‹ Pascal mondain et amoureuxChapitre 4 sur 15 · SA FORTUNE · texte numérisé non relu

SA FORTUNE

Si les poêles ou prétendus tels recevaient, en général, le meilleur accueil dans les salons des grandes Dames et dans lesruellesdesDamesde moindre qualité — quoique éminenteselles-mêmes ou par le savoir ou par la grâce — un empressement au moins égal était réservé aux « honnêtes » gens du monde, aux beauxesprits de tous ordres, aux simples [écrivains, aux philosophes, aux savants. Il y avait toujours et partout, à ce point de vue, un éclectisme quasi-pariait :

curiosité intelligente dominait cet ensemble de personnages, si mélangé, si divers fût-il quelquefois!

Comme de droit, la prééminence appartenait (en dehors de l'intrigue et de la mode) à ceux qui se montraient les plus éloquents, les plus spirituels, les plus entraînants. Parmi eux, y eut-il quelqu'un supérieur à notre Pascal? D'abord, en sa double qualité de savant et d'honnête homme, il sut conquérir d'emblée ses grandes entrées dans ce monde. Puis, combien dut-il « éclater aux esprits *> — entre tous ces poëtereaux ou débiteurs de jargon — lui qui parlait un pur et noble langage, lui dont les idées étaient si élevées, lui qu'animait enfin le feu sacré! Personne

ne semblait mieux prédisposé, à tous égards, pour impressionner, pour éblouir même ces belles réunions. On n'a pas oublié les traces profondes laissées par sa parole au sein de sa famille, à Port- Royal, dans l'esprit ou le cœur de ses amis. Curieux comme il était alors de sciences et de toutes choses, doué d'une éloquence qu'on pourrait dire infinie, le corps et l'âme dévorés d'activité, il ne put sans doute qu'aller au-devant de ces occasions si pleines d'attraits, il saisit volontiers — dès son adolescence — tous les instants propices aux entretiens, aux discussions, enfin d'un mot tous les moyens de se répandre. Sous ce rapport, rien ne valait mieux pour lui que les assemblées des Précieuses (des vraies Précieuses): n'était-ce point là, à cette époque, le théâtre le plus favorable pour le jeune homme désireux de se produire et avide de connaître la société?

Il lui fut loisible, bien jeune encore, d'assister à des compagnies plus relevées (puisqu'ellesétaient composées de savants célèbres) soit en province, soit à Paris. Bientôt, deux enfants précoces comme lui et doués comme lui de génie (1), ne devaient-ils pas — de la même façon ou à peu près — faire leur début de prédicateur, d'orateur? Personnellement, ilfut préparé le mieux possible à tenirsa place dans ces Sociétésdistinguées: son père, savant lui-même, l'avait admis dès l'âge de 13 ou 14 ans au cercle de Mathématiques et de Physique (ce noyau de la future Académie des Sciences) qui se tenait tantôt chez lui, tantôt ailleurs; là, le jeune Biaise opinait déjà autant qu'un autre, argumentait, discutait. Quoi de mieux, vraiment, pour

(1) Bossuet et Fénelon.

le disposer à toutes sortes de réunions, l'habituer aux entretiens publics, l'assouplir aux controverses, lui donner enfin cet usage du monde sans lequel restent obscures (trop souvent) les plus belles qualités ? De suite, il dut se trouver à l'aise en face d'hommes distingués ou réputés; quant aux belles Dames — soyons poli envers les « Précieuses »! — sa jeunesse, son charme personnel, sa beauté même, que rehaussait encore sa célébrité de savant, les lui gagnèrent sans doute à première vue, et bientôt son ardeur juvénile, soutenue par l'intérêt qu'on lui portait, le familiarisa tout naturellement avec leur émotionnante et néanmoins si douce présence.

Au milieu de ces réunions choisies, au sein de cette élégante société, dans ce mélange — assez singulier, alors — de la noblesse, de la hante bourgeoisie et de l'élite de la gent littéraire, la position de Pascal ne pouvait en somme qu'être des plus favorisées : à son renom de savant, nous le redisons, il joignait le mérite rare d'être ce qu'on appelait (à ce milieu du siècle) un « honnête homme » (1) ; enfin, il avait un titre, quoique le dernier, qui le rattachait à la gentilhommerie. Mais qu'importait cela! Il n'était besoind'avoir — afin d'être accueilli des Précieuses — ni titres honorifiques ou nobiliaires, ni même biens quelconques au soleil. Ce fait détonne, semble-t-il, en ce temps d'apparence si aristocratique, à cheval

du moins sur l'étiquette Mais ne soyons pas trop

surpris: quelques années passeront, et déjà cette ré-

(1) Sur cette appellation, V. in fia p. 252 — au passage concernant le chevalier de Méré.

volution dans les mœurs sera bien près d'être complète.

L'exemple partira de haut, de très-haut : on verra.alors, le grand Roi lui-même, Louis XIV, dans toute sa majesté, recevoir à son lever ou à son coucher, bien plus ! à sa table où ne pouvaient être admis que les seigneurs qualifiés, je ne dis pas Boileau, non plus que Racine, tous deux gentilshommes (d'ultime degré, il est vrai), tous1 deux indépendants, mais l'un de ses tapissiers-valets de chambre, comédien qui plus est, Jean-Baptiste Poquelin, dit « Molière ». Dès là, quel prince, quel seigneur, , traitant familièrement — à l'imitation du Roi — un homme de basse ou médiocre condition, mais poète ou écrivain, pourra croire déroger à sa dignité, violer en même temps la hiérarchie sociale ? Condé, tout le premier,oublia sa « grandeur », son sang de Bourbon, et sut frayer de la meilleure grâce avec la foule des gens de lettres ; il y a plus, il n'avait point attendu, lui, le signe de Louis XIV — à preuve le trait qu'il lança contre Voiture : « s'il était de notre rang, il serait insupportable ! » ce qui signifie, pour bon entendeur, qu'il souffrit de ce Voiture ce qu'il n'eût jamais souffert d'un seigneur, si haut fût-il... Ainsi, les bravades, les insolences de ce petit matamore, tout cela était excusé à cause de son talent de causeur et de madngalier. Un complaisant, un thuriféraire (il s en trouve toujours,) s'extasiait un jour devant Mme de Rambouillet sur l 'incomparable esprit du même Vo^ure;« Croyez-vous donc, s'écria la marquise, qu il fut là pour sa belle taille ou pour son beau nom?» lelle est la mesure des privilèges que grandes Dames, grands seigneurs, princes, etc., se plaisaient

Situation personnelle et sociale de pascal 153

d'unanime accord à concéder aux hommes d'esprit, poètes ou écrivains — mais d'ordinaire à proportion de leur mérite et de leur savoir, quels qu'ils fussent par ailleurs, soit du côté delà fortune, soit du côté de la naissance.

Justice soit rendue ici, avant tout, aux nobles Dames de ce temps, particulièrement à la marquise de Rambouillet, et à celles qui l'ont généreusement suivie : à Elles revient l'honneur d'avoir eu, dès le principe, ce sentiment d'égalité, puis de l'avoir insinué peu à peu dans la Ville et à la Cour! C'est, en effet — il y a lieu d'insister — c'est dans leurs salons que se touchèrent côte à côte, pour ainsi dire, et sans trop de distinctions, le monde des grands et le monde des Lettres ; c'est là qu'insensiblement les uns et les autres prirent accoutumance à être traités et à se traiter eux-mêmes presque en égaux ; c'est là, en un mot, que l'esprit français conquit ses titres de noblesse.

Cet acheminement à une quasi-égalité commençait à s'accentuer, à s'étendre, lorsque Pascal fit son entrée dans la Société mondaine. Il dut largement bénéficier de ces dispositions — car il était loin d'être le moindre des lettrés et des savants, celui qui avait acquis dès l'enfance une grande renommée, qui avait déjà découvert des méthodes nouvelles en Mathématiques, qui faisait ou était sur le point de faire, en Physique comme en Mécanique, les plus utiles inventions, qui allait enfin être l'auteur des Provinciales et des Pensées I Sans doute, on le considéra d'autant plus qu'il jouissait en outre d'une indépendance personnelle absolue, à l'encontre des hommes de lettres ou de sciences attachés au moins par quelques rémunérations à des protecteurs, sinon à des maîtres : tels,

Jacques Esprit (de l'Académie française) qui appartint à Mme de Longueville, puis au prince de Conti, Costar à l'abbé de Lavardin, Gombauld au marquis d'Uxelles, Sarrazin à la princesse de Conti, etc, etc. Se tromperait-on, si l'on affirmait qu'il ne suffit pas à sa délicatesse et à sa fierté, dans la fréquentation des Précieux et des Précieuses, d'être couvert auprès d'eux de la triple réputation de savant, d'honnête homme et d'homme d'esprit ?

Il pensa certainement qu'il lui fallait quelque chose de plus — écoutons-le : « Qui passera de nous deux 7 Qui cédera sa place à l'autre ? Le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui ; il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je rien ai qu'un : cela est visible, il n'y a qu'à compter ; c'est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste »... Et ailleurs : « On ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle, et suivi de sept ou huit laquais ! Eh quoi, il me fera donner les étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c'est une force ». Y a-t-il une protestation plus amère et plus ironique à la fois qui ait atteint, flétri — au XVII8 siècle — les droits d'une aristocratie si arrogante parfois, les abus de la force, de la puissance ou de la fortune ? Qui marque ainsi, en frémissant, l'inégalité sociale, la différence excessive des rangs, celui-là ne s'exposerait pas volontiers, auprès des « grands de la chair », aux ennuis d'une condition trop inférieure. Elle était récente et combien instructive, l'histoire de Voiture qui n'échappa qu'à grand-peine (malgré les grâces d'état dont il jouissait) au bâton de M. le Chevalier de Rohan-Chabot. Cette mésaventure eut un long retentissement dans le cercle des Précieux ; elle

ne fut point perdue pour Pascal, ainsi que bien d'autres du même genre.

Mais, par bonheur, comme la victime (ou peu s'en faut) de cette histoire tragi-comique, il n'était pas le fils d'un marchand de vins ; il n'était pas, non plus, tel que Costar, le fils d'un chapelier — et Dieu sait si l'on pourrait allonger cette liste d'humbles enfants du peuple î Après tout, il était né gentilhomme (petit gentilhomme, si l'on veut) puisque sa famille avait reçu depuis deux siècles, en bonne et due forme, des lettres d'anoblissement. Ce titre, il n'avait garde assurément de s'en prévaloir ou de l'exagérer ; toutefois, enfant de son siècle quand même, il sut apprécier à leur valeur les prérogatives qui s'y rattachaient et s'en servir au besoin. Il ne pouvait craindre, ainsi, certaines avanies infligées à des roturiers ; pardessus tout, le sentiment de sa propre valeur et l'honorabilité d'une vieille famille de magistrats, voilà quelle devait être pour sa fierté la meilleure sauvegarde, voilà le plus sûr passe-port qu'il put offrir à la Société de son temps.

C'est à bon droit, certes, qu'on pouvait se flatter — même à cette époque — d'appartenir à la famille Pascal : elle comptait sans contredit parmi les plus anciennes, parmi les plus dignes et les plus recommandables de la province. « Les Arnauld, bonne famille d'Auvergne », a dit Tallemant de Réaux ; on en peut dire autant des Pascal, qui étaient aussi d'Auvergne. Ceux-ci valaient ceux-là ! Trésoriers de France, sénéchaux, maîtres des Requêtes, conseillers et présidents à la cour des Aides, intendants, conseillers d"Etat, etc.: toutes ces fonctions furent exercées dans cette famille, et avec honneur. Ce parfait dévouement

au bien de l'Etat eut sa récompense, presque dès l'origine : Etienne Pascal, maître des Requêtes, reçut du roi Louis XI — « en considération de ses services » — des lettres de noblesse pour lui et ses descendants.

Anobli du côté paternel, il l'était également du côté de sa mère ; son acte de baptême le dénomme en ces termes : « fils à noble Etienne Paschal et à noble damoizelle Antoinette Begon » (1). Enfin, son testament et son épitaphe le qualifient d'écuyer. Il avait droit, par conséquent, aux bonneurs, privilèges et exemptions dont jouissaient les anoblis etlesécuyers: rien, dans sa vie, ne montre qu'il ait dédaigné, repoussé ces faveurs — si précieuses alors — pas plus que ne fera Boileau lui-même, noble et écuyer, en dépit de certaines paroles de l'un et de l'autre, en dépit surtout de leurs pensées de derrière la tête. D'ailleurs, petit-fils et fils de fonctionnaires et de magistrats, Pascal ne fut-il pas élevé dans la pratique et dans le respect des règles hiérarchiques, des institutions administratives, plus encore ! du système social tout entier : et à qui donc ne reste-t-il pas, bon gré mal gré, quelque chose de son éducation ?

Il eut le bonheur d'avoir un père d'une conscience rare et d'un dévoûment absolu à ses devoirs. Etienne Pascal, en effet, remplit successivement — avec le plus grand mérite — les charges de Président à la Cour des Aides de Clermont, d'Intendant en Nor-

(1) Un lien de parenté l'unissait sans doute au fameux Michel Begon (Intendant, lui aussi), connu dans le monde des Arts pour les collections si remarquables qu'il avait réunies.

mandie, de Conseiller du Roi en ses Conseils d'Etat et privé. D'une existence presque entièrement consacrée à l'intérêt public, il faut au moins retenir un fait, un fait typique, qui se passa au cours de ses 10 années d'Intendance en Normandie : par là, on jugera du reste ! « Il avait été si aimé et si estimé, nous apprend Marguerite Perier (1), qu'une année, le 1er jour de l'an, les échevins de Rouen — au nom de la ville — lui firent présent d'une bourse de jetons d'argent (qu'ils avaient fait battre exprès) qui avaient d'un côté les armes de la ville où il y a un agneau pascal, et de l'autre ses propres armes qui étaientaussi un agneau pascal, dans une autre bourse de velours bleu, brodée d' «-agneau pascal d'argent » qui étaient les émaux de ses armes ». Quelle modération, quelle droiture, quelle intégrité (2) avait-il fallu avoir envers les pauvres taillables et imposables de tous ordres pour exciter chez eux de tels sentiments d'estime et d'amitié ! Car on ne vit jamais plus qu'à cette époque les Intendants détestés, exécrés, tenus partout en horreur — et malheureusement avec de trop justes motifs; aussi, la Muze historique de Loret a été l'écho même du peuple, quand elle rapporte que les Intendants,

« Officiers superflus,

. . . Loin de soulager la France, N'en font qu'augmenter la souffrance ». (3)

(1)P. Faugères : Lettres, opuscules et mémoires p. 426.

(2) Il poussait le scrupule jusqu'à défendre à ses domestiques de recevoir n'importe quel présent ; un de ses commis (on dit « son secrétaire ») accepta un jour un louis d'or d'un contribuable : le lendemain, il fut renvoyé implacablement.

(3) La Muze historique de Loi et, édition Ch. L. Livet Paris, P. Daffis, 1857) : t. Ier, p. 29.

Mais d'Etienne Pascal aux autres, quel abîme ! Combien d'Intendants de cette sorte Louis XIV eut-il pendant son règne de 73 ans ? Récompensé de sa justice par les« laillables » eux-mêmes, l'Intendant de Normandie reçut d'autre part le prix de ses longs et loyaux services : le Pvoi lui donna des lettres de Conseiller d'Etat.

