‹ Pascal mondain et amoureuxChapitre 11 sur 15 · PASCAL & SES AMIS · texte numérisé non relu

PASCAL & SES AMIS

Nous avons dit déjà dans quelles conditions Pascal avait abordé la vie mondaine, comment il l'a\ait pratiquée et suivie (1) pendant trois années environ — à la fleur même de l'âge, vers la trentaine ; nous avons insisté sur ses liaisons avec le duc de Roannez, le Chevalier de Méré, Mitton, puis avec Des Barreaux, Thévenot, Saint-Pavin, c'est-à-dire d'une part les « honnêtes gens » de l'époque, d'autre part (Thévenot excepté) les débauchés et soi-disant athées.

Ce que les uns et les autres ont fait, Pascal l'a fait à leur suite — mais sans se laisser entraîner, bien entendu ! aux excès que sa délicatesse lui interdisait. Sous cette réserve, il s'est montré comme eux et avec eux mondain dans toute l'acception du mot.

Il serait inutile de revenir sur les points principaux traités à cette occasion et élucidés autant que

(1) Voir suprà, p. 81, sq q.

possible. On connaît les conditions de la vie mondaine au milieu du XVIIe siècle, qui diffèrent peu, en somme, des conditions de la vie mondaine de notre temps : certains détails ont changé — cela vade soi — mais le fond est resté invariable. Autrefois, comme aujourd'hui, cette vie consiste dans le meilleur bienêtre personnel, dans la fréquentation d'une société choisie, dans la présence aux soirées brillantes, dîners, bals, spectacles scéniques, etc. : dans les villégiatures à la mode, promenades à cheval ou en belattelage, chasses, pêches, etc. : enfin dans tout ce qui rapprocbe(bienséances gardées) le sexe fort et le beau sexe. Tout cela, sauf modifications peu essentielles, n'a-t-il point composé, ne compose-t-il pas ce qu'on appelle « vie mondaine » à toutes les époques et sous tous les climats ?

Sans plus insister, il nous sera permis seulement de relever certains détails — à quelques-uns de ces points de vue — qui intéressent Pascal et ses amis mondains d'une façon toute spéciale.

De la fréquentation des sociétés choisies, il y a peu de chose à dire, car le sujetest épuisé (et depuis longtemps) par tous les ouvrages concernant « la société française au XVIIe siècle ». Il nous appartient de constater que Pascal fut initié très-tôt à cette fréquentation, grâce à son père et à sa famille : nous l'avons vu assister à quelques fêtes de la Cour, nous l'avons vu tenir sa place aux réunions scientifiques, nous l'avons vu faire des conférences au Petit-Luxembourg et à Clermont. De là aux assemblées des Précieuses, il n'y avait qu'un pas — et il ne tarda guère à être franchi.

« Pour se rendre heureux, pour se divertir », ob-

PARtlCULARITÉS DE LA VIE MONDAINE 34$

►erve Pascal lui même, qu'a-t-on trouvé de mieux que lia conversation des femmes »? Et il ajoute: on se forme 'esprit et le sentiment par ces conversations qu'il faut rien savoir choisir (1).

Or, personnellement, il a su fort bien choisir: les Salons où il allait d'habitude, c'étaient ceux de Mme le Sablé, de Mme de Longueville, de Mme de La Fayette, de Mme de Saint-Loup, etc. : Il y voyait et enendait — outre ces grandes Dames si distinguées — les causeurs émérites tels que son ami le Chevalier le Méré, le maréchal de Clérembaut, La Rochefoucauld lui-même, de Tréville, et autres quelque peu in- "érieurs. Il a dû se plaire au milieu de ce monde où il j avait à peine du « flirt » (qu'on excuse ce mot trop noderne), mais où il y avait beaucoup d'esprit et de *aison. Aussi, même après sa conversion, il n'a pu >'empêcher d'y faire quelques visites.

