QUELQUES CALOMNIES
Il nous répugnerait d'entrer en matière — sur un sujet délicat — avec des nuages plus ou moins épais autour de nous. Avant tout, il faut, faire ici place nette : plus de ces perfides insinuations, plus de ces assertions outrageantes, plus de ces calomnies enfin avec lesquelles jouent certains adversaires qui n'ont ni respect d'eux-mêmes, ni respect de? autres ! Pascal a été, est et sera toujours le point do mire d'ennemis déloyaux. Pour eux et leurs satellites, il n'y a aucune réserve à avoir touchant sa vie privée, intime, non plus que sur le reste. Quoi qu'il en coûte à la délicatesse, les nouvelles «ordures de ces casuistes» doivent être balayées. Notre horizon, dès lors, sera plus pur et plus clair.
Déjà, du temps des Provincial s, les Jésuites (qui ne sont pas, eux, des calomniateurs de génie) avaient commencé leurs attaques sourdes, anodines, contre la personne même de Pascal. Aussi, dans la XVIIe Petite Lettre, adressée au R. P. Annat, son auteur ne peut-
il se défendre de s'écrier — à propos d'un ouvrage dont on cherchait à le rendre responsable :
,.. «Que voulez-vous dire de même de me pren- « dre tous les jours à partie sur le livre de la saînte « Virginité, fait par un père de l'Oratoire que je ne « vis jamais, non plus que son livre ?
.... « Je n'ai pas souscrit le livre de la Sainte Virginité ».
Il ne serait pas si difficile, en effet, d'attribuer à X. Y. ou Z. tel ou tel volume (paru sans nom d'auteur, ou désavoué) et d'engager ainsi leur responsabilité. Nous avons vu bien d'autres cas, soulevés par «les Orléanistes-d'aumalistes » du Mac-Mahonat, ces Jésuites politiques d'entre deux-eaux ! On pourrait ainsi faire condamner, ruiner, périr des innocents au choix — en remplacement des vrais coupables. Nous conclurons avec Pascal : « je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la laisser perdre ; et vous me dites <r qu'on a ouvert un tronc à Saint-Merri » — On ouvrirait tous les troncs de Paris, sans que j'en fusse moins catholique (1)». Dans ces odieuses tentatives, la logique perd ses droits — autant que le bon sens.
Qu'importe ! Bon jésuite chasse de race. S'il ne mordait pas ceux qu'il considère comme des antijésuites, s'il ne les déchirait pas à pleines dents, ce serait contre-nature. Mais il existe à l'usage de ces « Révérends Pères » une autre méthode, plus douce, sans être moins acerbe : à défaut de «prise-de gueule»
il) Ce passage e-t emprunté, encore à la XVIIe Provinciale.
ou d'attaque directe, il y a l'insinuation venimeuse, la plaisanterie cruelle — ces traquenards de la lâcheté. Ici, ils sont devenus d'emblée des maîtres de 1er ordre.
Aux bouffonneries du P. Annat ont succédé bientôt les sarcasmes des Pirot, des Rapin et autre Révérends du même acabit.
De Rapin, on a déjà vu les ineptes accusations de magie, de recherche des esprits, d'évocation du diable, etc. : qui enveloppaient d'un coup Pascal, Méré, Mitton, Thévenot. Mais cette charge collective ne lui suffit pas ; il voulut prendre Pascal à partie, le terrasser : il lui décocha d'abord le trait sanglant de « railleur à gages», puis — ne pouvant contenir davantage sa rage hideuse — il l'exhala en ces termes :
..." Ce n'est que pour débiter ses impostures qu'il fait une si haute profession dêtre sincère et même d'être charitable, quoique tout ne respire dans ses lettres que bouffonerie, çu'aigreur. qu'injustice, que médisance et qiï impiété.» (1)
Dénoncer au monde entier -elîgieux ou civil, les théories monstrueuses des Escchnr de la Société de Jésus, qu'est-ce autre chose — aui égard des membres de cette Société — que commettre « bouffonneries, médisances, impiétés », etc ? Et celui qui ose toucher aux écrits, sacrés sans doute, des-dits Escobar ne saurait être qu'un imposteur !