Ce mérite exceptionnel d'Administrateur ne pouvait, sans doute, qu'être accompagné d'esprit et de savoir. Veut-on avoir à ce sujet un renseignement décisif ? Il suffira de noter — croyons-nous bien — que lui seul fit l'instruction de ses enfants, surtout du grand géomètre, du grand physicien, du grand écrivain, du grand penseur, qui devait immortaliser son nom à tout jamais. Cependant, ce serait le cas aussi de rappeler que, l'un des premiers mathémaciens de son temps, il devint l'ami, l'intime ami des Roberval, des Mersenne, des Le Pailleur, des Carcavi, des Desargues, et que sa maison servit pendant quelques années — avant la fondation de notre Académie des Sciences — comme de centre aux Savants de la France et de l'Europe.

D'un tel homme, quels enfants devaient provenir ! Intelligences supérieures et cœurs austères, à l'antique — pouvaient-ils être autrement ? Le Cardinal de Richelieu, ce terrible sondeur d'hommes, découvrit le tonds de cette race, présagea sa valeur, et la destinant dans sa pensée à je ne sais quoi d'important et d'élevé : « J'enferai, dit-il, quelque chosedegrand. » Pour en faire quelque chose de grand, en vérité, l'étoffe ne manguait pas : ce qu'a été Biaise Pascal et ce qu'il aurait pu devenir avec l'âge, chacun le sait ou le pressent; et quanta l'esprit, quant au caractère,

quant à l'âme — sachons le reconnaître — les sœurs valaient, chacune dans leur ordre, valaient presque le frère.

Gilberte, l'aînée, fut une femme de tête et de cœur. Très bellf , très douce, très tendre, elle n'était pas moins spirituelle (au besoin) et instruite, réfléchie et grave, mais d'une gravité tempérée par la grâce, fière aussi à l'occasion, même contre le tout-puissant Richelieu (1) ; elle avait à la fois, ce qui est bien rare, toutes les qualités de la femme du monde et toutes les vertus de la mère de famille. Il ne lui aurait guère fallu, pour briller au premier rang, qu'un peu moins d'attachement, peut-être, à son foyer et qu'un plus long séjour à Paris. Mariée vers 21 ans à l'un de ses cousins germains, Florin Périer, Conseiller à la Cour des Aides de Clermont, elle dut résider la plupart du temps en province, à Clermont surtout. C'est là qu'en 1665 — trois ans après la mort de Pascal — le jeune abbé Fléchier qui était (en attendant mieux) le précepteur du fils de M. de Caumartin, la vit et la distingua entre toutes les Dames de la ville : dans ses Mémoires sur les Grands jours d'Auvergne, il égratigne d'une façon enjouée ces pauvres provinciales, mais il s'arrête plein de respect devant Mmc Périer, et il écrit : « les louanges que Mmc la marquise de Sablé lui donne, la réputation que M. Pascal, son frère, s'était acquise, et sa propre vertu, la rendent très considérable dans la ville, et quelque gloire qu'elle tire de l'estime où elle est, et de la parenté qu'elle a eue, elle serait illustre quand il n'y aurait point de marquise de Sablé et

(1) Allusion à son fameux mot : « M. le cardinal ne neus fait pas assez de plaisir pour que nous pensions à lui en faire. »

quand il n'y aurait jamais eu de M. Pascal. » (1) Ce jugement est vrai, car Fléchier était bon témoin, bon juge, et usait de franchise — surtout en ces Mémoires. Lors même qu'on n'aurait pas le témoignage d'un homme tel que lui parlant d'expérience, les lettres de Mme Périer seraient là qui prouveraient pour elle, et, au-dessus de ces lettres, le récit qu'elle a fait de la vie de son frère, récit si simple, mais si touchant dans sa simplicité. Tant de distinction et de mérite nous explique ses relations, son intimité avec des femmes aussi brillantes que Mme de Morangis, Mme de Caumartin, Mme de Sablé et nombre de Dames du même rang.

L'autre sœur de Pascal, Jacqueline, d'un esprit plus éclatant que sa « fidèle » (c'est ainsi qu'elle avait surnommé Gilberte), d'un caractère plus ardent aussi et plus expansif, eut l'honneur d'avoir des rapports jusque dans le monde du Pouvoir, jusqu'à la Cour. Son talent de poète et d'actrice lui valut, dès l'âge de 11 ou 12 ans, d'extraordinaires succès auprès des plus éminents personnages. Chez elle, cette précocité semblait augmentée encore et par l'extrême petitesse de la taille et par la puérilité des traits : c'était enfin, comme nous l'avons déjà dit, c'était presque un phénomène ; ajoutez à cela qu'elle était-belle et gracieuse, à l'instar d'un ange, jusqu'à ce que la maudite variole vint en 1638 gâter tant d'espérances. Lors de la grossesse de la Reine, devançant déjà — pour la délicatesse du sujet — les Stances qu'elle devait produire à Rouen (trois ans après) sur l'Immaculée Conception, elle fit à cette occasion même un Sonnet et une Epi-

(1) Mémoires sur les Grands jours d'Auvergne en 1665, édition Chéruel, Paris, Hachette, 1862 : p. 42.

gramme qu'elle alla présenter, à Saint-Germain, à Anne d'Autriche en personne ; « depuis ce jour-là, raconte Mmo Périer (1), elle fut souvent à la Cour, et toujours caressée du Roi, de la Reine, de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyaient... Elle servit quelquefois la Reine quand elle mangeait en particulier, Mademoiselle tenant la place de premier maître d'hôtel. » Elle devint en même temps la favorite, la petite favorite de Mademoiselle de Montpensier, de Mme de Hautefort, de la comtesse d'Essex, de la duchesse d'Aiguillon — sans parler d'autres Dames de la Cour. Par sa vive intel'igence, par sa gentillesse, par ses prévenances, elle avait le don de séduire, à ce point que (dans une représentation de Y Amour tyrannique(2), organisée au Palais-Cardinal par la duchesse d'Aiguillon) elle sut dérider Richelieu lui-même, le gagner, le désarmer : elle obtint aussitôt du Ministre, implacable d'ordinaire, la fin de l'exil de son père qui avait été impliqué dans les troubles du retranchement des rentes de l'Hôtel de Ville, son rappel à Paris, sa rentrée en grâce, puis — comme conséquence — sa nomination d'Intendant en Normandie. Ces triomphes d'une toute jeune fille nous permettent d'entrevoir quels eussent été ceux d'un âge plus mûr. N'y avait-il pas en Jacqueline, je n'oserai dire avec Cousin une Mademoiselle de Scudéry, c'est trop peu ! mais une Madame de La Fayette ou une Madame de Sévigné ? Et j'en atteste, pour me borner, ces deux seules lettres : l'une, du 7 mars 1652, où elle invite son frère à sa vêture en des termes si tendres et si nobles ;

(1) P. Faugère, Lettres, Opuscules et Mémoires, p. 57.

(2) Cette pièce tragi-comique de Georges de Scudéry, fit longtemps, paraît-il, les délices du cardinal de Richelieu.

l'autre, du 23 juin 1661, qu'elle adresse à la mère Angélique touchant le formulaire et dans laquelle li y a une élévation de langage, une grandeur de pensée, une fierté d'âme digoe d'un Bossuet ou plutôt d'un Pascal. Mais tout cela — cœur, esprit et grâce — ne tarda guère à être ravi au monde : la religion, sous les formes du jausénisme, saisit dans sa fleur l'enfant rieuse et spirituelle, qui se transforma soudain du tout au tout et enfouit au couvent son aimable génie, sa poésie, ses succès, sa gloire. Quel changement, quelle différence alors avec ses jeunes années ! Comme on se la figure mieux — plutôt qu'obscure, dévorée d'inquiétude, presque fanatisée — vivant au contraire dans ce beau monde pour lequel elle était si bien faite, libre d'y déployer sa riche activité, son charme, ses talents !...

Ainsi en eût-il été, on se plaît à le croire, si Etienne Pascal que nous avons vu très contrarié, en homme judicieux qu'il était, du zèle de la jeune néophyte, eut survécu pendant quelques années. En tout cas, heureux père, celui-là auquel on vit pour cortège, durant près d'unïquart de siècle, cette Jacqueline et Gilberte et leur incomparable frère ! Qui ne se fût incliné, même à cette époque, devant le « Président Pascal »(1) entouré de sa famille ? La haute considération qu'il avait acquise s'en était de beaucoup accrue et ses rapports personnels n'en devinrent que meilleurs tant avec les lettrés, savants et « honnêtes » gens quavec le personnel judiciaire, administratif, gouvernemental. Ses enfants dont le mérite contribua de la sorte à agrandir le cercle de ses relations, auraient eu

(1) On l'appelait ainsi dans le monde : Cf. Tallemanl des Réaux, Historiettes, t. V, p. 134.

par ce fait même — selon les circonstances et à leur gré, sans doute — des facilités exceptionnelles pour obtenir des avantages, des bénéfices fort - appréciables. Mais il ne paraît pas qu'aucun d'eux en ait profité, loin de là ! Mme Périer était trop modeste, ainsi que M. Périer lui-même, pour prétendre à des faveurs ; nul besoin ne devait être à Jacqueline, retirée du monde et de ses préoccupations, de recourir à pareil moyen ; il ne restait que Biaise à qui ce brillant commerce pouvait être utile — et encore c'est à l'instant précis où il allait peut-être se servir d'appuis puissants que sa conversion éclata, le faisant renoncer du coup aux vaines distractions, aux intérêts futiles de la vie.

L'honorabilité, la dignité de cette famille Pascal, confirmée par de telles relations, était soutenue fermement par ses autres membres. Dans la parenté directe, nous citerons : François Pascal, prieur et seigneur de Termes et de Faghe ; Pierre Pascal, écuyer, seigneur du Montel, procureur du Roi en la sénéchaussée et siège présidial de Clermont ; Martin Pascal, conseiller du Roi, général en la Cour des Aides, etc.. Quant aux alliances, il suffira de nommer la maison distinguée des Guerrier de Bezance, celle non moins distinguée des de Frétât, celle encore des Bellaigue de Rabanesse. Tronc et branches, tout était « illustre» (comme on disait alors) dans cette famille; noblesse de lasouche, importance des fonctions exercées, valeur individuelle de tous, rien ne lui manquait pour avoir droit aux premiers rangs de la société, pour emporter l'estime et le respect universels. Ses attaches politiques ou simplement sociales, ses liaisons — toutes choisies cependant — s'étendaient loin et en divers sens. Sans prétendre dresser une lis-

te, même approximativement complète, des personnages sympathiques de la Cour, des membres favorables de l'aristocratie, des familiers même ou commensaux, il suffira de citer les principaux, les plus connus, ceux surtout que Biaise Pascal a fréquentés et qui nous intéressent à ce titre :

A la Cour ou dans le Gouvernement — le cardinal de Richelieu, le cardinal de Mazarin, le chancelier Pierre Séguier, Mme la duchesse d'Aiguillon, Mme de Chevreuse, etc..

Dans le grand monde — le duc et pair de Roannez, les ducs deLuynes et de Liancourt, le duc de La Rochefoucauld, Mme deLongueville, Mmede Guémenée, Mme de Sablé, etc..

Dans la société élégante ou de « purs » honnêtes gens — le chevalier de Méré, Mitton, des Barreaux, Barrillon, Thévenot, etc..

Parmi les gens de lettres ou de sciences, de toutes catégories — Corneille, Descartes, Fermât, Roberval, Carcavi, Desargues, le P. Mersenne, Arnault, Domat, des Billettes, Gomberville, Mlle de Scudery, Chapelain, Costar, etc..

Cette énumération de noms, ressortissant à tous les mondes, n est-ce pas l'élite de la Société politique, littéraire ou mondaine de la première moitié du XVIIe siècle ? Les rappeler ici» c'est tout dire.

La bonne, l'excellente noblesse de robe des Pascal fait présumer en leur faveur une certaine fortune : telle qualité ou fonction, dit-on quelquefois, telle richesse ! Cet aphorisme qui a cours en quelques milieux n'est pas toujours vrai... Il y a, du moins, des exceptions nombreuses et mémorables.

A combien donc pouvait s'élever, vers ses derniers jours, la fortune d'Etienne Pascal ?

Il faut bien l'avouer : il est difficile, sinon impossible, d'établir — môme par à peu près — le bilan de cet avoir. On sait seulement que l'ex-Intendant de Normandie se trouvait dans l'aisance, voire dans le bien-être. Nous allons tâcher d'éclaircir ce détail, qui a son importance vis-à-vis de Biaise Pascal.

Marguerite Périer a fait cet aveu : « devenu veuf, mon grand- père vendit sa charge (de président à la Cour des Aides) à son frère et mit la plus grande partie de son bien en rente sur l'Hôtel-de-ville de Paris, où il se retira. » Ce fait eut lieu en 1631. Mais que valait la charge de second Président de la Cour des Aides deClermont ? Combien fut-elle vendue ?

En outre, le placement sur l'Hôtel-de-ville de Parie effectué, quelles réserves en Immeubles ou Meubles Etienne Pascal avait-il gardées à Paris et en province ?

11 y a tout lieu de croire qu'il conserva — quitte à la louer — une assez-belle maison, à Clermont, située rue des Chaussetiers et donnant sur le Passage Vernines, près l'Evèché (1). Cette maison, à bail en grande partie, était munie d'un four et rapportait de 1.200 à 1.500 francs de notre monnaie. Quel capital pouvait-elle représenter ? Si l'on considère que les loyers ont énormément augmenté depuis cette époque, elle avait une valeur d'environ 50.000 francs — toujours de notre argent.

(1) Voir à ce sujet, l'intéressante brochure de Gonod : Recherches sur la maison où Biaise Pascal est né et sur la fortune d'Etienne Pascal, son père. 1 vol. in-12 Clermont, Thibaud-Laudriot; 1847.

Des Recherches de M. Gonod, Bibliothécaire delà ville de Clermont, il résulte que la part contributive du possesseur de la maison aux charges communales de la ville était en moyenne de 100 liv. ; c'est-à-dire 500 fr. d'aujourd'hui. Une telle cote, simplement municipale, accuse une fortune vraiment considérable.

Il est dit, cependant, qu'Etienne Pascal se trouva quelques temps, sinon toute sa vie, dans une certaine gêne. La preuve, demanderons-nous ! Elle ressortirait, 1° de deux obligations contractées en 1633, l'une de 1500 livres, l'autre de 1992 livres ; 2° d'un emprunt déjà souscrit en 1632 et consistant en « sept vingtdeux livres dix-sept sous » (alias 571 francs). Cet emprunt-là n'aurait été soldé qu'en 1652, 20 ans après et malgré les réclamations du créancier.

Ce créancier, si patient d'abord, si exigeant ensuite, avait-il raison dans ses « réclamations »? Y a-t-il eu, de la part du débiteur, négligence ou même oubli? 11 nous semble, en tout cas, qu Etienne Pascal était bien au-dessus d'une pareille somme — surtout de 1639 à 1648, long intervalle pendant lequel il toucha annuellement (outre ses revenus propres) 12000 livres pour son Intendance. De ces 120CO livres n'aurait-il pu, vraiment, sans se gêner le moins du monde, détacher « sept vingt-deux livres dix-sept sous »?

Pour les obligations passées en 1633 et restées en souffrance, est-il certain qu'elles témoignent de la « gène » du souscripteur ? N'y a-t-il point, par exemple, des fortunes considérables, immenses — celles surtout constituées en biens fonciers — qui se trouvent obérées quelquefois, par suite d'événements fortuits ? Cette « gêne », si gêne il y a, n'est alors, ne

peut être que momentanée. La « gène» d'Etienne Pascal aurait-elle duré plus longtemps?