En citant tout-à-1'heureuneobservation de Pascal, îous n'en avons détaché qu'un tronçon — achevonsa : « pour se rendre heureux, pour se divertir, on n'a *ien inventé de mieux que la conversation des femmes, e jeu, la chasse », auxquels le texte rattache « la guerre ît les grands emplois ». Mais laissons laces deux iiotils et retenons les autres.

Le jeu ! A ce sujet, Pascal s'est longuement éteniu ; il sied de l'entendre :

... « Ce n'est pas qu'on s'imagine que la vraie béaitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu. On l'en voudrait pas s'il était offert... Mais, direz-vous, juel objet l'homme a-t-il en cela ? Celui de se vanter ïemain, entre ses amis, de ce qu'il a mieux joué qu'un

(1) Pensées de Pascal, édition Havet : p. 52 (article IV).

autre... ? Tel passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peutgagnerchaque jour,à la charge qu'il ne joue point : vous le rendrez malheureux. On dira peut-être que c'est qu'il cherche l'amusement du jeu et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s'y échauffera pas et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il recherche : un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut qu'il s'y échauffe et qu*il se pipe lui-même, en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer — afin qu'il se forme un sujet de passion et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte », etc.. (1)

Cette psychologie du joueur, si réelle, si exacte, n'a pu être faite qu'après expérience personnelle : Pascal, ici encore, s'est analysé lui-même à la suite d'épreuves suffisantes — assez longues et nombreuses.

N'est-ce pas, franchement, s'avouer joueur ? Il a joué, en effet, durant sa vie mondaine(c'est-à-dire pendant trois années), et cela est indubitable, non seulement en raison de l'aveu implicite que nous' venons de reproduire, mais surtout d'après les témoignages de sa famille et de Port-Roval. C'est d'abord sa nièce

(1) Il y a encore un passage des Pensées qui serait à citer en l'espèce, celui-ci : « Un homme vit avec plaisir en son ménage.. Qu'il joué cinq ou six jours avec plaisir, le voilà misérable s'il retourne à sa première occupation. Rien n'est plus ordinaire que cela». Rien n'est plus ordinaire que cela : Ce trait paraît donc viser Pascal lui-même autant que quiconque.

(Pensées, éd. Havet, p. 384).

même, Marguerite Périer, qui l'affirme en ces termes : « Quand les médecins, pour cause de maladie, lui défendirent toute application et tout travail, ilfut contraint de revoir le monde, déjouer et de se divertir ». De son côté, le Recueil d'Utrecht confirme ces révélations avec les mêmes cxprebsions ou à peu près, en appuyant davantage: « il s'était engagé insensiblement à revoir le monde, à jouer et à se divertir pour passer le temps ; au commencement, cela était modéré, mais enfin il se livra tout entier à la vanité, à l'inutilité, au plaisir et à l'amusement ». Ce redoublement de mots énergiques vous paraîtra-t-ii assez expressif, assez éloquent — au point de vue spécial du jeu ? Puis pourrait-on admettre qu'un homme passionné à l'extrême eût fréquenté, pendant plusieurs années, des joueurs comme Mitton, Méré et autres, sans participer à leurs parties ? Ce serait absolument invraisemblable.

A cette époque, ne l'oublions pas, le jeu était général : on jouait à la Cour, on jouait dans la haute Société, onjouait parmi les bourgeois et financiers, on jouait principalement (comme toujours), dans les milieux interlopes — partout enfin. Il y avait, à presque tous les quartiers de Paris, des « Académies » de jeux ; nous citerons, entre autres, les réunions qui avaient lieu chez Mitton (atout seigaeur, tout honneur !;, chez Frédoc, chez Bautru, chez la Maréchale d'Estrades, chez La Blondeau, au petit Hôtel Créqui, etc. :

Mais il ne fallait pas toujours se fier aux apparences ; à ce petit Hôtel Créqui, par exemple — malgré le patronage du duc de Créqui lui-même — le danger étaitpermanent... Ce danger n'existait-il pas, d'ailleurs, à la Cour même où se glissaient des aigrefins, voire (dit-on) au tapis vert du Grand Roi ?

