FAÇON
Quand même, une interprétation tout-à fait optimiste vient d'être donnée sur ce point si étrange : M A Beaunier (1) croit et soutient que-xcPascal taquina, tourmenta Jacqueline en vue d'empêcher son entrée au couvent» ; il voulait par tous les moyens la garder auprès de lui, et il n'agit que par excès de tendresse ; l'affaire d'argent pour lui n'était rien, l'affaire de sen-
(1) Visages de femmes, 1 vol, in-12, Paris, Pion, 1913 p. 60, sqq.
timent était tout. — Il n'y a là peut-être rien d'invraisemblable, mais n'empêche que l'affection fraternelle poussée à ce point se transforme en égoïsme brutal et injuste, en tyrannie.
Que Pascal ait agi dans ce cas pour cette raison ou pour une autre, n'est-il pas hors de doute qu'usant de parti-pris il a eu recours aux violences, aux détours et jusqu'aux ambages juridiques ? On peut, on doit conclure que la passion lui fit malheureusement oublier, outre la gratitude pour une sœur généreuse, la vraie justice et le devoir. Bientôt, il est vrai, il racheta sa faute envers Jacqueline. .. Mais cette faute et surtout la passion qui en fut la cause n'en subsistent pas moins aux yeux de l'historien impartial.
Nous avons signalé — lors du retour de Rouen à Paris de Pascal et de Jacqueline — la visite de Descartes à Pascal. Cette entrevue de deux hommes de génie, doués (semble-t-il) d'une aptitude égale pour les même Sciences, Sciences abstraites et Sciences spéculatives, mais si différents par leurs tendances, leur caractère et leur vie, eut lieu le dimanche 22 septembre 1647 : sa durée fut de quelques instants ; Roberval y assistait et sortit avec l'illustre visiteur.
Mais dès le lendemain, Descartes revint chez Pascal et son séjour, cette fois, se prolongea pendant un assez long temps : il paraît que l'entretien eut un vif intérêt. Ils étaient seuls, heureusement, ou à peu près; le poëte Dalibray se trouvait bien avec eux, mais s'il ouvrit les oreilles, il dut clore la bouche...
Quelques jours après, c'est-à-dire dès que son état de santé lui permit de sortir, Pascal alla lui-même àla demeure du Père Mersenne, aux Minimes, afin de rendre à Descartes sa double visite. — Il y eut donc successivement trois entrevues de part et d'autres ; notons que Descartes était âgé alors de 51 ans, tandis que Pascal avait 24 ans à peine.
Les premières visites de savant à savant sont presque toujours d'une certaine froideur : d'un côté comme de l'autre, on s'observe, on reste surl'expectative,
38 PASCAL KONDAIN AMOUREUX
on attend — pour s'épancher ou du moins pour parler d'abondance — le moment psychologique qui peut ne pas venir... Ici, dès le 1er jour, la glace fut rompue instantanément, grâce à Roberval. Entre lui et Descartes, la discussion s'échauffa vite : il y eut même, de l'unà l'autre, assaut d'arguments et(dit-on) échange de vivacités; cela se renouvela dans lecarrosse qui les ramenait tous deux.
Pascal était trop malade pour discuter longuement ; il se devait, d'ailleurs, d'être réservé — lui si jeune — vis-à-vis d'un quinquagénaire, à l'endroit surtout d'un homme aussi illuslre.Leur conversation particulière resta toujours empreinte d'nne courtoisie parfaite : en pouvait-il être autrement ? En vérité, ce devait être un émouvant spectacle de voir ensemble, face à face, et d'entendre disserter ce savant de 24 ans, renommé déjà et déjà aussi dévoré par la maladie, et ce grand philosophe dont plus d'un quart de siècle avait mûri et le talent et la gloire I Comme ils tranchaient l'un sur l'autre — à certains intervalles— et par quelles saillies dut s'accuser la différence de leur individualité! Bans leurs entretiens, sublimes par instants, que de magnifiques idées se firent jour ! Mais pendant que leurs esprits s'ouvraient ainsi et se communiquaient, leurs cœurs demeuraient-ils étrangers ? A n'en pas douter, Descartes conserva un souvenir ému, attendri, de ce jeune-homme à la fois si savantet si souffrant ; de son côté, Pascal eut toujours pour Descartes — malgré une répugnance invincible pour sa philosophie — la plus haute considération.
Malgré tout, d'aucuns insinuent, prétendent que ces deux génies ne se seraient ni compris, ni estimés ; cette dépréciation systématique s'étend plus
DÈSCARTES ET PASCAL 39
loin encore : l'un d'eux, affirme- t-on ou à peu près, aurait été jaloux de l'autre ! Il n'est pas jusqu'à une question de priorité, de supériorité « évidente », devant laquelle on n'ait reculé : celui-ci est surhaussé — et de combien ! — au préjudice de celui-là...
Cette œuvre de partialité est due principalement à Victor Cousin. Cousin estimait Pascal, ne pouvant faire autrement ; mais bien au-dessus de Pascal il plaçait, il élevait Descartes — et pour cause: Descaries, en effet, est le père de la philosophie moderne dont lui, Cousin, se croyait l'organisateur, le vulgarisateur, le con sécréteur (peu importe le terme), enfin le grand pontife. Selon lui, Pascal n'a pu saisir la portée des découvertes ou des créations philosophiques de Descaries ; selon lui encore, il aurait conçu contre Descartes certaine jalousie ; selon lui toujours, il serait inférieur à Descartes sous touslespointsdevue.
Il ne nous appartient pas d'apprécier les titres scientifiques de ces deux génies. Mais des juges compétents ont pesé, vérifié, comparé la valeur des inventions de l'un et de l'autre, et leur opinion très motivée diffère sensiblement du téméraire avis de Victor Cousin. Qu'il nous soit permis de citer ici au moins deux noms : M. Desboves, auteur d'une magistrale Elude sur Pascal et les géomètres contemporains, et M. J. Bertrand (de 1 Académie des Sciences et de l'Académie française), qui a publié tout un ouvrage concernant Pascal ; le chapitre consacré au géomètre et physicien » nous paraît tout-à-fait décisif (1).
« L'esprit créateur, a osé écrire Victor Cousin,
(1) L'ouvrage de M. Desboves a été publié, en 1878, chez Delagrave ; celui de M. Bertrand, chez Lévy, en 1891.
n'avait pas été dorme à Pascal » (1). — Laissons les faits répondre à une telle assertion.
Il est certain que Pascal a inventé :
En Mathémaiiques, le triangle arithmétique, (2) la théorie de la cycloïde, lc'calcul des prohabilitéset, en partie, les méthodes modernes de la géométrie— science qu'il inventa, du reste, par plaisir à 12 ans ;
En Physique, les éléments principaux de l'hydrostatique ;
En Mécanique, la machine-arithmétique, le haquet, le treuil à double effet simultané du puits desGranges, la presse hydraulique elle-même (puisqu'il en découvrit la théorie) ;
En Art industriel, les carrosses à 5 sous ou les omnibus ;
En Linguistique, la « meilleure » méthode pour apprendre à lire.
Notre langue française elle-même, à qui la devonsnous ? Il s'agit, bien entendu, de ce langage si clair
(1) V. Biaise Pascal, p. 106.
(2) Dans un savant Essai sur les travaux mathématiques de Pascal (Dunkerque, 1869), M. Délègue a montré que le Triangle arithmétique contient tous les éléments d'une démonstration aussi élégante qu'habile, du fameux binôme de Newton.
Il y a plus, suivant M. Délègue : le Traité de la sommation des puissances numériques (qui fait suite au Triangle arithmétique) contient aussi toute la substance du [calcul différentiel et intégral.
Jusqu'où Pascal aurait-il été, s'il avait poursuivi ses travaux mathématiques ?
et si lumineux devenu en Europe le langage diplomatique. Quoi qu'ait affirme Cousin, la vraie langue française date plutôt de Pascal que de Descartes. Le français de Descartes, en effet, n'est point débarrassé des ennuyeuses longueurs du « latin » du moyen-âge ; il est parfois, comme ce latin, flottant et indécis, sans expression tranchante, sans trait. Au contraire le français de Pascal a toujours la concision, la netteté, la vivacité, l'éclair et le feu — et tout cela ne constitue-t-il, ne caractérise-t-il pas excellemment la langue française dans son entière formation ? Il est vrai, doit-on le remarquer, que V. Cousin s'est repris et corrigé lui-même quand il a reconnu que Descartes et Pascal sont les deux fondateurs de notre prose. En admettant que Pascal l'ait « perfectionné », ce perfectionnement a été tel que c'est depuis les Provinciales qu'existe en réalité la langue courante, celle qu'on parle tous les jours — enfin notre langue populaire et nationale. Quant à la langue'scientifique, écoutons un maître : « en physique comme en mathématiques, Pascal est le vrai créateur de la langue scientifique ; entre sa phrase et celle de Descartes, il semble qu'un siècle entier se soit écoulé. » (1)
La véritable conclusion, "au sujet de la priorité de ces grands hommes, ne serait-elle pas dans cette affirmation de M. J. Bertrand: «le génie de Pascal n'a pas eu de supérieur » ?
Lorsque le génie s'élève à ce degré, de qui donc et de quoi peut-il être envieux ? Jamais Pascal n'a paru avoir d'envie, de jalousie — surtout contre Descartes. Pourtant, s'il faut prêter foi à Cousin, Pascal
(1) M. Desboves . Pascal et les géomètres comtemporains, p. 62.
aurait « fait partie d'une petite société de gens d'esprit et de mérite où il était de mode de dénigrer Descartes et de l'attaquer par ses mauvais côtés » (1). A cette allusion malignement tendancieuse qu'opposer de plus catégorique que cet aveu même de Descartes s'écriant — lors de sa discussion avec Roberval : «je parlerai à M. Pascal tant qu'on voudra, parce qu'il parle avec raison, mais non pas à lui (Roberval) qui parle avec préoccupation » (2). Cette attestation de l'intéressé toute en faveur de la « raison» et de la bonne foi de Pascal devrait suffire ; mais il convient de faire observer, au surplus, combien il est peu naturel qu'un jeune-homme de 24 ans soit jaloux d'un homme déplus de 50 ans. Qu'importe peut-être ! L'argument péremptoire en l'espèce, le voici : Pascal était si loin d'être envieux de Descaries qu'il se plaisait à le louer, à l'exalter auprès de ses amis. Le Chevalier de Méré, dans une lettre qu'il lui adressait sans doute avant sa 2e conversion, usait de ces termes explicites :« Descaries que vous estimez tant»,. !.3)N'y a-t-il point là le témoiguage d'une profonde et sincère admiration ? Nous avons mieux encore — une déclaration formelle et motivée de Pascal lui-même. Dans le fragment De l'esprit géométrique, on voit en effet proclamé et vengé contre des soupçons de plagiat le principe de la philosophie de Descartes, le fameux « Je pense donc je suis » :
... « Je voudrais demander (y lisons-nous) à des
0) Biaise Pascal, p. 46.
(2) Faugère : Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 510.
(3) Lettre du Chevalier de Méré : lettre XIX à M. Pascal.
« personnes équitables si ce principe La matière est « dans une incapacité naturelle invincible de penser et « celui-ci Je pense donc je suis sont en effet les mêmes « dans l'esprit de Descartes et dans l'esprit de Saint- « Augustin qui a dit la même chose douze cents ans « auparavant. En vérité, je suis bien éloigné de dire « que Descartes n'en soit pas le véritable auteur, quand « même il ne l'aurait appris que dans la lecture de ce « grand saint ; car je sais combien il y a de différence « entre écrire un mot à l'aventure, sans y faire une ré- « flexion plus longue et plus étendue, et apercevoir « dans ce mot une suite admirable de conséquences, « qui prouve la distinction des natures matérielle et «spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu « d'une physique entière, comme Descartes à préce tendu faire... Ce mot est aussi différent dans ses « écrits d'avec le même mot dans les autres qui l'ont « dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force « d'avec un homme mort. Tel dira une chose de soi- « même sans en comprendre l'excellence, où un autre « comprendra une suite merveilleuse de conséquences « qui nous font dire hardiment que ce n'est plus le « même mot, et qu'il ne le doit non plus à celui d'où « il l'a appris, qu'un arbre admirable n'appartiendra « à celui qui en aurait jeté la semence, sans y penser « et sans la connaître, dans une terre abondante, qui «en aurait profité de la sorte par sa propre fertilité ». A-t-on relevé, dans ce passage, ces expressions typiques : « une suite admirable de conséquences, une suite merveilleuse de conséquences » ? Cette série d'épithètes s'applique évidemment aux résultats de la pensée de Descartes. Or, quand on reconnaît — d'une façon si éclatante — la profondeur des idées, l'origi-
nalité, le génie d'un philosophe, on ne saurait en ètr« ni jaloux ni envieux.
Il faut avouer, néanmoins, que Pascal eût pu légitimement avoir quelques motifs de rancune, de ressentiment même envers Descartes : il n'avait, poui cela, qu'à se souvenir du persistant refus de Descartes de croire, malgré la déclaration de témoins honorables et compétents, qu'il fût l'auteur (à 16 ans) du Traité des Sections coniques (1); il n]avait qu'à se souvenir encore de la prétention de Descartes à revendiquer l'idée première des grandes Expériences sur la pesanteur de l'air. Cela n'aurait-il pu suffire pour choquer, pour blesser tout autre inventeur que Pascal ?
Sur ce dernier point, il y a lieu de relever les lignes, si souvent répétées, de VictorCousin : « Pascal, qui aimait la gloire, eut au moins le tort — dans le démêlé touchant la pesanteur de l'air — d'oublier un peu trop le nom de Descartes parmi ceux qui l'avaient mis sur la voie de ses célèbres expériences » (2).
Est-il certain,' d'abord, que Descartes ait suggéré à Pascal, comme il l'écrivait à Carcavi — mais après coup ! — l'idée de ces expériences ? Aurait-il peutêtre revendiqué de droit cette idée-là (malgré toute son importance), la mettant d'emblée au nombre des « choses qu'il avait omises volontairement afin de laisser à ses successeurs le plaisir de les inventer», ou plu-
(1; Descartes crut que ce Traité provenait de Desargues, parce que sa méthode y était suivie ; mais Paseal avait pris soin de déterminer ce détail. Quant au reste, il est incontestable que les exposés, les théorèmes (surtout l'hexagramme mystique) sont de lui, de lui seul.
(2) Biaise Pascal, p. 46,
de les re-inventer ? Pascal était trop juste, trop rai, quoiqu'il adorât la gloire, pour ne pas citer en ipèce Descartes avec Toricelli, s'il en eût reçu liment une indication ou un conseil, On doit croire ui qui a écrit cette déclaration si franche à M. de beyre : « Je vous conjure. Monsieur, de considérer, ur ce qui me regarde, que parmi toutes les persons qui font profession des lettres, ce n'est pas un moinz crime de s'attribuer une invention étrangère, quen société civile d'usurper les possessions d' autrui ; et 'encore que personne ne soit obligé d'être savant n plus que d'être riche, personne n'est dispensé d'è- : sincère »... A ce propos, nous demanderons — ïture faite des lettres de Pascal à Fermât — s'il est ssible de douter de la sincérité, de la candeur, de umilité même de Pascal, au point de vue scientifie dont il s'agit. D'ailleurs, au sujet de ces expérices sur la pesanteur de l'air, Descartes a-t-il apporté moindre preuve en faveur de sa revendication de dée première ? Il y a là une lacune, au moins regretble, en ce qui le concerne. Sa revendication paît donc et trop tardive et trop intéressée. Enfin — marque topique de qui de droit — comment Desrtes, lui qui ne croyait pas à la possibilité du vide, »uvait-il écrire que l'ascension du mercure dans le be barométrique fût une conséquence de ses proes principes ? comment, en outre, eût-il prédit le ai résultat scientifique de l'expérience du Puy-dcôme, lorsqu'il ignorait la cause naturelle et qu'il la •enait pour de la « la matière subtile » ! (1).
(1) S'il a été parlé, entre Pascal et Descartes, de la ques- )n de la pesanteur de l'air, c'a été dans leur tretion^ar-
En dehors du domaine purement scientifique, où il pouvait y avoir entre eux des motifs de désaccord, Pascal ne dut-il pas être froissé — à l'exemple deRoberval, de Fermât lui-même, etc. — par le dogmatisme alîier de Descartes, par cet orgueil que lui inspirait la pensée de l'infaillibilité de sa méthode et qui le poussait à dire que personne autre que lui seul n'aurait pu trouver les résultats qu'il avait atteints? Estce que, pour un génie tel que Pascal, qui sentait, lui aussi ! la force de sa pensée et la puissance de sa méthode, ce n'était point là une sorte de défi, une provocation, voire du dédain ?
Mais, en dépit de toutes tentations, l'âme dePas-
ticulier et assez long du 23 septembre 1647. Or, il y avait un témoin, un seul, le poète Dalibraj7 ; il fut tout oreille, redisons-nous, car combien dut-il être intéressé par ce colloque entre deux savants si extraordinaires !
Eh bien ! Dalibray n'a jamais douté que l'idée première des expériences sur la pesanteur de l'air ne revînt à Pascal. Aussi, dans une de ses poésies — précisément sur le Vuide — il rejette l'autorité, qu'elle quelle soit, en matière scientifique et réclame le « secours des sens », l'expérimentation, puis il s'écrie :
De cette vérité tu nous rends une preuve, Ta claire expérience où le vuide se treuve, Nous convainc, cher Pascal, par des moyens puissants, Et nous fait dire à tous : insensé qui se fie A la Philosophie Sans le secours des sens.
Remarquons ces mots : ta claire expérience ; remarquons surtout ce Ta... L'expérience conçue, entreprise et réussie devient donc i révocablement propriété de Pascal. (Cf Défense de Pascal par Abel Lefranc. p. 71.)
cal est restée pure de toute envie — comme nous aimons à croire, nonobstant certaines apparences, que le fut de même lame de Descartes.
N'oublions pas, à travers ces questions d'ordre différent, que la visite de Descartes au jeune Pascal était, en partie, une visite médicale. Descaries, en effet, mécontent de l'ignorance ou de la routine des médecins de l'époque, s'était livré à de sérieuses et longues études de médecine ; il était parvenu ainsi à acquérir des notions d'une certaine valeur, mais qu'il exagérait trop, beaucoup trop, à ses propres yeux.
Il s'était fait de cette Science la plus haute idée : son but, croyait-il, est de conserver la santé, de préserver de l'affaiblissement de la vieillesse et surtout de « rendre les hommes plus sages, plus prudents, plus habiles ». Aussi voulait-il tacher lui-même de tirer « quelque connaissance de la nature qui fût telle qu'on en pût détacher des règles pour la médecine plus assurées que celles qu'on avait eues jusqu'alors » ; il avait enfin le projet, comme il l'avoue, d'employer « toute sa vie à la recherche d'une science si nécessaire » — et il affirme qu'il avait rencontré déjà « un chemin qui lui semblait tel qu'on devait infailliblement la trouver en le suivant ».
L'innovateur n'a-t-il pas bien suivi le chemin qu'il s'était proposé ? Sa vie a-t-elle été trop courte pour lui permettre de le suivre jusqu'au bout, ou du moins jusqu'au terme suffisant ? Lui-même n'était-il pas doué peut-être, du génie de la médecine autant que du génie de la métaphysique ? On ne sait : toujours est-il que cette « science si nécessaire » paraît s'être dérobée à ses recherches et qu'il a dû en être quitte — en telle matière — pour sa dépense d'efforts et l'inu-
tilité de ses vues grandioses. En tout cas, l'intention était bonne, partant méritoire et digne d'éloges.
Le ferme bon sens de Descartes ne l'aurait pas égaré, selon toutes vraisemblances, dans la voie médicale où il voulait alors s'engager. Ce bon sens lui suffit, dès l'abord, pour le garantir des excès pharmaceutiques ou autres des médecins de son temps, et tout le monde conviendra que le régime conseillé par lui à Pascal était bien plus rationnel, plus salutaire, que le traitement ordonné par les médecins.
Que prescrirent ceux-ci à leur malade ? Une série perpétuelle de lavements, de saignées, de purgations, etc, etc. : Ainsi, le patient devait se purger « de deux jours l'un durant trois mois » — 45 purgations en 90 jours ! N'était-ce pas terriblement abusif ou plutôt mortel ? C'est ce qu'a constaté le célèbre docteur Lélut en ces termes expressifs : « 45 purgations, c. a. d.45 charbons ardents portés sur un des foyers de l'hypocondrie ! Une médecine aussi effroyable put véritablement augmenter la maladie de Pascal » (1). Encore n'y aurait-il eu que demi-mal, si cet « effroyable » traitement n'eût accéléré (et de combien !) la fin du malade...
Descartes recommanda simplement à Pascal :
1° De rester au lit, tous les jours, jusqu'à ce qu'il fut las d'y être ;
2° De prendre le plus possible de bouillons.
Cette double recommandation, si facile à suivre, si naturelle, n'était-elle pas cent fois préférable à tous les remèdes ou soi-disant « remèdes » des médecins?
(1) Dr Lélut : l'Amulette de Pascal.
Si elle ne pouvait guérir le malade, elle lui aurait épargné du moins de nouveaux ennuis et le redoublement du mal, elle lui aurait — surtout — prolongé l'existence. Par malheur, les prescriptions médicales devaient l'emporter sur le simple avis d'un philosophe. Honneur soit donc à Descartes d'avoir fait à Pascal une visite spontanée de savant et de... médecin ! Honneur soit à Pascal d'avoir conservé de son visiteur un bon, un agréable souvenir I
L'un des faits de la vie de Pascal où la passion éclate le plus — après les déchirements suscités par la réserve patrimoniale de Jacqueline, en vue de sa dot pour Port-Royal — c'est, sans contredit, l'ardente dénonciation du frère capucin Saint-Ange, cette poursuite acharnée contre un religieux qui paraissait sincère, mais qui fut sans doute coupable de théories., imprudentes.