Remarquons, à ce sujet, que c'est en 1631 que le « Président » Pascal vendit sa charge de Président à la Cour des Aides, achetée par lui-même en 16*26 et revendue probablement 31 .600 H v.; — 150.000 francs, de nos jours — à son frère Biaise, oncle et parrain de « notre » grand Biaise. Qui sait si ce frère-là n'a point retardé, ajourné à l'indéfini le solde de son achat ? Qui sait si Etienne Pascal trop bon, trop doux, trop « fraternel », a exigé le paiement aux échéance* fixées ? Précisément Jacqueline, dans le fameux entretien avec la mère Angélique sur les difficultés de sa dot de couvent, a laissé échapper que « son père avait obligé un de ses frères par toutes sortes de sacrifices » : l'ingrat ne fut-il pas son successeur à la Cour des Aides ?

Tout considéré, néanmoins — en supposant même éteints l'emprunt et les obligations — l'actif réel et personnel d'Etienne Pascal devait être de 38.000 liv.; ou près de 200.000 fr. de notre numéraire. A cet actif, il faut ajouter l'héritage de sa femme qui (d'après la part de Gilberte) s'élevait à plus de 22.000 1. ; Le montant général était donc de

60.000 liv,; vers la moitié du XVIIe siècle, ou de 300.000 francs, au début du XXe siècle.

Mais n'oublions pas l'immeuble, si modeste fût-il, que les Pascal avaient à Paris, la 3e arcade de la Halle au blé qui leur appartenait, enfin les meubles d'une certaine importance qu'ils possédaient à Paris comme à Glermont — ainsi que carrosse, tapisseries, bibliothèques, etc. :

Il a été dit que les appointements de l'Intendant

168 PASCAL MONDAIN ET AÏIOUfcEUX

de Normandie étaient de 12000 liv. ; par an, c'est-àdire au moins 50.000 fr. de notre époque. Comme Etienne Pascal a exercé ces fonctions pendant une dizaine d'années, il a dû toucher durant cette période environ 110.000 liv.; ce qui représente aujourd'hui plus d'un demi-million. Vivant bien, mais économiquement — c'est à présumer -•- il nous paraît que ses dépenses n'ont guère dépassé la moitié decettesomme et que son épargne s'est enrichie du reste, soit près de 50.000 liv. ; ou 250.000 fr, au taux actuel.

S'il en a été ainsi, selon toutes probabilités, sa fortune primitive s'est presque doublée : en ce cas, elle aurait atteint 100.000 liv.; ce qui équivaut à 500.000 francs de notre argent.

Gardons-nous d'omettre, en surplus, les émoluments de Conseiller d'Etat qui étaient annuellement de 2000 liv. ; (10.000 fr. de nos jours).

Maintenant on peut se demander: sur cette fortune, quelle part revint à Biaise Pascal ?

La dot de sa sœur aînée Gilberte, mariée du vivant du père et alors que celui-ci avait à peine la charge d'Intendant, montait à 21.000 liv.; sans compter trousseau, mobilier, etc. : Elle se décomposait ainsi :

13.500 liv. ; en rentes sur l'Hôtel de ville ; 7.500 liv. ; provenant de la succession maternelle (1)

La portion de l'héritage dévolue à Jacqueline était sans doute égale à la dot de Gilberte. Mais nous

(1) Consulter, à ce point de vue, le Mémoire remarquable de M. Ch. de Beaurepaire : Biaise Pascal et sa famille à Rouen (Précis analytiques des travaux de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, année 1901-1902).

savons déjà que cette noble fille, toute dévouée à son Frère, usa spontanément envers lui de libéralité grande et lui donna, sur sa part, 16.000 liv. ; le reste ervit à désintéresser Port-Ro3ral, où elle avait fait profession.

Le lot de Biaise Pascal semble avoir été plus important que les lots respectifs de ses sœurs : était-ce à cause du « droit d'aînesse », réservé spécialement

fils unique ?

Il lui était attribué. d'abord, une rente de 1794 liv.; (9,000 fr. d'aujourd'hui) sur le placement fait à l'Hôlel de ville (l) ; il bénéficia, en outre, de la 3e arcade de la Halle au blé, dont on ignore le prix de location qui devait être d'une certaine valeur. A lui, aussi, échurent le carrosse de la famille, des meubles de choix, des tapisseries, etc. : Si la maison familiale de Clermont fit retour à Gilberte, vu la situation de son mari à Clermont même, la maison que Pascal habitait en dernier lieu à Paris(près et hors la porte St-Micheî) ne devint-elle pas sa propriété ? Il y a doute ici (2) et nous ne tablerons par là-dessus. Mais à tout cela il faut ajouter le don de 16.000 livr. ; si généreusement fait par Jacqueline.

(1) Œuvres de Pascal, édition Brunschvicg, t. III, p. 41-42.

(2) La maison antérieurement occupée par la famille Pascal, rue Brisemiche (paroisse Saint-Merry) l'était à titre de location. — Quand à celle sise près la porte St-Michel, il y a «doute », venons-nous d'alléguer; cependant, Marguerite Périer (Faugère, Pensées, opuscules, etc.: t. 1er, p. 381) dit positivement que son oncle avait une maison à Paris : c'était vraisemblablement l'immeuble dont s'agit.

Tout ou presque tout envisagé, calculé, dans les conditions un peu confuses d'une question si délicate, il est très-vraisemblable que le revenu annuelde Pascal était d'environ 2500 liv. ou — au taux actuel — de 12.000 fr, en chiffres ronds. Mille francs par mois permettent à un garçon, en temps calme, ordinaire, de vivre à Paris assez commodément mais sans luxe nigrands frais, surtout lorsqu'il a un logemenfà soi...

Il est permis de croire et nous croyons qu'outre le capital il y avait dans la succession de l'argent liquide en assez forte quantité ; des avances sont nécessaires, surtout en ville et par des temps plus ou moins troublés (tels que la Fronde I) : Etienne Pascal, qui avait traversé maintes épreuves, était trop prudent pour ne pas s'être muni des meilleures précautions.

Son fils, en particulier, ne dut pas être embarrassé en quoique ce soit, au point de vue pécuniaire — du moins, dès le principe.

Le train de maison, chez lui, était confortable : il avait pour le servir plusieurs domestiques de l'un et l'autre sexes. Ainsi, on cite deux femmes, sans doute des cuisinières ou garde-malades, Mme Pinel et Mn" Louise Deffaud ; on cite également deux laquais ou valets de chambre, Picard et Duchène(l). Toutefois, il est presque certain qu'il n'eut en même temps qu'une servante et un valet, et que les domestiques précités se succédèrent simplement à son service. Lui-même, d'ailleurs, n'a-î-il pas reconnu implicitement en quelque sorte — dans un passage déjà visé (2) — qu'il n'avait qu'un laquais.

(1) N'omettons pas, en outre, « une servante de cuisine» du nom d'Esdune.

[2) Voir supra, p. 1Ô4.

Tout-à-1'heure, nous avons nommé Louise Deffaud dans le personnel qui lui était attaché : or, en octobre 1651, il crut devoir constituer au profit de cette femme une rente viagère de 400 livres (assurée, du reste, par Gilberte et Jacqueline — chacune pour un tiers).. 400 liv. ; de rente, ou 2.000 francs d'aujourd'hui, pour une domestique ! c'était là, on ne saurait en disconvenir, un joli cadeau : est-ce que ce don ne confirmerait pas au moins les 2,500 liv. ; (12.000 fr. actuels) de rente que nous avons attribués à Pascal — en admettant même, de sa part, une générosité singulière ?

Malgré la situation à peu près suffisante, convenable, qui lui était faite de la sorte, il ne tarda pas à tomber dans les embarras et les ennuis d'argent, par suite indubitablement de la vie légère qu'il menait alors. Il faut se souvenir, à ce sujet, des mots significatifs dits à Jacqueline par la Mère supérieure de Port-Royal qui en savait long (comme toujours en ce cas d'après des renseignements officieux) : « vous savez bien qu'z/ ne lui reste pas assez pour vivre comme les autres de sa condition ; » il faut se rappeler aussi ce qu'a écrit Mme Périer d'une plume discrète : «il avait peu de bien, sa dépense excédait son revenu.» A Paris, qui ne le sait ? les occasions sont nombreuses et les frais de tous genres se précipitent en un clin d'œil ; si peu que l'on s'écarte, si peu qu'on aille cavalièrement, les ressources s'épuisent bien vite — quand elles sont médiocres. Comment ne pas arriver alors aux difficultés, puis à la gène ?

C'est pour parer à ces ennuis que Pascal essa}Ta de recourir à des spéculations. Entre autres entre-

prises, il fonda (1) — de concert avec son ami, le duc de Roannez, et avec les marquis de Sourches et de Crénan — un service public d'omnibus ou de carrosses à 5 sols, dont il aurait eu l'idée première. Trois routes devaient s'ouvrir à Paris, tout d'abord, à travers les rues les plus passagères. Des lettres patentes, enregistrées au Parlement, avaient autorisé la circulation de ces voitures suivant des trajets déterminés et à des heures fixes. Le succès paraissait peu douteux. Aussi, Pascal eut l'intention de demander, par avance, la somme de 1000 liv. ; (5.000 fr.de notre monnaie) sur sa part de bénéfice (2).

Dans un cas urgent, n'avait-il pas — afin de sortir d'embarras — des mo}Tens sûrs et immédiats ? Il pouvait s'adresser en toute confiance à son beau-frère Périer dont l'aisance étaitgrande, il lui était plus facile encore de faire appel à l'obligeance de son intime ami, le duc de Roannez. Mais n'ayons garde d'oublier, surtout en telle matière, combien il était délicat, combien aussi il était fier. Peut-être n'en seraitil pas venu jusque-là...

Il dut préférer se restreindre, se retrancher le plus possible — en dépit de tout — et surmonter ainsi

(1) Sur cette question si intéressante, voir la publication de M. Moumerqué :

Les carrosses à cinq sols ou les omnibus au XVIIe siècle — Paris, Didot, 1828.

(2l II eut pu espérer, aussi, un bénéfice notable de son invention si utile la machine arithmétique : mais, vu le prix de la main-d'œuvre, ce « meuble » eût été trop coûteux — il est à noter, d'ailleurs, que les ouvriers n'avaient pas les aptitudes nécessaires. N'y eut-il pas aussi des contre-façons ?

ces petites misères de la vie. Sa volonté était puissante : cela ne coûta guère à son amour-propre.

Quoi qu'on ait supposé, affirmé (qui plus est) la dépendance de Pascal, (1) il ne fut attaché, non ! il n'« appartint » jamais à personne. Sa liaison avec le duc de Roannez n'était que de l'amitié, mais une grande amitié. Il resta toujours indépendant, libre envers tous, comme il le fut plus tard encore vis-à-vis de Port-Royal. On doit le croire sur sa parole : « je ne vous crains, a-t-il dit aux Jésuites, ni pour moi ni pour aucun autre, n étant attaché à quelque communauté ni à quelque particulier que ce soit.»

Quelques années après, il confirma de nouveau son indépendance par ce trait décisif: «je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien ni de l'autorité de personne.»

(1) Pascal et son temps par M. Fortunat Strowski Paris, Plon-Noumt,1910).. tome II, p. 234, 235.

Lorsque Pascal inclina vers le monde des Précieux ;t des Précieuses, il entrevit bientôt — un peu à côté — une société plus relevée encore, plus raffinée : îlle se composait d'hommes ou gentilshommes l'une culture d'esprit particulière et d'une morale rès libre ; mais leur élégance (sauf exception, parfois) :ouvrait le tout d'une façon souveraine.

Tous étaient sceptiques, d'aucuns même athées — lu moins se proclamant tels ; tous aussi menaient me existence plus ou moins désordonnée, sinon à la liable : c'étaient là les « honnêles gens» du siècle, utrement dits les mondains.

Peu à peu, par l'intermédiaire de son ami le duc le Roannez, Pascal se mêla à cette société ; il vint un our, assez-prochain, où — grâce à son « humeur ►ouillante» — il en partagea, non pas toutes les idées, nais les distractions, les plaisirs, les gaîtés tumulueuses.ll devint complet alors 'en tant qu'homme du oonde) du moment où il vit et fréquenta — avec le lue de Roannez — le Chevalier de Méré, Mitton, Phévenot, des Barreaux, Saint-Pavin.

Entre ces personnages, deux surtout, le Chevalier le Méré et Mitton, exercèrent une certaine influence ur lui ; en retour, il n'apparaît guère qu'il soit parenu lui-même à les entamer bien profondément : es-

prit et cœur, tout déjà n'était-il pas formé, voire cuirassé chez eux ?

Il importe de savoir, pour la psychologie même de Pascal, quand commencèrent ces relations, comment et où elles durents'engager, quelle durée elles eurent et aussi quel degré de force et quelle portée. Cette série de détails nous expliquera la vie intime de Pascal pendant la période dit* de « dissipation » et nous en montrera l'origine véritable, les conditions, l'importance, l'intensité.

Tour à tour, maintenant, nous allons voir défiler ces «honnêtes gens» — chacun avec ses qualités, ses défauts et le reste. De l'examen de leur vie et de leur caractère, il ressortira (pensons-nous) un reflet suffisant pour éclairer une partie de l'existence de leur immortel compagnon.

Le premier des amis de Pascal, à tous les titres, soit par l'ancienneté, Infidélité et le dévouement, soit par la fortune et la position, ce fut Artus Gouffier de Boissy, duc de Roannez. Plus jeune que Pascal d'environ 7 ans, il naquit en 1629 ou en 1630. Son père Henri Gouffier marquis de Boissy (1) et comte de Maulevrier, avait épousé une fille de Hennequin, l'un' des présidents du Parlement ; de ce mariage, il eut en peu d'années :

Artus (futur duc de Roannez), l'aîné de la famille ;

Charlotte, si fameuse par les lettres que lui écrivit Pascal, transfuge de Port-Royal et enfin, en 1667, duchesse de La Feuillade ;

Cl) Tallemant des Réaux rapporte quelques faits curieux de ce marquis de Boissy (Historiette, t. h, p. 238- t, III, p. 36), mais il commet à sou endroit quelques confusions.

Henriette, d'abord religieuse à Notre-Dame-de Soissons, puis abbesse de Caen en 1664 ;

Et une autre fille, religieuse également, niais infidèle à son couvent ; elle devait finir aux Filles-Dieu.

Par ce simple aperçu, on constate que cette famille Gouffier devait avoir— en la plupart de ses membres — une destinée étrange, fatale. Son chef, le marquis de Boissy, jeune encore, devança les siens dans cette voie funèbre : il périt le 14 août 1639, au combat de Saint-Huquerque.

Les 4 enfants qu'il laissa et dont le plus âgé touchait à sa 10e année reçurent les soins de la marquise de Boissy, leur mère, et du duc de Roannez, leur grand-père — mais, quoique multiples, quels soins ce furent là ! La marquise de Boissy (née Hennequin, ne l'oublions pas), « une bonne femme toute simple, raconte Marguerite Périer, (1) ne pouvait, ne savait pas même en prendre garde » ; en un mot, elle était incapable de toute direction. Quant au grand-père, il passait pour un original achevé, même à l'époque où cette espèce pullulait : activement mêlé aux troubles politiques, fort emporté, de mœurs dissolues, prodigue à l'excès de sa fortune, il eut une vie des plus tourmentées ; on cite de lui, en particulier, un curieux trait de vengeance à l'adresse de Richelieu et de ses favoris qu'il fit représenter,en un grand tableau d'une façon excentrique (2) pour ne pas dire ignoble.

