PAUL DES JARDINS
S'il est \Tai qu'une œu\Te est durable dans la mesure où l'humanité peut y trouver éternellement la pâture d'un de ses grands intérêts, l'œuvre de Pascal est singulièrement bien assurée de l'avenir. Elle accroche presque tous les grands intérêts humains, parfois les plus opposés. Elle attache à la fois l'artiste et le savant. Elle harcèle l'exégète et le psychologue. Elle absorbe l'homme de foi. Elle arrête aussi tout particulièrement l'incroyant, le « libertin ».
En général, il faut bien le dire, l'incroyant donne assez peu d'audience aux grands docteurs chrétiens qui prétendent le confondre ; c'est que, le plus souvent, il a affaire à des hommes qui, par volonté ou par impuissance, ne se mettent pas un instant proprement à sa place et ne lui opposent donc aucun argument vraiment ajusté à son cas. Croit-on qu'il ait bien lieu d'être ému, autrement que comme artiste, par un Bossuet lui servant pour toute dialectique : « Qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont -ils vu plus que les autres? Pensent-ils avoir vu mieux les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont \aies les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien, ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, etc. » ; ou par un La Bruyère qui, ébloui de l'évidence de Dieu, ne sait que prendre en pitié l'infirme qui ne le voit pas? Avec Pascal, je suis tout de suite retenu par un adversaire qui, pour me réfuter, commence par épouser mon cas en toute loyauté et compréhension. Cette attitude
presque unique du grand penseur tient peut-être chez lui, en partie, à l'esprit mathématique, pour lequel la réponse à un problème doit sortir tout entière de la pénétration de ses données.
Ce n'est pas que l'idée que Pascal se forme de l'incrédule ne soit en certains sens assez bornée. Par exemple, il ne sait le voir que sous l'espèce du débauché, ne se libérant de l'idée de Dieu que pour céder sans crainte à tous ses appétits. Il est vrai que c'est la seule conception qu'on s'en faisait de son temps (i) et, vraisemblablement, pour cause ; l'incrédule dont l'immoralité ne dépasse point celle de la moyenne des croyants semble une espèce assez récente ; dans un ouvrage classique sur les Libertins en France an dix-septième siècle, l'auteur, dont la sympathie pour eux ne se cache pas, est forcé de reconnaître leur manque constant de tenue morale ; le pieux Saint-Simon ne paraît point, comme tel grand romancier de nos jours, s'imposer une sainte obligation quand il s'effare de voir le président de Maisons et sa femme, gens si impies qu'ils avaient cherché pour leur fils un précepteur irréligieux, avoir pourtant des mœurs irréprochables. — Aussi bien Pascal ignore-t-il encore une autre espèce d'incroyant. « Il faut, s'écrie-t-il, ou croire,
(i) Elle est formulée en toute conscience par Massillon dans son sermon Sur la vérité d'un avenir ■ « Mes frères, trouvez-moi, si vous le pouvez, des hommes sages, véritables, chastes, réglés, tempérants, qui ne croient point en Dieu, qui n'attendent point d'avenir, qui regardent les adultères, les abominations, les incestes comme les penchants et les jeux d'une nature innocente... Quelle consolation pour nous, mes frères, qui croyons, qu'il faille renoncer aux mœurs, à la probité, à la pudeur, à tous les sentiments de l'humanité avant que de renoncer à la foi, et n'être plus homme pour n'être plus chrétien ! • Massillon conçoit, toutefois, l'athée aux mœurs inattaquables, dont son siècle avait donné un exemple éclatant, mais c'est pour en dénoncer immédiatement le caractère d'exception : « Cet impie (Spinosa) vivait caché, retiré, tranquille ; il faisait son unique occupation de ses productions ténébreuses, et n'avait besoin, pour se rassurer, que de lui-même. Mais ceux qui le cherchaient avec tant d'empressement, qui voulaient le voir, l'entendre, le consulter, ces hommes frivoles et dissolus, c'étaient des insensés qui souhaitaient de devenir impies. »
OU nier, ou douter », évidemment convaincu qu'avec ces deux derniers termes il a épuisé toutes les positions possibles de l'impie en face de la question de l'existence de Dieu. Il oublie que nier ou douter, c'est encore se poser la question, et qu'il existe une troisième sorte d'athée, qui ne se la pose même pas, soit que sa sereine nature fasse qu'il ne pense jamais à ces sortes de problèmes, soit que son esprit compliqué trouve la question incompréhensible en ses termes, n'arrive point, par exemple, à comprendre ce que peut signifier le mot d'existence appHqué à un objet qui diffère par essence de tous ceux sur lesquels nous avons formé cette notion. Toutefois, cette sorte d'athée est, elle aussi, de formation récente et, aujourd'hui encore, assez peu répandue. En somme, la conception de Pascal est très suffisamment générale.