La bonne, l'honnête compagnie se donnait rendezvous particulièrement à l'hôtel Mitton. Mitton lui-même était réputé par sa probité et sa délicatesse autant que par son esprit et son urbanité. C'était là, sans doute, que venait le plus ordinairement Méré, puis '■ — avec lui — le duc de Roannez et Pascal.

Le Chevalier n'a-t-il pas fait allusion à ce petit Cercle intime, dans un passage de ses Conversations (1) : « leur jeu n'était qu'un amusement, et c'est ainsi qu'il en faut user avec ses vrais amis. Car si le grand jeu ne détruit l'amitié, du moins elle en pourrait être altérée. »

Certains se demandent quel aurait été le résultat du jeu de Pascal ? Selon M. Bertrand, «il a perdu son argent, en préludant à l'invention du calcul des probabilités » (2) . N'est-ce point là une supposition un peu téméraire ? Nous pensons, au contraire de ce double académicien et malgré son autorité, que c'est justement par le calcul des probabilités qu'on peut trouver au jeu quelques compensations heureuses. Grâce à cette méthode, suivie avec tact et à propos, celui qui connaît profondément le jeuaurale pouvoir tôt ou tard, de contrebalances les chances à son profit. Pascal aurait donc gagné plutôt que perdu.

Mais arrière les Irypothèses, si curieuses soientelles! Il nous presse d'arriver à la dernière question de jeu — question capitale — agitée entre Méré et Pascal : il s'agit de la règle des partis.

Le Chevalier, qui estimait beaucoup Pascal et qui

(1) Conversations D. M. D. G. E. D. C. D. M. :p. (2) J. Bertrand, Biaise Pascal (C. Lévy, 1891): p. 61

lui a dit dans une lettre « un gi\ind esprit comme vous, » avait soumis à son jugement ies deux problèmes suivants : 1° en combien de coups peut-on amener sonnez avec deux dés ? 2° quelle est la proportion suivant laquelle l'enjeu doit être partagé entre les joueurs, si ceux-ci se séparent sans achever la partie?

Voilà ce que l'on appelle (d'après lui-même) les « inventions mathématiques » du Chevalier de Méré. A vrai dire, il n'y a pas d'inventions, il n'y a que des positions de problèmes. En tout cas, ces propositions ontdonnélieu à d'activés recherches de la part de Pascal et aussi de la part de Fermât, et en conséquence à l'invention — réelle, cette fois — du calcul des probabilités qui revient à Pascal.

En ce qui concerne la première question, surtout, il convient de se référer à la lettre de Pascal à Fermat, en date du 29 juillet 1654 :

« ... Vous avez trouvé les deux partis de déset des parties dans la parfaite justesse... J'admire bien davantage la méthode des parties que celle des dès j'avais vu plusieurs personnes trouver celle des dés comme M. le Chevalier de Méré (qui est celui qu m'a proposé ces questions) et aussi M. Roberval mais M. de Méré n'avait jamais pu trouver la juste valeur des parties, ni de biais pour y arriver — de sorte que je me trouvais seul qui eusse connu cette

proposition Si on entreprend de faire un six avec

un dé, il va avantage de l'entreprendre en 4, comme de 671 à 625. Si on entreprend de faire sonnez avec deux dés, il y a désavantage de l'entreprendre en 24. Et néanmoins 24 est à 36, qui est le nombre des faces des deux dés, comme 4 à 6, qui est le nombre des faces d'un dé. Voilà quel était son grand scan-

dale, qui lui faisait dire hautement que les propositions n'étaient pas constantes, et que l'arithmétique se démentait ! Mais vous en verrez bien aisément la raison, par les principes où vous êtes.» (1)