En vérité, cependant, toutes ces épithètes, si fortes soient-elles, palissent aussitôt devant la philippi-
(1) Mémoires de Rapin. édition Aubineau t. II, p. 402.
que foudroyante du P. Pirot ; d'un seul bond, celuilà s'élève à l'apogée des satires.
A ses yeux, Pascal n'est qu'un « homme de ruelles », qui « exlravague quand il veut parler du sexe », qui « va dans les lieux de débauche pour y trouver le mot pour rire »... (1)
Mais pourquoi ne lui laissons-nous pas la parole, dontil s'acquitte si bien ? Ecoutez ce joli langage :
... « Le Secrétaire de Port-Royal a un naturel de singe et fait des tours de guenon...
... « Si nous n'avions pas pour lui plus de discrétion et de charité (on vient d'apprécier ce degré de charité !) qu'il n'en a pour les Casuistes, il sait bien qu'il ne serait pas malaisé de tirer un rideau qui découvrirait bien des choses »...
... «lia donné à son lecteur, par des railleries sales et déshonnêtes, un juste sujet de croire qu'z/ n'est pas si chaste qu'était Joseph et que, s'il n'avait été dépouillé d'une autre façon que ce patriarche, peut-être qu'il n aurait pas fait tant d'invectives contre les Ca suistes de ce qu'ils n'obligent pas les femmes à restituer à ceux quelles ont dévalisés par leurs cajoleries»...
... « Pour cet impie Secrétaire, il devrait craindre ce qu'autrefois on pratiquait à Lyon envers ceux qui avaient composé de méchantes pièces. On les conduisait sur le pont et on les précipitait dans le Rhône. » (2)
(1) Apologie des Casuistes (Cologne, P. de la Vallée, 1658) : p. 213. Une édition antérieure parut à Paris, vers la mi-décembre 1657, in-4°, sans nom d'imprimeur et d'auteur ; elle est d une rareté insigne.
(2) Apologie des Casuistes ; p. 303 — et passim.
La série des outrages n'est-elle pas bien observée? Elle débute par des grossièretés, elle continue par d'obscènes vilenies, elle finit par des menaces.
Laissons là grossièretés et menaces — relevons seulement l'obscénité.
Ainsi — d'aprèsleP. Pirot, jcsuiteéminent, grand confesseur, régent en théologie, etc. : — Pascal n'eût pas été si chaste que Joseph et, qui plus est, aurait été dépouillé, volé par des femmes : de là, sa sortie contre les Casuistes qui « n'obligent pas les femmes à restituer à ceux qu'elles ont dévalisés par leurs cajoleries. » L'accusation, libellée de la sorte, ne peut être plus précise, ni plus formelle ; elle semble, en outre, absolument décisive, puisqu'elle est formulée par une autorité recommandable.
Il nous paraît, cependant, que Pascal a eu toujours— durant sa vie mondaine — un respect assez grand de sa personne et de son nom pour ne pas s'abaisser à certaine catégorie de courtisanes ; il a pu s'égarer, parfois, mais jamais jusque là ! Son caractère et son cœur si fier nous en sont les meilleurs garants. Mais, en admettant (par impossible) qu'un tel fait se fût produit, de quelle source cela serait-il venu au T. R. P. Pirot ?Et qui donc l'aurait autorisé par hasarda ébruiter pareil événement ?
Voici, maintenant, la contre-partie de ces actes si outrageants imputés à l'auteur des Provinciales :
L'événement dont il s'agit est faux I
Le fait est controuvé !
Il n'y a rien, ici, rien contre Pascal !
Le P. Pirot a inventé de lui-même, sans plus de frais, le vol dont les conséquences morales — plutôt
immorales — retomberaient sur Pascal ; et il aurait agi, dans ce cas, en plaisantant : c'est ce qu'affirme son collègue et confrère, le P. Fahri, en ce passage de ses Notœ in Notas Wendrockii (1) :
illud quod habet de Montaltio a meretricibus spoliato jocus est — traduction littérale : — ce qu'il y a touchant Montai te dépouillé par les courtisanes est