JACQUES CHEVALIER
Je regarde sur ma table, à portée de ma main, cette édition scolaire des Pensées et opuscules, publiée chez Hachette avec une introduction, des notices, des notes et deux fac-similés du manuscrit des Pensées, par M. Léon Brunschvicg. Ce « bouquin » traîné partout avec moi depuis l'année de ma seconde, déchiré, jauni, chargé de notes, de coups d'ongles, de photographies, de dates, de pétales séchés, pareil à ces Hvres dont parle ïlimbaud « qui avaient trempé dans l'Océan » — clos et comme mort dans le temps des fohes et des divertissements, — revivait, se rouvrait, certains soirs, en même temps que mon âme, et pour ma soif revenue, la source de nouveau bouillonnait.
M. Pierre Lasserre m'assure que Renan, dans ses derniers débats intérieurs avant de quitter Saint-Sulpice, chercha du secours auprès de Pascal et qu'un instant il espéra que l'auteur des Pensées le sauverait. Ce qu'il n'a pu faire pour Renan, Pascal l'a réussi pour quelquesuns d'entre nous qui n'étions pas, c'est vrai, des philosophes (car le grec même, hélas ! nous était de l'hébreu). Il est intervenu dans notre destin au moment où en nous, à l'enfant dévot, crédule, succédait l'adolescent plein d'ébriété et qui, soulevé hors du nid, découvre soudain le double univers de la connaissance et des passions. Avant toute lecteure philosophique ou voluptueuse, avant l'expérience de l'amour, il respire dans le vent ce qu'il ignore encore et certaines images le frappent, déjà l'inclinent au reniement. Il croit voir, d'un côté, le troupeau
marmonnant des femmes, toutes les laideurs, toutes les misères, la pauvreté intellectuelle, de basses crédulités, la haine, la peur des passions charmantes et inconnues, et sous prétexte d'édification, le parti pris contre les plus nobles œuvres en faveur de rapsodies menteuses et imbéciles ; de l'autre côté, les jeunes professeurs qu'on admire, les écrivains fameux, leurs pensées hardies, une curiosité avide, une recherche sans frein, une part légitime concédée aux exigences du cœur. A cet instant où sur une impression, sur des images, le choix d'un adolescent se fixe, sa rencontre avec Pascal peut être décisive : tous les ordres de grandeurs dans un seul homme et qui justement est ce chrétien ! « Les libertins, écrivait déjà Bayle en 1684, ne peuvent plus nous dire qu'il n'y a que de petits esprits qui aient de la piété, car on leur en fait voir de la mieux poussée dans l'un des plus grands géomètres, des plus subtils métaphysiciens, et des plus pénétrants esprits qui aient jamais été au monde. »
Ce qu'il y a d'antipathique dans le renoncement de certaines personnes, c'est qu'elles ne possèdent rien à quoi elles puissent renoncer. Le christianisme attire la foule de ceux qui croient que l'Évangile les autorise à se glorifier de leur néant. Et où l'on voit bien que l'Église n'est pas du temps et qu'elle se moque du jugement et des railleries du monde, c'est à l'accueil qu'elle fait aux rebuts apparents du monde (apparents, parce que parmi eux certains atteignent la sainteté et, donc, recèlent sous leur misère visible, une grandeur invisible). Mais pour des jeunes garçons violents, et épris des puissances de la chair, cette foule misérable autour du Christ les éloigne ; c'est l'instant que Biaise Pascal peut les sauver, surtout s'ils le voient tel qu'il fut réellement, avant sa conversion définitive : différent d'eux infiniment par le génie et par les connaissances, mais leur frère par l'orgueil intellectuel et même par un certain attrait qu'il trouve aux passions.
