle de Pascal, dès k le premier jour, ignore la prudence, condamne les | concessions. L'ardeur qui Tenflamme le consume. Nous ■ touchons ainsi au dernier Irait qui va donner à cette i figure sublime son expression complète : victime de 1 l'excès récent de ses émotions religieuses, en môme |, temps que de Textrême application de son esprit aux études les plus absorbantes, depuis son enfance, Pascal va connaître, jeune encore, tous les tourments physiques : la maladie s'abat sur lui.

Surmené de cœur et de cerveau, Pascal est atteint d'une paralysie des membres inférieurs : il ne peut plus marcher qu'avec des béquilles ; un froid glacial envahit ses jambes ; pour tâcher de ramener un peu de chaleur aux extrémités, on lui fait porter des chaussons trempés dans Teau-de-vie. Son estomac est si délabré qu'il ne peut plus supporter que des liquides chauds, -versés goutte à goutte ; et pourtant, pour le guérir de maux de tête intolérables, les médecins le forcent pendant trois mois à se purger tous les deux jours, par conséquent à avaler à petites doses des remèdes, déjà nauséabonds par eux-mêmes, chauffés par surcroît : « ce qui, nous dit sa sœur, était un véritable supplice, qui faisait mal au cœur à tous ceux qui étaient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint. » Au contraire, de ses douleurs Pascal tire une doctrine, d'une hauteur qui n'étonne pas chez ce penseur, mais aussi d'une sérénité à laquelle il nous a moins habitués : il la

développe dans le plus beau de ses petits traités, sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies. C'est une des rares œuvres de Pascal que le jansénisme n'ait pas envahies, quoique déjà cette doctrine ait pénétré dans sa vie morale. Il n'y a, ce semble, sauf deux ou trois expressions un peu fortes, que la pure doctrine catholique, dans ces pages qui semblent arrachées à V Imitation : le problème redoutable de la grâce n'est pas encore posé, au sens de Jansénius. Pascal parle eu fidèle orthodoxe : « Je reconnais, mon Dieu, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde, que la maladie non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Ecritures sacrées, ni votre Evangile, ni vos mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l'usage des sacrements, ni le sacrifice de votre corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble, ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion, si vous n'accompagnez toutes ces choses d'une assistance tout extraordinaire de votre grâce. » Le coup d'œil qu'il jette sur son existence a la sévérité d'un chrétien, et non la rigueur d'un port- royaliste : « Seigneur, bien que ma vie passée ait été exempte de grands crimes, dont vous avez éloigné de moi les occasions, elle vous a été néanmoins très o lieuse par sa négligence continuelle, par le mauvais usage de vos plus augustes sacrements, par le mépris de votre parole et de vos inspirations, par l'oisiveté et l'inutilité totale de mes actions et de mes pensées, par la perte entière du temps que vous ne m'aviez donné que pour vous adorer, pour rechercher en toutes mes occupations les moyens de vous plaire, et pour faire pénitence des fautes qui

se commettent tous les jours, et qui même sont ordinaires aux plus justes ; de sorte que leur vie doit être une pénitence continuelle sans laquelle ils sont en danger de déchoir de leur justice. Ainsi, mon Dieu, je vous ai toujours été contraire. » Ces pensées étant purement chrétiennes, c'est donc seulement le zèle avec lequel il les exprime, qui présente quelque chose de rare. Dans cette Vrière^ on entend des cris que seule la bouche de Pascal a poussés : « Seigneur, prenez mes affections, que le monde avait volées. » On sent là comme les battements du grand cœur de Pascal : « Dieu, qui faites mourir nos corps, qui à Theure de la mort détachez notre âme de tout ce qu'elle aimait au monde ! Dieu, qui m'arracherez, à ce dernier moment de ma vie, de toutes les choses auxquelles je me suis attaché, et oîi j'ai mis mon cœur! » Et surtout, ce mot qui est la profession de foi de toute cette vie, cet éclair qui illumine ce qui dans ses Pensées pourra nous sembler obscur : « Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente ! » II y a là comme un premier aveu de la vanité de ses efforts, de ses travaux, de la science ellemême. Et pourtant ce puissant esprit est tellement saturé de science, qu'il pose un véritable problème à Dieu, qu'il en établit rigoureusement les conditions : «Faitesmoi la grâce. Seigneur, de joindre vos consolations à mes souffrances, afin que je souffre en chrétien. Je ne demandepas d'être exempt dedouleurs, car c'est la récompense des saints ; mais je demande de n'être pas abandonné aux douleurs delà nature sans les consolations de votre esp rit ; car c'est la malédiction des Juifs et des païens. Je ne demande pas d'avoir une plénitude de consolation sans aucune souffrance ; car c'est la vie de la gloire. Je ne demande pas aussi d'être dans une plénitude

de maux sans consolation; car c'est un état de judaïsme. Mais je demande, Seigneur, de ressentir tout ensemble et la douleur de la nature pour mes péchés, et les consolations de votre esprit par votre grâce ; car c'est le véritable état du christianisme. » Rigueur'î^du raisonnement, cris du cœur, élans de Tâme, n'est-ce pas déjà ce qu'il y aura de plus émouvant dans les Pensées j mais ici avec quelque chose de plus accessible pour le commun des mortels ? Pascal entrevoit que le principal obstacle qui empêche une âme tiède d'arriver à la foi, c'est TindiÉFérence, la méconnaissance de son véritable état, Tillusion du bonheur, car, dit-il, la plus grande de ses maladies est cette insensibilité, cette extrême faiblesse « qui lui avait ôté tout sentiment de ses propres misères ». Ces différentes idées viennent à l'appui d'une théorie générale : la santé est dangereuse pour le salut ; la maladie est un bienfait de Dieu à sa créature, si elle sait l'accepter et en profiter. On voit jusqu'où le stoïcisme chrétien de Pascal s'élève, et de combien il dépasse la sagesse antique en héroïsme : à la bravade, « douleur, tu n'es qu'un mot», qui ne supprime rien à la réalité de la chose, Pascal substitue cet aphorisme qui contient toute une doctrine de la vie : douleur, tu esun bien! C'est pourtant cette maladie, dont il auraitvoulu tirer un pareil parti, qui dompte un instant ses aspirations vers l'idéal de la perfection chrétienne. Les médecins, voyant le danger qu'il court, lui inlerdisent toute espèce d'application d'esprit, et lui ordonnent de se divertir : « Mon frère, dit M"® Périer, ut de la peine à se rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger : mais enfin il le suivit ; il s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourraient pas lui nuire ; et ainsi il se mit dans le monde. »

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