Le second problème était beaucoup plus difficile, à cause des diverses combinaisons à envisager : y aurait-il 2 joueurs, 3 joueurs, ou plus encore ? Combien "les uns auraient-ils gagné de parties sur les autres ?etc. : Fermât découvritla solution d'une manière et Pascal autrement, mais par une voie plus simple ; ils finirent d'ailleurs par s'entendre au mieux. (2)

Pourquoi le Chevalier de Méré n'avait-il pu réussir dans cette dernière opération ? La même lettre de Pascal à Fermât nous en donne le secret : « Je n'ai pas le temps de vous envoyer la démonstration d'une difficulté qui étonnait fort M... (Méré, incontestablement) car il a très bon esprit, mais il nest pas géomètre— c'est, comme vous savez, un grand défaut — et même il ne comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à l'infini et croit fort-bien entendre qu'elle est composée de points en nombre fini, et jamais je n'ai pu l'en tirer. Si vous pouviez le faire, on le rendrait parfait »

En somme, le Chevalier — s'il était un « honnête homme » accompli — ne pouvait être considéré (malgré ses prétentions) ni comme un mathématicien parfait ni surtout comme un parfait géomètre : delà, des

(1) Œuvres complètes de Pascal, édit Lahure : t. III-p. 220 ,sqq.

(2) Voir les problèmes avec leurs variétés et solutions dans les Œuvres de Pascal, édit. Breuschvig : t. III, p. 381. sqq.

lacunes dans sa science ; de là, son impuissance à résoudre les problèmes qu'il avait posés.

Pascal ne s'est pas arrêté à mi-chemin. Le calcul des probabilités qu'il vient de créeravecFermat,il ose l'appliquer à la question mêmede l'existence de Dieu. Mais, à ce sujet, une remarque est essentielle : celui auquel on va s'adresser ne saurait être un homme ordinaire, quel qu'il soit — ce sera un libertin, un incrédule, unathée, àla condition qu'il soit joueur. L'argumentation est exceptionnelle, à cause de la catégorie exceptionnelle qu'elle vise. Pascal va donc interpeller ici soit Mitton, soit Méré, soit tout autre de ses anciens amis, libres-penseurs et férus du jeu.

S'il s'est permis, d'ailleurs, d'en venir à pareil argument vis-à-vis d'eux, c'est qu'on avait usé envers lai des mêmes armes : « que me promettez-vous, s'écriait-il alors, sinon dix ans d'amour-propre à bien essayer de plaire sans y réussir — outre les peines certaines ? Car dix ans, c'est le parti. »

11 ne s'agit plus de dix ans peur eux, il s'agit de toute une éternité de peines ou de toute une éternité de bonheur. — Ecoutons ce dialogue :

— « Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel coté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux. Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix ; car vous n'en savez rien. »

— « Non : mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car, encore que celui qui

prend croix etl'autre pile soient en pareillefaute, ils sont tous deux en faute ; le juste est de ne point parier. »

— « Oui, mais il faut parier : cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué 1 Lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien ; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ;et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant l'un que l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte en prenant croix, que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. »

— « Cela est admirable : oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop. »

— « Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vfcus êtes dans la nécessité déjouer), et vous seriez imprudent— lorsque vous êtes forcé à jouer — de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain . Mais il y a une éternité de vie et de bonheur !» Oui, «il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre infini de hasard de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela est tout parti (1) ».

On a dû être trappe de ces parenthèses : « puis-

Ci) Pensées de Pascal, édit. Havet : p. 146, sq q.

que vous êtes dans la nécessité de jouer » — « lorsque vous êtes forcé à jouer », etc. : Il est donc certain que Pascal s'adresse à un incrédule qui est joueur, presque exclusivement joueur, qui croit au jeu de toutes les puissances de son être.