Suit d'abord le récit succinct de l'affaire qu'il y auralieu d'apprécier,au moins dans les conséquences.
Aux premiers jours de février 1647, il y avait eu à Rouen — en réunion choisie — deux conférences d'un docteur en théologie connu parquelques publications assez singulières. Ce docteur s'appelait Jacques Forton, (1) dit «frère Saint-Ange », ex-profès auxcouvents des Capucins de Paris et de Rouen, alors candidat à la cure de Crosville.Déjà, à Paris même, il avait conféré çà-et-là et obtenu certain succès. Sa parole n'eutpas moins défaveur à Rouen — surtout à titre de curiosité.
Le conférencier n'hésitait pas, en effet, à discourir sur des sujets brûlants et, il faut le dire, pleins d'une orgueilleuse étrangeté.
(1) Il y a un « Jacques Forton », docteur également, qui figure parmi les « ecclésiastiques séculiers » ayant témoigné — de 1632 à 1638 — dans la triste affaire de la Possession de Loudun. Il nous paraît que c'est le même personnage. En somme, cet 1 ecclésiastique » cherchait sa voie et recourait, semble-t-il, à tous les moyens. . .
(Abbé Leriche -.Possession en général. possession de Loudun en particulier, p. 15">.
Ainsi, il proclamait que la « Trinité est l'antécédent de toutes sciences », mais il se faisait fort de démontrer par la raison cette « Trinité » elle-même. Suivant lui, en outre, « Dieu n'agit que par convenances » : or, sachant ces « convenances », lui, frère Saint-Ange, connaissait tout ce que Dieu a fait et dû faire; par là, il pouvait rendre compte — d'après le simple raisonnement — des mystères de la Religion. Enfin, prétendait-il, les Pères et les Théologiens n'avaient entrevu qu'une partie de la vérité, parce qu'ils ignoraient « l'ordre des décrets de Dieu »... Toutefois, cet « ordre » était connu de lui, et cela depuis 8 ans !
D'autres assertions, plus ou moins bizarres, venaient à la suite, mais celles que nous venons de rappeler (aussi clairement que possible) étaient de beaucoup les principales.
Il est vrai que leur auteur croyait devoir, malgré son assurance, se retrancherderrière cette restriction: il n'avançait toutes ces choses qiïen particulier et que comme des propositions ou pensées qui résultaient de ses raisonnements. C'est ce qu'il dit du moins, à la fin de sa 2e conférence, quand il s'aperçut du peu de satisfaction de ses auditeurs ou plutôt — puisqu'il y avait eu colloque — de ses interlocuteurs.
Dans ces conditions, le hardi conférencier était-il, pouvait-il être excusable, en cas de conflit ? Des deux prélats directement touchés, intéressés ici, l'un François de Harlay, archevêque de Rouen et primat de Normandie, ne l'admettait pas (d'autant plus qu'il fut circonvenu sans doute, obsédé peut-être), l'autre Camus, évêque de Belley et coadjuteur du primat,
inclinait vers l'indulgence, la paix et la charité (1). De nos jours, les autorités de l'Eglise se partagent, et tandis que, d'un côté, on approuve l'archevêque de Rouen, d'autre part on suit l'opinion de l'évêque de Belley. Nous ne sommes pas du Chapitre : cependant, il nous paraît que raccommodement suggéré par Camus était des plus légitimes. N'eût-il pas mieux valu, plutôt que d'aller aux extrémités, couper court — après explications — à une « altercation si fâcheuse (aux termes même du prélat modérateur) de laquelle ne pouvait sortir aucune édification » ?
Il est à noter qu'un Docteur en Sorbonne, Le Cornier, assistait à la 2e conférence qui eut lieu à l'Hôtel du Procureur Général, ami et protecteur du Frère Saint-Ange: c'est bien à ce Docteur qu'il appartenait, s'il y avait ombre d'hérésie, de prendre l'initiative des démarches auprès de qui de droit. Qu'a-t-il fait ? Il s'est borné à reconnaître exact le compte-rendu ou « récit » de la conférence à laquelle il avait participé.
Quels étaient donc les autres assistants à ces entretiens? D'abord Halle de Monflaines (autrement dénommé « Du Mesnil »), fils de M. de Monflaines, Conseiller du Roi et maître des Requêtes — c'est chez ce dernier que se fit la première réunion ; puis Auzoult, dont le père était Procureur au bailliage et vicomte de Rouen, et qui devint lui-même membre de l'Académie des Sciences ; enfin notre Pascal en personne. Il y avait, entre ces trois jeunes gens, de la sympathie et une certaine intimité.
(1) On pourra voir dans le Porl-Boyal de Sainte Beuve (t. Ier. p. 241. sqq. 3™e édition) les traits typiques de cet Evêque qui fut comme le « sosie» de Saint François de Sales.
Psychologie de pascal 53
Malgré les précautions oratoires qu'avait su prendre le conférencier — on s'en souvient — au terme du 2e entretien, il y eut des indiscrétions au dehors : de là, vive émotion dans la société de Rouen, rumeurs (dit-on), bruit persistant et grossissant.
De qui provenaient les racontars indiscrets, compromettants, cause de tout ce tapage ? Il paraît difficile, impossible même de le savoir.
En ce qui concerne Pascal, il est certain que, du moment où il intervint dans la lero conférence, la discussion éclata et ne tarda guère à s'envenimer ; au cours de la suivante, même ardeur, même feu... Il n'y avait là rien que de naturel, puisque Pascal se trouvait alors sous le coup de sa première conversion. De plus, il faut dire que dès que l'affaire est engagée, il va de l'avant, il s'agite, il se démène jusqu'à parfaite conclusion.
En présence des allégations produites contre le Frère Saint-Ange et du scandale ainsi causé, le coadjuteur de l'Archevêque de Rouen dut traduire le Capucin devant le Conseil archiépiscopal: il l'interrogea lui-même et le fit s'expliquer autant que possible. Les explications données parurent satisfaisantes.
Mais la décision du Conseil archiépiscopal et du coadjuteur ne plut ni à Pascal ni à ses amis : ils en appelèrent aussitôt à l'Archevêque ! Celui-ci, vieilli, malade, était à Gaillon — sa maison de campagne dont on disait merveille. C'est là qu'ont accouru sans doute les trois néophytes ; bientôt, ils eurent beau jeu auprès du prélat : appuyant sur le nombre et la portée des « hérésies », arguant de la défense de la foi menacée au cœur du diocèse, prétendant qu'on en avait « imposé au Coadjuteur et au Procureur Gêné-
rai», ils insistèrent si bien qu'ils obtinrent (ou peu s'en fallait) gain de cause à tous points de vue.
A leur instigation — comme il y a lieu de le croire — il fut prescrit par l'Archevêque,
lo d'établir une déclaration formelle par-devant le coadjuteur et le conseil archiépiscopal,
2° de délivrer auxa}*ants-droit un acte de cette déclaration.
L'évèque de Belley sembla se conformer à ces instructions et adressa d'urgence au Primat, aux fins d'approbation, le texte original du document qui avait été dressé.
Mais de nouvelles et vives difficultés surgirent à cette occasion. D'abord, n'était-ce pas une déclaration « à côté » que celle où le coupable se justifiait de n'avoir avancé ses propositions ou pensées qu'au sein de sociétés particulières, intimes, et se référait làdessus à ses propres écrits antérieurs ? Puis, pour comble, Camus osait dire in fine dans sa lettre d'envoi à l'Archevêque : « l'Apôtre nous apprend que ceux qui s'entre-mordent et s'entre-déchirent les uns les autres se consument et se perdent»... Evidemment, ce trait visait, piquait Pascal et ses amis.
Tous les trois ont considéré cela, très-probablement, comme un défi ; tous les trois, de nouveau — passantpar-dessusle coadjuteur— s'empressèrent de se rendre àGaillon. Cette fois, l'Archevêque donna l'ordre de réunir son Conseil et d y entendre témoins et accusé. Malgré tout, le Frère Saint- Ange tâcha de se disculper.
Le coadjuteur rendit compte au Primat de l'affaire et aussi de l'entremise, à titre de conciliateur, de M. Pascal père. Sa lettre de transmission était écrite avec la plus insinuante douceur.
Rien n'y fit ! Y eut-il encore une intervention, presque une sommation, des trois séides implacables — avec voyage à Gaillon, s'entend ? C'est fort probable. En tout cas, le coadjuteur Camus fut dessaisi de ses pouvoirs, en l'espèce, et remplacé par un Vicaire général : le Vicaire dut instrumenter de telle sorte que toutes les propositions suspectes (au nombre de 12) reçurent un développement méthodique, c'est-à-dire point par point, et qu'une rétractation explicite du Frère Capucin s'appliqua exactement à chaque proposition.
Le Primat de Normandie prit officiellement acte de ces déclarations régulières de part et d'autre, incontestables pour tous, par décret spécial.
L'incident fut et demeura clos — enfin !
Restaient, néanmoins, les conséquences fâcheuses pour le frère Saint-Ange, non seulement sous le rapport moral, voire théologique, mais aussi sous le rapport du « temporel ».
Nommé — suivant ses instances qui avaient précédé cette affaire — à la cure de Crosville le 30 avril 1647, il ne jouit pas longtemps de cette situation, toute de repos (semble-t-il) et de bénéfice. Peut-être ne se plaisait-il plus en Normandie ! Moins de 8 mois après, en effet, il tenta de permuter la cure de Crosville contre celle de Sartrouville, près Paris. Mais deux échecs graves lui survinrent, à cette occasion : en premier lieu, la permutation n'eut pas de suite et aboutit même au rejet ; ensuite, sous prétexte de sa « profession » dans l'ordre des Capucins, la cure de Crosville déclarée vacante échut, le 16 juillet 1648, à un nouveau et définitif titulaire.
Ce retrait de fonction pouvait être, pour Tinté-
ressé, des plus préjudiciables. A qui en revient la responsabilité ? Serait-ce aux trois anciens accusateurs du frère St-Ange, qui n'auraient cessé d'agir à son endroit ? Nous ne le croyons pas, quoiqu'on puisse le supposer.
La responsabilité personnelle de Pascal doit être limitée, ici, aux actes de prosélytisme qui se sont produits seulemeut en février et mars 1647 — et elle est déjà grande, trop grande ! M. Brunschvicg, (1), l'éditeur distingué des œuvres de Pascal, dit bien qu'on ignore le motif de cette grave mesure, mais il ne doute pas que Pascal ait disputé « avec tant d'acharnement » à l'ex-conférencier l'accès de cette fonction. Oui, sans doute, ajouterons=nous — toutefois par voie de conséquence, indirectement.
En dehors de ce point spécial, on peut lui reprocher son ingérence véritablement abusive, ses dénonciations répétées, enfin (pour tout dire)lerôle principal qu'il a tenu de l'origine à la fin. Seyait-il, avouons-le, à un jeune homme de 23 ans de se montrer plus rigoureux en religion, plus orthodoxe, qu'un docteur en Sorbonne, tel que Le Cornier qui « priait » qu'on procédât envers l'accusé « le plus doucement » possible, et qu'un Evêque comme Camus, aussi équitable que savant, juste appréciateur des idées ou théories — fussent-elles téméraires — qu'on peut émettre, sans trop de risques, dans des conférences privées ?
Si incontestables que soient ces faits, nombre d'écrivains (surtout catholiques) les approuvent ou en atténuent l'importance ; quelques uns vont jusqu'à douter du rôle prépondérant qui apparaît en toute
(1) Edition des Œuvres de Pascal, par M Brunschvicg (Hachette, 1908)1. 1" p. 367,
PSYCHOLOGIE DE TASCAL 57
clarté. Parmi eux prime — du moins en date — l'auteur d'une vaste Etude sur la «vie et le caractère, les écrits et le génie dePascal»,l'abbéMaynard:mais aucun motif n'appuie un tel doute, qui tombe ainsi de lui même.
Nous,au contraire, nous affirmons et nous prouvons:
1° Peut-on croire que Mme Perier ait rappelé cet épisode dans la « Vie » de son frère, s'il n'en eût été le personnage principal ? Ne dit-elle pas expressément : « quoiqu'il n'eût pas fait une étude parti- « culière de la scolastique, il n'ignorait pourtant pas « les décisions de l'Eglise contre lés hérésies qui ont « été inventées par la subtilité de l'esprit; et c est conte tre ces sortes de recherches quil était le plus animé, « et Dieu lui donna dès ce temps- là une occasion de « faire paraître le zèle quil avait pour la religion. »
2° Pourquoi l'Archevêque de Rouen — lorsqu'il citait, en écrivante son coadjuteur, les noms des accusateurs du frère St-Ange — aurait-il mis toujours celui de Pascal en tête des autres ?
3» Pourquoi, de même, le Docteur en Sorbonne Le Cornier (témoin de la 2e conférence) a-t-il dénommé aussi Pascal, dans sa lettre du 22 mars 1647 adressée à Auzoult, le premier de tous les témoins, même avant son correspondant que la courtoisie lui aurait fait un devoir de désigner d'abord ?
4° Que signifie pour un «bon entendeur» cette note de l'Archevêque de Rouen, en réponse à la protestation finale de son coadjuteur : « M. Pascal pourra bien vous faire trouver quelque chose à réformer à ce calendrier;je m'en remets à ce que vous pourrez lui faire dire » .
5° Enfin (suprême argument), comment expliquer, comment comprendre — si peu que ce soit — que le père de Pascal fût intervenu en conciliateur, au mo-
ment critique, alors que les pères ou parents des autres témoins n'eussent tenté eux-mêmes, à cet instant, avant ou après, la moindre démarche ?
Pour tous ces motifs, d'une valeur indéniable, nous sommes fondé à croire que Pascal a obéi, en cette affaire, à sa nature impulsive et qu'il a usé, abusé envers et contre tous d'une ardente initiative, d'une influence presque irrésistible, d'une volonté vraiment implacable.
Quelque étrange que paraisse cette histoire, quelque tristes qu'aient été ses conséquences, l'abbé Maynard n'applaudit pas moins au zèle religieux de Pascal. Avant lui, l'abbé Flottes, ancien professeur de philosophie à la Faculté de Montpellier, avait parlé en bien du même «zèle» qu'il estimait éclairé(l). Nous qui sommes des profanes, nous ne saurions discuter sur tel point avec lesPères ou théologiens autorisés de l'Eglise. En tout cas, l'honnête homme, le simple honnête homme repoussera des pratiques de ce genre; cela nous suffit!
Notre conclusion est que Pascal, quoi qu'on prétende, a dépassé toutes mesures et qu'il en a imposé, par son impétueux génie, par sa fougue de nouveau converti, d'abord à sa famille et à son entourage, puis aux Docteurs et jusqu'aux Archevêques.
La passion religieuse, si légitime après tout et — osons le dire — si belle quand elle agit dans de justes bornes, l'a emporté au-delà des prescriptions du cœur et de la raison : elle a été alors (soyons franc), presque du fanatisme, en attendant qu'elle devienne plus tard presque de la superstition.
(1) Eludes sur Pascal : 1 vol in-8 (Montpellier et Paris 1846), p. 19, sqq. — Ces Etudes avaient commencé à paraître dès 1843 dans la Revue du Midi.
Avec les individus essentiellement passionnés, la vie a des changements brusques : on les voit passer souvent d'un extrême à l'autre.
C'est ce qui est arrivé à Pascal — même au point de vue religieux.
Lui que nous venons de voir si impatient, si emporté contre de simples propositions plus ou moins entachées d'hétérodoxie, lui qui combattait avec tant d'ardeur pour la foi, le voilà bientôt tombé dans la voie de l'indifférence religieuse et glissant même vers l'impiété. « Dis-moi qui lu fréquentes, affirme un proverbe, et je te dirai ce que tu es ». Or, Pascal va se mêler à la société mondaine — et il trouvera là des iibres-penseurs, pis que cela des incrédules, pis que cela encore des athées. Peut-être ne paitagera-t-il pas leurs idées, mais il les comprendra, il les tolérera, enfin il sera loin d'avoir pour elles la sainte horreur qu'il eût ressentie naguère.
Cette vie mondaine aux péripéties émouvantes, aux envolées pleines de liberté grandiose, semblait devoir se prolonger longtemps pour lui : n'avaitelle pas, en effet, ne devait-elle pas avoir, au gré de sa nature et de son tempérament spécial, des attraits, des séductions, des enchantements presque irrésistibles ?
Mais tout à coup la foudre éclate ! et chez lui s'opère une nouvelle volte-face — terrible, celle-là, et définitive. Dès lors, la passion religieuse le ressaisit pour ne plus le lâcher.
Ce qui raffermit encore, ce qui sanctionna cette conversion, ce fut un fait assez minime, mais quel-
que peu extraordinaire comme il en survient parfois dans l'ordre de la nature; l'attouchement de la « Sainte- Epine » qui guérit (dit on) d'un mal aux }Teux la petite Marguerite Périer. Cette enfant, il est vrai, était la nièce et la filleule de Pascal — à l'idée d'un rapprochement si frappant pour lui, qu'on s'imagine ce qu'il dut éprouver et de troubles à l'esprit et de transes au cœur ! Il se consacra aussitôt à la dévotion la plus austère ; depuis ce temps, il multiplia les pratiques de pénitence, les macérations de toutes sortes, au point qu'iljacheva bientôt de se'détruire lui-même.
Quelle passion ! une plaie quelconque, une tumeur disparaît à 1 improviste par un heureux hasard : cela seuljfsuffit pour le loucher à fond, et pour produire chez lui, instantanément, toute une révolution. Pensées et actes se modifient, se transforment à tout jamais. Ainsi, de ce (-miracle» — si miracle il y a — il fait découler des conséquences implacables : en ce qui le concerne, il jure définitivement devant Dieu une renonciation toialede toutes choses duinonde Equant à sa famille, à ses proches, à ses nièces, écoutez-le : cc'est un déicide que*Marguerite ou sa sœur ferait en se mariant ».... un déicide ! Et cette parole effrayante se réalisa de point en point. Déjà, il y avait un projet de mariage formé entre la sœur de Marguerite — Jacqueline Périer — et un jeune homme honorable et riche : ce projet fut rompu. Pour Marguerite, nous ne savons si le mariage lui convenait et si elle y pensa ; il est très probable qu'elle se souvint toujours du mot terrible lancé à son adresse : elle] vécut jusqu'à un âge avancé et ne se maria jamais.
Triste influence, en vérité, que celle de Pascal ! Il y a des êtres supérieurs, bienfaisants par excellence,
qui ont le doux privilège de faire des heureux : lui n'est pas de cet ordre Son ascendant a été funeste, peuton dire, à presque tous ceux qui l'ont subi, et leurexistense en demeura troublée. Cette œuvre de violente impression n'a point cessé avec lui : de combien de personnes les Pensées ont-elles bouleversé, bouleversent-elles encore l'esprit et l'âme ! (1)
Il n'est pas — il faut bien l'avouer — jusqu'aux détails les plus simples, même les plus infimes, de la vie matérielle où l'esprit de passion n'ait agi chez Pascal. Malade comme il était et toujours souffrant, il se devait de continuels soins, des précautions et des ménagements presque infinis : il n'y manqua point tout d'abord, et — sur la recommandation des médecins — il s'interdit toute fatigue et tout travail. Mais du repos il passa vite à la dissipation ; puis, sa grande conversion\survenue, il sauta de eet excès à l'excès contraire. Alors, ce qui lui était'utile, nécessaire pour sa santé, il se contraignit à n'en plus vouloir. Pour ses repas, il décida qu'il prendrait, malgré son appétit et son besoin, ou malgré son dégoût, une quantité fixe de nourriture — et cela en tout temps. Le service de ses domestiques lui devenait indispensable : il s'en priva, malgré tout, le plus possible. Désormais, aussi, l'élégance de sa vie mondaine fit place à une effrénée négligence de sa personne, fut-ce au mépris du simple confort et (qui le croirait ?) de la propreté. Il se retrancha tous vêtements, tous costumes plaisants ou
(1) Salutaire,toutefois,èst cette influence lorqu'elle éclaire même en troublant : «le travail, a dit Ernest Havet, le travail qui s'opère sous cette influence dans un bon esprit ne peut-être que philosophique , c. à. d. conforme à la saine raison.
commodes, se défit en partie de son mobilier, exclut les tapisseries, etc. La vaisselle des pauvres devint la sienne, et, parmi les ustensiles du ménage, on ne vo3Tait entre autres que des cuillers de bois. Personnellement, il s'imposa l'obligation de faire son lit — sans se préoccuper, sans doute, du complément nécessaire, c'est-à dire du nettoyage... Les toiles d'araignée flottaient à l'aise (1) dans sa chambre, si bien ou plutôt si mal qu'il avait mis les balais, rapporte sa sœur Jacqueline, au rang des meubles superflus.
De toutes les étrangetés qu'il commit à cette période de sa vie, la plus grande, la plus déplorable fut de s'appliquer au corps une ceinture de fer hérissée de pointes. Mme Perier nous révèle, à ce sujet, qu'il se donnait quelquefois (trop souvent, hélas !) des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres. N'était-ce point là, s'il faut parler franc, une sorte de suicide ? D'autant plus — n'ayons garde de l'oublier — que même au milieu des plus atroces souffrances et à la veille de son agonie, il s'infligea encore ce surcroît de douleurs. Pauvre Pascal ! N'avait-il donc pas suffisamment enduré de misères ? Vingt années
(1)11 y a d'autres traits de ce genre, au XVIIe siècle. Ainsi, on lit dans la Carpentarîana : « M. de Balzac, qui était digne de foi, m'a dit qu'ayant été dix-ans sans revoir Chapelain, parce qu'ils étaient brouillés ensemble, il se raccommoda avec lui et que, l'ayant été visiter, il le trouva dans sa chambre où il aperçut une même toile d'araignée qui la traversait et qu'il y avait vue avant que d'être brouillé avec lui»,.. Pascal aurait-il poussé la négligence à ce point-là ?