(1) P. Faugères : Pensées, etc ; t, I, p. 381.

(2) Tallemant desReaux : Historiettes, t, III, p.53. — Cf. Journal et Mémoires de Mathieu Marais, édit. Lescure t. II, p. 70. Mais Tallemant nous paraît, ici, le plus exact.

C'est sans doute en souvenir des lettres patentes délivrées contre lui par Richelieu, que le duc fit exécuter — par représailles — le tableau en question.

Le jeune Artus de Gouffier fut spécialement confié (c'était de droit) à ce « digne & grand-père. Et voici le beau système d'éducation que celui-ci imagina pour le futur représentant de sa race : au précepteur ou gouverneur, plus ou moins pourvu de savoir et de morale, qu'il choisit à cette haute intention, il recommanda, il ordonna plutôt, 1° d'enseigner à l'enfant les façons de la Cour, 2° de lui apprendre à jurer. C'était tout. Voilà, d'après ce duc d'arrière-saisoD, quelles devaient ètrelesconnaissances essentielles d'un jeune seigneur.

De ce mirifique plan d'éducation — s'il avait été suivi — que serait-il advenu ? On peut croire que le « gouverneur » ne remplit pas à la lettre le programme imposé ; nous savons d'autre part que l'élève était doué d'un « très bon esprit », d'un naturel excellent ; en tout cas, le mal n'eut guère le temps de s'enraciner. Avec l'inventeur de cette théorie exceptionnelle, avec ce grand-père si soucieux de la dignité de sa famille, mort 3 ans après la mission de confiance qu'il avait assumée, disparut heureusement un genre d'instruction presque inouï. Il nous plaît de dire à la décharge d'un tel «Recteur» qu'il légua à son petit-fils mieux que cela — sa propre duché-pairie de Roannez ! Mais faut-il ajouter (maudit revers d'un si beau blason) qu'à cette duché-pairie étaient rattachées d'énormes dettes ?

Devenu libre dès 13 ou 14 ans — car on a vu ce qu'était sa mère — le nouveau duc de Roannez s'abandonna au gré de sa nature qui, par bonheur, se trouvait droite, honnête, loyale. A défaut de l'étude qui fut sans doute sa moindre préoccupation, les plaisirs de toutes sortes, les fêtes de la Cour, les luttes

politiques elles-mêmes se partagèrent bientôt sa jeunesse. De ces distractions juvéniles, dont quelques unes eurent de l'éclat, il reste des traces dans les Mémoires contemporains — ainsi, en 1648, le duc figura dans un ballet, à la Cour : « les jours gras de cette année, écrit Madame de Mottcville, (1) se passèrent sans aucune fête extraordinaire ; il n'y eut qu'un ballet (le 23 janvier) que donna le duc de Joyeuse et dont étaient les ducs de Caudale, de Damville, de Roannez et plusieurs autres ; il fut assez beau ».... Notez qu'alors le duc de Roannez avait à peine 17 ans : n'était-ce point là, peut-être, son début à la Cour — au moins dans un ballet — un brillant début, qui plus est, puisqu'il y avait autour de lui la fine fleur de l'aristocratie.

Peu après, éclata la Fronde. Au milieu des dissensions qui se produisaient de toutes parts, le duc sévit bientôt sollicité de suivre l'exemple de ses proches, si l'on prête foi au récit de Monglat (2) : « Le duc d'Elbceuf fut le premier qui se déclara. Il était fort pauvre et ruiné, et pensant faire ses affaires dans les troubles, il partit de Saint-Germain avec de Brissac

et Roannez Les deux premiers offrirent leurs

services au Parlement, qui les reçut avec joie et déclara le duc d'Elbœuf général de ses armées. » Le duc de Roannez, lui, guidé par son « bon esprit » semble s'être rallié à la Cour, ou plutôt (pensons-nous) il sut se tenir dans la réserve qui seyait à son âge (3).

(1) Mémoires de Mme de Motteville : édition Riaux (Paris, Charpentier, 1855), t, II, p. 18.

(2) Mémoires de Monglat : quinzième campagne.

(3) D'après Pinard (Chronologie historique militaire, Paris 1763 in-4% t, VI), il servit assez longtemps dans les

Toujours est-il qu'en 1651, à la majorité de Louis XIV, il assista des premiers — avec les grands du royaume — aux fêtes dont on entoura cette solennité ; on signale (1) notamment sa présence, le 7 septembre, à lamagnifiquecavalcade qui eut lieu à cette occasion.

Vers cette époque, ou peu après, en retour de sa digne conduite et par l'influence de son grand-oncle le comte d'Harcourt, il obtint le gouvernement du Poitou (2) aux lieu et place du duc de La Rochefoucauld qui, prévenant une chute trop justifiée par la rébellion, s'était démis de cette haute charge au prix de 100.000 écus. Il n'avait alors que 21 ou 22 ans !

Jusque-là, sa résidence avait été Paris presque sans interruption -jjhors ses services militaires. L'Hôtel Roannez, situé à l'angle de la rue du Cloître et de la rue Taillepain, en face de l'église Saint-Merry, était au centre de la paroisse de ce nom. Or, la demeure de la famille Pascal, à Paris, se trouvait en la pa-

Troupes Royales, fit même quelques campagnes et devint successivement capitaine de chevau-légers, colonel-lieutenant, maréchal de camp, enfin lieutenant-général. Sa jeunesse ne fut en rien contraire à un tel avancement .

(1) Mémoires de Mme de Motteville, III, p. 428.

(2) Le duc de St-Simon qualifie de « médiocre » le gouvernement du Poitou (Mémoires, édition Chéruel, t,XIII, p. 292) ; c'est peut-être vrai si l'on considère les revenus qui ne dépassaient pas 36.000 liv ; (Ibidem, t, XIV, p. 405), mais à d'autres points de vue, quel beau gouvernement ! Ainsi, par exemple, quel éclat pour un Gouverneur de pouvoir — comme le père de ce La Rochefoucauld dont nous parlons — appeler, réunir autour de soi, et en 4 jours, 1.500 gentilshommes de bonne noblesse !

roisse de Saint-Jean, dans laruedelaTisseranderie;(l) cette rue aboutissait à la paroisse même de Saint- Merry, s'y embranchait : en6n, les deux paroisses de Saint-Merry et de Saint-Jean étaient comprises dans le même quartier, dit « Quartier de la Grève. » Il n'y avait par conséquent, entre l'hôtel Roannez et la maison Pascal, que la distance de deux petites rues, la rue de la Poterie et un tronçon de la rue de la Verrerie. Ce voisinage dut presque infailliblement mettre en présenee le duc de Roannez et Biaise Pascal ; il facilita, en outre, leurs rapports. Mais autre chose vint hâter et détermina cette liaison, cette amitié ardente qui les unit jusqu'à la fin.

Lors du différend pécuniaire entre Jacqueline et son frère, nous avons rappelé que Pascal s'était rendu — à la fin de l'été 1647 — de Rouen à Paris avec sa sœur elle-même ; on sait encore qu'il y resta jusqu'en mai 1649, c'est-à-dire près de deux années. La cause première de ce séjour à Paris, ce fut (qu'on veuille s'en souvenir) sa santé chancelante, déjà dé-

(1) Ce domicile d'Etienne Pascal est établi dans deux obligations par lui contractées les 24 et 25 mai 1633 (minutes de Bauvais et Caron, notaires à. Paris : \. Recherches sur la maison de naissance de Biaise Pascal, par B.Gonod — déjà citées — p. 11 et 24). En 1638, Etienne Pascal devait avoir la même habitation, comme il résulte de ce passage de la Vie de Jacqueline par Mme Périer : « au commencement de l'année 1638..,. nous étions en ce temps-là logés assez près de M. et de Mme de Morangis. « M. de Morangis, 1er Marguillier de St-Merry, habitait naturellement cette paroisse contiguë, on le sait, à celle des Pascal — Y assez près de toutà-1'heure est clair ! Cette demeure des Pascal, à Paris, subsista au moins jusqu'à la fin de 1648.

labrée : à ce jeune savant, le corps rompu par l'excès du travail, les nerfs fatigués d'un effort cérébral inouï, les médecins normands avaient ordonné les distractions, les voyages, le repos, et conseillé de plus les grandes consultations de la Faculté de Paris. Le malade ne manqua point à ces prescriptions. De visites médicales, il en subit plusieurs aussitôt que possible — sans oublier celle de Descartes qui se flattait (avec quelque raison, peut-être) de mieux médeciner qu'aucun médecin de France ou de Navarre. Mais, ô surprise ! soit efficacité de remèdes homéopathiques naïvement imaginés avant l'homéopathie elle-même, soit plutôt eftet naturel de la jeunesse, Pascal reprit bientôt des forces qui progressèrent d'une façon sensible ; son organisation s'équilibra peu à peu et la guériso'n parut lui sourire.

A mesure que le mieux se fit sentir chez lui, les travaux de géométrie ou de physique, un moment écartés, revinrent, s'accrurent, et aussi — par intervalles — les amusements et les plaisirs de la société. Il v eut alors, pour lui, une heureuse succession d'occupations dont le résultat devint, à tous points de vue, des plus favorables.

C'est de la visite de Descartes à la mort de son père que s'étend l'une des plus belles périodes (ne serait-ce pas la plus belle ?) de son existence — période intermédiaire entre une vie toute d'études et de piété et une vie presque toute mondaine. Son activité intellectuelle et physique s'y déploya libre, entière : plus ou peu de souffrance ou de mal ; pas d'inquiétude, pas de déchirement intérieur, pas de ces tourments de la pensée si sublimes — mais si effrayants. C'est l'existence calme, gaie, souriante,

pleine d'espérances, de gloire et derêves de bonheur. La société l'attire et il en sent les douceurs, son esprit si vif se répand à l'aise, son cœur mêmes'entr'ouvre à l'amour ; c'est là, enfin, qu'il dépouille son adolescence et devient homme. . . Cette superbe période va commencer : elle est marquée à ses débuts (heureux présage) par la rencontreavecle duc deRoannez, transformée aussitôt en liaison, puis en intimité, et qui devait avoir pour l'un et l'autre tant de conséquences.

Dès que le convalescent put sorlir — et cela eut lieu assez tôt, puisque la veille même de l'entrevue avec Descartes il était allé à l'Eglise (1) — les amis de son père et de sa famille auxquels il fit ses premières visites furent assurément M. etMn,e de Morangis, M. et Mrao rde Caumartin, tant à cause de l'ancienneté de leurs connaissances qu'à cause de la proximité de leurs hôtels ; M. M. de Caumartin et de Morangis, en effet, tous deux Conseillers d'Etat et ainsi les collègues d'Etienne Pascal, habitaient la paroisse de Saint Merry. Mais un autre motif, plus fort que toutes les relations du monde, attira bientôt Pascal dans cette paroisse : le jansénisme y florissait alors, représenté à la fois par le curé M. Du Hamel et par le vicaire M. Feydeau, l'un et l'autre disciples de Saint-Cyran, attachés à Port-Royal, amis de M. Singlin. Cette doctrine était relevée chez les deux pasteurs par une vive éloquence ; il y avait double attrait pour le Paris religieux qui se porta en foule, soit au catéchisme du Vicaire, soit au prône du Curé.

(1) P. Faugère : l.ettics, Opuscules et Mémoires, lettre de Jacqueline, p. 509.

Aux grands jours, un puissant auxiliaire venait renforcer les deux militants — je veux parler du P. des Mares, l'un des plus célèbres prédicateurs de l'époque, dont la voix (trop vite étouffée) retentit pour la dernière fois à Saint- Merry le 2 février 1648. Ces prédications, prônes, et sermons, Pascal et sa sœur s'empressèrent d'aller les entendre, d'autant plus qu'ils étaient déjà tout préparés à cet enseignement. Souvenons-nous, en effet, qu'ils avaient recueilli les purs principes du jansénisme de la bouche de M. Guillebert, docteur de Sorbonne et curé de Rouville, promoteur en Normandie de ce réveil chrétien qui se manifestait à Saint-Merry;et ce qui explique de reste — avec la raison des distances, toujours à considérer en faveur des malades — la préférence du frère et de la sœur pour cette église, M. Guillebert était en même temps le directeur de la famille Pascal et le correspondant familier de M. M. Du Hamel etFeydeau : de lui à eux, la transmission (en quelque sorte), la recommandation des deux néo-jansénistes fut toute naturelle, comme elle le sera aussi plus tard de M. M. Du Hamel et Feydeau à M. Singlin lui-même

Dans la foule qui se pressait autour delà chaire de ces éloquents novateurs, il y avait les meilleures familles de Paris, du quartier surtout : les Roannez, comptant parmi les plus pieux paroissiens (1) (deux filles étaient entrées ou allaient entrer en religion !), comptaient également parmi les plus assidus — vu

(1) Le duc de Roannez, en particulier, « ne laissa pas — suivant Marguerite Périer — de commencer assez jeune à avoir des sentiments de religion. » P. Faugcre: Lettres, Opuscules et Mémoires, t. I p. 381.

irtout que leur hôtel se trouvait en face et à deux pas

l'Eglise de Saint-Merry.

A fréquenter de la sorte le même lieu, et principament une Eglise, car la piété est contagieuse et pproche, paraît-il, on se connaît bientôt de vue, lis on ne tarde pas à se connaître de nom. Voilà en, ce semble, comment Pascal et le duc de Roan- ;z furent mis en présence pour la première fois — une façon « providentielle », pourraît-on dire. Il ut le reconnaître, d'ailleurs, Jacqueline et son frè- - l'un par son état maladif, quoique dans la fleur i la jeunesse, l'autre par son exquise sollicitude ivers le malade ; tous deux enfinpar leur physionoie si intelligente, non moins que par leur vive pié- ■ formaient au milieu de tout ce monde un petit oupe vraiment sympathique et intéressant. Mais [tour d'eux que la curiosité devint grande, irrésis- )le, lorsqu'on sut que (malgré ses 24 ans) ce malade ait l'un des premiers savants du siècle, qu il avait blié dès 16 ans un Essai sur les coniques, qu'à 18 s il avait inventé une Machine-arithmétique merilleuse, qu'il venait de publier (1) des Expériences

(1) Chez Pierre Margat, en 1647, c. à. d. dès son arrivée

Paris.

Nous n'avons pas cru devoir faire état de l'intervention P. Noël dans ces Expériences sur le Vide : elle fut aussi

dadroite qu'inopportune.

Le P. Noël (toujours un Jésuite !) défendit contre Pasla vieille Physique, daPhj'sique péripatéticienne ; l'auteur

s Expériences nouvelles eut beau jeu contre ce retardataire plus de 2 siècles, en montrant que la Physique était une

ence de faits et qu'elle reposait — après expériences —

[•l'évidence même. Pour se défendre, le P. Noël publia le

nouvelles touchant le Vide pour lesquelles il était polémique avec le P. Noël, qu'il préparait actue ment un Traité de V équilibre des liqueurs (1) !

Le duc de Roannez n'ignora pas longtemps t ces détails Justement, lui-même était fort curi de Sciences : il aimait les Mathématiques, surtout Géométrie et la Phj'sique. La vue de Pascal, sa ré tation, l'éclat de ses expériences scientifiques, ( était trop pour ne pas exciter son attention et piq au vif sa curiosité ; le désir lui vint, aussi proi qu'ardent, de connaître le jeune savant. De leur p mière entrevue, certes, on peut dater l'amitié qui vait les unir à jamais. Tout en eux était fait pou; convenir : jeunesse, goût, caractère, esprit, cœui d'autre côté, la renommée de Pascal et sa grande périorité d'instruction rachetaient en partie du me (s'il Teût fallu) et la haute naissance et le rang du .Jr] et pair.