Il faut constater aussi que Pascal voit, avant tout, l'enjeu à gagner. Si le joueur-impie optait pour pile, ce serait la damnation éternelle ; s'il prend croix, au contraire, c'est pour lui l'éternel bonheur. En présence de cette alternative, qui donc hésiterait? Pourquoi les joueurs qui doutent de tout — sauf du jeu — ne parieraient-ils pas ? Pascal les connaît et il les prend par leur faible. Un tel argument n'a pu être imaginé que pour eux, pour les désespérés de la vie et du reste : combien y en avait-il, de ceux-là, au XVII* siècle ! Combien y en a-t-il encore, même de nosjours !

Au milieu de la dialectique si passionnée de Pascal, gardons-nous d'oublier les divertissements, autres que le jeu, signalés par lui et destinés à faire le bonheur des « honnêtes » gens. Au cours de sa mondanité, il a pratiqué l'entretien des femmes et le jeu, c'est entendu, c'est démontré ! Mais aurait-il pratiqué autre chose — la chasse, par exemple?

Il parle de la chasse, çà-et-là, comme d'un doux ressouvenir de sa vie tumultueuse. Il a dû, semble-til, y prendre certain plaisir.

Pour mettre les choses au point, il conviendra — dans les citations que nous allons faire — de subordonner le côté religieux au côté profane, d'autant plus qu'il y a des exagérations trop sensibles.

Chasse au lièvre. — .... « Ce n'est pas qu'il y ait du bonheur... dans le lièvre qu'on court.

... « Ceux qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue des misères, mais la chasse nous en garantit. Et ainsi quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient — comme ils devraient le faire, s'ils y pensaient bien — qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie... Ce n'est que lâchasse, et non la prise, qu'ils recherchent... c'est là un sujet de passion ».

Chasse au sanglier. — « D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu de mois un fils unique et qui — accablé de procès et de querelles — était ce matin si troublé, nV pense plus maintenant? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis 6 heures. Il n'en faut pas davantage. L'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si l'on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce tempslà ».

... « Quel objet celui-ci qui se tue aujourd'hui à la chasse, sinon celui de se vanter demain, entre ses amis, de ce sanglier qu'il aurait pris »... (1)

Pascal tire à soi, en cette matière, tant qu'il peut — mais il va trop loin ! Le plaisir de la chasse, en géne-

(1) Pensées de Pascal, édit., Havet, p. 53, sqq.

rai, consiste dans le déployement de l'activité. Plus un homme sera vif, plus il aimera la chasse ; l'apathique, l'indolent y sera froid, encore plus qu'ailleurs.

Quoi qu'il en soit, ces images de chasse, de chasse à courre, Pascal lesarapportées certainementdeschasses mêmes auxquelles il a assisté avec ses amis. Lorsqu'il allait en Poitou, en Vendée, et qu'il y séjournait quelques mois, il ne pouvait certes pas ne point participer aux grandes chasses organisées par le duc de Roannez qui, en tant que Gouverneur, avait des obligations de ce chef. Le Chevalierde Méré n'était-il pas, lui-même, plusou moins chasseur ? Le roi Louis XIII l'avait admis à ses chasses; au double titre de guerrier et de marcheur ou cavalier infatigable, il devait s'y livrer à cœur-joie. Quant à Mitton, il est probable qu'il suivait tranquillement en voiture ; Pascal l'accompagnait sans doute, mais quand la chasse s'animait avec les hurlements; des chiens, les cris des piqueurs, la fanfare des trompes, aurait-il pu résister à l'impétuosité de sa nature? Il montait à cheval, alors, et courait à l'hallali.

Le Poitou et la Vendée abondaient, à cette époque, en gibier de toutes sortes. Quantité de lapins et de lièvres erraient partout ; les loups pullulaient ; il y avait nombre de chevreuils, de cerfs, même de sangliers. S'il en existe aujourd'hui en chiffre respectable, combien plus alors ! Avec les forêts et grands bois, qui s'étendaient de tous côtés, leurs repaires étaient assurés.