L'attachement aux araignées semble alors avoir été contagieux : qu'on afrappelle la fameuse araignée de Pellisson !
de perpétuelle maladie, ou peu s'en faut, n'était-ce pas assez, vraiment, pour sa part ? La nature, chez lui, n'avait-elle point été trop longtemps froissée, humiliée, martyrisée, pour mériter au moins vers les dernières heures qu'il ne la fit plus tourmenter, (disons le vrai mot) enrager ?
Mais cette nature, alors, c'était précisément son ennemie. Il lui avait voué une immense haine : il eut voulu de vive force lui ravir ses droits. Sans cesse il la harcelait et de mille façons la persécutait, la crucifiait, espérant détruire enfin tous désirs, convoitises et le reste qu'elle suscitait en son âme. Anéantir dans sa personne l'élément humain, n'être qu'intelligence et amour — et cette intelligence et cet amour, les appliquer à Dieu seul : voilà le hut qu'il essaya d'atteindre, pendant les 4 dernières années de sa vie ! Tentative sublime, mais qui viole l'une des conditions de la destinée actuelle de l'homme et qui n'est, en somme, que le plus grand acte de passion de son existence.
Lui-même s'est défini le premier en définissant l'homme « un composé de- grandeur et de misère. » Je ne sais qui a rétorqué à Pascal pareille qualification, mais c'a été (pensons-nous) avec autant de justesse que de justice. On pourrait achever^cette définition par un trait de Pascal, encore relatif à l'homme : « quel chaos ! quel sujet de contradiction »! Assurément, sans crainte de se tromper, il est loisible d'affirmer : « quel sujet de contradiction que Pascal » ! Lui, peut-être le plus passionné du monde,' n'hésita pas à se retourner contre ses propres passions — bonnes ou mauvaises, peu importait — et à tenter sur luimême une mutilation contre-nature. Cet effort, dont
la violence dut se proportionner à la grandeur de ses passions, finit heureusement (devons-nous dire) par briser sa frêle machine avant de pouvoir briser sa forte et belle intelligence.il savait pourtant, mieux que qui ce soit, que les passions sont une partie de notre être, une partie essentielle et fondamentale, en dépit des troubles qu'elles nous causent. N'avait-il pas reconnu franchement, dans une page lumineuse, que l'on ne pouvait pas plus renoncerauxpassions qu'à la raison : « cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes ; les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux, les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes. Mais ils ne l'ont pu, ni les uns ni les autres. » Non ! personne, autre qu'une bête brute — suivant le terme énergique de tout-à-1'heure — ne peut contester la nécessité de la raison, de même qu'on ne saurait nier, par contre, la nécessité des passions dont chacun sent au cœur les sources vives et profondes. Si frémissantes qu'elles soient, il convient de les contenir, de les modérer du moins autant que possible : notre devoir, en effet, est d'établir et surtout de maintenir un juste équilibre entre elles et la raison.
Mais Pascal n'a-t-il point déjà déterminé, de son propre mouvement, le vrai rôle des passions chez l'homme? D'elles, il doit user « comme maître, déclare-t-il, en disant à l'une: va et viens... Les passions ains* dominées sont vertus... \\ faut s'en servir comme d'esclaves et, leur laissant leur aliment, empêcher que l'âme n'y en prenne; car, quand les passions sontles maîtresses, elles sont vices, etalors elles donnent à l'âme de leuraliment,et l'âme s'en nourrit et s'en empoisonne»,
Si Pascal était persuadé que « les passions ainsi dominées sont vertus», pourquoi — au lieu de s'efforcera les détruire — n'a-t-il point tâché simplement de les maîtriser, de les dominer? Que ne les a-t-il donc dirigées, ce qui était éminemment utile, plutôt que de les vouloir étouffer ! Celte œuvre, certes, aurait été pour lui d'une difficulté extrême, d'abord à cause du degré de véhémence de ses passions, puis à cause de cette imagination impétueuse qui devint si souvent maîtresse de son esprit; mais, pour en venii à bout, ne disposait-il pas d'une volonté tout à fait exceptionnelle? L'entreprise, du moins, était possible et bonne, tandis que celle qu'il tenta n'était ni bonne ni possible.
Son imagination, avons-nous dit, prévalut maintes fois sur son esprit — et cependant quel esprit fut jamais supérieurau sien, quelle raison supérieure à la sienne! Si grande qu'ait été cette raison, l'imagination était sans doute plus grande encore. Que de fois, pense-t-on,il dut s'engager desluttes entre ces deux facultés rivales, et quelles luttes ! Aussi, s'est demandé D. Nisard, «quel jour se passa sans combat dans cette âme si orageuse etsi passionnée ?»(1) Dans cesluttes pénibles, épuisantes,on aime à croire quel'avantagc resta leplussouvent et surtout en dernier lieu, du côté de la grande et belle pensée de Pascal — mais que ds revanches l'autre avait-elle déjà su prendre ! Car, en Pascal, l'imagination se tint à l'ordinaire aussi forte et aussi puissante que la raison ; elle marcha toujours, ou presque toujours, de pair avec elle : bref, ce fut tantôt l'une, tan-
(1) Histoire de la littérature française, tome II, ch. IV, o
tôt l'autre qui alla de l'avant et parut triompher. De là vient que Pascal se montre tour-à-tour admirable ou étonnant, sublime ou singulier.
S'il lui a été absolument impossible, même converti et soutenu alors par le sentiment qui exalte le plus l'esprit et la volonté, non d'anéantir ses passions, mais seulement d'en maîtriser une, une seule, quelle étendue avaient-elles donc en ces années d'adolescence, de jeunesse, de maturité commençante où il n'eut garde de les comprimer !
Sans vouloir insister davantage à ce sujet — du moins par de menus faits — il nous reste à rappeler, à faire ressortir deux épisodes essentiels, deux grands actes de l'existence intime de Pascal, vers ses derniers jours : ce ne sera plus de la sensibilité vulgaire eu médiocre, ce ne sera plus de la passion qu'on puisse ou qu'on doive critiquer ! Il faut s'élever maintenant dans les régions pures, jusqu'au sublime, presque jusqu'au divin.
Après de longs pourparlers, conciliabules, congrégations, etc : le pape Innocent X — on le sait — avait cru devoir condamner, le 31 mai 1653, les fameuses cinq propositions tirées ou soi-disant tirées de ÏAugustiiuis de Jansen ; à son tour, le pape Alexandre VII condamna formellement, en octobre 1656, les mêmes propositions.
Saisie de la bulle de condamnation, l'assemblée du clergé de France discuta, délibéra sous l'influence de la Cour (déjà circonvenue contre Port-Royal), et enfin élabora le 17 mars 1657 un Formulaire qui devrait être signé par tout ecclésiastique. Mais les détails ou formalités de la signature ne s'y trouvaient point spécifiés...
Sept jours après — le 24 mars — parut la XVIIIe et dernière Provinciale : Port Royal y déterminait aussi nettement que possible, par la plume de Pas-
cal, l'attitude des Jansénistes tant pour la question de fait que pour la question de droit.
De nombreuses discussions^ et résolutions suivirent, au sein du Clergé de France, comme à Rome même ; enfin, la'décision suprême intervint : chaque prêtre, chaque ecclésiastique était astreint à signer le Formulaire sans aucune restriction, sans apostille, sans «queue ».
Il veut alors, à Port-Royal, de longs et vifs débats. Les uns consentaient à la signature, les autres s'y opposaient : Pascal fut de ce côté.
A franchement parler, aux yeux des partisans sincères de Jansen et de Saint-Cyran, signer ainsi (à l'aveugle) le Formulaire, n'était-ce pas trahir la vérité — ou ce que l'on cro}Tait être la vérité ? N'était-ce pas en quelque sorte se parjurer, répudier enfin une cause presque sacrée ? Allait-on abandonner le dépôt, jusqu'ici inviolable, de la doctrine qui était le fondement même de l'orthodoxie ?
Remarquons, avant tout, en telle conjoncture, 1° que les Jésuites, tout puissants à Rome, étaient parvenus à influencer, à gagner insidieusement et les Cardinaux et le Pape lui-même ; 2° que] l'infaillibilité du « Souverain Pontife », en matière de foi, n'était pas encore érigée en dogme ; 3° que les décisions de la congrégation dite de l'Index n'avaient aucune autorité dans le royaume de France.
Par conséquent, Pascal n'étant, ni de près ni de loin dans les Ordres, n'ayant aucun lieu direct'avec Port- Royal (duquel il fut toujours indépendant), jouissant — en un mot — de son libre arbitre, avait le pouvoir en toute conscience de repousser le Formulaire, et de resfer fidèle à ses propres croyances,
Mais, en ce cas, il s'agissait pour lui, non d'une cause personnelle, nondedoctrines controversées, non de chicanes plus ou moins légitimes ; il s'agissait seulement, exclusivement, de raison, de justice, de droit.
Eh ! que lui importent les menaces, les persécutions et le reste î Ecoutons-le : « Je ne crains rien, je n'espère rien... Les évèques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique... L'Inquisition (1) est corrompue ou ignorante... Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes ». Et s'adressant sans doute à la Papauté elle-même, il s'écrie : « Vous êtes corruptihle ».
C'est le moment de se souvenir des termes si émouvants que, de son côté, traçait sa sœur Jacqueline :« peut-être nous retranchera-t-on de l'Eglise? Qui ne sait que personne n'en peut être retranché malgré soi et que l'esprit du Sauveur étant le lien qui unit ses membres à lui et entre eux, nous pouvons bien être privés des marques, mais jamais de l'effet de cette union, tant que nous conserverons la charité ». Elle ajoutait, dans le sens de son frère : « puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d'évèques ».
Le frère et la sœur se rejoignent ici de cœur, autant que de conviction : ils sont vraiment dignes l'un de l'autre.
Ce fut en novembre 1661 qu'eurent lieu, à Port- Royal, les derniers, les définitifs débats sur la signature du Formulaire ; la mort de Pascal devait survenir à bref délai — dans l'intervalle de 9 mois.
Les échanges d'idées, les contestations, les oppo-
(1) L'Inquisition ici, c'est la Cvngrégation de l'Index.
sitions même de part et d'autre, se firent alors avec une certaine vivacité — tranchons le mot ! — avec d'autant plus d'ardeur qu'il y avait, à peu près, un nombre égal de dissidents. Mais Arnauld figurait parmi ceux qui, pour des motifs devaleur extrinsèque, étaient disposés à capituler ! Pascal, lui (au moins à titre de consultant), malgré sa maladie, malgré sa faiblesse extrême, soutint jusqu'au bout le parti des purs jansénistes, c'est-à-dire des croyants irréconciliables. Sa nièce, Marguerite Perier, nous a laissé le récit de la scène dramatique qui accompagna et suivit cette suprême intervention :
i Mon oncle aimait la vérité par-dessus toutes cho- « ses. .. Il était accablé (le jour même de cette entrées vue, chez lui) d'un mal de tète qui ne le quittait « point... Mais il s'efforça pour faire sentir ce qu'il « sentait lui-même et s'exprima très vivement malgré « sa faiblesse. » A la fin, lorsqu'il vit la défection des principaux assistants, surtout d Arnauld et de Nicole, « il fut si pénétré de douleur qu'il ]se trouva « mal, perdit la parole et la connaissance ».
Tous se retirèrent, sans doute interdits et confus, mais touchés au cœur ; restaient les intimes, le duc de Roannez et Domat, ainsi que les parents, Mme Perier et son fils Etienne Périer.
Dès que Pascal eut repris ses sens, M,ue Périer lui demanda la cause de son évanouissement : « Voici, murmura-t-il — quand j'ai vu toutes ces personnes-là que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la Vérité, et qui devaient en être les défenseurs, s'ébranler et donner les mains à la chute, je vous avoue que j'ai été saisi d'une telle douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu y succomber. »
Quelle scène mémorable !
En dehors des sentiments qu'on peut avoir à l'égard du jansénisme, qu'on soit pour ou contre, qu'importe ! y a-t-il un tableau plus pathétique, plus saisissant — disons même, plus admirable ?
Pascal, en effet, est persuadé, convaincu delà Vérité : il ne recule devant rien, quoique désespérément malade, pour la défendre, pour la soutenir et l'appuyer auprès de tous — dût-il défaillir, succomber même dans ces prodigieux efforts (1). Quel amour du vrai, quel qu'il soit ! Quel attachement à sa religion, à sa foi !
Puis, en désespoir de cause, lorsqu'il voit ses amis de Port-Hoyal, ceux qu'il estimait tant et qu'il affectionnait de tout cœur, hésiter, tergiverser, en lin faiblir, il ne peut résister à ce triste spectacle : la douleur le frappe au point de l'anéantir. Quel hommage touchant pour l'amitié !
Est-il un trait de « grandeur morale », suivant
(1) De cet acte suprême de dévoûment à la foi religieuse, ne pourrait-on approcher le dernier acte de dévoûment à la foi patriotique de Paul Déroulède ?
Un peu avant la terrible guerre qu'il prévoyait sans doute, lé Président de la Ligue des Patriotes voulut une fois encore — quoique désespérément malade, lui aussi, presque à l'agonie — voulut manifester en plein Paris, devant la statue de Strasbourg, ses espoirs inébranlables d'une prochaine Revanche; et il le fit de toutes les énergies de son âme.... Comme Pascal, il s'évanouit après un tel effort.
Quoi de plus beau, que ces élans de volonté surhumaine et d'idéale passion !
l'expression de Saiale-Beuve (1), plus émolionnant, plus digne de l'admiration de tous, que cette « agonie sainte » due à l'ardeur d'une conviction et à la tendresse amicale déçue ?
Ainsi, en pareilles circonstances, cet évanouissement de Pascal motivé par des sentiments si nobles, si élevés, semble être vraiment le comble de la passion, de la passion pour l'amitié et pour la vérité.
Cependant, à cette époque et jusqu'à la fin, une autre passion — plus noble, plus élevée encore — a possédé Pascal : c'est l'amour de la charité.
Souffrant, malade, il s'oubliait lui-même pour les autres, particulièrement pour les nécessiteux qu'il rencontrait çà-et-là ou voyait autour de lui ; toutes ses ressources étaient employées à soulager leurs misères. Il alla jusqu'à se sacrifier, pour ainsi dire, en leur faveur — à la veille même de sa mort.
Laissons parler ici le meilleur témoin de ces actes de charité, sa sœur en personne, Mme Périer, chez laquelle il passa ses derniers jours.
« Cet amour qu'il avait pour la charité le portait à aimer les pauvres avec tant de tendresse qu'il n'avait jamais refusé l'aumône, quoiqu'il n'en fît que de sou nécessaire.... Lorsqu'on lui voulait représenter
(1) Port-Royal, t. III, p. 356. (c'est toujours la 3e édition, la dernière du vivant de l'auteur, que nous citons ici et ailleurs).
cela quand il faisait quelque aumône considérable, il se fâchait et disait : « j'ai remarqué une chose — que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant ».... Il a été quelquefois si avant (dans ses aumônes) qu'il s'est réduit à prendre de l'argent au change, pour avoir donné aux pauvres tout ce qu'il avait, et ne voulant pas après cela importuner ses amis ».
Sa charité, qui s'était exercée toujours aussi activement que possible, s'accentua de plus en plus, devint presque son idée fixe et le poussa jusqu'à engager l'avenir.
C'est ainsi, raconte encore Mme Périer, que « dès l'établissement des carrosses, (1) il dit qu'il voulait demander mille francs par avance sur sa part à des fermiers avec qui l'on traitait, pour envoyer aux pauvres de Blois (2) » .
Mais est-il un trait de charité plus délicat et p'us touchant que celui-ci :
« Il arriva à mon frère, continue Mme Périer, une rencontre — environ trois mois avant sa mort — qui
(1) Ces carrosses publics — autrement dit « omnibus » avaient été établis, par lettres patentes de janvier 1662, aux noms du duc de Roannez et des marquis de Sourches et de Crenan. Ils circulaient à Paris dans trois directions, à heures fixes et moyennant cinq sols par voyageur. Pascal avait un intérêt dans cette entreprise, dont il était l'inventeur Cf. les carrosses à 5 sols ou les omnibus au XVIIe siècle, par M. Moumerqué, 1 vol. in-12, Paris, Didot 1828.
(2) Il y avait alors une épouvantable famine à Blois et dans tous le Blaisois ; la Touraine et le Berry se trouvaient à peu près dans la même situation.
fait voir en même iemps (que l'amour delà purelé) la grandeur de sa charité. Comme il revenait un jour de la messe de Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune fille d'environ quinze ans, fort belle, qui lui demanda l'aumône — il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident. Il lui demanda qui elle était et ce qui l'obligeait ainsi a demander l'aumône. Ayant su qu'elle était de la campagne, que son père était mort et que sa mère, étant tombée malade, avait dû être portée à l'Kôtel-Dieu ce jour-là même, il crut que Dieu la lui avait envoyée aussitôt qu'elle s'était trouvée dans le besoin, de sorte que dès l'heure même il la mena au Séminaire où il la mit entre les mains d'un bon prêtre à qui il donna de l'argent, le pria d'en avoir soin et de la mettre en condition où elle pût recevoir de la conduite à cai^e de sa jeunesse et où elle fût en sûreté de sa personne. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit qu'il lui enverrait le lendemain une femme pour lui acheter des habits et tout ce qui lui serait nécessaire... Le lendemain, il lui envoya une femme qui travailla si bien avec ce bon prêtre qu'après l'avoir fait habiller, ils la mirent dans une bonne condition.
« Mais cet ecclésiastique ayant demandé à cette femme le nom de celui qui faisait cette charité, elle lui dit qu'elle n'avait point chargedeledire; il la priad'obtenir de lui la permission delui révéler son nom : «je vous promets que jen'enparleraijamaispendantsavie, mais si Dieu permettait qu'il mourût avant moi, j'aurais delà consolation depubliercetteaction,carjelatrouvesi belle queje ne puis souffrir qu'el le demeure dans l'oubli» .
Cette action est belle, en effet, d'autant plus belle qu'elle était couverte par une absolue modestie.
Elle témoigne bien, toute piété à part, que Pascal était encore sensible à la beauté féminine : aussi, peut-on dire que c'est là, en quelque sorte, son dernier sourire aux choses humaines.
Il ne lui restait plus vraiment, pour comble de charité, qu'à se sacrifier lui-même ! C'est ce qu'il fit peu après.
« Deux mois avant sa mort, achève sur ce point Mm* Périer, il fit un acte decharité bien remarquable. Il avait chez lui un bon homme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avait donné une chambre et à qui il fournissait du bois — tout cela par charité, car il n'en tirait point d'autre service que de n'être point seul dans sa maison.
« Ce bon homme avait un fils qui tomba malade, en ce temps-là, de la petite vérole ; mon frère, qui avait besoin de mes assistances, eut peur que je n'eusse de l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade. Mais comme il craignait qu'il ne fût en danger si on le transportait en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu'il fut déjà fort mal, disant: «il y a moins de danger pour moi dans ce changement de demeure — c'estpourquoi il faut que ce soit moi qui quitte. » Ainsi, il sortit de sa maison le 29 juin pour venir chez nous... »
Pascal succombait le 19 août suivant, c'est-àdire 50 jours après l'abandon volontaire de son habitation.
Combien, parmi les fortunés ou demi-fortunés, agiraient pareillement vis-à-vis d'un tiers quelconque, pauvre ou malade ? Oui, qui donc — près de l'extrémité — laisserait son domicile, son entourage, ses
Hj PASCAL MONDAIN Et AMOUREUX
habitudes, tout son bien-èlre enfin, pour faire place... à qui ? à des étrangers recueillis déjà par commisération ?
Et puisqu'il est question de deux malades, celui qui avait le plus d'intérêt (à tous points de vue) de prolonger son existence, celui qui était sans doute en danger certain et sentait même sa fin prochaine, Pascal enfin ne pouvait-il hésiter à s'immoler peut-être pour un enfant dont la destinée était seulement douteuse ? Mais il n'y eut, de sa part, ni hésitation ni temporisation : il voulut se retirer aussitôt, cédant sa demeure à l'enfant et à sa famille.
En arriver à un désintéressement si complet, préférer les autres à soi-même dans de semblables conditions, n'est-ce pas atteindre le plus haut degré delà charité ? n'est-ce pas, vraiment, s'élever jusqu'au sommet divin ?
Après cela, que lui importait le reste ! Il était prêt dès lors, à tous les sacrifices du monde.
Son testament prouva la sollicitude infinie qu'il avait pour les pauvres et pour les hospitalisés. Il y a plus encore : son intention était de leur donner tout son bien, s'il avait pu avoir le consentement de son beau-frère — alors absent de Paris.
Que n'eût-il pas fait pour eux, dans le cas où sa santé se fût rétablie ? Ecoutons ses dernières dispositions à ce sujet : « il y a une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi et qui manquent des choses les plus nécessaires — cela me fait une peine que j e ne puis supporter. . . Si Dieu permet que je me relève de cette maladie, je suis résolu de n'avoir point d'autre emploi ni d'autre occupation, tout le reste de ma vie, que le service des pauvres ».
En désespoir de cause, il demanda, il pria de le faire porter aux « Incurables », parce qu'il désirait du moins mourir en la compagnie de ces pauvres qu'il aimait tant !
Tel fut le désir suprême de Pascal : que pouvait- il souhaiter et faire de plus ?
S'il ne mourut pas à l'hôpital, avec les pauvres, s'il succomba au sein de sa famille et près d'amis, il eut — un peu avant son agonie — une consolation « céleste ». Il avait imploré la grâce de recevoir les Sacrements de l'Eglise : il fut exaucé, et c'est dans un ravissement de toi, dans une sorte d'extase qu'il reçut le viatique.