Dans la vie de ce mathématicien philosophe, ami de Fermât, du duc de Roannez et du chevalier de Méré, et qu'à vingt ans l'Europe entière admire, les périodes dites « mondaines » n'ont-elles pas été réduites à l'excès? Des spécialistes se sont donné beaucoup de mal pour nous contraindre à douter que le Discours sur les passions de l'amour soit de Pascal. Même si les raisons matérielles de croire à l'authenticité de ces pages admirables ne nous paraissaient de beaucoup les plus fortes, il suffirait de les lire pour asseoir notre créance, tant Pascal s'y découvre à chaque phrase et tant nous y reconnaissons cet accent qui ne s'imite pas. Ce jeune savant est du monde au point de dédier à la reine de Suède sa machine arithmétique en une lettre où s'étale un orgueil intellectuel forcené. Il appartient au monde jusqu'à chicaner sa sœur Jacqueline sur la dot qu'elle prétend donner à Port- Royal : c'est que les hautes fréquentations où il se complaît le mettent dans de grands embarras d'argent. La mère Angélique dit, parlant de lui à Jacqueline, qu'il est « dans la vanité et les amusements ». Ce Pascal de 1652 a-t-il aimé, ou seulement discouru sur l'amour? C'est vrai que beaucoup ne connaissent cette passion que par ouï-dire, — beaucoup, mais non certes les grandes âmes. Quelle grande âme n'a aimé et n'a souffert? « Dans une grande âme tout est grand », nous dit superbement Pascal. Et après l'exclamation fameuse sur la vie qui commence par l'amour et qui finit par l'ambition, il ajoute : « La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir. » Le sentiment de sa grandeur, Pascal le possède au point d'écrire, dans le même temps, à la reine de Suède, que «le pouvoir des rois sur les sujets n'est qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs. On ne saurait être plus persuadé qu'il ne l'est de la prééminence de l'esprit, et il le montre en maint endroit « avec sa franchise et sa naïveté ordinaires » (c'est
lui-même qui dans une lettre à Mme Périer emploie ces expressions). Or Pascal, grande âme, ne semble pas croire qu'une grande âme puisse ignorer l'amour ; car cette vie tumultueuse qui est agréable aux grands esprits est aussi, nous assure-t-il, « un merveilleux acheminement à la passion ». Le tumulte d'une belle vie possède, selon lui, une puissance incomparable de séduction : « La vie de tempête surprend, frappe et pénètre. » Ce pourrait être un mot de la Grande Mademoiselle ou du Coadjuteur. Au reste, voici l'aveu de Pascal : « On a beau se cacher, l'on aime toujours. » Rhétorique, affirme-t-on. Mais comment une connaissance par ouï-dire de l'amour eût-elle fourni à Pascal sur cette passion des lumières qu'aucun autre que lui n'a possédées à son époque? Il est certain qu'il a pressenti toutes les subtilités où se sont complu, dans leurs analyses, les auteurs modernes. Avant l'Homme libre de Barrés, Pascal savait que ce qui augmente beaucoup le plaisir de l'exaltation, c'est de l'analyser, et qu'il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. Pascal le savait qui a écrit : « La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion. C'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime. » Pascal a pressenti que c'est nous-mêmes qui nous cherchons dans les autres et que nous créons de notre propre substance l'objet de notre passion : « Il faut que l'homme trouve dans soi-même le modèle de cette beauté qu'il cherche au dehors... » Il n'ignorait pas que nous ne nous éprenons pas de la beauté, mais d'une certaine beauté à notre mesure : « ...et c'est en ce sens que l'on peut dire que chacun a l'original de sa beauté dont il cherche la copie dans le grand monde ». Il a connu exactement ce que Proust a appelé « les intermittences du cœur », comme en témoignent ces lignes étonnantes : « L'attachement à une même pensée fatigue et ruine l'esprit de l'homme. C'est pourquoi, pour la solidité du plaisir de l'amour, il faut quelquefois ne pas savoir que l'on aime :
et ce n'est pas commettre une infidélité, car l'on n'en aime pas d'autre; c'est reprendre des -forces poiir mieux aimer. Cela se fait sans que l'on y pense... » Et enfin il a proclamé la tyrannie de l'amour : « C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon, il veut être seul ; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent. » Pascal a osé cette affirmation qu'un romancier, obligé de peindre les réalités de l'amour, devrait mettre en exergue de ses ouvrages : « La passion ne peut pas être sans excès. »
Suffit-il de n'avoir étudié l'amour que du dehors, pour aller si vite dans sa connaissance? Des endroits du Discours, moins surprenants, plus familiers, trahissent sans aucun doute l'expérience de la tendresse : sur les résolutions que l'on prend de faire et de dire certaines choses quand la personne aimée sera là, mais sa présence dérange tous nos plans ; sur la perpétuelle nouveauté que nous trouvons à cette présence qui est « une cessation d'inquiétudes » (trois cents pages de Proust tiennent dans ces deux mots). Certes il n'est pas un familier de Pascal qui lui puisse refuser, selon l'expression de Sainte-Beuve, une nature très capable d'orages. Mais, faut-il admettre d'emblée avec Sainte-Beuve que ces orages, Pascal les épuisa dans la sphère de la science et dans les angoisses religieuses? D'autre part, sauf Mlle de Roannez qu'il dirige comme le ferait M. Singlin, et sauf ces précieuses de Clermont, auprès de qui Fléchier rapporte que Pascal fut empressé, aucune femme du monde n'apparaît dans sa vie. A y regarder de près, les passages du Discours moins passionnés mais où se montre quelque expérience, peuvent avoir été inspirés à Pascal par la simple amitié. Aussi différents que soient ces deux sentiments dans leur essence, ils ont en effet quelques caractères communs. Or le dix-septième siècle nous paraît être vraiment le Monomotapa de l'amitié. La vie de société, l'habitude des honnêtes gens de mettre en commun leurs recherches.