Vraiment, Pascal n'a pu demeurer insensible à ces belles chasses du Poitou. Quoi de plus entraînant, d'ailleurs, quoi de plus émotionnant que ce spectacle-là ! Figurez-vous, par une belle journée, une de

ces grandes chasses organisées au mieux : après les préparatifs, la scène commence — le cerf ou le sanglier est levé 1 Voici les chiens de race qui poursuivent, pleins d'ardeur, haletants ; voilà les piqueurs tout empressés, les cors qui donnent à pleins poumons ; les chevaux s'animent cà-et-là, hennissent... Les chasseurs accourent en habits flamboyants, montés supérieurement, animés à plein cœur, et, à leur suite ou à côté, des Dames ravissantes, costumées à l'amazone, toutes vivaces. C'est un mélange admirable, saisissant. Et le cadre de verdure, de lumière fait ressortir tout cela d'une façon merveilleuse. Il y a là une vie intense — un peu désordonnée, si l'on veut — qui frappe, qui éblouit. Rien, en vérité, n'est plus palpitant !

Devant une pareille animation, nous avons dépeint Pascal saisi, empoigné etmontant à cheval pour assistera la fin d'une chasse. Savait-il l'équitation ? c'est à présumer. Dans sa dernière lettre à Fermât, datée du 10 août 1660, il dit expressément que « sa santé n'est pas assez forte pour qu'il aille à cheval. » Il montait donc à cheval, lorsqu'il était en bonne santé, et pour cela il avait sans doute un savoir-faire suffisant — ce qui ne s'apprend pas sans un maître capable.

Il y a lieu de croire qu'il faisait du cheval, en compagnie du duc de Roannez et du Chevalier de Méré. Il a dû se perfectionner au besoin avec le Chevalier lui-même, qui était (selon toute vraissemblance) un excellent cavalier : dans ses Discours ou Traités, Méré ne fait-il pas d'incessantes théories dequitation? Ne parle-t-il pas très souvent des maîtres-écuyers de ce temps, du Plessis, Pignatelle, etc.. ?

A l'instant, nous citions un passage d'une lettre de Pascal à Fermât ; c'est le cas, maintenant, de reproduire la suite de cette lettre : « je suis si faible que je ne puis même faire que 3 ou 4 lieues au plus en carrosse ; c'est ainsi que je suis venu de Paris ici (en Auvergne) en 22 jours. »

Est-ce à dire que Pascal ait eu un carrosse et peutêtre deux chevaux ? Nous le pensons. Toutefois, le fameux carrosse du pont de Neuilty — à 6 chevaux, S. V. P. — ne devait pas être le sien : c'était sans doute celui du duc de Roannez. Son carrosse, à lui, avait moins de luxe et ne comportait qu'un humble attelage. Ne lui fallait-il pas faire de nécessité vertu?

Les carrosses, à Paris, se trouvaient déjà en grande quantité, (1) et on les entendait même rouler très tard le soir, jusqu'à plus de onze heures. Quel homme, plus ou moins qualifié, n'avait pas son carrosse ? Quand M. de Bernières, simple Maître des Requêtes, fut relégué à Issoudun, 400 carrosses amenèrent en un seul jour à la porte de son hôtel des gens de toutes ssrtes qui venaient lui dire adieu ! Sans chercher au loin ni à côté, ne pouvons-nous invoquer un précédent immédiat ? Marguerite Périer raconte du Président Pascal, ^on grand'père, qu'il voulut s'interposer dans un duel (à Rouen) et qu'il fut obligé de s'y rendre à pied — « ne pouvant y aller en carrosse, parce que toute la ville n'était qu'une glace et que ses chevaux n'étaient point ferrés à glace. » (2) Son fils

(1) Sur le nombre des carrosses, à Paris, V. Tallemant des Réaux, Historiettes, t. III, 7, IV, p. 88, etc. Loret, Mnze historique, t. II, p. 18, 73, 547, etc...