Par là, on peut le dire, sa grande conversion et sa fin se ressemblent :
Illuminé par un éclair de la « Foi », le 23 novembre 1654, vers minuit, il est transporté jusqu'au Ciel et voit Dieu — le « Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ » ;
A son lit de mort, le 19 août 1662, de rechef à minuit, il voit le même Dieu et il s'élance vers lui dans un dernier effort...
Tout ce qu'il a pu avoir de tendresse au cœur, d'amour, s'est reversé alors — comme l'a dit Sainte- Beuve (1) — sur le « Sauveur » : c'a été sa grande passion, passion véritable, qui s'échappe par ses lèvres et qui saigne dans ses membres.
(1) PorURoyal, t. III, p. 509.
Maintenant, nous connaissons Pascal dans les profondeurs de son être, dans la plénitude de ses sentiments, dans son àme entière.
Doué de la nature la plus ardente, surexcitée en- I core par la névrose, il était prédisposé — on le voit — à l'éclosion et au développement de toutes les pas- j sions : ces passions, profanes ou religieuses, l'ont tourà-tour envahi, possédé jusqu'à l'extrême puissance.
On ne peut douter, surtout, que la passion n'ait éclaté chez lui, sous les formes que d'usage, principalement au cours de sa période mondaine.
11 dut donc se livrer alors, avec une fougue irrésistible, aux plaisirs et aux distractions du monde ; il dut se livrer par-dessus tout, vu son tempérament et sa sensibilité, au charme souverain de la vie mondaine — c'est à-dire à l'amour.
Nous allons étudier et faire ressortir ces deux aspects de sa vie.
Il est avéré que Pascal a eu — pendant une certaine période de sa vie — une conduite plus ou moins légère. Toutefois, on s'accorde à croire, généralement, qne cette légèreté n'a pas été jusqu'au « dérèglement »
Notre avis est qu'il ne tint pas seulement une conduite légère, voire très-légère, mais qu'il s'abandonna durant trois années environ à tout le « dérèglement » possible, en un mot, qu'il fréquenta les mondains, les vrais mondains (pis que cela, peut-être) et qu'il devint mondain lui-même.
Combien de temps, en réalité, celte dissipation at-elle duré ? Par quelles phases a-t-elle passé ? En quoi, surtout, consista-t-elle ?
Le début de cette « nouvelle » existence date de quelques mois après l'arrivée à Paris de Pascal et de sa sœur Jacqueline, en automne 1647 ; laisons passer l'hiver et arrivons au printemps : c'est à ce moment précis, au printemps même de 1648, qu'elle se développe, puis éclate, rayonne... Après avoir battu son plein, elle devait finir vers octobre ou novembre 1654 à l'époque de l'accident du jout de Neuilly que suivit presque aussitôt la grande vision rappelée dans le « Mémorial » — ce Mémorial presque sacié, toujours porté sur soi par Pascal jusqu'à la fin.
Sa durée totale a donc été d'environ six ans.
On peut, selon toutes vraisemblances la subdiviser ainsi : 1° un an et demi d'initiation, du printemps 1648 à l'automne 1650; 2° trois ans et demi de plein épanouissement, mais avec quelques intermittences, d'automne 1650 à fin d'hiver 1653; 3° un an, ou à peu près, d'alternatives de plaisirs et de dégoûts, du printemps 1653 à la mi-hiver 1654.
La première et la dernière périodes, malgré tout leur mystérieux intérêt, ne furent point signalées, (très probablement) par une série de faits saillants ou remarquables, sauf la dernière, peut-être, et tout à la fin. Quant à l'époque intermédiaire — la grande époque ! — elle a été remplie sans doute par un amas de curieux événements et s'écoula presque tout entière au milieu des distractions, divertissements, jeux et voluptés de toutes sortes, en usage ou de mode à cet instant du siècle, c'est-à-dire pendant et après la Fronde. Pascal avait tous les dons et un caractère spécial pour briller dans la société élégante, et un peu mélangée et tourmentée, de ce temps: vivacité d'esprit, éloquence, séduction morale, charme de la physionomie, etc. . . Ce dut être, assurément, une fois engagé dans le tourbillon, un mondain consommé.
Avant de le considérer comme tel, et pour éviter tout malentendu, il importe — croyons-nous — d'expliquer ce que nous entendons, ce que l'on doit entendre par cette expression de «mondain»
Etre mondain, selon nous et d'après le vrai sens du mot, c'est jouir de la fleur de tous les plaisirs de la vie avec passion — pendant un temps continu, plus ou moins long — même au delà d'nnc sage modération et d'une mesure raisonnable; c'est mener l'existence, alors, à grandes guides ou à la vapeur; c'est
sortir des règles de la conduite commune, ordinaire, c'est littéralement se dérégler — mais jusqu'à un certain point. Loin de nous l'idée d'assimiler, de comparer même le mondain au vil débauché, au viveur de bas étage. Le mondain peut aller, va jusqu'aux bords de la débauche, l'effleure (si vous voulez), mais n'a désir et prend garde de s'y éclabousser. Il se divertit aux dépens de sa santé parfois et de sa bourse souvent, jamais aux dépens de l'honneur ou de l'honnêteté; il sait toujours conserver la délicatesse et à l'occasion y mêler du dilettantisme : il reste homme du monde ou gentleman, comme on dit aujourd'hui, il reste «honnête homme », comme on disait autrefois, jusqu'au plus fort de la dissipation.
Faut-il préciser? Nous dirons, en ce cas, que l'homme ou le jeune homme d'un certain rang qui s'entoure de tout le bien-être possible, a un « chezsoi » (maison ou appartement), fréquente la société choisie, assiste aux soirées et aux bals, va au théâtre (du moins aux «premières » ou aux « extras »), se promène aux endroits selected soit à cheval, soit en voiture, villégiature, joue; qui se prête volontiers aux parties de plaisir, dîners, soupers, etc.: avec des amis et même avec des amies ; qui sait flirter au mieux, se permet parfois d'offrir ses hommages à des Dames coquettes, en attendant l'heure du grand amour, de l'amour fatal — celui-là, quel qu'il soit, célibataire évidemment el ne dépendant que de lui-même, n'a-t-il pas droit à cette appellation de mondain ?
Tel se montra Pascal pendant trois belles années, les meilleures de son existence au point de vue de la santé : il était à la fleur de l'âge, ne l'oublions pas, car il avait ou allait avoir 30 ans! il a vécu alors dans les
conditions que nous venons d'e:- poser, avec les moyens qui lui étaient personnellement possibles et grâce aussi (en tout bien, tout honneur) à la munificence d'un ami aussi intime que dévoué, le duc de Roannez, gouverneur du Poitou (1).
A cette vie toute de joyeusetés, quelques-uns se récrient et opposent cette objection : comment se faitil que celui qu'on se figure toujours si mélancolique, si sombre, ait pu disposer son esprit et son cœur à tant de joies, à tant de plaisirs? N'est-il pas étonnant, même invraisemblable, que ce caractère élevé, cette magnifique intelligence, cette nature délicate et superbe, se soient ployées ainsi et rabaisséesjusqu'à la gaîté bruj-ante, bien plus .'jusqu'à la dissipation ?
Il y en a peu, j'en conviens, que l'idée de cet état contradictoire n'embarrasse ou ne choque ; mais Pascal lui-même a été au-devant d'une pareille objection, quand il a dit : « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis »... Pascal vécut à l'exemple de ces philosophes, riant de même avec ses amis, tant qu'il laissa de côté la religion et ne s'interdit ni les plaisirs ni le bien-être.
A coup sûr, il était d'un naturel réfléchi et sérieux, mais pas au point de ne pouvoir, à l'occasion, se dérider, sourire et plaisanter. Extrême en tout comme il fut toujours, dès qu'il se dérobait aux méditations ou que la mélancolie avait disparu, quelle
(1) Le duc de Roannez avait un revenu d'au moins 250.000 fr. de notre argent, mais on lui avait laissé des det-
tes.
devait être sa belle humeur! Quelle gaité franche et vWe lui courait au cœur.lorsque- son mal faisant «lâche -il pouvait s'ébattre à l'aise avec ses familiers! Combien "avait devivacité spirituelle, de grâce charmante, de bonne allégresse, dans ces reunions mi-ht Praires mi-scientifiques, surtout mondaines qui aSlieadéjàche.Vsdamesd'Ai^.llon^eSabe,
du Plessis etc.! A quel point.eçrtes, somma ,1 parfo .s, étincelait, lors de certaines discussions, son esprit
^•Tl^Ïmais ri beaucoup, ainsi que 1. présumait Sainte-Beuve (1), il a dû, certes! se dédommager grandement au cours de sa vie mondaine. Ce a fous parait incontestable. L'entram, l.rome la oyeuse et maligne moquerie dont sont empreinte, la plupart de ses Puovinc.ales, témoignent amplement de son humeur agréable.de la finesse de ses nronos de sa riposte prompte et piquante, dans les rrsatnsqu'i.'intéressaient ouqu, le mettaienten cause - témoin le fameux entretien avec M. de Sacy où Pascal jette (de l'aveu de Sainte-Beuve; mille etinee les et ces mille étincelles, M . de Sacy en craignait l'éclat mais « les lumières saintes qu'il trouva.t dans Sure et dans les Pères lui firent espérer qu il ne seraU point ébloui de tout ce brillant qu, charmait néanmoins et enlevait tout le monde. » (Z)
Cet esprit séduisant, éblouissant, était connu de tous autour de lui et touchait au proverbe : quelqu un
(l)Port Royal, 1. 11. p. 379 380.
,21 Cet entretien, si curieux, a été rétabli exactement .d'aprèsle p Des Mole.s, par Ernest Havet : Ld.Lon des Z.ZZ t. 1".. p CXXIIlde l'inlroduct.on.
montrait-il quelque peu de cet esprit, on disait aussitôt qu'il en avait « comme Pascal » . Mais par esprit. en ce cas, il faut entendre ce qui fait qu'on éclaire un sujet, qu'on le rend lumineux et qu'on le relève au besoin par des expressions aussi nettes que brillantes : c'est là le véritable esprit, qui est l'étincelle des idées et non l'étincelle des mots. Cet esprit, Pascal aimait à le sentir dans la conversation en dehors de lui et de qui que ce fût, parce que c'était à son endroit le meilleur excitant et réconfortant. C'est pourquoi il affirmait à Fermât que, bien qu'il « le tint pour le plus grand géomètre de toute l'Europe, ce n'aurait pas été cette qualité-là qui l'aurait attiré; mais il se figurait tant d'esprit et d'honnêteté dans sa conversation que c'est pour cela qu'il l'aurait recherché. »
Lorsqu'on recherche tant l'esprit chez les autres et qu'on le possède soi-même, c'est marque infaillible d'une forte prédisposition à jouir de ces délicieuses surprises d'idées et de faits qu'amène toujours la causerie — la causerie, s'entend, des « gens d'esprit ».En ces rencontres, que de bonnes fortunes quelquefois ! N'est-ce pas ainsi que Boileau, sur un plaisant défi de Lamoignon, conçut et exécuta ce chef-d'œuvre, le poëme si pittoresque du Lutrin ? Et de même le grand Arnauld, défié en riant par Pascal de faire des « Eléments degéométrie » meilleurs que ceux élaborés par lui d'après Euclide, sut en composer de si clairs, de si lucides, que son provocateur lança dans le feu son propre ouvrage. Comme il dut rire à plein cœur, en la circonstance, de lajperte de sa gageure !
Il était donc loin, très loin, d'être étranger à la bonne plaisanterie. Il lui arriva même de sourire à des aventures qui n'étaient rien moins, pour lui, que
le prélude ou l'annonce de terribles menaces. Au moment, en effet, cù parurent les premières Provinciales dont l'effet était déjà foudroyant contre les Jésuites, Pascal crut sage de quitter sa maison et d'aller — sous le nom « de M. de Mons », emprunté à sa tamille même — dans une auberge dite du Roi David, juste en face du Collège de Clermont tenu précisément par la Société desR. P. Jésuites. La 7e Petite Lettres'imprimait, quand son beau-frère Périer vint à Paris en demi-iucognito et prit une chambre à la même auberge. Là, il reçutla visite d'un Jésuite même, le P. de Frétât, allié (du reste) tant à lui qu'à Pascal. Ce révérend Père le prévint d'abord avec toute l'onction et toute la charité imaginables que ses confrères soupçonnaientPascal d'être Yuuteurdes Petites Lettres, puis il insista fortement pour que M. Périer l'avertit « de ne pas continuer parce qu'il pourrait lui en arriver du chagrin. » A cela M. Périer répondit par quelques mots évasifs et assez piquants. Mais le plus piquant de l'affaire, c'est que dans cette chambre où ils étaient, à un pas d'eux, sur le lit même, se trouvaient étendus (pour sécher) vingt exemplaires de la 7e Petite Lettre qui sortaient à peine de l'impression. Seulement, par bonheur, les rideaux du lit étaient tirés ; mais, par contre, près, tout près du lit, il y avait un Frère, compagnon du P. de Frétât, qui s'était assis et qui pouvait y jeter peut-être un regard indiscret. Enfin l'un et l'autre partirent — sans se douter de rien. Quel débarras pour M. Périer ! Vite il monta chez son beau- Irère qui demeurait au-dessus de lui et l'informa de cette visite si extraordinaire. Tous deux en rirent à plein cœur, doublement heureux d'avoir pris ceux qui voulaient prendre Il n'est pas
douteux que ce Jésuite ne fût venu là aux fins de jésuitisme, c'est-à-dire d'espionnage, et la preuve est la présence (inexplicable sans cela) de ce Frère, plus au moins convers, qui n'avait que faire sans doute d'assister à un amical et « secret» avertissement, entre parents, qui plus est ! Sa consigne, certainement était— suivant le système tout jésuitique de surveillance réciproque — d'épier la conduite du P. de Frétât choisi à dessein pour cette mission. Et serait- on désireux de connaitre le sens exact du traître euphémisme employé par ce Jésuite(l), de ce terme ambigu de chagrin ? Ce chagrin, dans sa bouche, signifiait tout simplement La Bastille !
Que pensent de celte explication , la seule vraie — croyons-nous — ceux qui suivent l'abbé Maynard dans sa défense du Jésuitisme ? On renverse les rôles' c'est facile à imaginer — et quels seront les Jésuites, les vrais Jésuites, dans ^cette aventure ? C'est Pascal et c'est Périer !... Ma foi, nous préférons rire à notre tour, et sans insister davantage. Des écrivains de notre temps ont inventé Pascal plagiaire, Pascal inédit, etc ;il ne reste plus à inventer Pascal jésuite. Quoi qu'on ait dit ou redise, il appartenait bien à Pascal et à son beau-frère de s'égayer après la scène tragi-co-
(1) 11 faut noter que ce P. de Frétât était l'un des plus modérés de sa Congrégation. Combien de ses confrères osaient dire, redire avec le P. Pirot : « pour cet impie secrétaire (Pascal !),il devrait craindre ce qu'autrefois on pratiquait à Lyon envers ceux qui avaient composé de méchantes pièces — on les conduisait sur le Pont et on les précipitait dans le Rhône. » (V. Apologie pour les Casliistes contre les calomnies des Jansénistes).
inique qui s'était déroulée de la sorte. On a dit de personnages politiques qu'ils avaient dansé sur un volcan, eh bien ! on peut penser de Pascal qu il a ri, franchement ri, devant la porte entr'ouverte de la Bastille (1). C'était là tout l'effet qu'avaient sur lui les menaces d'adversaires aussi infâmes que ridicules.
Aussi, dans une prochaine Lettre au Provincial, il ne manqua point de citer en sa faveur les mots de Terlulien : « rien n'est plus dû à la vanité que la risée; et c'est proprement à la vérité qu'il appartient de rire, parce qu'elle est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce qu'elle est assurée de la victoire. » Allons, malgré certains critiques, convenons qu'il eût été dilficileà Pascal de rire plus à propos et plus justement.
D'ailleurs, il reconnaissait fort bien lui-même qu\< il y a un temps de rire et un temps de pleurer » ; et ce temps de rire, si court, hélas ! et si rapide pour lui, il en a employé — on ne pouvait mieux — une bonne partie à rire des R. P. Jésuites et de leurs maximes insensées. Quant à l'autre partie, il l'a employée (c'était tout naturel,) à rire, à se divertir au milieu des distractions du monde. Jacqueline le lui rappelait, après sa conversion, dans une charmante let-
(1) La conscience de défendre la vérité le rendait fort, insensible à toute intimidation, inébranlable. Lui même le proclame avec quelque fierté — « Je suis seul contre 30.000? Point. Gardez, vous la Cour, vous l'imposture ; moi, la vérité — c'est toute ma force ; si je la perds, je suis perdu ! Je ne manquerai pas d'accusations et de persécutions. Mais j'ai la vérité, et nous verrons qui l'emportera.) Faugère, Pensées, v. lr p. 308).
tre : « j'ai autant de joie de vous trouver gai dans la solitude, que j'avais de douleur quand je voyais que vous l'étiez dans le monde. »
Par ces derniers termes, Jacqueline fait allusion à la vie mondaine de son frère — mais cette allusion est douce, si douce qu'elle se dissimule sous une atténuation (gaîté) qui est plutôt, il estvrai, dans l'expression que dans la pensée, car le mot de « douleur » appliqué au sentiment éprouvé par Jacqueline serait vraiment excessif, outré, s'il ne s'était agi que d'une gaîté ordinaire ou, si l'on veut, extraordinaire. Mais le plus suppose le moins. Si parfois, dans le monde, Pascal eut de ces gaîtés qui donnent prise au blâme des scrupuleux — celles, peut-être, que réprouvait Jacqueline — il en eut aussi de plus modérées, de ces gaîtés douces et bonnes où le frivole se mêle au sérieux.
Sainte-Beuve qui supposait, comme nous l'avons dit, que Pascal n'avait jamais ri beaucoup, s'est trompé bien étrangement, et il a pour contradicteur Jacqueline elle-même : celle-ci savait à quoi s'en tenir, avant comme après son entrée au Couvent. A l'instar de Jacqueline, nous pensons que Pascal avait même de la gaieté de trop, en surplus : il n'avait pu l'épuiser tout entière pendant sa période d'agitation, et il lui en était resté de quoi le distraire, l'amuser jusque dans la {solitude et jusque dans sa grande lutte contre les Jésuites.
Il faut croire, en ce cas, qu'il avait un fonds naturel et surabondant de bonne humeur ; du reste, au temps de sa jeunesse, il avait pu en recueillir de-ci de-là une superbe provision. Certains amis et commensaux de son père, entre autres, ne durent pas
être étrangers au développement de ces heureuses dispositions : parmi eux, apparaît de suite Le Pailleur... Curieuse individualité que ce Le Pailleur ! Savant, très savant même en Mathématiques, il fit partie de la « Réunion » qui se transforma en Académie des Sciences. Il était l'intime ami d'Etienne Pascal, et c'est à lui que le père de Biaise vint découvrir en pleurant le génie scientifique de son fils ; c'est à lui, également, qu'il communiqua cette fameuse Lettre au P. Noël, où il prédisait la vigueur de plume, l'impétueuse ardeur du futur adversaire des Jésuites et annonçait presque les Provinciales. Cet homme (nous parlons de Le Pailleur) d'apparence si grave et si sérieux, entouré de l'estime des célébrités de l'époque, plein « de droiture et de vertus », cet homme-là — malgré tout — était un farceur consommé, plus encore ! un parfait baladin. Il connaissait la musique, composait des ballets, • chantait, dansait, faisait des vers pour rire ». Stupéfaction ! il alla jusqu'à fredonner, jusqu'à chanter (qui mieux est) « 88, vous entendez, quatre-vingt-huit chansons pour un soir de carnaval » (1). 88 chansons pendant une soirée, fûtelle de carnaval, c'est fabuleux, c'est renversant ! Le lendemain, sans doute, comme tous les matins (semble-t-il), îe chanteur était mort... ou épuisé (2).
(1) V. Historiettes de Tallement des Réaux, 3e édition, par MM. de Monmerqué et Paulin Paris — Téchcner, 1862, tome III, p. 308.
(2) C'est Jacqueline qui nous apprend la paresse du matin de cet original ; « M. Descartes, nous dit-elle, fâché d'avoir été si peu céans, promit à mon frère de venir le re«
Un tel débordement de chansons dénote chez son auteur un tempérament, un caractère exceptionnellement doué pour la joie et le plaisir, pour la gaudriole et le chant. S'étonnera-t-on, après ce fait — comme le raconte encore Tallement des Réaux — que « le « messager de Rennes à Paris le voulait mener pour rien, à cause qu'il avait toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris ».
Cette exubérance de jovialité était-elle commune aux amis d'Etienne Pascal ? Il n'est pas, en effet, jusqu'à Roberval lui-même qui ne montrât des vivacités comiques : je rappelle, à ce sujet, la curieuse algarade qui eut lieu (après la l,e visite de Descartes à Pascal) entre Descartes et Roberval en personne dans le carrosse qui les ramenait ensemble et où — selon l'expression de Jacqueline — ils se chantèrent « goguettes », mais un peu plus fort que jeu.
Ainsi, l'étroite liaison de son père avecces Savants et une longue communauté de travaux permirent à Pascal de les fréquenter et par là d'assister souvent et de participer même à leurs vives hilarités. Or, estil rien de plus contagieux que le rire et la plaisanterie, sui tout auprès des personnes à caractère ouvert et passionnées ? L'influence de tels personnages, en particulier de Le Pailleur, amena chez Pascal une heureuse réaction : elle le détermina, elle le poussa peu à peu à laisser se succéder, par intervalles, et les études et les distractions ; puis, lorsque le mal sur-
voir le lendemain à 8 heures. M. Dalibray fit ce qu'il put pour y mener M. Le Pailleur, que mon frère avait prié d'avertir de sa part ; mais il fut trop paresseux pour s'y rendre. »
git quand même chez lui, au milieu de 1647, le goût des divertissements qui lui était devenu une habitude, même en province, s'accentua, s'étendit au contact de la société parisienne, si bien qu'il n'y résista plus et que — suivant l'impulsion de sa nature extrême — il lui laissa bientôt, le mal s'étant assoupi par miracle, pleine et entière satisfaction.