A beaucoup peut-être il paraîtra étrange qi XVIIe siècle, précisément à son milieu, le goût Sciences ait servi de cause à un tel rapprochem entre deux hommes si éloignés l'un de l'autre, si posés même par tant de choses ! Le fait, cependi est bien avéré ; tous les témoignages sont d'accord ce point : Marguerite Périer, (2) la première, di1 l'«amitié très-étroite» de son oncle et du duc qu' était « fondée sur ce que M. de Roannez, ayant un

Plein du Vide : il y confondit et brouilla tout, il usa de 1 tes espèces de variations et de subterfuges. Son « Vi comme ledit Pascal, était le « néant » : il y disparut !

(1) Charles Savreux l'édita en 1648.

(2) P, Faugère : Settres, opuscule, Mémoires, p. 454-

ît très éclairé et capable des plus grandes sciences, ait beaucoup goûté l'esprit de M.Pascal et s'était aché à lui » ; et elle ajoute que « les raisonnements ur les cboses de sciences faisaient (alors^ leurplaiet le sujet de toutes leurs conversations. » Le cueil cTUtrecht, (1) en second lieu, confirme absonent ce récit : « deux personnes, assure-t-il, s'éent liées avec Pascal d'une amitié étroite, à cause

la beauté de son génie et des Sciences qu'il cultiit. C'étaient M. le duc de Roannez et M. Domat ». une autre source, mais sous une forme différente, us arrive la môme affirmation. Le Chevalier de Méré, sant allusion à un voyage du duc en Poitou, écrit in style de bel-esprit impertinent :« L. D. D. R. sez « le duc de Roannez ») a l'esprit mathématique, pour ne se pas ennuj^er sur le chemin, il avait fait ovision d'un homme Pascal lui-même !) qui n'était >rs que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait rlerde lui. C'était un grand mathématicien, qui ne vait que cela. (2) »

S'il est reconnu que ce sont les Mathématiques qui ussèrent le duc de Roannez à fréquenter Pascal, à rmer avec lui une constante et parfaite intimité, en elle idolâtrie avait-il donc ces Sciences ! Et cornant concilier ce que pensait Marguerite Pcrier de son esprit très éclairé et capable des plus grandes iences, )>ceque pensait aussi le Chevalier de Méré — cette fois après longue expérience — de « son esprit

(1) Réveil d Utrecht, p. 272.

(2) De l'esprit, discours dé M. le chevalier de Méré à *dame *** Paris, 1677 p. 100.

mathématique », de son • sens juste et profond », (1) et ce que nous avons dit nous-même de son instruction si négligée ? A parler franc, le jeune duc n'eut ni alors ni jamais l'intelligence haute ou brillante, mais il l'avait au moins très ouverte : c'est par là qu'il « goûta fort », du premier coup, les « raisonnements de Pascal sur leschoses de science », comme il devait goûter fort » — plus tard — ses raisonnements sur la religion (2). Son bon sens, heureusement actif, s'était développé, affiné en quelque sorte par l'usage du grand monde ; grâce à Pascal, il s'éleva et s'agrandit.

Malgré tout, cependant, le défaut d'instruction perce toujours, si belle soit l'enveloppe qui le cache. Pascal, on le croit sans peine, ne se laissa pas prendre aux apparences : c'est, pensons-nous, son propre jugement sur le duc (jugement en beau) que répète Marguerite Périer ; il est non moins certain que le Chevalier de Méré ne fut jamais dupe des mêmes apparences, lui si instruit, clairvo}Tant d'habitude et froid> observateur : mais tous deux rendirent justice aux qualités naturelles du duc, tous deux encore surélevèrent L'éloge de l'ami. La curiosité scientifique est un don de jeunesse, je l'admets — mais lorsqu'elle persiste chez l'homme, lorsqu'elle s'accentue et suit les progrès de la Science, ce n'est plus seulement de la curiosité, voire une aptitude, c'est un réel et pro-

(i) De l'esprit — même r assage.

11 y a lieu, ici, de ne pas omettre l'élogieuse appréciation sur le duc, de St Simon lui même : « c'était un homme de beaucoup d'esprit et de savoir ». (Mémoires, t. I, p. 385).

(2) P. Faugère : Lettres, opuscules, etc. p. 455.

fond savoir. Leduc de Roannez fit preuve de cet « esprit mathématique » et au-delà, puisqu'il en vint un jour à stimuler sur ce point Pascal lui-même.

En tout le reste et d'une manière générale, s'il eût été ignorant ou banal, peut-on supposer qu'un Pascal se fût attaché à lui si vivement, si constamment ? Et lui, aurait-il pu deviner, distinguer ce savant, l'apprécier à sa hauteur, l'aimer et rester fidèle à sa mémoire ?Pour le Chevalier de Méré, il est bien probable qu'il ne connut le duc de Roannez que depuis sa promotion au gouvernement du Poitou ; mais celui-ci était fait alors comme « homme du monde » par son expérience personnelle et ses relations, comme « esprit mathématique » ou amateur en sciences par ses rapports avec Pascal.

Ces rapports, nés ainsi d'une communauté de goûts, d'un commerce d'esprit continu, revêtirent bientôt le caractère le plus intime et le plus cordial. Dans cette parfaite liaison, il y eut — d'un côté et d'autre — part presque égale de sensibilité, d'affection, d'attachement ; mais le duc, plus jeune, d'un naturel moins ferme et sans appui moral, fit de cette amitié l'objet de sa vie et s'y livra tout entier. Aussi, selon le témoignage de Marguerite Périer, il ne pouvait « se passer de voir Pascal », il lui avait « donné une chambre » dans son hôtel où son ami « allait de temps en temps, quoiqu'il eût une maison à Paris », il le « mena même une fois ou 'deux en Poitou avec lui. » (1)

Etait-il possible, en ce temps et avec les différences de situation, que l'intimité allât plus loin ? Y etït-

(1) P. Faugère : Pensées opuscules, etc. : t. I, p. 381-382.

il, des deux côtés, amitié plus sincère, plus profonde, plus tendre — en un mot, plus absolue ? Ici, peutêtre, serait le lieu de démontrer (et quelle démonstration facile !) combien Pascal mît de son cœur dans cette touchante union, car on a osé l'accuser, lui si sensible, si expansif, on l'a accusé et « pîainl d'avoir peu senti l'amitié » (1). Tous les actes de sa vie protestent contre une pareille accusation. Il était, au contraire, excellemment doué pour ce sentiment, et ces paroles de sa sœurGilbertele prouvent au mieux: « l'extrême vivacité de son esprit le rendait quelquefois si impatient qu'on avait peine à le satisfaire ; mais quand on l'avertissait ou qu'il s'apercevait qu'il avait fâché quelqu'un dans ses impatiences, il réparait incontinent cela par des traitements si doux et par tant de bienfaits que jamais il n'a perdu l'amitié de personne parla».... Et ailleurs: « il avait une douceur merveilleuse pour ceux qui l'offensaient en particulier, en sorte qu'il n'a jamais fait de différence de ceux-là d'avec les auties, et il oubliait si absolument ce qui ne regardait que sa personne, qu'on avait peine à l'en faire souvenir, et il fallait pour cela circonstancier les choses. Et comme on admirait quelquefois cela, il disait : « ne vous en étonnez pas ! ce n'est pas par vertu, c'est par oubli réel ; je ne m'en souviens point du tout. » Cependant, il est certain qu'on voit par là que les offenses qui ne regardaient que sa personne ne lui faisaient pas grande impression, puisqu'il les oubliait si facilement.... Il a pratiqué cette douceur dans la souffrance des choses

(1) L'auteur de cette assertion téméraire est Coudorcet — dans son édition des Pensées, en 1776.

désobligeantes jusqu'à la fin ». (1) Brisons là ! A quoi bon insister sur une évidence ? Souffrir et oublier les offenses d'autrui, se faire pardonner les siennes (quand on en commet), n'est-ce point là presque toute l'amitié, sa condition au moins et sa garantie ? Pascal posséda au suprême degré cette double vertu : c'est assez dire qu'avec ses autres qualités de cœur il fut, sans conteste, un ami incomparable.

Un mot, un seul mot encore — mais décisif — à ce sujet. Son attachement pour ses amis allait si loin qu'ils lui étaient en quelque sorte sacrés ; nous le voyons, en effet, dans le Mystère de Jésus, prêter ces paroles au Christ: «je te suis plus ami que tel et tel », etc.. Il ne reculait donc pas — et ce trait suprême signifie tout 1 — devant une sorte de parallèle, vis-à-vis de lui-même, entre ses amis et Dieu.

Grâce à ce don souverain d'amitié, doublé de l'autorité de son génie, quelle influence dut-il exercer autour de lui, sur ceux qui l'approchèrent particulièrement, avant tous peut-être sur le duc de Roannez ! Son ascendant, à l'égard du duc, se découvre sous trois aspects : au point de vue religieux, on le verra zélé, ardent, et là (force est de l'avouer) il alla jusqu'à une exagération abusive ; au regard de l'Intelligence, nous l'avons vu illuminer, agrandir, élever heureusement l'esprit presque inculte du jeune Seigneur ; touchantl'Ordre public, enfin, nous allons le voir recommander à un pair de France, à un gouverneur de province,et la modération, et la prudence, et le bon droit.

Effectivement, dans les voyages en Poitou rappelés par Marguerite Périer, que de fois eut-il l'occasion

(1) VU de Pascal, par Mme Périer.

ds lui suggérer des idées de sage tempérament, de justice ou d'humanité ! Et ces cas, sans doute, se renouvelèrent souvent par ces temps de trouble social, soit à Poitiers — siège administratif — au milieu des grands, des bourgeois, des commerçants ou industriels de tous ordres, soit en la terre d'Oiron, demeure seigneuriale des Roannez, ou ailleurs dans la province, au milieu des hobereaux et des paj'sans. Le jeune gouverneur, certainement, allait au-devant des conseils : il s'empressait de consulter son ami sur les questions douteuses, sur les difficultés politiques, administratives ou autres. Si nous savions par le menu l'histoire du gouvernement du duc, nous relèverions en bien des faits la trace de ces bons avis ; nous pourrons du moins en constater l'effet favorable. L'administration personnelle du duc de Roannez eut, en général, un caractère de douceur et de paix — et certes, sans crainte d'errer, il est possible d'affirmer que Pascal y fut pour beaucoup. Durant une certaine période, la fréquence ou la durée de ces voyages en Poitou favorisa l'application dans ce pays d'un régime si nécessaire après les agitations de la Fronde.

Combien de ces voyages en Poitou Pascal a-t-il entrepris seul ou avec le duc de R annez ? Marguerite Périer a dit : « un ou deux ». (1) Mais ne serait-ce point là, à cause de l'imprécision môme, comme une

(1) Elle ne s'est pas trompée, sans doute, en disant que le duc « le mena une fois ou deux en Poitou avec lui».

11 ne s'agirait donc que de voj^ages, de déplacements directs de Paris à Poitiers et dans la compagnie même du duc.

Les autres « voyages » durent être entrepris par Pascal isolément ou — comme on dit — par ricochet.

parole en l'air ? Nous, nous présumons qu'il y a au moins quatre voyages — savoir :

Le premier (comme nous l'avons conjecturé) en

janvier 1652 ;

Le deuxième, vers la fin de cette même année ;

Le troisième, pendant la belle saison de 1657 ;

Le quatrième, en octobre 1660 —

Ces voyages et leurs dates ne sont pas hypothétiques : il existe, pour chacun d'eux, un ensemble de présomptions qui concourt à établir une quasi-certitude. Nous allons les déterminer successivement avec tous les détails les concernant ; on pourra juger, ensuite, de leur réalité.

Afin de démontrer en raccourci le voyage de janvier 1652 (1) — à propos des représentations deMoIière à Poitiers — nous avons invoqué de fortes raisons morales, telles que le besoin pour Pascal de se distraire un peu de la mort de son père et de l'entrée au couvent de Jacqueline, la nécessité de changer d'air et de reprendre (le mouvement, l'exercice aidant) de l'énergie vitale, le désir de répondre aux pressantes invitations du duc qui « ne pouvait se passer de lui », etc. ! Mais il y a, selon nous, de meilleures preuves encore ! Il et inconstestable, par exemple, qu'à cette époque Pascal s'éloigna de Paris pendant deux ou trois mois : cette absence nous est attestée par deux lettres de Jacqueline, devenue sœur Sainte-Euphémie ; l'une fut adresssée à Pascal lui-même le 7 mars 1652, l'autre à Mmc Périer le 10 mai suivant. Voici, réduite aux fragments qui nous intéressent, celle dont Pascal était le destinataire :

(1) Voir auprà. p. 110-1U.

« mon très cher frère, je ne puis mieux vous témoigner le désir que j'ai que vous receviez avec joie et dans un esprit tranquille et fidèle à correspondre aux grâces de Dieu, la nouvelle que j'ai à vous dire, que par le choix que j'ai fait de M. Hobier pour vous la porter... lia reçu avec tant de charité cette commission que nous lui en devons être éternellement obligés... Encore que je sois libre, je ne laisse pas d'avoir besoin de votre consentement et de votre aveu que je demande de toute l'affection de mon cœur.... J'attends ce témoignage d'amitié de toi principalement, et je te prie pour mes fiançailles qui se feront, Dieu aidant, le jour de la Sainte-Trinité...» (1) De la lettre à Mme Périer, nous détacherons ces quelques lignes, essentielle* pour nous : « Le jour est arrêté pour ma vêture qui sera, Dieu aidant, comme je l'espère, le jour de la Sainte-Trinité... Je fis porter cette nouvelle à mon frère, le jour de l'Ascension, par M. Hobier. Il vint le lendemain » etc. (2) Le rapprochement de ces deux lettres et de leurs dates respectives nous fournit une invincible conclusion. En premier lieu, nous demanderons pourquoi Jacqueline ( ou plutôt, maintenant, sœur Sainte-Euphémie), elle sensible, aimante à l'exès envers son frère — quoiqu'il eût des torts — elle dévouée jusqu'au scrupule à tous les devoirs que lui prescrivait ou sa conscience ou la religion, pourquoi aurait-elle différé près de trois mois à s'excuser auprès de ce frère tant aimé de son entrée brusque à Port-Royal, si, dès cette entrée

(1) P. Faugère : Lettres, opuscules et Mémoires — p. 334, sqq.