de se tenir au courant de leurs lectures et de leurs travaux, les moyens de communication si précaires qu'ils introduisaient dans les moindres séparations, cette inquiétude et cette angoisse qu'exprime la fable des Deux Pigeons, les longs commerces épistolaires, ces civilités infinies du langage d'alors qui devaient finir par susciter les sentiments dont elles n'avaient d'abord été qu'une feinte, — tout cela développait à merveille l'amitié et lui prêtait de ces délicatesses qui, sans la confondre jamais avec un sentiment plus vif, pouvaient aider un Pascal à en imaginer certains caractères. Ainsi ce qu'il écrit de la présence et de l'absence lui put être inspiré par ce jeune duc de Roannez qui lui était si attaché « qu'il ne pouvait se passer de lui à ce point qu'il l'amena avec lui dans son gouvernement du Poitou... » (Marguerite Périer.) A l'instant de la conversion définitive, Jacqueline et M. Singlin jugent à propos d'éloigner Pascal de Paris pour être plus à soi qu'il n'était à cause du retour de son ami le duc de Roannez qui l'occupait tout entier. Il lui confia ce secret, et avec son consentement, qui ne fut pas donné sans larmes, il partit le lendemain de la fête des Rois... » (Lettre de Jacqueline à Mme Périer.)
Que nous voilà loin de l'effrayant génie, du misanthrope sublime des manuels de littérature ! « L'usage délicieux et criminel du monde )\ a-t-il écrit dans sa Prière pour le bon usage des maladies. Ainsi Polyeucte appelle la volupté : source délicieuse. Pascal a renoncé, mais il n'était point fermé à ces délices. Son cœur, comme tout autre jeune cœur, capable d'orages, ouvert peut-être à l'amour, assurément à l'orgueil, sensible à l'amitié, ne fait rien quand il se convertit que tourner vers l'être infini cette puissance infinie de sentiment. Comme elle est pathétique, la suprême rencontre de l'abbé Ernest Renan avec Pascal dont M. Pierre Lasserre a retrouvé les traces ! Pascal a, en effet, d'avance ruiné les obstacles que Renan accumule entre son âme et Dieu. Renan écrit
quelque part qu'il monterait volontiers à genoux l'escalier de la Santa Casa, si l'on ne voulait point l'obliger d'admettre l'interprétation messianique de tel psaume. Pascal lui eût enseigné que ce ne sont point des textes qui nous donnent Dieu et qu'il n'est pas la récompense du philologue. Mais, dira-t-on, la science de l'exégèse était, du temps de Pascal, fort peu poussée. Peut-être s'il avait connu les travaux de Strauss, de Harnack, de Loisy... Hé bien, s'il les avait connus, il aurait répété ce qu'il disait à Mme Périer, que : « l'Écriture sainte n'est pas une science de l'esprit, mais une science du cœur qui n'est intelligible que pour ceux qui ont le cœur droit, et que les autres n'éprouvent que de l'obscurité. » Certes il ne nie pas les miracles, ni les prophéties, mais il leur accorde si peu d'importance pour la foi qu'ils lui inspirent cette terrible boutade : « Vous croyez que (les prophéties) sont rapportées pour vous faire croire? non, c'est pour vous éloigner de croire. » Et encore : « Les miracles ne servent pas à convertir mais à condamner. » Ici, le janséniste se trahit. Mais enfin c'est l'évidence, puisqu'il y a tant d'incrédules, que miracles et prophéties ne sont point des preuves suffisantes et qu'elles n'ont guère plus de valeur pratique pour vaincre le doute « que le cours de la lune et des planètes » dont Pascal trouve si ridicule l'abus qu'en ont fait tant d'apologistes. « C'est leur donner sujet de croire (aux incrédules) que les preuves de notre religion sont bien faibles. » Que nous apporte donc Pascal qui lui permette de se montrer si dédaigneux des preuves traditionnelles? Mais ici, mettons d'abord à sa place l'argument du « pari » qui, parce qu'il est le plus développé dans le manuscrit des Pensées, s'offre comme un facile point de mire aux adversaires. Au vrai, l'apologétique de Pascal s'y ramène si peu qu'on peut dire qu'elle existe toute en dehors de lui. Cet argument ne tend qu'à nous faire sortir de notre indifférence. L'essentiel de Pascal est ailleurs. En bref, l'auteur des Pensées établit entre le