Nous voilà, dès lors, à l'ère fameuse de sa mondanité. Les incidents de cette vie nouvelle vont commencer, d'abord assez timidement, puis avec entrain. Quel charme il y eut dans les primeurs joyeuses d'un tel esprit et d'un tel cœur ! Souriant aux frais sentiments de la jeunesse, accueillant les sensations agréables qui se présentaient à lui, il s'abandonna volontiers aux douceurs de cette existence : à quel degré de gracieuse volupté et de séduction a-til su atteindre lorsqu'il offrait tout son être à ces sentiments, etqu'il en ravivait en lui-même l'heureuse impression!
L'ardeur, l'enthousiasme, le feu de l'esprit qui le possédait, pétillaient sans cesse, éclataient autour de lui en mille façons ; coup sur coup, saillies, boutades et le reste crépitaient sous des formes pittoresques, originales, toujours séduisantes : de là, l'entraînement irrésistible qu'il produisait, cette influence enfin à laquelle personne ne pouvait échapper. Sa conversation était merveilleuse, non seulement par l'attrait des idées, mais par un langage tout naturel, franc, sincère et captivant dans sa simplicité. De nos jours, la Conférence privée ou publique a une vogue extraordinaire, et les Conférenciers qui rivalisent entre eux se livrent assaut sur assaut. Mais quel est celui de ces Conférenciers, si brillants soient-ils (depuis le « père » Sarcey jusqu'à Lemaître, tous deux maintenant dis-
parus de la scène), qui aurait pu, qui pourrait — je ne dirai pas éclipser — aller de pair avec notre Pascal ? Son éloquence, à lui, coulait de source : elle était toute vive et se maintenait d'un bout jusqu'à l'autre en relief saisissant, Et il parlait, comme il raisonnait, autant avec son âme qu'avec son esprit. Que dire de ses entretiens intimes, de ses épanchements entre amis ou parents, où il s'abandonnait à tout ce qu'il avait d'inspiration, de délicatesse, de sentiment !
Il n'est guère possible de s'imaginer, à cette époque, les créations d'une pensée si extraordinaire. De cette imagination grande et fraîche que l'on sait, unie à une âme tendre et puissante à l'excès, quelles œuvres auraient pu jaillir à l'occasion î Et si la Muse eût plané sur le berceau de l'enfant privilégié, quel poète vraiment incomparable la France aurait compté parmi les siens ! . . .
Pascal n'était pas né poète : il n'a donc écrit que de la prose, et assez tard — mais cette prose vaut la plus belle des poésies.
Que n'eût-il fait, avec ses idées et avec son style, s'il avait été vraimeut poète !
A nos j-eux, Lucrèce est le plus original, le plus passionnant, le plus élevé des poètes latins — et beaucoup sont du même avis i supposez Pascal doué du génie poétique : ne serait-il pas notre Lucrèce, à nous Français, mais.plus grand encore que Lucrèce ?
Non moins que le poète de Rome, il avait une merveilleuse intelligence des choses physiques et morales, et de plus il unissait (à son exemple, mais à un degré surélevé) un cœur fier et noble à un esprit toujours actif et vigilant. Bien des pensées, comme bien des émotions, leur ont été communes. Mélancolie, enthousiasme, volonté haute et forte, sensibilité pro-
(1) Nous avons publié en 1904 — quand nous étions « fonctionnaire )> — une Etude à ce sujet : La poésie et les poètes devant Pascal (1 vol. in-12. L. Gougy). Ce que nous disons dans les pages qui vont suivre n'est guère que le résumé de cet ouvrage auquel le lecteur est prié de se référer au besoin. — Mais ajouterons-nous que l'Etude en question, depuis longtemps épuisée, est devenue rarissime ?
yb PASCAL MONDAIN ET AMOUREUX
fonde, amour et pitié du pauvre genre humain : ce sont, tour-à-tour, chez l'un et chez l'autre, mêmes qualités d'homme et d'écrivain. « Surprenante conformité, dit M. G. Martha (1), dans une si grande diversité de doctrines ! Lucrèce et Pascal se rapprochent et se rencontrent, si on ose dire, dos à dos, Leur génie voisin, mais tourné en sens opposé, contemple chacun avec de sévères délices la profondeur mystérieuse qui s'ouvre devant lui. L'un place son espérance dans le néant et l'autre dans l'immortalité; chacun trouve son ivresse dans un infini. Si on oublie leurs principes pour n'écouler que leur passion égale, on est tenté de croire que leurs voix sont à l'unisson. C'est qu'ils sont toas deux à la poursuite du même problème, impatients de le résoudre pour leur propre bonheur, tous deux — par un contraste étrange — cherchant la paix avec une avide fureur, méprisant tout le reste et sans autre désir que la vérité où ils ont placé leur intérêt, leur vie, leur éternité. » Le de naturarerum et les Pensées sont deux poèmes où, dans des conditions de temps, de mœurs et de religions toutes différentes, on sent frémir la même âme et circuler le même souffle de grande poésie. Mais ici, c'est l'affirmation — après les péripéties du doute — de la foi la plus ardente ; là, c'est la négation absolue de toute croyance religieuse : telle est la différence, telle est la portée des inspirations de ces deux génies. N'est-ce point marquer entre eux, du fait même de l'opposition de leurs tendances, un degré bien dis-
(li Le Poème de Lucrèce, par M. C. Martha, professeur à la Faculté de Lettre de Paris — 2e édition, p, 167.
tinct de sympathie humaine, de force émotionnante et aussi de grandeur ?
Phénomène étrange ! Cette poésie pour laquelle Pascal avait des qualités d'imagination et de sentiment si éminemment, propres, non seulement il ne la goûtait pas, il ne la sentait pas mais encore — qui le croirait ? — il la niait ou la réduisait à de banales figures, à de simples métaphores : c'est ce que nous déclare Sainte-Beuve (1) à plusieurs reprises ; c'est ce que Victor Cousin (2) se hâte d'affirmer péremptoirement ; et, à leur suite, voici venir H. Rigault, Vinet, l'abbé Maynard (3), et nombre d'autres criti ■ ques ou biographes quelque peu abusés.
Où donc Sainte Beuve, le principal auteur de ce dénigrement (quoique poète lui-même), a-t-il vu, a-til constaté que Pascal n'ait pas senti la poésie ? où s'est il aperçu qu'il soit allé jusqu'à la nier? Seraitce dans cette Pensée :
« On ne passe point dans le monde pour se con- « naître en vers si l'on n'a mis l'enseigne de poète, « de mathématicien, etc. Mais les gens universels « ne veulent point d'enseigne, et ne mettent guère de « différence entre le métier de poète et celui de broie deur »
Il est essentiel de remarquer que Pascal, ici, ne fait que relever l'opinion des « gens universels », c'est-
(1) Port-Royal - t. II. p. 466 ; t. III, p. 103.
(2) Jacqueline Pascal (4e édition), p. 462. — Cf. Domat du même auteur, p. 194.
(3) L'abbé Maynard n'est pas tout à-fait affirmât if : il ne soit trop, il conjecture, il doute même...
à-dire de ces honnêtes hommes de son temps qui — pour être dignes de ce titre — croyaient devoir ne professer aucun des métiers, tout en étant capables de les exercer et d'en être juges. Cet avis fût-il le sien et cela pouvait être, il y aurait sottise à le lui reprocher. Evidemment, lorsqu'on porte 1' « enseigne » de poète, lorsqu'on affiche le « métier » de poète, ou (à parler plus clair) lorsqu'on fait de la poésie, non pour' elle-même et suivant l'inspiration, mais seulement à cause du profit et de l'argent, ou bien à tout propos et par parade — comme c'était l'usage, alors — autant dirons-nous- avec Pascal, autant vaut être brodeur. Après ces termes précis « enseigne » et « métier », on ne saurait se méprendre sur la pensée de Pascal : le métier de poète et la poésie, c'est deux ! Un poète même, Boileau, ne s'est pas contenté du « brodeur» : Soyez plutôt goujat, si c'est votre métier.
La poésie serait-elle honnie encore et méconnue dans cette autre Pensée :
« Le peuple a les opinions très saines, par exem- « pie, 1° d'avoir choisi le divertissement et la chasse « plutôt que la poésie. Les demi-savants s'en moquent « et triomphent a montrer là-dessus la folie du mon- « de ; mais par une raison qu'ils ne pénètrent pas, on a « mison »...
Oui, «on a raison » dans ce cas, parce que chaque catt orie, chaque classe de la société a des plaisirs bien distincts et des distractions spéciales ; parce que le « peuple », tout entier aux choses matérielles, ne pie d goût d'habitude et ne réussit qu'à ce qui s'en rapproche le plus — comme la « chasse » et le « divertissement ». S'il 37 a là quelque irrévérence, ce n'est pas contre la poésie, c'est contre les « demi-sa-
vants », contre les hâbleurs ou pédants orgueilleux.
Enfin, la poésie serait-elle dédaignée davantage, voire niée, dans cette Pensée que cite expressément Sainte-Beuve :
« Si la foudre tombait sur les lieux bas, les poètes « et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses « de cette nature manqueraient de preuves ».
A quoi tend cette boutade ? Comme elle ne parait viser et ne vise réellement — selon nous — que les « poètes qui emploient de perpétuelles images, figures ou comparaisons de foudre, d'éclair, de tonnerre, etc : elle ne prouve, d'après toutes vraisemblances, que l'ennui et le dégoût de leurs fades poésies ; cela, du reste, est assez sensible par ce trait : « les poètes.... qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature ». Conclure de là que Pascal n'aperçoit, en matière poétique, ni l'harmonie devinée, ni Dieu sensible au cœur par la nature (!), c'est vouloir donner — comme à plaisir — d'un texte évident une interprétation téméraire, c'est tirer d'une simple brusquerie fort admissible d'étranges et lointaines conséquences, c'est pousser à outrance (sachons l'avouer) le droit de critique, car c'est là une critique à côté.
Eh quoi, vraiment, Pascal n'aurait pas senti la poésie et l'aurait niée, lui quia jeté ça-et là dans les Pensées des cris du plus profond sentiment, lui qui a laissé s'échapper du fond de son âme des accents que nul poêle n'a surpassés, lui qui nous émeut par un motet d'un seul coup nous fait frissonner ! N'est-ce donc pas de la poésie — et de la plus belle et de la plus haute — que ce sublime gémissement : « le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye» ; que ce cri de si grande fierté : « l'homme n'est qu'un ro-
seau le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant» ; que ce tableau d'un lugubre inouï: «le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste... On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais » : que ce magnifique mouvement d'enthousiasme, au souvenir d'Archimède : « Oh ! qu'il a éclaté aux esprits ! » et mille autres jets d'idée, élans de cœur et splendides vivacités de langage ?
C'est ici, dirons-nous avec Ernest Havet, « c'est ici qu'il faut rappeler encore l'étonnant dialogue du Mystère de Jésus : « Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi.... Veuxtu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes ?... Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin. Mais c'est moi qui guéris et rends le corps immortel ».... Et tout le reste.... Où sommes-nous? Qu'entendons nous? Que sont devenus les seize cents ans qui séparent cet homme du Calvaire ? La passion lui est présente, le regard de Jésus est attaché sur lui, sa bouche divine laisse tomber pour lui une parole plaintive à la fois et consolante, où la paix du Ciel se sent dans l'amertume de la mort. C'est un élan de l'imagination, c'est un ébranlement de l'âme qui serait le dernier effort de la poésie, s'il n'était le ravissement de la foi. — Veuton voir, après la poésie du Calvaire, celle de l'Ancien Testament ? Parmi les traductions que Pascal avait faites de divers passages des Prophètes, pour servir à son Apologétique, nous en trouvons une qui est un chef-d'œuvre, et où a passé toute l'inspiration du texte, le plus magnifique peut-être des textes des Livres saints ; c'est celle du Chapitre XLIL d'Isaïe : « Ecoutez, peuples éloignés, etc. » C'est l'original delà se-
coude partie de la prophétie de Joad, dans YAthalie de Racine — et Racine même ne l'a pas égale. On admire dans la traduction de Pascal la largeur de la phrase, la plénitude de l'expression, la liberté des mouvements ; cela est beau en français, sans cesser d'être biblique: il pense et sent avec le prophète, il n'a pu méditerces cantiques snnsen être enilammé. — Il n'en faut pas plus ponr montrer combien ce grand esprit avait le sentiment de la poésie, quoique Voltaire et Condorcet l'aient tancé d'un ton fort dur sur son manque de goût. Mais qu'il y a loin de Voltaire à Isaïe » ! (1)
Qu'il y a loin, ajouterons-nous à notre tour, de Voltaire ou de Condorcet à Pascal lui-même !
Donc, loin de nier ou de méeonnaître la poésie, Pascal la sentait profondément, si profondément qu'il en avait en lui-même la source vive — aussi vive qu'abondante. Où peut-on voir, en effet, une poésie d'un caractère plus pur, plus élevé, plus saisissant, que cette poésie qui déborde, presque à chaque page, dans les Pensées ? La poésie del'àme, telle par exemple qu'il la trouvait dans la Bible, voilà la seule que Pascal comprît, la seule qu'il pùtsentir, goûter et admettre.
Quant à celle qui résulte de sons plus ou moins harmonieux et de couleurs plus ou moins brillantes, c'est-à-dire celle-là même qui avait cours au commencement du XVIIe siècle et qu'il connut, il l'appréciait au juste, en savait la portée et au besoin la définissait de la meilleure faeon. Ecoutez :
(1) Ernest Havet, 2e édition des Pensées (Paris, Ch. Delagrave 1866): t. I p. XXXIX de l'Introduction.
« On ne sait pas en quoi consiste l'agrément qui « est l'objet de la poésie ; on ne sait ce que c'est que « ce modèle naturel qu'il faut imiter, et à faute de « cetle connaissance, on a inventé de certains ter- « mes bizarres :
« Siècle d'or, merveille de nos jours, fatal, etc.
«Et on appelle ce jargon beauté poétique... Ce « modèle là consiste à dire de petites choses avec de « grands mots. » (1).
Pascal compare, ensuite, avec une piquante ironie les sonnets qui n'ont pour eux qu'une vaine parure à des « reines de village ». Combien y avait-il alors de ces sonnets ? Combien devait-on en produire depuis cette époque ?
C'est précisément de cette allusion maligne, de ces traits si bien appliqués, que Victor Cousin a pris texte — de son côté — pour soutenir que Pascal avait voulu faire fi de la poésie et la réduire toute à des figures. La prétention est singulière ! Mais à ce compte, Molière ne traita guère la poésie d'une sorte moins impertinente, lorsqu'il dit :
Ce style figuré, dont on fait vanité,
Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure.
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Et à Molière et à Pascal il faut joindre ici Boileau lui même, le législateur du Parnasse en personne, qui — se moquant des rimes faciles et des métaphores des poètes de sou temps — disait qu'à leur école
(1) P.Faugère, Edition des Pensées, I. p. 256.
PASCAL Lï LA POÉSIE 103
il aurait vite appris à coudre ensemble des mots, et quels mots !
Si je louais Philis en miracles féconde,
Je trouverais bientôt à nulle autre seconde.
Si je voulais vanter un objet non pareil,
Je mettrais àl'ins ant plas beau que le soleil.
Enfin parhi-.it toujours d'astres et de merveilles,
De chefs-d' amure des deux, de beautés sans pareill .«,
Avec tous ces beaux mois souvent mis au hasard,
Je pourrais aisément, sans génie et sans art,
Et transposant cent fois et le nom et le verbe,
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe...
En tel cas, Pascal a fait — autant que Molière et Boileau, j'ajoute avant lcx ■ — œuvre de bon sens et montre de bon goût. Une s'est pas laissé prendre aux apparences ; les vers, si clinquants qu'ils soient, ne sout pas toujours de la poésie, et les vers qu'il avait en vue encore moins que tous autres. Il n'avait garde de s'y méprendre malgré l'engouement général, et et s'il réduisait — comme l'assure V. Cousin — toute la poésie à des figures, c'était, entendons-nous ! (a poésie de l'époque, cette triste poésie conspuée toutà-1'heure, et par Molière et par Boileau (1). Il ne la
(1) Sainte-Beuve en a convenu dans ce passage des Causeries du lundi (T. ^ I, p. 41)7 1, qui nous paraît un correctif à ses jugements antérieurs tiop absolus : I Pascal s'était moqué de la poésie et de ces oripeaux convenus, siècle dor, merveille de nos jours, fatal laurier, bel astre ; et on appelle ce jargon, disait-il. beauté poétique ! Il s'agissait pour Boileau de rendre désormais la poésie respectable (elle ne l'était donc pas) aux Pascals eux-mêmes, et de u'y rien souffrir qu'un bon jugement réprouvât. »
réduisait, d'ailleurs, que là où elle se réduisait ellemême : aussi se refuse-t-il à la décorer du nom de poésie, il lui inflige le vocable de« jargon poétique » — encore « poétique » serait-il de trop !
Cette distinction est d'une parfaite clarté, est il y a lieu d'être surpris qne V. Cousin n'ait pu ou plutôt n'ait voulu l'apercevoir. Est-ce, de sa part, caprice systématique ou bien imprudence de plume? On doit le remarquer, en effet : la distinction, ainsi posée, dressée entre la poésie et le « jargon poétique », aurait dû d'autant mieux lui apparaître que Pascal luimême avait pris soin de dire — avec une incomparable netteté — à quel critérium on reconnaît la vraie poésie. La règle, aussi précise que juste, sera facile à déduire :
Il faut, avant tout, que la poésie se conforme à ce « modèle naturel » rappelé plus haut, c'est-à-dire que les expressions dont se sert le poëte ne jurent pas avec les idées qu'elles nous représentent et ne les exagèrent point outre mesure, mais qu'il y ait entre elles exacte correspondance et corrélation réelle, effective, c'est-à-dire encore que la poésie doit toujours être fidèle à ce modèle d'agrément et de beauté — suivant les termes si expressifs de Pascal — qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle quelle est, et la chose qui nous plaît (1). Ya-t-il, en vérité, une poétique plus simple et meilleure que celle-là ?
Mais au commencement du XVIIe siècle et jusqu'à sa moitié, qui donc — parmi la foule des poètes ou
(1) P. Faugère — Edition des Pensées, t, 1er, p.
siniili-poëtes — qui donc à pari deux ou trois exceptions) s'était avisé de suivre «ce modèle naturel, ce modèle d'agrément et de beauté »? On avait préféré, on préférait encore, et cela de toutes parts (suivant l'attestation même de Pascal, de Molière, de Boileau) dire de toutes petites choses avec des mots grandiloquents, exprimer les sentiments les plus communs dans le langage le plus superbe — bref, faire du « jargon ».
Il est permis de le demander : Pascal aurait-il pu, lui dont l'esprit était si net dans ses conceptions et si géoméliique ou du moins si logique dans les formes du parler, non pas sentir, mais admettre seulement ou tolérer un tel genre de beauté poétique ? Ce serait offenser le goût littéraire le plus pur que d'en douter.
Enfin, dernière et décisive preuve de l'existence chez Pascal du sentiment de la poésie, et là on peut défier qui que ce soit, poète ou critique, de nier avec justice qu'il sente, goûte, connaisse enfin la poésie, celui qui en fixe de celte sorte — avec tant d exactitude — l'essence et la loi:
a II faut de i agréable et du réel ; mais il faut que t cet agréable soit lui-même pris du vrai ». (1)
Serait-ce un esprit dédaigneux de la poésie et insensible à ses charmes qui pourrait en marquer ainsi, avant toute prosodie française, le principe, le fondement même ? Serait-ce un homme d'un cœur rebelle à toute poésie qui pourrait d'une manière aussi sûre, aussi lumineuse, en définir l'objet ?
(1) P. Faugère — Edition des Pensées, t. Ier, p.
Cependant — hâtons-nous de le constater — lorsque Pascal traçait ce précepte de vraie et grande poésie, déjà des chefs-d'œuvre, conformes à ce précepte même, avaient paru ou étaient sur le point de paraître.
Corneille, ouvrant la voie, produit coup sur coup Le Cid, Horace, Cimia, Polyeucte, Nicomède : dans ces tragédies généralement sublimes, on voit briller sous quelques unes de ses formes la pure beauté poétique exposée, réclamée par Pascal. Et bientôt Molière, Boileau, La Fontaine, Racine enfin, allaient donner leurs œuvres immortelles où Pascal — on l'affirmera sans crainte — aurait eu le bonheur de voir (s'il avait survécu quelque temps encore), se réaliser tout entier son idéal en poésie. Oh ! certes, le génie de Pascal n'eût renié ou méconnu le génie de Racine, le génie de La Fontaine, le génie de Boileau, le génie de Molière, comme il n'a pu méconnaître ou renier le génie de Corneille ; aussi, bien téméraire serait, à nos yeux, celui qui douterait de l'admiration tant sincère que profonde qu il aurait eue pour Andromaque et Athalie, pour le Misanthrope et le Tartufe, pour nombre de Fables et Poëines, pour plusieurs Satires ou Epîtres et pour le Lutrin...