(2) Ibidem: p. 344.

même, elle ne lavait su absent et pour assez longtemps sans doute? Nous demanderons ensuite pourquoi, sa vôture fixée à la Trinité, ou au 26 mai, n'y invita-t-elle sa sœur Gilberteque 16 jours auparavant, c'est-à-dire le 10 mai, tandis que pour le même motif elle avait écrit, à son frère SOjours à l'avance, c'està-dire le 7 mars ? Que signifie donc un si long intervalle entre l'invitation et la\èture, si ce n'est une absence de l'invité ? .Jacqueline craignait assurément, vu la distance ou des incidents de voyage, que sa lettre ne parvint trop tard et que son frère n'eût pas le temps de revenir : SOjours, c'était un délai bien suffisant et pour la transmission de la lettre et pour le retour de Pascal. Comment se fait-il encore que M. Hobier, celui qui avait accepté le dépôt de Jacqueline le 7 mars ou peu après, ne le transmît que le 2 mai suivant, jour de l'Ascension ? Il a dû certainement attendre le retour de Pascal, ne sachant trop où il était, ne sachant plutôt par quel moyen sûr lui renvoyer la lettre ; il a dû enfin connaître son arrivée à Paris et sa résidence, puis trouver le moment de le voir, de lui parler et de s'acquitter enfin de la commission. Objectcra-t-on, par hasard, que Jacqueline ne confia sa lettre, datée pourtant du 7 mars, que le 2 mai à ce M. Hobier qui remplit aussitôt son mandat ? Mais cela même confirmerait notre opinion touchant l'absence de Pascal : serait-il possible de s'expliquer autrement un délai de près de 2 mois entre la date d'une lettre et sa remise — même par commission — à qui de droit ?

A cet argument chronologique vient s'ajouter, en le fortifiant, un argument tout littéraire. Se rappellet-on que Pascal a dit dans ses Pensées :

« Scaramouche, qui ne pense qu'aune chose. —Le docteur, qui parle un quart d'heure après avoir tout dit, tant il est plein du désir de dire. — Le bec du perroquet, qu'il essuie, quoiqu'il soit net. » (1)

Le trait que nous avons souligné est une allusion au Docteur, un des personnages de La Jalousie du Barbouillé, l'une des premières comédies ou farces de Molière. Où Pascal a-t-il pu voir représenter celte pièce? II n'est pas de ville, que nous sachions, où il se soit trouvé en même temps que Molière devenu auteur comique, sauf Poitiers et Paris. Mais lorsque le poéte-comédien vint se fixer à Paris, Pascal n'appartenait plus au monde : il était tout entier à la religion ! Reste donc Poitiers : là, précisément, à la fin de 1G51 ou au commencement de 1852, Molière s'était rendu avec sa troupe (nous le redisons) pour compléter sans doute l'éclat des fêtes données alors en l'honneur du cardinal Mazarin. Tout son répertoire y passa, et surtout La Jalousie du Barbouillé qui en était l'une des pièces principales, l'un des joyaux. Ainsi, pour connaître le type du Docteur « qui parle un quart d'heure après avoir tout dit », Pascal a dû voir jouer Le Barbouillé — mais il ne put le faire qu'à Poitiers et qu'en ce moment, car cette facétie ne tarda pas, les chefs-d'œuvre survenant, à tomber en oubli et de plus elle resta manuscrite. (2) Ce type là, ce personnage provient, on ne l'ignore pas, de la comédie italienne d'où Molière l'a tiré vraisemblablement et à son profit. Pascal connut-il cette source ?

(1) P. Faugère : Pensées, etc. .. t. I« p. 259.

(2) Elle ne fut publiée qu'en 1819 par Viollet-Le-Duc, chez Desoer. — Ce n'est, après tout, que le brouillon bien pâle du fameux Georges Dandin.

Non, suivant toutes probabilités: il n'était guère érudit en sa propre langue, moins encore dans les langues étrangères, et son érudition— si érudition il y avait — se bornait à l'Écriture Sainte ; le théâtre, surtout, ne le préoccupait en rien, spécialement la comédie si opposée à ses travaux, si différente de ses ausléntes. Il est établi maintenant, espérons-nous, par cette série de raisons et de laits que Pascal s'absenta de Paris en janvier, février et mars 1652. Or, où put-il aller pendant ce laps de temps, si ce n est en Poitou, avec son inséparable ami le duc de Roannez qui avait à cœur de lui faire au plus tôt les honneurs de son gouvernement ? Il s'y rendit seul, c'est à croire, < n carrosse (1) sans doute - mais peut-être revint-'., a Paris avec le jeune gouverneur, dont 1 absence ce Poitiers dut n'être que momentanée.

Le deuxième voyage en Poitou s'accomplit en brillante et assez nombreuse compagnie. Le duc de Roannez cette fois, emmena lui-même de Pans ( ou il étai't revenu et resté peu de temps ) ses intimes, ses tamiliers : c'étaient Pascal d'abord - cela allait de soi — puis le chevalier de Méré, puis Milton. Avec des mondains tels que l'étaient alors ce Mitton et le Chevalier, la gaîté, la plaisanterie, le rire animèrent forcément le voyage. L'un des voyageurs, le Chevalier en personne, l'a constaté de bonne grâce : « Je us un vovage avec le D. D. R. (duc de Roannez) que je trouve de fort bon commerce. M. M. : (Mitton ) que

(D Par la Poste aux chevaux, il fallait 5 à 6 jours pour aller de Paris à Poitiers et Vice Versa (il y a 325kilomètres à parcourir ) ; mais Pascal usa t-il de ce « coche », a deiaut par impossible de son propre carrosse ou d un carrosse du duc de Hoannez ?

vous connaissez et qui plail à toute la Cour, était de la partie, et parce que c'était plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir, et nous discourions de tout. (1) » La gaîté, paraît-il, prit un tel cours qu'on rit môme aux dépens de Pascal ; il faut vite ajouter qu'on n'en rit pas longtemps.

Celui qu'on raillait ainsi se trouvait, justement à cette époque, dans cet état curieux où l'on prête toujours à lire — je veux parler de la période de transformation par laquelle passe tout homme qui, n'ayant vécu en quelque sorte qu'en lui-même ou plongé dans les abstractions, dépouille à un certain contact ( ici, le contact des « honnêtes » gens ) le reste de ses candeurs et de ses naïvetés, découvre autour de lui des horizons nouveaux, à peine rêvés, regarde à grands yeux ce soleil levant qui l'éblouit, renaît — pour tout dire d'un mot — à un monde à peine entrevu, au vrai et grand monde. Chez Pascal, cette métamorphose, déjà ébauchée, s'acheva en quelques jours. Ce voyage-là, ce fut pour lui, sous le rapport moral et même littéraire, comme le chemin de Damas ; c'est de cet instaLt que date son émancipation complète, son existence réellement mondaine. Sur ce point, le récit du chevalier de Méré est piquant et tout à fait précieux : il a, pour nous, la valeur d'une révélation — nous y reviendrons plus loin, (2 ) pour en tirer certaines conséquences, quand nous serons au « chapitre » du Chevalier lui-même.

Cl) De l'esprit, discours de M. le Chevalier de Méré p. 99-100.

(2) Voir infrà, p. 242.

Mais à quelle phase de la vie de Pascal correspond ce changement extraordinaire, cette évolution aussi singulière qu'émouvante ? C'a été, cen'apu être qu'en la seconde moitié de 1652 — lors que Pascal entrait dans sa 29! année. Quelque temps avant la mort de son père, nous l'avons vu se laisser atteindre paiTattrait du plaisir, si peu toutefois qu'il n'y avait que l'ombre du péril; cette mort survenant, il s'arrêta surla pente où il commençait à glisser... Puis, l'impression funèbre adoucie, passée — et ce fut là l'œuvre de quelques mois, favorisée encore par un premier voyage en Poitou — de nouvelles velléités mondaines le reprirent ; peu à peu les tentations de cette sorte s'accentuèrent, grandirent, et bientôt il sentit décidément bourdonner en lui l'essaim des passions, qui prit la volée et l'entraîna vers un bonheur dont le voile augmentait le charme. Ce 29 Voyage en Poitou fit d'un coup éclater tout cela, grâce à la contagion émanée du chevalierdc Méré et de Mitton.On le constate donc, cette curieuse transformation s'opéra environ dix mois ou an après la mort d'Etienne Pascal, soit à la fin de l'été, soit au début de l'automne 1652.

Au sujet de ce voyage et de sa date, les historiens, biographes ou commentateurs de Pascal sont presque tousd'un parfaitaccord(l): cettequasi-unanimité tran-

(1) 11 n'y a guère que M. Strowski qui diffère surce point Pascal et son temps, t. II, p. 233, sqq. A M. Strowski s'est ajouté M Boudhors (Pascal et Méré, Paris. Colin, 1913.. p. 27, sqq.) ; celui ci affirme même que, pour Pascal, ce Voyage n'a pu se faire — à cette époque — de Paris à Poitiers»... Où la preuve, demanderons-nous ? M. Boudhors reconnaît lui-même que « la dernière date de la présence à Paris de Pascal est du 8 juillet 1652.» Et c'est justement

che la question. On pourrait, au surplus — afin de rendre le fait encore plus certain — l'appuyer sur ce double motif : il n'y a point de trace, d'abord, du séjour de Pascal à Paris durant le temps correspondant à ce Voyage ; on a la preuve en outre, que le duc de Roannez demeura en Poitou pendant le même intervalle. — Dans son singulier récit, il est vrai, le Chevalier de Méré (toujours fidèle à sa prudentetactique) ne détermine et ne précise rien., il parle de cette aventure, pourtant si intéressante, comme d'un lointain souvenir ; lui-même, d'ailleurs, à l'époque où il écrivait son « Discours », se trouvait en pleine vieillesse et n'y ajoutait d'autre intérêt que de faire valoir sa propre personne, ses théories, son esprit.

A nous, s'il est possible, de préciser pour lui : il nous paraît que les quatre voyageurs sont partis ensemble de Paris vers la mi-juillet 1652 ; comme c'était plutôt une « promenade », ils ont dû aller tout doucement, s'arrêter à Orléans, à Blois, à Tours et parveniren Poitou fin juillet ou commencementd'août. Leur séjour dans la province gouvernée par le duc de Roannez s'est prolongé pendant tout le mois d'août,

vers la mi- juillet que nous plaçons ce voyage! Donc, ila été possible, très possible à Pascal,

Quant au duc de Roannez, il se serait trouvé à la Rochelle dans les premiers jours de juillet, mais après ce moment sa trace se perd pour ainsi dire — d'auîant plus qu'on note une « indisposition » (de circonstance, sans doute) qui aurait interrompu son gouvernement personnel en août et septembre. De sa part, également, toute possibilité de voyage « vers la mi-juillet.»

Mitton et Méré jouissaient, eux, de leur pleine indépendance — ou à peu près.

pendant tout le mois de septembre, pendant même la première quinzaine d'octobre. Ils ont eu le temps, ainsi, d'épuiser les distractions d'une heureuse villégiature. Que ne fit pour ses hôtes le duc de Roannez ! Il mit sans doute à contribution les grandes familles poitevines afin de leur donner tous les agréments possibles: fêtes, bals, jeux, promenades à grand équipage, chasses, pêches, etc. Lui-même les conduisit à son splendide château d'Oiron et dans ses domaines si riants autour de Thouars, surtout à Clairzais où il avait des serres de toute beauté. Et qui sait si le Chevalier de Méré, à son tour, n'amena pas ses amis au château de Beaussais, fief de sa famille ? Là, selon son témoignage, il y avait de tout, depuis les cailles et perdreaux jusqu'aux truites et brochets, depuis des melons dignes de Moissac jusqu'à du • vin-velours » à faire rubis sur l'ongle.

Après ces trois beaux moispassés en si charmante compagnie, il fallut se quitter — bientôt l'automne allaitbattre son plein ! Le duc de Roannez dut rester dans son gouvernement où il devait à très bref délai recevoir la Cour, (1) puis guerroyer çà-et-là contre quelques rebelles. Mitton qui avait ses occupations de Trésorier, qui préférait surtout Paris à la province— pendant la mauvaise saison, notamment — se hâta de regagner la Capitale, sans doute avec le Chevalier de Méré. Quanta Pascal, il se rendit de Poitiers à Clermont-Ferrand, où rattendaientsasœurGilberte et son beau-frère Périer : il demeura avec eux, dans leur charmante villa de Bienassis(dont la construction

(1) Thihaudeau {Histoire du Poitou) dit que la Course rendit à Poitiers à la fin d'octobre 1652.

devait être achevée), durant tout l'hiver et une grande partie du printemps suivant. Enfin, vers la mi-mai 1653, il prit congé d'eux. Son retour à Paris(l) eut lieu à la fin de mai ou dès les premiers jours de juin : le 4 juin, en effet, il signait un acte notarié, et deux jours après — le 6 juin — il écrivait à M. Périer.

Il s'agissait, alors, du règlement définitif d'affaires nécessité par la profession de Jacqueline (2).

Mais on peut se demander si Pascal, en revenant à Paris, passa par Poitiers où il aurait pu revoir son intime et « inséparable » ami, le duc de Roannez, et même faire ensuite avec lui le trajet de Poitiers à Paris. Cela pourrait être — mais rien ne l'indique : il n'y aurait, en ce cas, qu'une simple hypothèse, une supposition qui n'aurait toutefois rien que de naturel. On est libre, je crois, d'adopter l'un ou l'au-

(l)La durée du voyage de Paris à Clermont, et réciproquement, devait être — par la Poste aux chevaux de 6 à 7 jours : la distance d'une ville à l'autre est de 382 kilomètres; on faisait environ 60 kilomètres par jour.

(2) Sœur Sainte -Euphémie, nous voulons dire Jacqueline, était impatiente du retour de son frère. Mais l'abbesse de Port-Rojal la calmait, en lui disant: (( quand celui qui doit arriver bientôt sera venu, parlez-lui sans lui faire le moindre reproche, le moindre mauvais visage de tout ce qui s'est passé »... Dans sa Relation des événements qui l'intéressaient si grandement, Sœur Sainte-Euphémie a écrit ces mots : «< à peu de jours de là, celui de mes parents qui avait plus d'intérêt en cette affaire étant arrivé en cette ville je tachai de traiter avec lui selon l'intention de notre Mère », etc. : (Y. P. Faugère, Lettres, opuscules et mémoires : p. 200- 211) — Cette Relation fut composée le 10 juin 1653, cinq jours après la profession de Celle qui la fit — et cette profession suivit presque aussitôt l'arrivée de son frère à Paris.

trede ces pointsde vue, ou retour direct de Clermont à Paris, ou itinéraire indirect par Poitiers. Nous adoptons, quant à nous, cette dernière version qui a pour elle toutes les vraisemblances.

Nous n'apercevons plus d'indices de vo}Tage en Poitou jusqu'en 1657, quoiqu'il convienne de supposer quelques déplacements dans cette province durant les quatre longues années d'intervalle ; mais entre-temps, la crise produite par le Formulaire avait absorbé l'attention des jansénistes, surtout de Pascal — puis les Provinciales étaient venues, qui ne lui avaient laissé aucun répit.

Partout on s'enquérait du nom de l'auteur des Petites Lettres si frappantes, si foudroyantes contre la Compagnie de Jésus. Les Jésuites, de leur côté, avaient mis leurs meilleurs limiers en chasse. Malheur à l'écrivain, s'il était découvert et signalé manifestement !

En présence de ces recherches acharnées, Pascal dut garder le plus strict incognito, changer souvent de quartier, de maison, de chambre. Tout cela ne suffit pas : il devint nécessaire de se dérober par une retraite prompte et sûre, de quitter Paris, d'aller au loin, d'esquiver ainsi toutes investigations. C'est ce que l'habile défenseur de Port-Royal ne manqua point de faire après la XVIIIe et dernière Provinciale parue le 24 mars 1657.

Où aller, où se réfugier en pareille occurenee ? En Poitou, naturellement — mais à la condition de ne séjourner ni à Poitiers, ni à Oiron c'est-à-dire dans l'hôtel ou dans les domaines du duc de Roannez dont on savait l'intimité avec l'auteur (au moins soupçonné) des Provinciales. Il y a tout lieu de croire,

par conséquent, que Pascal résida en pleine campagne, pendant toute la belle saison de 1657, et à l'abri des surprises fâcheuses. Sur l'invitation cordiale des amis du Gouverneur et, au besoin, à l'instigation même du « bon » duc, il se rendit çà-et-là de château en château où il était sûr de recevoir la meilleure des hospitalités. II n'oublia pas, en particulier (nous en sommes certain), de faire visite au chevalier de Méré en la demeure seigneuriale de Beaussais.