Mais la grande originalité de Pascal pour le hbertin, c'est la netteté avec laquelle il lui déclare qu'il ne peut lui opposer aucune preuve rationnelle, que la foi ne se peut fonder que sur des raisons du cœur. Certes, on avait déjà vu de pieux docteurs nier la compétence de la raison en matière religieuse, et pas toujours pour la refuser seulement à l'adversaire. Mais ce qui ne s'était jamais vu, c'est qu'on le fît avec tant de force, tant de parti pris, tant de décision à se fermer toute possibilité de rentrer sous cape dans la place qu'on abandonne ; ce qui ne s'était jamais \-u, c'est un croyant qui donne des armes à l'incrédule au cas où celui-ci se laisserait prendre par un semblant de logique, qui lui déclare qu'il serait inexcusable s'il se convertissait pour autre chose que des raisons non démontrables (i). Ici, Pascal donne pleine satisfac-
(i) Cette interprétation de Renouvier me semble irréfutable : « Pascal vient de rappeler que les chrétiens eux-mêmes ont appelé leur religion une sottise, et déclaré qu'ils ne pouvaient en rendre raison ; il en a conclu
tion au vrai rationaliste, pour lequel l'erreur n'est point du tout que l'on croie à Dieu, mais qu'on prétende y croire par l'effet de la raison ; pour lequel, au surplus, demander sa croyance à des états d'esprit irrationnels représente, en cette affaire, la vraie position rationnelle. Ajoutons que le vrai rationaliste devra, pour mériter ce nom, accepter aussi le revers de l'affirmation pascalienne, à savoir que, s'il n'y a point de preuve pour l'existence de Dieu, il n'y en a pas davantage pour sa non-existence ; qu'autrement dit, il lui faudra convenir que, si le maître des Pensées s'est enseveli lui-même en tant que démonstrateur sous l'écroulement du temple de la raison, il y a aussi enseveli son adversaire. L'incroyant qui accepte cette totalité de l'attitude agnostique constitue, lui encore, une variété du genre assez peu répandue.
Chose bien suggestive, cette position de Pascal à l'égard du problème religieux n'est généralement point encore comprise par l'humanité de culture moyenne, je veux dire ceux qui se forment une idée des maîtres et ne les lisent pas, du moins attentivement. Les uns persistent à croire que l'auteur des Pensées est un démonstrateur, dont la foi repose sur la raison ; s'ils sont si triomphants en jetant à la face du sceptique le cas de « cet homme de science qui a cru en Dieu », c'est évidemment qu'ils croient lui asséner l'exemple (ils le croient aussi pour Pasteur) de l'esprit scientifique conduisant à la foi ; on les déçoit profondément en leur représentant que ces hommes ont
que, s'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; que c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens; et il ne craint pas de susciter cette objection : « Oui, mais encore que cela excuse ceux qui l'olïrent telle et les ôte de blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux gui la reçoivent. » Ces mots précèdent immédiatement le passage : «Examinons donc ce point... » dans lequel la question de l'existence de Dieu est, sur ce motif que « la raison n'y peut rien déterminer », traitée d'après la règle des partis. Pascal admet donc que le libertin serait inexcusable de se convertir, si on ne lui faisait voir son intcrtt par la règle des partis, puisqu'on avoue n'avoir point à lui donner de raisons capables de le convaincre. »
fait preuve d'esprit scientifique précisément en demandant leur croyance à autre chose qu'à l'esprit de science. Combien, aujourd'hui encore, diraient avec l'auteur du Génie du christianisme : « Si Dieu n'a point permis à Pascal d'exécuter son dessein (d'achever les Pensées), c'est qu'apparemment il n'est pas bon que certains doutes sur la foi soient éclairais... » Les autres savent que la foi du grand janséniste n'est point fondée sur la raison ; mais alors, ou bien ils la nient (i), ou bien ils l'expliquent toute par des motifs bas (la peur, voire l'hallucination). Bref, les uns comme les autres veulent que la foi, si elle est de bon aloi, vienne de raisons logiques. En d'autres termes, l'admission de l'irrationnel comme source des convictions religieuses est une notion qui, malgré l'apparence, ne s'est pas encore incorporée à la philosophie de l'humanité moyenne. L'humanité, en ce sens grossier et quoi qu'elle en dise, semble incurablement rationaliste.
Les satisfactions que Pascal donne au rationaliste se terminent, on s'en doute, à celles que nous venons de dire. Nous n'avons que l'embarras du choix parmi les traits qui nous enfoncent comme dans la chair la forme profondément irrationnelle de ce grand esprit : aversion de la clarté, primat donné aux arguments du cœur, culte de la chose qui se sent, mépris de celle qui s'explique, adoration de l'idée de miracle, exaltation du contradictoire, du mystérieux, de l'incompréhensible (même en mathématique : culte du nombre infini). Il est le père évident, d'ailleurs hautement reconnu, de notre littéra-
(i) Ceux-là ne sont pas toujours des incroyants : par exemple, Cousin. Chateaubriand parle d'une édition des réflexions de Voltaire sur les Pensées, où, lorsque Pascal dit que la raison de l'homme seule ne peut arriver à une démonstration de l'existence de Dieu, les éditeurs déclarent en note qu'« il est beau de voir Voltaire prendre le parti de Dieu contre Pascal ».
ture de ce dernier demi-siècle en sa religion du trouble et sa levée de boucliers contre le « clair et distinct », et l'on comprend qu'elle lui ait fait une place à part entre les maîtres français. On oserait parfois même se demander en quoi cet adorateur de l'inintelligible est français et enser que les compatriotes de Hegel et de Schellingd seraient peut-être fondés à dire, mieux encore pour lui que pour Rousseau, que « c'est par accident qu'il n'est point né chez eux », si la merveilleuse transparence de son verbe, l'admirable et constante clarté de sa pensée, même dans son procès de la clarté (i), n'apparentaient étroitement aux Bossuet et Descartes cet homme extraordinaire, qu'on ne peut ranger dans aucune classe parce qu'il appartient à toutes. S'il fallait pourtant lui en assigner une, je le placerais sur la ligne des saint Paul et des Luther, de ceux qui empêchent éternellement l'humanité de s'endormir, comme elle le voudrait, dans la paix du compréhensible, et la forcent sans relâche à la vivifiante inquiétude. Pascal donne une dernière joie au rationaliste ; celle de rendre justice à l'irrationaliste et à sa haute fonction et de lui porter ainsi un coup que celui-ci ne lui rendra jamais.