MOLIERE et PASCAL
Peut-être lui a-t-il été permis de connaître et d'apprécier Molière qui, grâce à l'Etourdi (1653) et au Dépit amoureux (1656), commençait à percer vers
MULILRE ET PASCAL J 07
l'époque de sa grande conversion. Mp;s les deux comédies que nous venons de citer n'ont pas à elles seules — malgré leur réel mérite — assez de qualités d'ensemble pour avoir forcé l'attention publique, rendu d'emblée retentissant, illustre, le nom de Molière et satisfait absolument un esthéticien des plus délicats. D'ailleurs, les premières représentations de ces pièces a}Tant eu lieu soit dans le Lyonnais, soit dans le Languedoc, (i), il fut impossible à Pascal, éloigné de ces provinces, de les connaître autrement que p?.r ouï-dire ou par lecture ; (2) nous savons, de reste, qu'il n'était guère disposé à recueillir, à accepter plus ou moins à l'aveugle, les jugements d'autrui — quels qu'ils fussent — et qu'il ne lisait presque plus (exception faite pour la Bible) au moment où ces pièces purent circuler d'une manière ou d'autre dans le public.
Les autres œuvres de Molière jusqu'en 1662 (si
(1) L'Etourdi fut représenté pour la première fois à Lyon en 1653 et le Dépit amoureux à Béziers en 1656 — or, Pascal n'alla de sa vie, que nous sachions, ni dans l'une ni dans l'autre de ces villes. Il est vrai que Molière joua, à Paris même, V Etourdi le 3 novembre 1658, puis le Dépit amoureux en décembre de la même année — et chaque fois avec un grand succès. Mais, à cette date, Pascal était retiré du monde, et il n'eut jamais consenti alors à mettre les pieds dans un théâtre, surtout pour des comédies assez légères.
(1) La publication de ces deux comédies n'eut lieu qu'en 1663, du moins pour le Dépit amoureux ; il est probable qu'une contrefaçon de l'Etourdi parut dès 1658 Mais qu'importait, manuscrite ou imprimée, leur circulation en ce temps là ! Pascal les aurait-il lues ?
l'on excepte les Précieuses Ridicules, écrites du reste en prose) n'offrent rien de plus remarquable que celles-là. Sou premier chef d'oeuvre en vers, L'Ecole des femmes, date précisément de la. mort de Pascal ; il fut représenté quatre mois après, le 26 décembre 1662. Deux ans de plus, et le Tartufe, ce frère immortel de l'immortel Escobar, allait doter la scène française d'une de ses plus grandes splendeurs.
Pour cette œuvre si belle, digne pendant des Provinciales et par la moralité et par les qualités littéraires, personne ne pourra douter, ne doutera qu'elle eût emporté l'admiration de Pascal ; bien plus, il est certain qu'elle l'aurait réjoui et charmé.
Son entière approbation n'était-elle pas donnée d'avance, ici, puisqu'il avait dit : « il y a des matières qu'il faut mépriser et qui méritent d'être jouées et moquées » (1).. Et quand ces « matières sont jouées et moquées » comme elles le sont dans Tartufe, avec une poignante énergie de sentiments, dans un langage d'une appropriation merveilleuse au sujet, à l'aide d'une poésie si grande parce qu'elle est toute naturelle, toute franche, toute vive, pleine d'une noble indignation et par là infiniment émouvante, quel est celui — doué d'un esprit juste et franc — qui resterait froid, impassible devant de telles choses exprimées de telle façon ! Fut-il jamais quelqu'un, peuton affirmer, mieux prédisposé qu'eût été Pascal pour comprendre comme pour goûter les beautés de toutes sortes, même purement poétiques, du chef-d'œuvre de Molière ? Quel plaisir, quelle satisfaction intime et toute personnelle il aurait éprouvés, sinon à la re-
(I) 11e Provinciale.
présentation (qu'il se serait interdite, c'est à croire), du moins à la lecture de ce Tartufe! Ne se serait-il pas flatté d'avoir, en même temps qu'un égal en pensée et en talent, un digne successeur dans sa terrible lutte, dans sa guerre à mort contre les pires Tartufes — vous avez nommé les Jésuites, ces dignes suppôts de l'hypocrisie, de l'immoralité, de la plus insidieuse et aussi de la plus ignoble des dominations ?
A coup sûr, l'auteur des Provinciales n'aurait pu qu'être pleinement satisfait devoir qu'en somme rien n'était changé, rien modifié — l'échelle des progressions mise à part — dans son grand projet de moralisation publique. S'il }T avait quelque différence, d'un côté et d'autre, elle consistait peut-être dans la scène ou plutôt dans le décor seul...
Mais, à b'en considérer, les Provinciales ne sontelles pas elles-mêmes de vraies comédies ? C'est l'avis d'un bon juge, de l'auteur des Plaideurs, de Racine (1) en personne, c'est également l'avis de plusieurs critiques éminents,Villemain, Sainte-Beuve, etc. Si l'on rapproche, en effet, ces « comédies » de Pascal de la comédie de Molière, on sera frappé de l'affinité des idées ou des théories, de ja ressemblance des principaux personnages, de la similitude dans l'emploi du comique et enfin — puisqu'il s'agit avant tout d'une question d'art — de la parenté, pour ainsi dire, de la poésie de l'un avec la prose de l'autre. En examinant des deux côtés ce que j'appellerai la physionomie du style, vous reconnaîtrez aussitôt plusieurs traits qui leur sont communs : ici et là se trouvent, par exemple, une simplicité nerveuse, une parfaite justesse d'ex-
(1) Voir la dçr.sus la seconde !>. lire contre Port Royal.
pressions, de la rapidité, du mouvement, de la chaleur, des éclairs.
Ces qualités, qui étaient les siennes mêmes, n'auraient pu qu'agréer à Pascal et l'eussent porté sans doute à estimer, comme elle vaut, la vraie, la saine poésie de Molière. Dans cette poésie, assurément, il aurait apprécié et aimé « l'ampleur du jet, l'ondoiement des contours et la flamme, les mâles appas » (1).
Il convient d'insister sur ce point essentiel : le « précieux » que Pascal tenait en horreur, le« guindé» qu'il dédaignait tant, le « hizarre » qui lui répugnait si fort, rien de tout cela n'altère la beauté du Tartufe, pas plus que cela n'atteint, du reste, les comédies qui l'ont suivi ou même précédé. Après les Précieuses Ridicules, la première pièce de Molière dont Paris — ce foyer des Précieuses — eut la primeur, de pareilles taches n'étaient à craindre d'un homme doué d'un instinct si suret d'un ferme bon sens. A cet égard encore, Pascal et Molière se rencontrent de piano et marchent ensemble : ils ont la même rhétorique, au moins quant au naturel, selon la judicieuse remarque de Sainte-Beuve (2).
Est-il téméraire de penser qu'en cet ordre de choses, où était intéressé l'avenir de notre langue, ces deux génies de caractères si prime-sautier se soient compris et applaudis mutuellement, à leur insu sans doute : celui-ci en étudiant les Provinciales dont il devait tirer parti, celui-là en apprenant le succès des Précieuses Ridicules et peut-être (par grande excep-
(1) Ces term ■; décisifs sont de Sainte-Beuve : voir Port- Roijal, t. III, p. m
(2; Port-Royal, t. III, p. 460.
tion, alors ! en osant les lire — car il n'y a de l'un à l'autre de ces ouvrages, ne l'oublions pas, qu'un intervalle de deux ans et demi (1).
Nous irons jusqu'à présumer, ce qui paraîtra dès l'abord un comble (c'est à craindre), que Pascal a connu ou plutôt entrevu Molière dès 1652 et qu'il a assisté, vers cette époque, à quelques représentations de ses premiers essais, tels que Le Docteur amoureux, La jalousie du Barbouillé, Le Médecin volant, etc.. Peut-être même lui fut-il donné, alors, d'être témoin des ébauches plus ou moins réussies que Molière dut tracer — suivant son habitude — de quelques-unes de ses belles comédies à venir.
Nous allons chercher à établir, ci-après, le fait, le semblant de fait ainsi indiqué.
Lors de la Fronde, on le sait, la Cour fit plusieurs séjours à Poitiers : le dernier, qui fut le plus long, dura plus de trois mois — du 31 octobre 1651 au 3 février 1652. Pendant ce temps, les plaisirs et les distractions de toutes sortes ne manquèrent point au jeune Louis XIV, non plus qu'à sa mère Anne d'Autriche belle encore (ardente même, dit-on) malgré ses cinquante ans, et la Gazette de Renaudet, exactement
(1) La dix huitième et dernière Provinciale est datée du 24 mars 1657; la première représentation des Précieuses eut lieu le 18 novembre 1659. la seconde 14 jours après et avec le même éclat — comme l'atteste Loret : « Pour moi, j'y portai trente sous ; « Mais, oyaut leurs fines paroles « J'en ris pour plus de dix pistoles. »
(Lettre du 6 décembre 1659).
Les Précieuses Ridicules parurent en librairie le 20 janvier 1660.
renseignée, (1) informait le public que « le Roi continuait de prendre ses divertissements au manège et au bal, comme la Reine ses dévotions (2) ! Le fameux Mazarin, lui, se trouvait de nouveau en exil ; mais rappelé par la Reine et lui-même impatient de ressaisir le pouvoir qui lui semblait à point — vu les divisions jetées, entretenues au Camp des Rebelles — il rentra en France, vit cette fois se ralliera lui nombre de grands seigneurs et généraux, guerroya avec eux cà-et-là, puis arriva enfin à Poitiers le 28 janvier 1652 (3). Grande joie à la Cour! Le Roi vint à sa rencontre aux portes de la ville, la Reine-Mère l'attendit à sa propre fenêtre (rapporte-t-on) deux heures durant, toute joyeuse et émue... Dix jours de fêtes, de grandes fêtes, suffirent à peine à l'épanchement de tant de bonheur.
Afin de parfaire au mieux ces réjouissances, le théâtre n'était-il pas — comme toujours — presque indispensable ? D'ailleurs, par suite des événements, la foule étant énorme à Poitiers, où abondait déjà la gent écolière, il y avait là pour une troupe un infaillible élément de succès. Il paraît certain qu'une occasion si favorable ne fut point manquée et que des
(1) Numéro du 1er janvier 1652. — Renaudot devait être d'autant mieux « renseigné », en ce cas, qu'il était poitevin et avait sans doute en Poitou quelques bons correspondants,
(2) Anne d'Autriche préférait à ces (( dévotions » des choses plus agréables, telles que la comédie, le bal, la musique, la grande chasse, même les festins (Cf. Journal d'Ormesson, édit. Chéruel. t. I ,p. 316).
(3) Le 28 janvier, d'après Mme de MotteviUe ;le 27, suivant le cardinal de Retz. Mme de MotteviUe était mieux placée pour savoir la date vraie.
pièces, farces ou comédies, durent être jouées, soit en ville, soit à la Cour. Dans ce cas, le choix ne pouvait mieux tomber que sur l'Illustre Théâtre, c'est-àdire sur la troupe même de Molière : le grand comique était déjà fort réputé dans les provinces (1), mais il avait en outre — grâce aux fonctions de son père auprès du Roi — des attaches, des protections puissantes.
Aussi, un de nos érudits les plus ingénieux, Ed. Fournier (2), affirme sans la moindre hésitation qu'il à la fin de l'année 1651 le jeune directeur conduisit ses camarades à Poitiers » ; de son côté, un savant plus autorisé encore, Jules Loiseteur (3), croit qu'- « il n'est pas invraisemble, en effet, que la troupe des Béjart (alias de Molière) ait prêté son concours à ces grandes fêtes » de Poitiers. Nous ne saurions mieux faire, à ce point de vue, que d'adopter la thèse de ces maîtres-écrivains de notre histoire littéraire — d'autant plus, ajouterons-nous aux motifs développés déjà (4), qu'on ne pourrait guère s'expliquer sans cette
(1) En Poitou particulièrement, semble-t-il ; déjà, en novembre 1649, Molière avait sollicité l'autorisation, pour deux mois, de donner des représentations à Poitiers ; mais le Corps de Ville, vu la «cherté des bleds ». vu les «misères du temps », ne put que s'opposer à cette demande.
Il paraît certain (V. Molière à Poitiers en 1648, par Bricauld de Verneuil, 1 vol. in-8. Paris Lecène et Oudin, 1887) que le grand comique avait séjourné dans le Poitou l'année précédente.
(2) Le Roman de Molière, p 54.
(3) Les points obscurs de la vie de Molière, p 150.
(4) Il est constaté de toutes parts que, pendant l'année 1652, les pérégrinations de Molière dans les provinces
version si fortement assise, sans cette quasi-oertitude d'un séjour prolongé ou renouvelé de Molière en Poitou, l'introduction du patois poitevin dans quelquesunes de ses comédies, par exemple dans le Don Juan.
A cette époque-là, justement, il est très possible, très probable — sinon certain — que Pascal s'était rendu en Poitou et y jouissait de l'hospitalité large du Gouverneur de cette Province, le duc de Roannez, devenu son ami intime ; bien des raisons l'avaient décidé à quitter Paris, au moins pendant quelque temps : son état de santé, tendant à l'amélioration, lui faisait un besoin de l'air de la campagne ; le décès de son père, survenu depuis trois mois, autorisait pour lui quelque dérivatif; enfin, la Fronde avait rompu toutes relations sociales, scientifiques et littéraires. Par-dessus tout, sa liaison récente et si cordiale avec le duc de Roannez n'exigeait-elle pas de lui qu'il acceptât l'invitation de son « ami », en le suivant à Poitiers, au sein de son gouvernement (1) ?
Oui, qui sait si Pascal, après les embarras de la
échappent aux recherches, aux investigations : pourquoi ne pas combler cette lacune par un séjour à Poitiers de quelques mois ? Cela nous paraît tout naturel — en la circonstance.
(Il Un autre motif non moins plausible : pourquoi Jacqueline, après son entrée à Port-Royal, a-t elle attendu 2 mois pour demander le consentement de son frère et le prier d'assister à la cérémonie de ses vœux ? Ce délai de 2 mois indique bien une absence de l'intéressé penda • le même intervalle. Nous nous étendrons davantage à ce sujet, dans le chapitre consacré au duc de Roannez (v. p. 199.)
succession de son père, après les difficultés survenues entre Jacqueline et lui, ne sentit pas — une fois libre ! — le désir violent et comme une nécessité d'oublier, de s'étourdir (si l'on veut), de faire enfin une forte diversion à tous les ennuis, aux tracas multipliés qui l'avaient assailli ? Et n'eut-il pas, ainsi que tant d'autres, le besoin d'échapper, si peu que ce fût, au lieu qui lui rappelait tant de peines, tant de souffrances !
Par conséquent, un voyage, tel que celui dont nous parlons, offre à tous égards les plus irrésistibles vraisemblances. II n'y a pas de doute, pour nous, que Pascal l'ait mis de la sorte à exécution : parti de Paris vers le 5 ou 6 janvier 1652, dès que sa sœur est entrée à Port-Royal, il arrive — après un doux trajet — le 14 ou le 15 à Poitiers, il devient l'hôte impatiemment attendu du duc de Roannez, il assiste aux fêtes et aux divertissements de la Cour, il se promène en voiture ou à cheval, il joue, il passe de plaisantes soirées, il va surtout aux comédies de Molière... (1)
A défaut de preuve positive (c'est entendu), on ne saurait affirmer absolument le séjour dePascalà Poitiers, en janvier, février et mars 1652 ; mais si ce n'est là qu'une conjecture, elle est fondée à merveille sous
(1) La présence de Pascal aux représentations d'ime troupe de théâtre (sinon à celle même de Molière) ne fait aucun doute pour l'auteur de Pascal en Poitou Paris Champion 1919. If. de Roux dit, en effet (p. 22) que «Pascal, qui goûtait fort le Roman Comique, put applaudir au Jeu de paume des Flageollcs le futur créateur du rôle de Tartufe. » C'est dans ce rôle que Du Croissy devait succéder à Molière,
tous les rapports : où mieux placer, dans la vie de Pascal, l'un de ces voyages en Poitou mentionnés par sa nièce Marguerite Përier ? (1)
Dans tous les cas, étant admis — au gré de la critique — que ce voyage reste un problème, étant admis (qui plus est) que Molière ait été personnellement inconnu à Pascal, il nous suffira d'établir comme une vérité sans conteste que l'auteur des Provinciales avait trop de conformité de goûts, de sentiments, de pensées avec l'auteur du Tartufe pour ne pas apprécier hautement — si tant est qu'il l'ait vue éclore et s'il lui eut été donné de la voir dans toute son ampleur — pournepasapprécier, disons-nous, pour ne pas aimer et admirer la mâle poésie du plus grand des poètes comiques.
L'ombre qui nous a voilé les relations personnelles ou simplement littéraires des deux éminents vengeurs de la morale et de notre langue, va disparaître comme à souhait, laissant cette fois à découvert et
(1) Sur ces voyages, v. P. Faugère : Pensées t. 1er, p. 381. — Un trait frappant, au sujet de la présence simultanée à Poitiers en 1652 de Molière et de Pascal, nous est fourni par une citation même d'une pièce de Molière dans les Pensées — pièce qui a dû être représentée à cette époque v. infrâ, p. 201' sqq.
il?
presque face à face Pascal et Corneille — Pascal, le créateur de l'éloquence française — Corneille, le créateur de notre poésie tragique.
La rencontre de ces deux génies fut toute fortuite : elle est due. non à l'attraction réciproque de leur nature, non à la similitude des idées et des goûts, mais au hasard seul de la vie. Entre eux, il est vrai. n'y avait-il pas, outre une grande différence d'âge, la différence plus grande encore des travaux et des préoccupations ? Mais tout cela a-t-il pu empêcher Pascal — suivant l'opinion de plusieurs critiques — d'estimer à leur prix les vers de Corneille, d'en profiler même, de s'y plaire, de les applaudir '!
L'éclatant succès du Cid, personne ne l'ignore, suscita tant d'envies, tant de haines jalouses, que Corneille — afin d'éviter l'orage qui le menaçait de toutes parts — se rendit bientôt de Paris à Rouen, demeure de sa famille et son propre berceau natal : il y resta dix ans de suite, presque sans interruption, de 1637 à 1647. Ce fut là sa grande période de création, de plein génie, de gloire pure et splendide. Coup sur coup, alors, naquirent Cinna, Horace, Polyeucte puis Le Menteur, puis Pompée, puis Rodogune — tout un théâtre vraiment héroïque, sublime, pris en quelque sorte (exceptez Le Menteur !) à l'un des âges d'or de l'humanité.
Lorsque, après trois ans de séjour en province et la tempête déjà loin, l'illustre poëte fut ressaisi par la plus superbe de ses inspirations — fort d'un repos vivifiant, surexcité aussi sans doute au souvenir de la lutte — lorsqu'il allait produire, enfanter, presque dans une seule gestation de son puissant esprit, et Cinna et Horace et Polyeucte, une grande famille, une
il8 PASCAL MONDAIN ET AMOUREUX
famille digne de ces héros, dut venir de Paris à Rouen, comme Corneille lui-même : elle était composée du « Président » Pascal nommé Intendant de Normandie, de ses deux filles Gilberte et Jacqueline, de son fils Biaise à peine âgé de 17 ans etdéjà mathématicien renommé.
De M. Corneille, « Avocat du Roi aux sièges généraux de l'Amirauté et des Eaux et Forêts », (1) à M. Pascal « Commissaire-Intendant du Roi pour les tailles et pour les étapes et subsistance des troupes », (2) c'est-à-dire de Fonctionnaire à Fonctionnaire, les rapprochements, les relations durent être très-faciles, peut-être même obligées ; la distinction et l'égale honorabilité des deux maisons, s'ajoutant à cela, aidèrent d'une façon parfaite, décisive, à la fréquence des rapports ; rien, surtout, ce semble, ne put mieux resserrer cette liaison de famille que la liaison si douce de ces adolescentes, de ces jeunes filles qui se plurent sans doute et s'aimèrent à première vue, Berthe Corneille, (3) Jacqueline et Gilberte Pascal — toutes trois jolies, charmantes, spirituelles, enjouées, pleines de cœur et de raison.
(1) La poésie n'absorbait pas tellement Corneille qu'il ne put remplir cette charge depuis 1629 jusqu'en 1650 ; ïl faut noter, toutefois, que la dite charge lui donnait parfois d'assez longs loisirs et toujours fort peu de travail.
(2) L'Intendauce, d'abord partagée entre Etienne Pascal et son collègue M. de Paris, fut tout entière aux mains d'Et. Pascal après la révolte des Va-nu- pieds.
(3) Sœur de Pierre et de Thomas Corneille; elle épousa M. Le Bovierde Fontenelle et devint mère en 1657 de ce Fontenelle si fameux par sa seience, par son esprit et par sa longévité.
Eu dehors ou plutôt au-dessus de ces raisons de sympathie et d'union, il paraît certain que c'est la poésie elle-même qui créa le principe et détermina l'heureux développement de l'amitié sitôt faite entre les Corneille et les Pascal. I sera facile, pour nous, d'établir ce détail si plein d'intérêt.
La plusjeune des filles du nouvel Intendant, Jacqueline, était déjà connue à Paris et à la Cour — malgré ses 14 ans — autant par son talent de poète (1) que par son habileté d'actrice de salon. Ce qui rendait chez elle, le cas encore plus étrange, c'est qu'elle portait à peine et qu'on lui donnait tout au plus la moitié de son âge : en ce temps-là plutôt encore qu'en tout autre, il n'enfullait point davantage pour ériger la poétesse en vrai phén jmène. Aussi, à Rouen l'émotion fut-elle grande ! Dans les meilleures compagnies de la ville, raconte sa sœur Gilberte, (2) elle obtint «un applaudissement générale; bien plus, continue le même témoin, « on la souhaitait partout, et ceux qui n'avaient point d'habitude particulière avec elle recherchaient avec grand soin sa connaissance. Lorsqu'elle entrait en quelque compagnie où on ne l'attendait pas, on y voyait tout le monde se réjouir de sa venue »...