En tout cas, c'est à ce séjour en Poitou qu'a tait allusion Condorcet — dans son édition des Pensées, publiée en 1776 :

« Me (Madame ou Mademoiselle) du *** donna un asile, dans son château (1) de Fontenay-le-Comte, au Port-Royal fugitif el persécuté par les Jésuites. »

Condorcet ajoute ces mots très explicites : « On a trouvé, dans ce château, deux tableaux derrière lesquels étaient les vers suivants, de la main même de Pascal. » Et il transcrit deux petites pièces de vers, dont voici la première :

Les plaisirs innocents ont choisi pour asile

Ce palais où l'art semble épuiser son pouvoir :

Si l'œil de tous côtés est charmé de le voir,

Le cœur à l'habiter goûte un plaisir tranquille.

On y voit, dans mille canaux,

Folâtrer déjeunes naïades ;

Les dieux de la terre et des eaux

Y choisissent leurs promenades.

Mais les maîtres de ces beaux cieux

Nous y font oublier et la terre et les cieux.

(1) Ce château était sans doute « Bouillé-Courdault )) et la châtelaine Marie-Urbaine Bouhier. « héritière du chef de sa mère des terres de Bouille et « du Fouilloux. » (Voir Pascal en Poitou, de II. de Roux, p. 25). Cf. infra,p. 392.

le duc de roa>:>:ez 207

L'autre poésie — an vrai madrigal — est galamment adressée à la châtelaine, Mc du ***, qui joignait à la bonté, comme une couronne d'attraits enchanteurs, et la jeunesse et la grâce et la beauté :

De ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse, Votre crayon m'a tracé le dessin ; J'aurais voulu suivre de votre main

La grâce et la délicatesse . ..

Mais pourquoi n'ai-je pu, peignant ces dieux dans l'air, Pour rendre plus brillante une aimab'e déesse,

Lui donner vos traits et voire air ?

Trois ans après Condoreet, en 1779, Bossut reproduisit il) dans sa consciencieuse édition des Œuvres de Pascal l'une et l'autre de ce* pièces : son témoignage confirme donc, àleursujet, le témoignage même de Condoreet. Les tableaux derrière lesquels étaient écrits les vers que nous venons de citer représentaient le château et le parc de Me du ***. Outre les charmes de l'habitation, la grâce enchanteresse de la châtelaine dut retenir Pascal un certain temps : son cœur fut touché, je ne dirai pas de la beauté, mais de la délicatesse et des exquiccs prévenances de sa « charmante hôtesse ». Il goûta, en ce « palais » un plaisir tranquille, si tranquille qu'il en oubliait et la terre (et les jésuites) et même les cieux. N'était-ce pas là, plutôt, de l'hyperbole à la façon des poètes ?

Il) Il paraît même que c est d'après l'abbé Bossut, parfaitement renseigné à cet égard, que Condoreet fit ainsi allusion à ce séjour de Pascal en Vendée et aux vers écrits de sa main sur les deux tableaux du château de Fontenay. L'abbé Bossut serait, en ce cas, l'éditeur responsable de ce double fait. Raison de plus en faveur de l'authenticité.

Mais le devoir le rappela bientôt à Paris : il fallait encore tenir la plume des Provinciales et écrire factura sur factura depuis avril 1658 jusqu'en juin 1659.

Débarrassé enfin de toute cette polémique, qui lui valut tant de haine des R. R. P. P. Jésuites et consorts, mais tant de gloire auprès des « honnêtes » gens et des hommes de goût littéraire, il put respirer un peu à l'aise et — grâce à une bienfaisante accalmie politique— ne plus dissimuler au dehors sa personnalité. On le revit en Poitou, après 3 ans et demi d'éloignement. Mais combien il était changé ! Sa santé s'était complètement délabrée, ruinée, et les infirmités reprenaient à plein assaut ; l'homme du monde avait fait place au philosophe austère, au penseur morose, voire au pénitent ; les liaisons mondaines, scientifiques même, étaient rompues à jamais... Seule, cependant, l'amitié du cœur survivait à tout — l'amitié avec son compatriote Domat, l'amitié surtout avec le duc de Roannez.

Pour condescendre encore aux désirs d'un tel ami, que n'eût- il fait ? Aussi, invité, pressé par lui, il vint passer en Poitou presque tout le mois d'octobre 1660, à son retour d'Auvergne et des eaux de Bourbon . En effet, il était allé cette année même demeurer quelque temps à Clermont, ou plutôt à Bienassis, (1) avec sa sœur Gilberte et son beau-frère Périer, dans l'espérance peut-être que l'exercice, le changement d'air et le séjour au pays natal lui redonneraient de la force et de la santé (sans parier de certaines questions d'intérêt).

(1) Bienassis est la maison de campagne, aussi agréable que confortable, que fit bâtir près de Clermont Florin Périer lui-même, 6 ou 7 ans après son mariage avec Gilberte.

C'est là que son émule en Mathématiques, Fermât, lui écrivit de Toulouse : « Dès que j'ai su que nous sommes plus proches l'un de l'autre que nous n'étions auparavant, je n'ai pu résister à un dessein d'amitié dont j'ai prié M. de Carcavi d'être le médiateur : en un mot, je prétends vous embrasser, et converserquelque» jours avec vous ; mais parce que ma santé n'est guère plus forte que la vôtre, j'ose espérer qu'en cette considération vous me ferez la grâce de la moitié du chemin, et que vous m'obligerez de me marquer un lieu entre Clermont et Toulouse, où je ne manquerai pas de me rendre vers la fin de septembre ou le commencement d'octobre. Si vous ne prenez pas ce parti, vous courrez hasard de me voir chez vous, et d'y avoir deux malades en même temps »...

A cette lettre, où se montre un grand cœur, Pascal fit la plus digne réponse ; voici le passage qui nous intéresse ici tout spécialement :

« ..,Si j'étais en santé, je serais volé à Toulouse, et je n'aurais pas souffert qu'un homme comme vous eût fait un pas pour un homme comme moi,.. Je suis si faible que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à cheval. Je ne puis même faire que trois ou quatre lieues au plus en carrosse : c'est ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deux jours. Les médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon pour le mois de septembre, et je suis engagé autant que je puis Fêlre, depuis deux mois, d'aller de là en Poitou par eau jusqu'à Saumur, pour demeurer jusqu'à Noël avec M. le duc de Roannez, gouverneur de Poitou, qui a pour moi des sentiments que je ne vaux pas. Mais comme je passerai par Orléans en allant à Saumur par la rivière, si ma santé ne me permet pas de passer outre, j'irai

de là à Paris. Voilà, Monsieur, tout l'état de ma vie présente, dont je suis obligé de vous rendre compte, pour vous assurer de l'impossibilité où je suis de recevoir l'honneur que vous daignez m'offrir ».

Ainsi, d'après cette réponse à Fermât — si parfaitement motivée (quoi qu'aient dit certains critiques) pour Y impossibilité d'aller le voir — Pascal se serait rendu en Poitou au mois d'octobre 1660 et devait y rester jusqu'à Noël. Son témoignage formel à cet égard doit nous suffire. Il ne pouvait, d'ailleurs, se refuser aux instances si vives etsi prolongées d'un ami dedix ans qui avait pour lui, comme il le reconnaît, des « sentiments » allantjusqu'au culte.

Mais demeura-t-ilchezleduc de Roannez pendant le temps fixé, c'est-à-dire jusqu'à Noël ? Il esta peu près certain qu'il y resta presque tout le mois d'octobre ; cet intervalle écoulé, il dut regagner Paris.

Soit à cause de sa santé, soit à cause d'affaire impérieuse, il ne put attendre effectivement le terme convenu : dès la mi-novembre, il était de retour à Paris. Une lettre de Jacqueline (ou sœur Sainte-Euphémie), qui lui est adressée, en fait foi — elle est datée du 16 novembre et débute par ces mots : «Bonjour et bon an, mon très-cher frère, vous ne doutez pas que je vous l'aie souhaité de bon cœur dès le commencement, quoique je n'aie pu vous le dire qu'à la fin »... (]). Quelques lignes plus loin, Jacqueline s'étonne, en remerciant Dieu, « combien cette séparation, que la nature devait appréhender, s'est passée doucement ».

Si Pascal, aux termes de sa réponse à Fermât,

(\) P, Faugère. Opuscules et Mémoires, p. 336.

n'était point venu en Poitou, si de plus il n'y avait pas séjourné environ un mois (le mois d'octobre), ce n'est pas du 16 novembre que la lettre de Jacqueline serait datée, c'est du 16 octobre : car les médecins lui a}rant prescrit les eaux de Bourbon pour le mois de septembre, ce mois de septembre une fois écoulé, n'est-ce pas vers la mi-octobre — s'il n'eût été ailleurs après sa cure — qu'il fût retourné à Paris ? Mais il parait bien qu'il n'est revenu que vers le milieu de novembre ! Il y a donc entre son départ de Bourbon et son arrivée à Paris l'espace d'une quarantaine de jours dont on peut se demander l'emploi.

Il est tout naturel de croire qu'il a passé un certain temps en Poitou, comme sa réponse à Fermât le fait entendre, et certes ! s'il pressentait une fin plus ou moins prochaine, pouvait-il faire moins que de donner quelques semaines à un si dévoué et si cordial ami ! (1).

La démonstration des divers voyages de Pascal en Poitou étant achevée, il nous appartient d'en marquer les résultats au point de vue politique ou simplement administratif.

De suite, il faut reconnaître que l'influence de Pascal pendant la période des premiers voyages — qui fut aussi la période de début du gouvernement du duc de Roanncz — s'exerça de la manière la plus

(1) Cependant, quelques auteurs (entre autres, M. de Roux — Pascal en Poitou, p. 31) nient d'un ton bref, d'après une tettre d'Arnauld, ce dernier séjour en Poitou. Nous sommes persuadé du contraire et le prouverons autant que possible (v. p. 230, à la suite de cette Notice sur le duc de Roanne/.

heureuse ; l'administration de la province était d'autant plus difficile, alors, qu'on se trouvait dans ces dures années de transition qui commencèrent avec la Fronde pour finir asTec le pouvoir personnel de Louis XIV. Les luttes politiques, à ce moment, alternaient en Poitou avec les luttes religieuses. Afin de réprimer les séditieux et de contenir les mécontents, il fallait de l'énergie sans doute, mais il fallait aussi de la prudence et de la conciliation : le Gouverneur, conseillé en partie par Pascal, sut tenir une conduite justement appropriée aux circonstances.

Del'énergie,ileneut aubesoinet sans tardercontre un traître, le marquis de La Roehe-Posay, lieutenant du Roi en Poitou même, auquel il arracha coup-surcoup les châteaux deDissais, d'Angles et deChauvigny.

De la prudence, de la conciliation, il en montra souvent, et ici les preuves abondent. Nous ne voulons pas raconter, esquisser même, l'histoire de l'administration du duc de Roannez ; mais pour bien établir le caractère de douceur de son gouvernement — dû en partie, nous le répétons, aux avis de Pascal — il suffira de citer deuxfaits des plus saillants et des plus significatifs.

Les Protestants formaient et forment encore dans le Poitou, surtout en certaines régions, une grande partie de la population. Leurs intérêts, souvent opposés aux intérêts des Catholiques, ont toujours exigé des administrations ou des gouverneurs les plus grands ménagements, les mesures parfaites de délicatesse et de prudence : malgré les promptitudes de la jeunesse, malgré des enfances religieuses très prononcées, le duc de Roannez n'eut faute de suivre— dès l'abord et plus tard — ce juste tempéra-

ment. Un exemple, entre autres, est à rappeler : les protestants de Ghauvigny, à l'instigation de leur ministre et en dépit d'une défense formelle (vieille de dix ans, renouvelée encore récemment)avaient rouvert de force leur ancien temple. ... Mais laissons parler un auteur protestant, un pasteur — « Le sénéchal de Chauvigny, accouru aussitôt, ne réussit ni à faire disperser l'assemblée, nia arrêter le ministre ; il fit saisir un marchand deSaint-Savin, mais une dizaine des amis de ce dernier empêchèrent qu'on le sortit du temple. Au milieu du tumulte apparut le sieur de Venours, gentilhomme protestant, envoyé par le Gouverneur de la province pour prier ses co-religionnaires de différer toute assemblée jusqu'à ce que le Conseil eût statué sur leur demande. Le temple, en effet, fut refermé... La démarche irrégulière des protestants de Chauvigny ne pouvait pas manquer d'être sévèrement jugée ». (1).

Les historiens du Poitou confirment ce curieux récit ; Thibaudeau, le principal d'entre eux, insiste en particulier sur le rôle joué par le jeune Gouverneur : « M. de Venours, gentilhomme de la religion réformée, étant arrivé, dit aux religionnaires qu'il était envoyé par le duc de Roannez, gouverneur delà province, non pour les commander, mais pour les prier de sa part de différer leurs entreprises jusqu'à ce que le Conseil eût statué sur leurs demandes. Il leur promettait une prompte réponse, d'après les lettres que M. LeTellier avait écrites au Gouverneur. » (2)

(1) Histoire des protestants du Poitou, par M. A Lièvre (3 vol. in-8-1858) — t. II, p. 44.

(2) Thibaudeau, Histoire du Poitou, 3 vol. iu-8, Niort, 1840, t. III, p. 323.

De l'aveu de tous, on le constate, l'attitude, l'intervention du duc de Roannez au sujet de la « démarche irrégnlière » des protestants de Chauvigny comporta toute modération et dignité : à vrai dire, c'était de la bonne et vraie tolérance, c'était de la sagesse au plus haut degré — particulièrement à cette époque. Quel est le Gouverneur, jeune comme lui, ardent catholique comme lui, qui aurait agi de la sorte ?

Un fait purement politique témoignera encore mieux, s'il est possible, de son esprit calme et conciliant. Chacun sait que, la Fronde terminée, il resta dans la noblesse de certaines provinces un levain de trouble et de sédition ; on prenait prétexte de tout pour s'agiter encore, pour se révolter contre l'autorité royale. Le Poitou devint un des foyers de cette espèce de Fronde, qu'on pourrait appeler à juste titre la Fronde des hobereaux. L'un des principaux agitateurs, le duc de La Trémouille lui-même (celuilà n'était pas un hobereau !) a laissé de ces révoltes en Poitou le récit le plus circonstancié, le plus minutieux, et — eu égard à l'autorité de la source — nous ne pouvons qu'y recourir : « Le Conseil avait mis une taxe sur les nouveaux nobles, qui causa quelques mouvements dans les provinces... Les gentilshommes de Normandie, après avoir tenu plusieurs assemblées, pour chercher les moyens de se garantir de cette taxe, avaient demandé l'union à la noblesse des autres provinces.

