‹ PascalChapitre 9 sur 17 · FRANÇOIS MAURIAC · texte numérisé non relu

FRANÇOIS MAURIAC

Dans ce sanctuaire naturel de Port-Royal des Champs, qu'aucune destruction n'est parvenue à profaner, nous nous étions donné rendez-vous tacitement, spontanément, le dimanche 17 juin, pour nous unir d'intention à Pascal solitaire, fervent et mortifié. Ce Pascal « sensible au cœur », nous l'avons trouvé, en effet. Communion à laquelle des non-chrétiens ont participé aussi, sans nulle velléité de croire la Sainte Epine, et sans se dissimuler que la preuve par les Prophéties ne tient pas debout.

Au retour, la leçon de Pascal lui-même opérant, j'ai senti l'incomplet d'un hommage pourtant si décent. Tout ce qui dans Pascal est autre me devenait plus présent, par l'oubli même où on l'avait laissé. Il est à propos de dé-localiser Pascal, murmurais-je après cette tentative de le colloquer tout entier à Port-Royal. Et après la messe chantée dans l'émouvante petite église de Saint- Lambert, où Bédier, Hallays, Brunschvicg... ont pris l'eau bénite, par volonté de se conformer aux gestes de Celui que nous honorions, — Qu'on n'oublie pourtant pas, me disais-je, Pascal maître de logique, et qui en donna de si vertes leçons au Père Noël et au Père Annat ; ce Pascal d'une raison presque insolente, et qui s'offre à nous avec Montaigne à sa droite et Galilée à sa gauche ; ce Pascal dont l'empirisme souple et bien discipliné nous livre, bien mieux que Descartes, le secret des Classiques français.

PASCAL LIBÉRATEUR DE L'INTELLIGENCE lOI

A qui la faute, si l'inattention des lecteurs trop sensitifs, envers Pascal héros de l'intelligence, a conduit Paul Valéry à le méconnaître, de sorte qu'il immole (à son dieu Léonard) ce pauvre homme « qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à la France la gloire du calcul de l'infini... »?

En insistant, comme je vais le faire pour compenser, sur le côté ensoleillé de l'esprit de Pascal, je vous conjure de ne pas perdre de vue, cependant, l'autre côté, le nocturne, le tragique, le cœur sans fond. Lui-même nous avertit que la grandeur d'un esprit pose un problème de conciliation des contraires. « Je n'admire point l'excès d'une vertu... si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée... Car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre ^p as sa grandeur pour être à une extrémité, .mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux... » (fr. 353).

Veuillez donc, en considérant la plénitude du bon sens chez ce multiple Pascal, ne pas perdre de vue ce qui en est fort écarté (et pourtant non moins sien) : quant à l'humeur, une immodération, qui ne se rencontre guère avec l'intelligence circonspecte, un emportement d'orgueil, et, comme il dit, des passions de feu ; — quant à la volonté, une énergie têtue, rarement associée à la liberté de l'intelligence, et qui donne de toute sa masse sur le point où elle s'applique ; toutefois moins persévérante qu'on ne s'y attendait, car de tant d'entreprises, où il est entré avec impétuosité, pas une n'a été menée à terme, peut-être parce qu'il découvre en tout l'au-delà, l'infini, avec lequel la capacité de l'homme le plus grand connaît qu'elle n'a point de mesure ; — quant à la conscience religieuse ; au lieu du besoin de sérénité, caractéristique des vastes intelligences, un besoin d'inquiétude, propre plutôt aux esprits bornés, et qui se manifeste par le sens aigu de l'alternative, de l'antagonisme, en

nous, du bien et du mal ; par quoi Pascal est naturellement augustinien ; il y ajoute le vertige du joueur : une partie se joue pour nous, en nous, dont l'enjeu est infini ; quiconque n'a pas gagné a perdu le tout, il est perdu. Et le parieur, le calculateur des probabilités, le démonstrateur de l'infini prêtent leurs précisions à l'angoisse du chrétien.

Tout ceci dûment rappelé, puis reculé au loin, ne regardons plus que ce qui s'y oppose : la parfaite santé de l'intelligence.

En consultant, à la fin du tome XI de la grande édition Brunschvicg-Pierre Boutroux-Félix Gazier, la table de tous les écrits conservés de Pascal, ce qui frappe d'abord, c'est la diversité des sujets. Géométrie, arithmétique, mécanique, physique, théologie, polémique, morale, spiritualité, sans compter les digressions, qui touchent à tout. On dirait qu'il y a pluralité d'auteurs, ou s'il n'y en a qu'un, que c'est un encyclopédiste.