Lespoëtesrouennais — c'était de toute justice! — se distinguèrent des premiers par leur enthousiasme et, parmi eux et avant tous, l'auteur du Ciel en personne. « M. Corneille, raconte encore Gilberte, ne manqua
(1) Quelques unes des poésies de Jacqueline, dédiées à la Heine, parurent en 1638 sous ce titre : Vers de la petite Pascal.
(2) P.Faugére ; Lettre, opuscule et mémoires, p. 60-61.
120 PASCAL MONDAIN ET AMOUREtX
pas de venir nous voir... Il était ravi de voir les choses que faisait ma sœur. » Il y a plus, et combien ! toujours d'après Gilberte : M. Corneille « pria ma sœur de faire des vers sur la Conception de la Vierge, qui est le jour qu'on donne des prix. Elle fit des stances, et on lui en porta le prix avec des trompettes et des tambours en grande cérémonie. »
Ces derniers mots font allusion à une vieille Société littéraire de Rouen, longtemps florissante et en honneur, le puy, qui décernait chaque année les prix suivants :
1° Pour la meilleure « ballade » — le prix de la Rose,
2° Pour la meilleure « stance » — le prix de la Tour ;
Mais stances et ballades, désignées sous un titre commun « Les Palinods », ne devaient avoir pour objet que la Conception de la Vierge.
Il n'est pas jusqu'à Corneille lui-même qui n'ait participé au concours de cette antique Société littéraire : ce fait mémorable eut lieu en 1633. Mais on regrette de constater que les stances cornéliennes, où la comparaison d'Eve et de Marie se trouve ressassée, ne forment qu'une longue série d'antithèses plus ou moins délicates et plus ou moins miroitantes.
Ce souvenir, que Corneille semblait garder par devers lui très précieusement, fut-il pour quelque chose dans le conseil qu'il donna à Jacqueline d'envoyer des stances au Puy de 1640 ? En tout cas, quel sujet étrange, scabreux, à traiter envers que la « Conception de la Vierge » et spécialement (Corneille y songeait-il ?) par une jeune fille de 15 ans ! Soit déférence envers celui qui daignait la patronner, soit
ambition de poète, Jacqueline composa les stances dont voici les derniers et meilleurs vers :
Comment penseriez-vous que cette sainte Mère, Etant un temple impur, fût le temple de Dieu ?
Notre jeune poétesse remporta le prix de la Tour ; mais comme elle n'assistait pas à la séance — par modestie, sans cloute — les juges des Palinods ne crurent trop faire pour e!le en lui portant le prix (suivant le récit de sa sœur) avec trompettes et tambours. Avant celte grandiose cérémonie, quelqu'un se leva et, au nom de Jacqueline, adressa ce remerciement en vers au « Prince » ou Président du Puij :
Prince, je prendrai soin de vous remercier
Pour une jeune Muse absente, Et son âge et son sexe ont de quoi convier A porter jusqu'au ciel sa gloire encor naissante. De nos poètes fameux les plus hardis projets Ont manqué bien souvent d'assez justes sujets,
Pour voir leurs muses couronnées.
Mais c'en est un beau qu'aujourd'hui
Une fille de douze années (1) A, seule de son sexe, eu des prix sur ce l'uy.
L'orateur, dans cette circonstance solennelle, c'était Corneille ! Ces vers de remerciement, c'étaient ceux de l'auteur du Cid ! Oublions vite, oublions cette pauvre poésie, née d'une improvisation trop rapide et sans chaleur — ce « jargon », aurait dit le sévère
(1) C'est là une erreur ; étant née le 4 octobre 1625, Jacqueline avait à cette date (XblG 1640) non pas douze ans, mais quinze ans bien sonnés. Mais n'était-ce pas une licence. . . . poétique ?
Pascal... Souvenons nous seulement de l'intention qui fut bonne, de la courtoisie qui fut charmante.
Assurément, si Corneille se permit en public de suppléer ainsi Jacqueline, s'il crut devoir remercier pour elle, et avec quels vers ! le « Prince » et les membres du Puy, s'il s'attribua le droit un peu extrême « d'élever jusqu'au ciel la gloire naissante d'une muse de douze ans *, il fallait qu'il se sentît pleinement autorisé à le faire, en un mot qu'il eût avec la jeune fille et avec ses parents les relations les plus franches, les plus vives, les plus familières.
Les visites de l'« Avocat du Roi » et poète chez le « Commissaire- Intendant », doublé lui-même d'un savant, devaient présenter un immense intérêt. D'ordinaire, c'est probable, la poésie était le grand sujet des entretiens. Quel spectacle, alors ! Corneille et Jacqueline faisaient sans doute chorus ; Gilberte et son père approuvaient le plus souvent ou critiquaient avec réserve ; quant au jeune Biaise Pascal, absorbé dans ses inventions mathématiques et physiques, il ne prêtait d'habitude qu'une oreille assez discrète à ces propos. Mais parfois était-il moins préoccupé, une théorie poétique quelconque le frappait-elle ou encore certains vers parvenaient-ils à l'émouvoir, toutà-coup vous l'eussiez vu se redresser, saisi, animé, le regard plein de flammes prêt à parler — , comme lui seul savait le faire — ardent à discuter, improuvant ou admirant ! Tous écoutaient, silencieux, lors de ces superbes explosions... Toutefois, par instants, n'y avait-il pas un curieux échange de coups d'ceil entre Corneille et le « bouillant » interrupteur ? Ces deux génies, se devinant, se mesurant à leur hauteur, étaient étonnés l'un de l'autre.
Ces éblouissantes sorties, ces éclats se produisirent lorsque Corneille lut devant cet auditoire d'amis quelques unes de ses meilleures pièces, alors en préparation, Horace, Cinna, Poîyeucte — Polyeucte surtout — car sûr d'être compris et applaudi, il n'hésita point à donner à cette famille Pascal, qui en était digne à tous égards, la primeur des plus beaux fragments ou des scènes les plus splendides. A la lecture de tels vers, la grande âme de Paseal répondit d'un mouvement spontané, irrésistible, à la grande àme de Corneille. Oh I certes, une poésie de ce soufle et de ce caractère, cette poésie cornélienne si noble, si haute, presque divine à tant d'endroits, notre Pascal (moins que tout autre, on doit le redire) ne put la répudier ou y paraître indifférent ; loin de là ! par suite de l'attraction séduisante du beau, du beau absolu, il en fut imprégné — disons plus ! transporté.
Tout, d'ailleurs, ne semblait-il pas l'induire, à ce moment de sa vie, à la plus vive et à la meilleure impression ? Il touchait à la fleur de l'âge, il n'avait encore vécu qu'au sein de sa famille — famille éminente par la tenue, le travail et la piété — il ne savait rien de l'existence vulgaire ; déjà, tout naturellement, son esprit et son cœur étaient disposés à s'ouvrir aux belles et grandes choses. Aux points de vue moral, intellectuel, religieux, idéal enfin, on ne voit personne à cette période du siècle qui ait dû être autant que lui prévenu en faveur des idées et des créations dramatiques de Corneille. Son tempérament extrême s'accordait au mieux avec celui des héros du poète, son fier jugement adoptait d'emblée ou reconnaissait pour siens les actes de foi, de sacrifice et de volonté si noblement proclamés, son cœur battait à l'unisson
des cœurs et des patriotes et des martyrs, enfin sa sensibilité littéraire s'éveillait d'elle même à ce ravissant accord, à cette harmonie délicieuse que créent
— en s'unissant dans le plus beau langage — l'intelligence et le sentiment.
Qui en douterait ? Corneille sut captiver, alors, toutecette famille Pascal, jusqu'au jeune-homme (tant absorbé en lui-même) dont les destinées allaient bientôt le surprendre, avec combien d'autres ! Oui, le futur grand Penseur et Ecrivain se laissait, lui aussi, gagner au charme, et il y restait comme soulevé et grandi jusqu'à ce qu'une pensée douteuse ou un vers obscur, enchevêtré, que sais-je? vint brusquement le tirer de ces hauteurs... La chute était lourde, il faut en convenir: quel lecteur de Corneille (1) ne l'a éprouvée maintes fois ? Contre-coup inévitable, la poésie se dépouillait à ses yeux de ses spendeurs, et bientôt
— la comparant avec sa chère géométrie — combien
(1) Au sujet de ces fautes de goût que l'on constate, non seulement dans Corneille, mais dans nombre d'auteurs, doués pourtant de puissance ou de génie, Sainte-Beuve a des pages bien vraies çà-et-là, notamment p. 104, sq q. de son Etude sur Virgile dont nous citerons ce passage : « à c<Hé de ces prouesses gigantesques du talent, ou de ces merveilles de peinture et de ces magnificences de tissu, ou de ces projections infinies et subtiles dans les sentiments raffinés, etc., tout d'un coup une énormité, un quartier de rocher qui vous tombe sur la tête, une crudité qui vous révolte, en un mot, une offense à la délicatesse. . . De telles rencontres, de telles subites avanies corrompent tout plaisir et glacent dans sa source le bonheur de l'admiration ». Ajoutons vite que cela s'applique seulement en partie à notre Corneille.
y trouvait-il plus de déceptions, moins de beautés régulières et assurées !
11 est incontestable, quoi qu'on ait prétendu, qu'entre Corneille et Pascal il y eut à la longue, non seulement sympathie de personnes, mais encore et jusqu'à un certain point, commerce ou plutôt échange d'idées, de sentiments, de vues littéraires. Pascal, en homme dégoût (et on sait s'il le fut !), fit ses réserves sur certaines parties des œuvres, sur quelques œuvres mêmes de Corneille; puis le reste, c'est-à-dire la fine fleur, il l'approuva pleinement, il en sentit toute la beauté, il l'admira devant Corneille et devant tous(1).
C'est là, en somme, une vérité parfaite, absolue. Il y a donc lieu de repousser les assestions contraires, fut-ce même l'opinion de Sainte-Beuve répétée depuis
(1) On nous permettra d'ouvrir une parenthèse touchant la question personnelle des Pascal et de Corneille.
M. Levallois a dit (Corneille inconnu, p 333) : « Etienne Pascal et les siens ne semblent pas avoir tenu à conserver des relations avec Corneille » ; depuis leur départ pour Paris en 1648, on ne voit pas ïibiclem) « qu'il y ait eu de par ni d'autre la moindre démarche pour se re\oir, ni le plus petit échange de correspondance. Des deux côtés, il y eut égale froideur, abandon Incite ».
Nous demanderons d'abord si c'est bien « Etienne Pascal et les siens » qui rompirent avec Corneille ou si ce n'est pas plutôt Corneille lui-mêmequi rompit avec les Pascal. Corneille, en effet, était grand ami des R. P. Jésuites, et qui sait — la question de rupture admise — si les Provinciales ne l'ont point indisposé, froissé contre leur auteur et sa famille ? A défaut de « correspondance », lorsque le poète allait à Paris pour la représentation de ses pièces, ne pouvait-
par tant de critique : « il ne paraît pas, a présumé l'historien de Port Royal, que le contact de Corneille ait en rien atteint Pascal qui ne s'inquiétait guère du Cid ni d'Horace, inventait la machine-arithmétique et allait passer aux expériences sur le Vide. Est-ce que, par hasard, d'abord ce certain manque de naturel et de simplicité dans la poésie du grand Corneille empêchait Pascal d'y prendre ? Mieux vaut accuser sa distraction » (1).
Plus tard.il est vrai, Sainte-Beuve s'est rétractélui-
il faire quelques visites à la famille Pascal? Au surplus, ne les a-t-il point faites ?
Nous ne croyons pas à la « froideur », à l'« abandon tacite » dont parle M. Levallois ; mais s'il y eut interruption dans les rapports formés à Rouen entre les Pascal et les Corneille, cela tint sans doute aux nécessités de la vie : éloignement de résidences, différence d'occupations, puis mort d'Etienne Pascal, puis entrée au couvent de Jacqueline, puis maladie de Pascal lui-même, etc ».
(1) Sainte-Beuve, Fort-Royal, t. II, p. 470, sq q.
On peut contester en partie ce que pensait Sainte-Beuve du « certain manque de naturel et de simplicité dans la poésie de Corneille » — dans celle, du moins, que Pascal a connue ou pu connaître. Depuis Le Ciel jusqu'à Sertorius, cette poésie ne manque en général (sauf les traits à lespagnol et à la Lucain ) ni de naturel, ni de simplicité : pas ou peu d'ornements étrangers ou disparates, d'abord ; le style traduit, ensuite, si fidèlement, si complètement la pensée, qu'il se moule sur elle, ou plutôt ne fait qu'un avec elle. L'idée est-elle médiocre, l'expression s'abaisse ; l'idée est-elle grande, magnifique, aussitôt l'expression s'élève, se purifie et devient tout naturellement sublime. Corneille a donc réalisé parfois l'idéal même de Pascal. — Cf. Guizot, Corneille et son temps, p. 258, sq q.
même, mais avec discrétion ; il reconnut « un point », au moins « un point » où l'atteinte de Corneille se découvre chez Pascal : c'est lorsque l'austère moraliste réprouve la Comédie, tout en parlant d'elle avec «une impression de tendresse. » Et là-dessus, Sainte- Beuve se demandait : « en écrivant cette page tendre, la plus tendre qu'il ait écrite — j'en excepte à peine celles du Discours de l'Amour — Pascal se souvenaitil d'avoir vu Chimène ? Se reprochait-il, comme Saint-Augustin, les pleurs qu'il avait versés ? (1)
Plus tard encore, Sainte-Beuve s'avança davantage, et le « point » qui se bornait au Cid s'étendit jusqu'à Polyeucte : « cette pensée sur la Comédie, imaginait-il (2) put être écrite en sortant de voir quelque pièce de Corneille, à un lendemain de Pauline ou de Chimène. »
Allons, un pas de plus de la part de Sainte-Beuve — et nous voilà presque ensemble ! Désir exprimé, désir satisfait. N'est-elle pas effectivement, de Sainte- Beuve traitant du Discours sur les passions de l'amour, cette parole qui le trahit, cette affirmation générale si décisive : « Corneille et ses amants de théâtre ont passé par là. » (3)Ainsi, de l'aveu de l'ondoyant critique, ce n'est plus seulement Chimène, ce n'est plus seulement encore Pauline, c'est la foule des amants du théâtre de Corneillequi ont impressionnéet touché Pascal. Ici (comme ailleurs et de temps en temps) Sainte- Beuve n'a pas decontradicteurplus redoutable que luimême. De ce coup, il ruine toute la série de ses con-
(1) Port-Royal, t. III, p. 113-114.
12) Port Royal, t. III, p. 276 à la note
(3) Port-Royal, t, II, p. 501 (note).
jectures : déclarer que Pascal a gardé de Chimène, de Pauline, des amants enfin du théâtre de Corneille une « tendre impression » n'est-ce pas admettre formellement, assurer, que Pascal s'est plu aux grandes tragédies cornéliennes et qu'il s'est pénétré, inspiré, animé du feu quasi-sacré de leur poésie ? Déclarer — à propos du Discours de l'amour — que « Corneille et ses amants de théâtre ont passé parla » n'estce pas avouer clairement que Pascal s'est assimilé, sinon approprié, maintes idées de Corneille sur l'amour et aussi (pour être conséquent) sur bien d'autres choses. Bref, d'après Sainte-Beuve et malgré lui tout ensemble (1), les « atteintes » de Corneille se découvrent chez Pascal et nombreuses et profondes.
Il serait aisé de relever, de marquer dans les œuvres de Pascal les traces de l'influence morale et littéraire du grand poëte de Rouen. Outre les citations, que de souvenirs, que de réminiscences répandues en bien des pages ! Nous ne voulons pas réunir ici, accumuler tous ces rapprochements : ce sera assez de choisir, à l'appui de notre démonstration, ceux qui offrent le plus d'importance et d'intérêt.
Commençons, c'est de droit I par cette pensée sur la « Comédie » ou le Théâtre qu'a citée précisément Sainte-Beuve :
« Tous les grands divertissements sont dangereux
(1) On lit dans la Correspondance de Sainte-Beuve (p. II, p, 370) ce passage des plus significatifs au sujet de ses variations : « j'ai abusé du droit que peut avoir un critique dans sa longue vie de dire, redire et se contredire. »
pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la Comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car, plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaîtànotreamour-propre,quiforme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi, l'on s'en va de^la Comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la Comédie. »
Sans nul doute, cette pensée si tendre, si émue, a été écrite — comme le dit bien Sainte-Beuve — au souvenir de Chimène ou de Pauline : elle a été inspirée par le trop pieux remords de sïtre intéressé, d'avoir pleuré peut-être à la représentation de leur k chaste » et « violent » amour.
Avant Corneille, qui donc avait introduit le pur et grand amour sur la scène française ? Qui donc en avait peint de la sorte « toutes les douceurs » et ï toutes les beautés », les « plaisirs » et les « sacrifi-
ces » ? Et cet amour, n'est-il pas le seul qui convint à la nature, au caractère de Pascal ? Cette violence dans une passion honnête et chaste, ce mélange de douceurs et de sacrifices, cette orgueilleuse volupté d'absorber un cœur, c'est bien — croyons nous avec Ernest Havet (1) — c'est l'amour tel que le concevait Corneille, tel aussi que le concevait Pascal ; c'est cet amour élevé que son âme fière et forte devait sentir, et c'est lui qu'il décrit dans son Discours de l'Amour. D'ailleurs, pour comble d'évidence, Pascal ne cite sur l'amour qu'un auteur, qu'un poëte — et c'est Corneille !
A ce fragment dirigé contre le trop attrayant amour des héros cornéliens, Sainte-Beuve rattache (par une contradiction dont nous faisons notre profit) une autre « observation intime » de Pascal sur le même sujet, (2) celle-ci :
« Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût, en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir : car il ne nous a pas fait montre de son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait nous le rend aimable — outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer. »
Cette nouvelle pensée ne s'applique-t-elle point encore à la « Comédie » ? Elle vise, évidemment, le théàt e de Corneille, le seul (remarquons-le bien), le seul à cette date d'où l'on pût justement tirer ces
(1) Edition des pensées p. II (2e édition) p. 140.
(2) Port-Royal, t III, t. 114 115.
points de comparaison. Les personnages de Corneille, en effet, ses héroïnes surtout, ont le plus souvent le <a discours naturel », c'est-à-dire celui qui peint au vif une passion ou un effet : de là le contre-coup chez le spectateur, chez Pascal par exemple, qui « trouvait en lui-même la vérité de ce qu'il entendait » et était « porté à aimer » — grâce à la « communauté d'intelligence » — ces êtres charmants pris à l'histoire, surtout à la nature, Chimène, Pauline et leurs dignes sœurs.
Il y a dans les Pensées, une autre remarque sur la « Comédie » ; c'est la suivante :
« Dans les Comédies, les scènes contentes sans crainte ne valent rien, ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux, ni les sévérités âpres. »
C'est là. certainement, une nouvelle allusion générale aux « comédies » de Corneille : n'est-ce pas, en somme, comme la justification ou la critique de plusieurs scènes de ces <r comédies » ?
Les « scènes contentes sans crainte » rappellent, dans Cinna, certaine scène où le « contentement » d'Auguste, parvenu enfin à l'Empire, est traversé par la « crainte » de quelques conspirations, ou encore, dans Polyeucte, la scène où la « crainte» des présages d'un songe se mêle au « contentement » de Pauline. — Les « extrêmes misères sans espérance » font aussitôt souvenir (entre autres traits) de 1' « extrême misère» du Cid, vengeur de son père contre le père de Chimène, assuré par conséquent de la colère, du ressentiment de celle qu'il aime, mais ayant reçu d'elle en dépit de tout V « espérance » d'être aimé et d'être suivi par elle au tombeau. — Lies « amours brutaux »,
c'est Y « amour » si « brutal » d'Horace envers sa sœur Camille, c'est encore Y « amour brutal » du même envers Sabine, sa femme. — Les « sévérités âpres », enfin, ne seraient-ce pas (suivant la judicieuse idée d'Ernest Havet) celle de Polyeucte si Pauline ne le touchait pas du tout, et celle même de Félix s'il se montrait indifférent au sort de son gendre et de sa fille?
Tout-à-1'heure, il était question de « discours naturel » pour peindre une passion ou un effet, et là Corneille était visiblement en jeu. Eh bien .'justifiant par avance cet éloge, Corneille avait demandé, dans l'une de ses premières œuvres, qu'on laissât parler la nature, surtout en amour :
... Je n'ai jamais vu de cervelles bien faites Qui traitassent l'amour à la façon des poètes. C'est tout un autre jeu. Le stj'le d'un sonnet Est fort extravagant dedans un cabinet ; Il faut bien louer la beauté qu'on adore Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour Ait rien à démêler avecque notre amour. (1)
Sur ce sujet piquant, après Corneille, il faut entendre Pascal, déjà cité là-dessus, mais incomplètement:
a On ne sait, dit-il, ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter ; et à faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres, siècle d'or, merveille de nos jours, fatal, etc. et on ap-
(1) La Galerie du Palais. — Cette pièce, représentée en 1634 et imprimée en 1637. fut le plus grand succès de Corneille avant Le Cid.
pelle ce jargon beauté poétique.... Mais qui s'imaginera une femme sur ce modèle-là, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots, verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînas dont il rira... Mais ceux qui ne s'y connaîtraient pas l'admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la Reine : et c'est pourquoi nous appelons les sonnets faits sur ce modèle-là, les reines de village. » (1)
L'énergiqueprotestation de Pascal contrela préciosité, contre l'emphase des poètes du temps, n'a-t-elle pas un air de filiation avec la tirade de Corneille ? Dans l'unecomme dans l'autre, c'est la mêmecritique, le même dédain de ces poètes et de leurs expressions sonores, ampoulées, rebattues, « extravagantes » ou « bizarres » ; des deux côtés — ce qui achève les ressemblances — c'est un égal mépris pourles sonnets, tant en vogue alors, et pour leur pompe aussi vaine que ridicule. Ces termes les lis, les roses, un beau jour, dont se raille Corneille, ont pour pendant chez Pascal ces termes similaires par leur faclucuse étrangeté siècle d'or, merveille de nos jours, etc ! Le «jargon »
(1) P. Faugère, Edition des Pensées, t. I€r p. 256. Chacun connait les vers de Boileau sur ces sonnets si prétentienx :
Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de l'Italie en nos vers attirées. Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appât courut avidement . . . Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé. Pour compléter ces rapprochements, qu'on se souvienne du fameux sonnet d'Oronte dans le Misanthrope et de l'admirable critique de son « jargon ».