christianisme et l'homme un rapport de clef à serrure. L'homme avec sa complexité, le christianisme avec sa complexité entrent exactement l'un dans l'autre. Pas un dogme, si l'on peut dire, qui ne comble l'un de nos abîmes, qui n'en remplisse étroitement la capacité. Démonstration qui vaut dans la mesure où l'image qu'on nous montre de l'homme ne sera pas machinée pour les besoins de la cause. Mais justement personne avec Pascal et personne après lui n'a pu dessiner en quelques traits simples et étemels cette carte en relief de l'homme, avec ses sommets et avec ses creux. Cependant Voltaire oppose à Pascal qu'il ne suffit pas qu'une religion explique l'homme pour que nous la considérions comme révélée. Certes ! Mais cela suffit pour que nous désirions qu'elle le soit. Et de même que ce rapport entre le catholicisme et nous, Pascal l'a établi en usant de sa raison, c'est d'abord à notre raison qu'il s'adresse. Il est vrai que par la raison toute seule nous n'atteignons pas Dieu. Inclinons donc l'automate, abêtissons-nous... Hé quoi ! s'abêtir? Proposition odieuse qui fait soudain jaillir la parole sublime ; « S'offrir par les humiliations aux inspirations. » Voilà le pont jeté, de la rive jusqu'où nous avait conduit une raison passionnée, à l'autre rive où l'amour nous guette. Ici Pascal nous rend ce que Rimbaud appelle : « la clef du festin ancien... » La charité est cette clef.
Qu'a-t-on parlé du génie tremblant et terrifié de Pascal? car quel homme a mieux connu le paisible amour? Il semble que lui ait été épargnée toute nuit obscure des mystiques. A aucun autre cœur. Dieu ne fut plus sensible. Pascal échappe au plus sombre du jansénisme parce qu'il se sait préféré, il se sait choisi. La nuit du 23 novembre, il en reçoit confirmation, cette nuit des pleurs de joie, de la certitude sans ombre, de la renonciation totale et douce, de la paix. Et comme si n'eussent pas suf6 les paroles de son Dieu qui, à travers Pascal, nous
atteignent et nous brûlent encore : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé... Je t'ai aimé plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures... » Voici pour le combler, la guérison de la petite Périer par le seul contact de la Sainte Épine. En dépit de son jansénisme, Pascal portait donc, en son corps malade et douloureux, l'âme la plus joyeuse : « J'ai autant de joie, lui écrivait Jacqueline, de vous trouver gai dans la solitude que j'avais de douleur quand je voyais que vous l'étiez dans le monde. Je ne sais néanmoins comment M. de Saci s'accommode d'un pénitent si réjoui... » Pascal, pénitent réjoui, écrit à Mlle de Roannez que les peines des chrétiens « ne sont pas sans plaisir et ne sont jamais surmontées que par le plaisir ». Il l'avertit de ne point croire « que la piété ne consiste qu'en amertumes sans consolations ». Quelle sainte volupté éclate dans cette belle expression janséniste : « La délectation victorieuse de la grâce ! »
Mais ce bonheur enfin possédé, Biaise Pascal l'a payé de tout ce que le monde met au plus haut prix : le plaisir, ce ne serait rien, mais les sciences où il montrait un prodigieux génie ; mais même les plus légitimes tendresses, car il poussait le scrupule jusqu'à rebuter ses sœurs, et il ne voulait point qu'on l'aimât : « Il est injuste qu'on s'attache à moi... Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne... » Le jeune homme qui l'avait jusque-là suivi, à cet instant se détourne et s'éloigne triste : la parole presque impossible à prononcer, sinon des lèvres du moins du cœur, c'est celle qui a ouvert à Pascal le royaume de la joie : « Seigneur, je vous donne tout. »