Mais il s'en faut bien. Au travers de cette étrange diversité d'œuvres, lesquelles toutes furent provoquées par des rencontres non cherchées — de même pour Galilée, point du tout pour Descartes — et qui toutes gisent interrompues, spectacle d'inconstance et de désordre, une seule et même œuvre, poursuivie de l'une à l'autre, persévéramment : ainsi se présente la carrière de Pascal. Cette table nous énumère les occasions de son travail; ainsi elle fait croire à de nombreux travaux — tels ceux d'un Diderot ; — elle cache l'unité de son vrai travail.

Ce travail unique de Pascal, quel est-il? — La libération progressive de l'intelligence.

Tout enfant, Biaise Pascal voulait, au rapport de sa sœur, savoir la raison des effets. Il ne se contentait pas des premières dont on l'amusait, et qui probablement

étaient de la nature des preuves scolastiques ; car il perçait, au delà des mots, jusqu'aux choses. « Il a toujours eu, ajoute Mme Périer, une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux; ...quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même ; ...il ne quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire... »

Mais n'en pourrait-on raconter autant de n'importe quel physicien-né? Ce qui est particulier à Pascal, c'est que l'ordre de phénomènes auquel il s'est toute sa vie attaché, afin d'en scruter les causes, est non pas physique, mais intellectuel : c'est l'erreur. « L'art de ne point errer », tout le monde le cherche, dit-il lui-même. Peu de gens au contraire ; mais lui, si fait, et avec constance. Encore n'est-ce pas l'art seulement, mais la science qui est à la base de cet art : la recherche des causes, soit naturelles, soit artificielles, de toutes les illusions, de toutes les sophistications, de toutes les apathies par lesquelles l'esprit des hommes manque la vérité, son seul bien, ou l'altère, ou la cache, aux autres et à soi, ou y résiste quand elle lui est montrée.

Cette unique chasse, dans les domaines variés que les circonstances lui ouvrent, — conjectures sur la pesanteur de la Colonne d'air, ou controverses théologiques sur la grâce, — l'attire d'abord, et lui inspire une sorte d'enthousasme de découverte. Ce n'est pas digression, mais au contraire retour à sa piste, à sa mission, à son centre. Lorsqu'on lit de suite ces écrits qui font des pointes en tous sens, on est frappé de ce fait que, dans la polémique sur le Vide, ou dans les Provinciales, ou dans l'Esprit géométrique, ou dans l'introduction méthodologique à l'apologie contre les athées, ou dans les parties de la Logique de Port-Royal, qui sûrement viennent de lui,... il n'est pas une page oia soit perdue de vue cette vocation apollinienne de Pascal. UArt de persuader est, peut-on dire, au rond-point. C'est de là que la conver-

gence de ce labeur, l'unité de cette œuvre apparaît.

En même temps que cohérente, elle est progressive. Pascal fait un pas, puis un second et un troisième, au delà de la simple et abstraite intelligence ; en quoi il est supérieurement intelligent, puisqu'il rend l'intelligence de plus en plus concrète, et polymorphe à l'mstar de la nature.

Il est parti cependant de la logique du mathématicien. Le maximum de rigueur et le maximiun de généralité sont ici ce qu'on vise. Un bon exemple est ce que Pascal établit, dans ce domaine, touchant la divisibilité des nombres, abstraction faite du système de numération qu'on aura choisi. Son travail, ici, est de débarrasser l'intelligence du piège des langages conventionnels.

Puis il avance, le voici au stade suivant : la logique du physicien. Il s'agit de consulter la nature, par des expériences correctes. Dans ce domaine, qu'il suffise de rappeler comment est conçue, réglée, interprétée l'expérience du Puy de Dôme. Son travail, ici, est de déli\T-er l'intelligence de la réalisation vaine des entités métaphysiques et de la certitude préalable. S'offrir en toute candeur au contrôle du fait : de cette abnégation généreuse est sortie toute la fécondité scientifique de l'intelligence des modernes.