134 PASCAL MONDAIN ET AMOL-REfX
poétique, fort en usage au XVIIe siècle (je parle des Voiture, des Benserade et autres faiseurs de sonnets^) et transmis à certaine race de nos poêles, se trouvait ainsi dès l'origine conspué, flétri à la fois par un poète au nom de la poésie et par un écrivain au nom du goût. Il est certain, pour nous, que Pascal avait vu ou lu La Galerie du Palais, d'où sont extraits les vers mordants reproduits ci-dessus : c« passage dut le frapper, sa mémoireen retint quelque chose — lefond, au moins — et cette bribe devenait plus tard une réminiscence.
Dans Polyeacle, Corneille fait parler le martyr enthousiaste, prêt à marcher au supplice, en ces vers brûlants de foi :
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers. . .
Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.
Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre :
Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux ;
Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux :
La prostitution, l'adultère, l'inceste,
Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,
C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels !
A son tour, Pascal ne pense et ne s'explique guère autrement :
f Dieu seul est son véritable bien (à l'homme) ; et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange, qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste »...
On le constate, la pensée de Pascal a beaucoup d'analogie, pour la forme et pour le fond, avec la ma-
CORNEILLE ET J'ASCAL 135
gnifique apostrophe de Polyeucte : à l'exemple de Corneille, Pascal pose le vrai Dieu en lace des faux dieux, il dénonce le ridicule ou l'odieux des divinités païennes, il montre du même coup l'aberration de l'homme qui a souillé ainsi sa raison et sa dignité. Seulement, d'un côté, l'idée est concise, sommairement énoncée ; de l'autre, elle se développe, s'amplifie, abonde en é numération s. Polyeucte, martyr impatient, n'a garde de s'étendre, mais Pascal peut aller et va jusqu'au bout. C est assez dire, il nous semble, pour rendre sensible, indéniable, l'imitation du poëte par l'auteur des Pensées.
Voici encore un admirable fragment des Pensées où Pascal s'est inspiré de Corneille.
.... « Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais rien qui marquât une Divinité, je me déterminerais à ne rien croire. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout-à-fait ; qu'elle dit tout ou rien, afin queje visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition ni mon devoir »...
Déjà, dans HéracHus, Corneille s'était écrié par la bouche de Phocas, qui ne sait lequel — d'Héraclius ou de Martian — est vraiment son fils :
« Que veux-tu doce, nature, et que prétends-tu faire ! De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait ? Ne me dis rien du tout, ou parle tout-à-fait ! »
Ces beaux vers de l'admirable tirade, a dit Voltaire, ont été imités par Pascal, et c'est « la meilleure de ses Pensées ». On ne peut qu'être de l'avis de Voltaire, qnand il affirme l'imitation ainsi faite par Pascal ; mais nous ne saurions croire avec lui que ce soit là la meilleure de ses Pensées : n'y aurait-il point dans ce jugement — à l'ordinaire du patriarche de Ferney — ou de l'ironie ou de la malignité ?
Assez des réminiscences, des souvenirs, des imitations ! Arrivons aux citations textuelles que Pascal a faites de deux tragédies de Corneille.
La première de ces citations paraît tirée de Mcdée, où on lit :
f Souvent je nt sais quoi qu'on ne peut exprimer
Xous surprend, nous emporte et nous force d'aimer. « (1)
Cette citation, des plus curieuses pour sa conséquence même, est la suivante :
« Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour. La cause en est un «je ne sais quoi » (Corneille) et les effets en sont effroyables. Ce « je ne sais quoi », si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier* Le nez de Cléopâtre : s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »
(1) Médéc, acte Ii, scène 6. — Le tour de phrase, que cite ^Pascal, se retrouve dans d'autres pièces de Corneille ; mais, ici, l'allusion s'applique parfaitement à Médée.
L'autre citation, concernant des antithèses morales, est prise dans Horace ; elle suit :
«. Comminutum cor». Saint Paul. Voilà le caractère chrétien. — « Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. Corneille. Voilà le caractère inhumain. Le caractère humain est le contraire. »
Ce serait le lieu, maintenant, de noter jusque dans le Discours de l'Amour les traces de l'impression que, selon les termes de Sainte-Beuve, « Corneille et ses amants de théâtre » ont exercée sur Pascal. Ce Discours, j'en conviens volontiers, ne jurerait pas dans la bouche et le cœur des héros cornéliens : il contient vraiment quelque chose de leurs sentiments, il est parsemé de traits où éclaterait leur noble fierté, il est plein d'observations dignes d'eux par la délicatesse ou par la subtilité ; dirai-je qu'on y respire comme une émanation de leur chaste amour ?
Mais quant à s'imaginer, quant à dire que les pièces de Corneille renferment l'original de cet amour et que ce Discours en est la copie, la fidèle reproduction ou le reflet, non ! cela est impossible, non ! nous n'irons pas si loin — même avec un critique éminent comme Sainte-Beuve. Que Pascal ait senti l'amour ainsi qu'en général le sentent les héros de Corneille, qu'il l'ait exprimé d'après les «passions » qui sont les leurs, je ne saurai le nier ; mais qu'est-ce que prouve une telle coïncidence ? L'amour, le véritable amour, est toujours le même (ou à peu près) chez tous les hommes d'une certaine élévation morale ; en ce Cas, la nature a une action toute puissante, presque souveraine : elle seule est l'initiatrice, elle seule provoque et excite les impressions, la part faite — bien entendu — d'abord au tempérament et
au caractère, puis à l'esprit et au cœur de checun. Corneille amoureux prête souvent sans doute aux héros de son théâtre ses propres sentiments d'amour ; Pascal, amoureux lui aussi, épanche dans un Discours Je flot débordant de ses passioDS — et ces passions-là, il ne les emprunte à personne, il les décrit sur le vif (on le sent bien à ses tressaillements), il suit dans son cœur leurs eifets, leurs progrès, il est à lui-même son propre modèle, son sujet vivant et aimant. (1) En conséquence, il est juste de repousser, à l'égard d'un génie si absolument personnel, toute idée de plagiat — plus encore ! — tout soupçon de paraphrase ou d'interprétation directe plus ou moins fidèle, plus ou moins ingénieuse, plus ou moins subtile (comme on voudra) des sentiments et raisonnements amoureux, si beaux qu'ils soient, des amants de Corneille.
Il ne reste, après tout, de réel, d'incontestable, qu'une influence en quelque sorte générale, mais peu facile à déterminer, qui résulta pour Pascal soit des lectures, soit des représentations de quelques tragédies cornéliennes. C'est ainsi qu'on s'explique, qu'on doit s'expliquer — avec son caractère tout spécial, sa nature bouillante, sa sensibilité maladive et délicate — cet amour grand, fier, héroïque qui l'anima et dont ce Discours reste le monument immortel.
L'influence générale du poëte sur l'écrivain, que
Cl) Sainte Beuve, toutefois, veut bien accorder que Pascal « s'anatyse par endroits».... Par endroits! La restriction est bizarre : où ne s'est-il pas analysé, et pourquoi se serait-il analysé ici ou là — et non partout ? Le Discours porte d'un bout à l'autre, à le bien considérer, les marques certaines d'une étude auto-psychique.
nous venons de constater en le limitant dans de jusles bornes, se révèle matériellement, si Ton peut dire, parle fréquent usage des mêmes tours, par l'emploi presque identique de certaines expressions
Il nous serait facile de signaler, au hasard du coup d'œil, quelques unes de ces rencontres — environ une dizaine ; mais ce sont là vraiment, des minuties en comparaison des passages que nous venons ie rappeler. A quoi bon insister plus longtemps sur les similitudes de pensée ou de diction que l'on trouve ainsi chez deux génies d'ordre différent, mais de Lrempe égale ?
Des exemples, aussi typiques que ceux déjà produits, doivent largement suffire pour notre thèse.
En réalité, de l'ensemble de nos observations — croyons-nous — il ressort nettement que Corneille eut sur Pascal queique influence, avant tout au point le vue littéraire. De là à supposer que nous devions I grand écrivain au grand poète, il y a loin, très loin ! nais il parait indubitable que l'auteur du Cid et de Polyeucte est au moins pour quelque chose dans le style de haute allure, quoique naturel ; fort, quoique simple ; franc aussi et énergique de l'auteur des Pronnciales et des Pensées.
Sans plus appuyer, ce que l'on a vu jusqu'à présent des rapports de famille, des échanges probables ie vues, des rapprochements d'idées ou de phrases între le créateur de notre poésie dramatique et le créateur de notre prose, peut amplement réfuter, détruire :
1° La supposition de Condorcet, que Pascal n'aurait jamais lu Corneille ;
2° La double assertion de Sainte-Beuve, que Cor-
neille n'a en rien atteint Pascal ( sauf « un point » ) et que celui-ci ne put « prendre » à la poésie cornélienne ;
3° Les hypothèses ou opinions sur les mêmes faits, plus ou moins motivées, de plusieurs autres critiques et historiens — ainsi que sur des questions subsidiaires ou accessoires, sans grande portée,
Là. pour la dernière fois, en dépit de toutes contradictions, de tous avis contraires, quels qu'ils soient, il nous appartiendra d'affirmer haut et ferme cette vérité, soit pour l'honneur de l'illustre poète, soit pour 1 honneur même du penseur de tant d'âme, d'esprit et de goût : Pascal sentit profondément et estima à leur prix celles des grandes tragédies de Corneille qu'il a pu connaître ; il s'enthousiasma, à l'audition de ces tragédies, de ces «vers pleins, tout d'une venue, de ces vers qui emportent la pièce, les grands vers eschyliens » (1) ; il fut charmé — à l'aurore de sa jeunesse — par la grâce, par l'honnêteté absolue, par la moralité de ce théâtre qu'il devait proscrire plus tard en janséniste; au même théâtre, enfin, il puisa un peu, si peu que ce soit (outre quelques principes de style), la fierté de caractère que nous lui connaissons, la noblesse des sentiments, la sublimité de l'âme.
Mais, à parler franc, prouver ainsi que Pascal a senti et estimé la poésie de Corneille, n'est-ce point
(1) Termes employés par Sainte-Beuve pour qualifier, caractériser certains vers de Corneille — Port-Royal, t. Ier p. 157.
établir par voie de conséquence qu'il a senti et estimé a poésie en général, la vraie poésie ?
Où était — à ce moment du XVIIe siècle — où îtait cette poésie-là ? Comment apparaissait-elle aux feux du grand public ? A vrai dire, elle ne rayonnait dors, elle n'éclatait que dans Le Ciel, dans Horace, ians Cinna, dans Polyeucte. Mais supposez-la non noins belle ailleurs : tout autorise à croire qu'elle iût touché Pascal aussi bien dans tout autre vrai poëe que dans le grand tragique.
C'est ainsi qu'elle le charmait jusque dans le vieil Homère, et lui-même rend au génie poétique de l'aueur de Vlliadele plus magnifique des hommages lorsju'il l'accuseglorieusement— en ces termes — de nous ivoir légué un mensonge immortel.
«Homère fait un roman, qu'il donne pour tel ; car )ersonne ne doutait que Troie et Agamemnon n'avaient non plus été que la pomme d'or. Il ne pensait >as aussi en faire une histoire, mais seulement un dirertissement... La beauté de l'ouvrage fait durer la :hose : tout le monde l'apprend et en parle ; il la aut savoir, chacun la sait par cœur. Quatre cents ans iprès, les témoins des choses ne sont plus vivants... >la peut passer pour vrai !»
Corneille et Homère ! En conscience, serait-il >ossible d'imputer, de reprocher un manque réel du entiment de la poésie à celui qui, comme Pascal, aillerait et exalterait les œuvres de tels poètes — l'un 1ère de la poésie grecque, l'autre père de la poésie rançaise? Etadmirantsi vivementees deux créateurs l'un langage divin, Pascal a-t-il pu se défendre d'une ympathie presque égale pour leurs émules, pour
leurs rivaux de génie et de gloire, Eschyle ou Sophocle, Lucrèce ou Virgile !
Combien d'autres poètes, avec ceux-là, a-t-il estimés sans dcute et affectionnés ! Son esprit actif, curieux à l'extrême, nous serait ici un sûr garant. Mais pour n'en avoir rien dit — ce qui est le cas de la plupart des écrivains, en dehors des critiques — faudraitil donc présumer ou qu'il les méprisât ou qu'il leur fût indifférent ? On ne peut parler de tout, à moins d être un encyclopédiste ou l'auteur du De omni re scibili.
Quoique devenu ennemi de la poésie facile et vulgaire tant en vogue en la première moitié du XVIIe siècle (celle qu'il put connaître), Pascal ne laissait pas d'y sourire quelquefois — au temps, du moins, de sa prime jeunesse — et peut-être, qui le croirait ? d'y sacrifier lui-même par instants : mais hâtons-nous de le dire à sa décharge, et pour cause, quelles rares échappées ce furent-là !
D'ailleurs, il ne s'occupa guère de cela, paraît-il, que comme de gageures, comme de simples amusements de société. En. pouvait-il être autrement ? Quel est le jeune homme à imagination brillante (on sait quelle fut la sienne ! ) qui n'a été ou ne sera, par intermittences au moins, amateur de poésie ? Quel est l'ado'cscent, au cœur tendre, à l'esprit orné, qui n'a commis de «péchés mignons» en vers de toutes sorr. tes? D'aucuns soutiennent qu'il y a même, en matière poétique, une espèce de contagion qui éclôt dans certains milieux, se propage rapidement et gagne de proche en proche.
Et justement, autour de Pascal, cette épidémie semblait faire fureur: tous ou presque tous à ses cô-
tés, parents et amis, fussent-ils mathématiciens, jurisconsultes, etc : commettaient à qui mieux des vers français, latins, grecs, voire espagnols. Le démon poétique s'était glissé jusqu'au foyer de la famille Pascal, si austère pourtant : Jacqueline était poète (1) ! Il y avait là, certes, pour un esprit prompt, fertile, ardent, la plus attrayante des invites, une tentation presque irrésistible.
Il est vrai que, les vers deCorneilleexceptés, toute la versification desamis etconnaissances dePascalaurait pesé bien légèrement dans la balance des Muses. En général, c'est à croire, les vers de Jacqueline comme ceux de Domat, de Lepailleur, de Fermât, etc : — si l'on dut en distinguer quelques uns, rari nanfes... — n'empruntaient leur valeur, aux yeux de Pascal, qu'à l'amour fraternel ou à l'amitié. Mais on n'était pas difficile, alors, et on ne pouvait l'être : la poésie française en était à peine au lendemain de ses balbutiements.
Quoi qu'il en soit, malgré l'exemple contagieux de sa sœur et de ses amis, malgré les vraies séductions du théâtre de Corneille, Pascal ne se rendit pas à discrétion à la Poésie, cette douce sirène qui l'appelait ainsi de toutes parts, qui l'enveloppait en quelque sorte : on se demande si, vraiment, il y eut en lui résistance, opposition systématique à l'entraînement ;
(1) Il est certain que Jacqueline avait un talent naturel pour la poésie, mais à ce lalent il aurait fallu ajouter et le travail et la maturité.
Elle improvisait à ravir, et on peut citer — parmi ses IMPROMPTUS — l'épigramme à Mlle de Montpensier, les Stances sur la beigère Sylvie et son amant, etc :
je croirais plutôt qu'il était doué d'un instinct, d'une organisation intellectuelle, d'un génie absolument contraires. Si, malgré tout, il succomba à la longue et fit des concessions à la Muse, ce ne dut être qu'à la dérobée, en guise de passe-temps ou pour agréer à des Dames dont le désir était un ordre. Il ne prêta, d'ailleurs, aucune importance à ces bagatelles et les enfouit dans l'ombre.
Six bluettes seulement — je répète six — lui sont attribuables et attribuées, ajoutons à tort ou à raison. Je pense qu'il convient de maintenir cette réserve, qui paraît prudente. En tout cas, ces ritournelles versifiées se valent ou peu s'en faut, et ce qu'elles valent c'est presque rien. Etait-ce la faute des sujets, pour ne pas dire celle de l'auteur ?
Gardons-nous d'imaginer que Pascal (s'il a fait ces rimes) leur ait attaché plus d'importance que nous leur donnons : mieux que qui ce soit, il s'est rendu compte de leur valeur et de leur portée. « Il n'a pas eu tort de croire, a dit Ernest Haver, que la vraie poésie n'était pas là ». En comparant ses quelques v*rs à ceux de nombre des contemporains, il ne les aurait pas jugés peut-être trop inférieurs ; mais, toute question d'amour-propre à part, il savait bien quelle différence il y a, il doit y avoir entre cette poésie « pour rire » et la poésie noble, grande et sérieuse.
Sommes-nous suffisamment autorisé — après cette série de réflexions — à affirmer que Pascal, quoi qu'on ait dit ou qu'on dise, n'a pas toujours méprisé la poésie et les poètes ? D'autant plus, faut-il redire, qu'il n'a pas toujours dédaigné la fausse poésie, celle qui se dissimule sous une versification plus ou moins ha-
bile, industrieuse, même éclatante. De celle ci, bientôt, il a fait bon marché, la reléguant à sa place, c.-a. çl. dans le magasin des accessoires, des oripeaux et dû reste : il y a laissé la sienne propre, avec celle de mille autres. Mais quant à la vraie et haute poésie — la poésie d'Homère, la poésie de Corneille — il ne la confondit jamais avec l'autre et il sut l'estimer toujours à son prix.
Que s'il lui est arrivé par instants, lors des austérités de sa conversion, de proscrire cette Poésie-là, c'est parce qu'alors il la considérait comme un vain jeu, comme un amusement frivole, c'est parce qu'il la croyait une parure inutile ou un luxe dont la pensée n'a pas besoin, c'est avant tout parce qu'il voyait en elle ou une cause d'erreur ou un instrument d'orgueil et de volupté. De même, à ces moments de passion religieuse, l'éloquence, la philosophie, les mathématiques — sans excepter même la Géométrie, sa chère Géométrie, qu'il ravala jusqu'au « métier » — toutes Sciences enfin et tous Arts furent enveloppés dans une égale proscription.
Mais convient-il de se placer à ce point de vue extrême pour saisir la vraie pensée de Pascal, sa pensée de « derrière la tête » ? Jugera-t-on, sur n'importe quelle chose, des sentiments réels d'un homme pendant une période d'exaltation ? Il nous suffit de savoir que Lui, dans la plénitude de son intelligence, de sa raison, de son être enfin, a su faire et a fait la part, la juste part, entre la vraie poésie et la «poésie» médiocre, basse ou frivole. Son estime pour l'une égala son dégoût pour l'autre.
Il importe de remarquer — c'est là un point essentiel — que ces espèces de vers, versicuîes ou versicu-
lets,dont il s'est vite désabusé et qu'il a si énergiqueraent flétris, partout autour de lui s'accroissaient alors, s'amoncelaient, formant comme une mer montante et prête à submerger le bon goût non moins que le bon sens. Il les vit en faveur, en vogue inouïe, non seulement dans son entourage immédiat, mais davantage encore auprès de ces Sociétés mi-mondaines milittéraires (se multipliant déjà à 1 infini) qui s'appelaient l'hôtel de Rambouillet, l'hôtel du Petit-Luxembourg, l'hôtel d'Albret, l'hôtel de Longueville, etc : ou les « salons » de Mme deLafayette, de Mme de Sablé, de Mlle de Scudéry, de Mme de Maure, de Mme de d'Aligre, de Mme de Suze, de Ninon de Lenclos ellemême, etc, etc : Jamais, peut-être, il n'y eut déchaînement comparable à celui-là : ce devint une furie poétique universelle.
De toutes parts, à Paris, en province, on faisait assaut perpétuel de sonnets, de madrigaux, d epigrammes, de rondeaux, d'impromptus de tous genres, même d'églogucs d'un champêtre fantastique, sans excepter — ô grands dieux! — les tragédies en 5 actes (on n'allait pas encore au delà de cinq actes) et enfin
les poèmes héroïques en 24 chants C'est assez dire
combien les poètes médiocres, mauvais ou pires, étaient à foison, pullulaient!
Il sera temps, grand temps, lorsque le législateur en poésie, Boileau Despréaux, viendra débarrasser de cette engeance et les salons des Précieuses et les hôtels des grandes Dames et surtout notre Parnasse français.
En attendant, il n'a fallu personne pour dessiller les yeux à Pascal vis-à-vis de cette poésie aussi fas-j tidieuse qu'encombrante : son bon sens çtait trop lu*
mineux, son bon goût trop vif et trop pur, et il en a saisi presque aussitôt les défauts et la bassesse. Son mérite, à ce sujet, c'est d'avoir devancé Molière et Boileau, c'est d'avoir distingué nettement, séparé l'ivraie du bon grain, c'est d'avoir bafoué — le premier l comme il convenait, les vers emphatiques, bizarres, extravagants, enfin anti-naturels.
Mais afin d'accomplir cette œuvre de sage et ferme critique, une condition essentielle s'imposait: c'était avant tout d'apprécier, sentir et admirer la véritable poésie — car, suivant la judicieuse observation de Saint-Marc Girardin, sans le don d'admirer, il n'est pas de bonne critique ou la critique n'est plus qu'une censure stérile.