(2) P. Faugère, Lettres, Opuscules et Mémoires : p. 424.

Biaise n'a-t-il pas eu chevaux et carrosse par héritage, en 1651 ? Marguerite Périer avait aussi même voiture et même attelage qu'elle tenait de ses parents. En dehors de la famille Pascal, nommons quelques possesseurs de carrosse en ce temps-là : Mlle de Gournay, qui avait de médiocres revenus ; Bois-Robert, souvent besogneux ; Boileau, jouissant d'une simple aisance ; La Bruyère, plutôt gêné, etc.. Il n'est pas jusqu'au fils de Mme de Sévigné qui, n'ayant encore qu'une assez minime fortune, ne possédât un carrosse à 6 chevaux.

Si Pascal n'avait pas eu de carrosse, que lui aurait coûté en location celui qu'il eût dû prendre jour aller de Paris à Glermont, puis peut-être de Clennont à Paris — sans compter le séjour en Auvergne? Plus de 2.000 fr. de notre monnaie. (1). Dans ces conditions, mieux valait acheter que louer un tel carrosse.

Mais toutes ces probabilités s'effacent devant un témoignage formel : le P. Beurrier, dernier confesseur de Pascal, affirme dans ses Mémoires (2) que celui-ci possédait bien un carrosse et qu'il le vendit en 1660, — soit à son retour d'Auvergne, — soit en Auvergne même.

Ce 'témoignage confirme, d'une façon éclatante, ce que nous avons dit du carrosse de Pascal hérité de son père.

Avant carrosse et chevaux, il lui était facile de se

(1) Voir le pris de location d'un carrosse au XVIIe siècle, dans l'ouvrage de M. Monmerqué, Les carrosses à cinq sols, p. 24.

(2) Ces Mémoires sont cités par M. Gazier : les derniers jours de B. Pascal, p. 61.

rendre pendant sa vie mondaine — quand il lui plaisait — aux environs de Paris, où il pouvait respirer l'air pur de la campagne ; et lorsqu'il avait besoin de se distraire, seul ou avec ses amis, il lui était loisible d'aller aux plus belles promenades du « tout-Paris v de ce temps, savoir : Cours-la-Reine, Route du Pontde-Neuilly, jardin Thévenin, etc. :

Inviteur ou invité, il a dû assister bien des fois à de fins dîners, peut-être à des soupers (au sortir de la « Comédie ») chez Renard, chez Prudhomme, chez Boussingaut, chez La Coiffier, surtout chez Guille dont le restaurant était situé au cœur de la paroisse St-Merry et qui était réputé lui-même pour être le traiteur des Jansénistes.

Serait-il allé aussi — voire parexception — àSaint- Cloud, au cabaret de la Du ;Ryer, que l'omelette au lard de Des-Barreaux avait illustré ?

Une de ses distractions favorites, ce fut sans doute le Jeu de Paume; il en parle souvent dans ses Pensées (1), comme il suit :

... « L'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui....; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffit pour le divertir.

«... D'où vient que cet homme n'est pas si triste et qu'on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes? Il ne faut pas s'en étonner: on vient de lui servir une balle et il faut qu'il la rejette à son compagnon. Il est occupé à la prendre à la chute du

(1) Pensées de Pascal, édit, Havet, pf 55, sqq, 105, etc,.

toit.... Comment voulez- vous qu'il pense à ses affaires?

... « Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux, » etc. :

Pascal a-t-il joué à la Paume ? C'est probable. S'il n'y a pas joué, il paraît du moins s'être vivement intéressé à ce jeu, l'avoir suivi assez-assidûment et en avoir gardé le meilleur souvenir. De là, sans nul doute, cette vue rétrospective sur une distraction qui lui aurait convenu.

Ce jeu se rapproche, en certains points, de quelques jeux du « sport » actuel. — Vu cette quasi-similitude, on peut se demander si Pascal aurait adopté, aimé ces jeux du XXe siècle.

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