Puis le chercheur s'élève, au delà de ce palier qu'on peut appeler positiviste, à un autre ordre de vérités, plus secrètes, plus concrètes, poiu" lesquelles une méthode plus concrète aussi est à trouver : des vérités qu'il s'agit de maintenir vivantes dans l'esprit, car mortes elles ne sont plus vraies. On peut savoir positivement les choses, et que « ce soient des paroles mortes et des semences qui, quoique pareilles à celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurées sèches et infructueuses dans l'esprit stérile qui les a reçues en vain... Il faut donc sonder comme cette pensée est logée en son auteur ; comment, par où, jusqu'oïl il la possède... » {Art de persuader.) Pascal poussant de la critique des faits à la critique des idées

surpasse en intelligence tous les scolastiques, ceux du moyen âge, et aussi bien un Comte ou un Taine.

D'autre part, Pascal, les circonstances l'y ayant jeté, exerce son inventivité dans les disputes. Il y a certes une méthode du disputeur; ce grand chercheur de méthodes n'en doute point et le principe de celle-ci, s'il s'agit non de vaincre, mais de convaincre, il le trouve. On ne convainc les gens que par leurs propres raisons. « Quand on veut reprendre avec utilité et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse... » {jr. 9). L'effort d'intelligence, ici, est de se critiquer d'abord soi-même, de se rendre attentif à l'objet seul, puis hospitaUer à l'imagination des autres. Par cette discipline d'objectivité, Pascal se range entre Montaigne, Leibniz et Gœthe. Il est piquant de noter que le savant de tout à l'heure s'approprie maintenant le secret des poètes de théâtre, Sophocle ou Molière : il « ne prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont il parle... » {Passions de l'amour.)

Enfin, au sommet de sa recherche, Pascal rassemblant ses forces qui défaillent, découvre et fonde la Logique du convertisseur, dont l'efficacité neuve devait faire le prix singulier de l'Apologie. « La volonté » étant « organe de la créance », il s'agit de scruter les mobiles de la volonté, d'en acquérir le maniement. D'abord les mobiles subconscients : il faudra « incliner l'automate », mais ceci n'est qu'un commencement... Il faudra, ce qui va loin au delà, provoquer la liberté intérieure de l'autre, par l'ascendant de notre propre liberté ; l'Esprit agit lui-même, par notre canal, qu'il faut désobstruer. Nous voici donc arrivés à ce qui est, pour un augustinien, le mystère adorable de la grâce; mais sans avoir renié pour cela l'ordre dont nous étions partis, celui de la preuve, de la méthode ration-

nelle. Et au contraire, puisque à chaque degré nous avons pris soin d'accommoder nos méthodes, ainsi que la raison le veut, à l'objet de plus en plus concret qui se découvre à nous peu à peu.

Tel est, représenté dans un raccourci quelque peu dérisoire, le trajet accompli par cet esprit conquérant, qui a voulu comprendre à fond ceci, et ceci, et ceci encore ; acquérir de nouvelles provinces, sans quitter ce qu'il tient.

Cette « agilité de l'esprit », comme il dit (fr. 351), est la plus belle. Ainsi se déploie, en cette prolifération d'ouvrages qui semblent avortés, parce que la vie a manqué à l'auteur, mais non la hardiesse ni la force, ce qu'il appelle encore « la fécondité inépuisable de l'esprit. » {Préface pour un traité du Vide.)

Mais Pascal lui-même est-il un esprit libre? — Si vous voulez dire « un homme affranchi de superstitions », non. Pascal en eut, de telles et de si surannées, qu'un niais aujourd'hui les perce à jour. Mais ce puissant esprit non libéré n'en est pas moins un puissant libérateur. A son école, ceux qui se targuent d'être libres apprendront la manière, en s'approfondissant, de se libérer mieux. S'ils se trouvent à même de le compléter, de le rectifier, comme il l'a d'ailleurs prophétisé (dans la Préface citée tout à l'heure), en se plaçant à des points de vue insoupçonnés de lui, à celui de la critique historique notamment, c'est en suivant sa leçon, d'appliquer dans chaque ordre la méthode propre à cet ordre, donc en relevant de lui encore. Pascal, c'est un maître à penser plus moderne que n'est Descartes avec sa mathématique universelle.

Et quant à dompter l'inintelligence sous sa forme dangere'ose, le fanatisme, si Voltaire, à première vue, s'y entend mieux que lui, on peut douter que la méthode voltairienne, de bafouer les « esprits serfs », est plus sûre que la méthode pascalienne, qui les explique à eux-mêmes.

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