«Ceux de l'élection de Thouars furent des premiers à s'assembler, à leur exemple, pour délibérer sur cette union... La Cour envoya Pardaillan dans le Poitou, avec trois régiments, pour y faire respecter

Le duc de roak&ez 215

l'autorité du roi. Sa présence et ses troupes n'empêchèrent pas la noblesse de s'assembler, au nombre de plus de cent gentilhommes.... Mais le Cardinal (Mazarin) envoya, dans la province, le duc de Roannez(l), avec ordre d'arrêter quelques gentilshommes, et surtout Préau, que l'on regardait comme le protecteur de l'union. Le duc de Roannez aima mieux l'aire prendre la Roche-Alais, parce qu'il avait été secrétaire de l'assemblée qui s'était tenue à Niort. Ses gardes l'enlevèrent dans sa maison, et on l'enferma au château de Niort. Au bruit de cette capture, plus de deux cents gentilshommes montèrent à cheval et s'approchèrent de Niort pour le délivrer. D'autres, avertis par des billets qui coururent toute la province, se préparaient à grossir cette troupe, lorsqu'ils apprirent que la femme de La Roche-Alais, craignant que son mari ne fût en péril si on entreprenait de le délivrer de force, avait engagé ceux qui étaient déjà devant Niort, de retourner dans leurs maisons et de mettre l'affaire en négociation. Le duc de Roannez ne fut pas fâché que cette affaire se terminât par les voies de douceur ; et, à son retour de Fontenay, nous eûmes ensemble une conversation fort singulière» . . .

(V) Un historien du Poitou note d'un trait ces légers troubles — « il y eut bien dans la cité (ou région) de Niort une assemblée de gentilhommes dans laquelle on chercha à soulever la noblesse de la province, mais l'énergie de Roannez, son nouveau Gouverneur, mit fin à toutes les agitations. » Et il ajoute : « le calme le plus parfais né cessa de régner en Poitou jusqu'à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, en 1685.

Histoire du Poitou, par J. Guérinieré-Poitiers, Fradet 1840-t. II-p. 404.

Ici, qu'on veuille bien remarquer les paroles du duc de Roannez, car elles dévoilent tout son caractère, Voici la conversation dont il s'agit :

« Il me dit que la Cour serait fort portée à croire que j'avais beaucoup de part à ces assemblées de noblessequi donnaient de l'inquiétude au gouvernement, et que le seul moyen de lui ôter cette opinion serait d'obliger ceux qui m'étaient attachés à n'y point assister ; que l'on s'était aperçu que ceux-là étaient toujours les plus échauflés ; qu'il ne me cachait pas qu'il avait eu ordre de les faire arrêter et qu'on l'en avait encore vivement sollicité à Poitiers, parce qu'on les regardait comme les principaux auteurs de tout le désordie ; mais qu'étant mon serviteur et mon ami, il s'y était toujours opposé. »

— « Je lui répondis que l'on avait grand tort de me soupçonner d'avoir contribué aux assemblées t qui avaient déplu à la Cour, mais qu'il n'était pas en mon pouvoir d'empêcher mes amis de s'y trouver ; que si je leur en faisais la proposition, ils ne manqueraient pas de me dire que, lorsqu'il s'agirait de mes intérêts particuliers, ils me serviraient avec zèle, mais que n'en ayant point d'autres dans cette affaire que ceux du public, je ne devais pas trouver mauvais qu'ils s'en mêlassent ; que c'était à lui, comme gouverneur, d'empêcher les assemblées, etnonà moi, qui n'était pas payé pour cela. » (1).

Le duc de la Trémouille nous laisse ignorer la réplique du Gouverneur à ces observations — mais nous la devinons, au moins par à peu près...

(1). Mémoires de la Trêmoille (1 vol.iii-12. 1767). p. 203 206. s.q.q.

De quel côté, demandera-t-on d'abord, de quel côté se trouvent la bienséance, la courtoisie, la dignité? Le Gouverneur pousse la complaisance jusqu'à ne point exécuter les ordres qu'il a reçus et même jusqu'à prévenir le duc de la Trémouille ; celui-ci, au contraire, répond à une longanimité si bienveillante d'une manière au moins discourtoise. Par là appparaissent, se montrent excellemment et la modération politique du jeune Gouverneur, et l'aménité de son caractère, et son officieuse amitié. Pouvait-il faire davantage, dans cette circonstance, en faveur du duc de La Trémouille ? Pouvait-il user envers lui de plus de prévenances, de plus de galanterie ? Et, il faut le remarquer, il agissait d'autant mieux que le duc de La Trémouille avait eu déjà (ainsi qu'il l'avoue lui-même) des démêlés très vifs, sur le même sujet, avec Pardaiilan et avec l'Intendant Fortia ; il agissait d'autant mieux encore qu'il savait la Cour fortement irritée contre le duc rebelle et prête — qui plus est — à l'expédier en exil. Quant au soulèvement des gentilshommes niortais, sa conduite à leur égard n'est-elle pas digne d'approbation ? Il préféra avec raison, dans ce cas, les moyens d'apaisement et de conciliation à la rigueur (dût-il contrarier la Ccur et se l'aliéner), il accepta de « négocier » l'affaire, il s'estima enfin et se dit heureux de la voir « se terminer par les voies de douceur ». Tout autre que lui, peut-être, eût brusqué les choses et attisé le feu de la révolte plutôt que de l'éteindre doucement.

Le calme et la mansuétude que le Gouverneur du Poitou déployait ainsi dans les faits d'ordre public, il ne manqua jamais de les porter — même à un degré

déplus — jusque dans les moindres actes de simple administration. II paraît, au regard de quelques-uns, que sa bonté touchait parfois à la faiblesse : mais qui donc lui en ferait un reproche, surtout en notre temps où fonctionnaires et employés n'ont garde de pécher par excès d'obligeance ? Sous ce rapport, nous nous contenterons de l'attestation du Chevalier de Méré; c'est sans doute un ami qui parle, mais c'est un ami sincère et véridique, c'est aussi un administré (il était poitevin !) qui rend témoignage au Gouverneur de la province :

... « — J'estime beaucoup la belle Amarillis », écrivait-il à M. de la Mésangère, un poitevin également, « et je souhaiterais pour lui plaire que d'avoir autant de bonheur à la servir qu'elle fait paraître de grâce en ses manières galantes. J'ai parlé de l'affaire de son parent à Monsieur le Gouverneur, qui m'a promis de la terminer dans peu de jours, et comme vous le demandez. Si tout cela jusqu'ici ne s'est passé de la sorte que vous l'eussiez voulu, je ne crois pas que ce soit sa faute; et toujours quand je ne serais pas tout à fait content du procédé d'un ami, je l'en avertirais plus doucement. Vous avez pris celui-ci bien au pied levé : cela me semble désobligeant — et si jamais je suis gouverneur de province et qu'on me traite ainsi, je ne le trouverai nullement bon » — (1)

M. le Chevalier de Méré ne l'eut trouvé « nullement bon », nous le croyons de reste ! Celui qui traitait un Pascal du haut de sa propre grandeur aurait-

(1) Lettres de Monsieur le Chevalier de Méré, Paris, D, Thierry. 1682. —Suite de la lerc partie, p. 643.

La lettre dont nous citons un passage doit être d'environ 1660, ou peu après.

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il pu, non Das frayer de gaité de cœur avec le commun des mortels, avec les petites gens, mais seulement supporteroules réclamations ou les impatiences d'un public plus ou moins notable ? Heureusement, pour les habitants duPoitou et autres lieux, le Chevalier ne devint pas — comme il semblait peut-être le désirer — gouverneur de province.

Tel n'était pas le duc de Roannez : quoique duc et pair, c'est-à-dire un des premiers du royaume, il n'avait ni orgueil ni dédain : gouverneur, il écoutait volontiers les petits et les faibles, il savait rendre justice à tous. Cette bénignité, cette complaisance envers des inférieurs, il la puisa certainement (la part faite à sa bonne nature) dans les entretiens, clans les exhortations de Pascal qui lui apprit à considérer les autres hommes, quels qu'ils fussent, comme des égaux au point de vue humain — sinon sous les rapports politique et social — comme des frères devant Dieu.

Ses bons et loyaux services de gouverneur, l'énergie et la sage réserve qu'il avait eues pendant la Fronde, sa situation exceptionnelle de duc et pair acquise dès la jeunesse, les illustres attaches de sa famille, tout cela lui forma autant de titres qui le mirent bien en Cour, qui élevèrentson crédit auprès du cardinal Mazarin, puis de la Reine-mère, enfin du jeune Roi. A 17 ans, on l'a vu, il figurait dans les ballets de la Cour avec les plus qualifiés gentilshommes du royaume. « Il eut l'honneur, rapporte Saint-Simon (1). de représenter le comte de Flandres au sacre du roi, n'ayant pas trente ans »... Il en avait à peine vingt-quatre ! Louis XIV, d'après tous les historiens, se montra toujours impla-

(1) Mémoires du dut de St- Simon : t. 1er, p. 385.

cable dans les querelles de religion, notamment dans l'affaire du jansénisme. Or, en 1664, Mlle de Roannez, sœur du duc, se compromit pour les religieuses de Port- Royal au point de recevoir une lettre de cachet, autrement dit un ordre d'exil. Le coup partait des Jésuites, a-t-on dit : il n'était que plus difficile à parer. Malgré tout, le duc de Roannez se fit aussitôt auprès du Roi l'avocat de sa sœur, pressa, insista tellement qu'il obtint la révocation de la lettre de cachet. Ce trait marque le degré d'estime et de faveur où le tenait Louix XIV en personne.

Dans ces conditions, quel bel avenir s'ouvrait devant lui, si peu que Pascal — demeurant ce qu'il etan alors — pût continuer à le soutenir de ses conseils et à l'éclairer, au besoin, de ses vives lumières! Pour couronner le tout, il lui fallait l'agrandissement de sa fortune — tant de dettes lui avaient été léguées! il lui fallait aussi à ses côtés, un de ces êtres aimants, fermes et doux à la fois, dont la bonne et encourageante influence eût contrebalancé sur certains points l'influence, trop énergique parfois, de son «grand» ami.

Ce double bonheur s'offrait au duc presque tout spontanément : il n'avait, en effet, qu'à consentir au mariage — et, pour comble, à un mariage de richesse et d'amour. Coïncidence curieuse ! Un jour (on était vers la fin de 1655), le comte d'Harcourt (1), grand-

(1) On pourra consulter sur Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, maréchal de France : Mémoires de Retz, t. 1er p. XXXVI, 5, 94, 134, etc : t. IV, p. 106-111 ; Mémoires de de Mme de Motteville : t. 1er p. 296, 311, 331, etc t. II. p. 115, 315, 419, etc : t. III, p. 8, 163, 234, 238,433, etc: Journal de Daugcau : t. I. p. 102 ; t. II. p. 249, 272, IV, p. 277, V. p. 36, X, p. 359-XIV :p. 429, 437, etc, etc ;

oncle du duc, lui proposa de la façon ia plus formelle une union qu'il avait concertée avec les parents d'une « fille de qualité » des plus dignes : cette « fille de qualité » était Louise de Mesmes, seule héritière du Président de Mesmes dont la fortune paraissait fabuleuse ; elle avait, dit-on, non seulement du savoir, mais beaucoup d'esprit. A une pareille proposition, quel étonnement du jeune duc ! Niais cette demoiselle de Mesmes, il y avait déjà plus de 4 ans que lui-même pensait à eile, il y avait plus de 4 ans qu'il avait commencé de l'aimer et qu'il s'était promis de demander sa main ! Cet amour était né en lui, probablement, vers 1650 ou 1651. Qui sait si Pascal n'en eut pas la première confidence ? C'est bien au duc, en tout cas, et à Mademoiselle de Mesmes (devenue plus tard duchesse de Vivonne) qu'il a fait ainsi allusion dans ses Pensées : « Il n'aime plus cette personne qu'il aimait il y a dix ans. Je crois bien. Elle n'est plus la même, ni lui non plus. Il était jeune et elle aussi ; elle est tout autre. Il l'aimerait peut-être encore telle qu'elle était alors... » (1) Cette réflexion était faite en 1660 ou 1661 — et de cette époque à l'origine de l'amour du duc de Roannez, il y ajuste cet intervalle de dix ans rappelé par Pascal. Leduc n'aimait-il plus au moment où ces lignes étaient tracées par la main de son ami ? C'est à croire, selon l'écrivain d'abord ; combien, ensuite, Mademoiselle de Mesmes devaitelle être changée, « tout autre » qu'autrefois, quoique maréchale et duchesse de Vivonne! Et le duc de Roannez lui-même avait tourné ailleurs (le délai était assez long pour cela) et sa sensibilité et ses idées. Enfin,

11) P. Faugère : Pensées, etc : t. hp. 191

deux facteurs puissants étaient intervenus — l'absence et le temps, ces infaillibles destructeurs de toutes choses, particulièrement de l'amour. Mais, en 1655, cet amour subsistait d'autant plus fort qu'il était partagé et qu'il reposait sur l'espérance : l'événement suprême, en ce cas, fut que « cette fille de qualité » qui lui avait toujolirs plu, qu'il s'était même flatté d'avoir pour épouse, on la lui offrait comme à souhait, avec sa fortune, et dans sa plus fraîche jeunesse ! Quoi de mieux, en vérité ? Quoi de plus tentant et de plus agréable ? Et quelles meilleures promesses de bonheur ?

De cette union, certes, aurait résulté pour le duc tout un avenir de satisfactions, d'honneurs et de prospérités : à lui personnellement, faible et sensible, elle aurait donné l'appui moral qui lui manquait dans son intérieur ; elle aurait ajouté, ensuite, un lustre nouveau à sa haute situation ; de plus, elle eût fait espérer une digne lignée au dernier représentant des ducs de Roannez. Nous n'appuierons pas davantage sur l'extinction possible de dettes écrasantes. Eh bien I ce mariage si beau, si désirable, unique à tous les points de vue (on peut l'assurer), le duc osa le refuser.... Oui, résistant aux secrets mouvements de son cœur et à tant d'espérances, il eut le courage, le triste courage de le repousser !

A la première ouverture, cependant, il demanda « quelque temps pour y penser ». A ces mots, son grand-oncle, le comte d'Karcourt, surpris et froissé, ne put se contenir ; il éclata en paroles amères : « son neveu devenait-il insensé ? S'il avait recherché luimême Mlle de Mesmes, combien serait-il satisfait qu'on la lui accordât ! Mais on la lui offre, et il hésite, et il

demande à réfléchir. Et pourtant, c'est là — sans oublier les qualités personnelles de la jeune fille — le parti le plus riche du royaume. Décidément, son neveu perdait la tête ! » A douze ou quinze jours de là, toutes réflexions faites, le duc de Roannez alla trouver son grand-oncle — qui était par l'âge et l'autorité le vrai chef de la famille — et il lui déclara très expressément, très fermement qu'il ne voulait point se marier. Le comte d'Harcourt eut beau faire, insister, menacer même, il ne put abattre cette résolution qui fut et resta définitive. Leduc de Roannez ne se maria jamais. Quant à Mademoiselle de Mesmes, (1) elle dut épouser dans la suite Louis-Victor de Rochechouart, futur maréchal deFranceet duc de Vivonne, frère de Mme de Montespan ; mais ce mariage n'eut pas, rapporte-t-on, de bien heureuses conséquences. On ne saurait le dissimuler : la responsabilité de ce refus de mariage, si contraire aux vrais intérêts du duc de Roannez et de sa maison, remonte directement à Pascal : c'est lui, en effet, lui seul qui le «persuada d'abandonner le monde » — à son exemple — et de renoncera toute alliance, à tout engagement. Les

(1) Toutes les anciennes Relations indiquent, au lieu de Mlle de Mesmes une « demoiselle Menus ». D'où provient cette erreur ? Probablement d'une «coquille typographique ».

Louise de Mesmes était la fille unique de M. de Mesmes, président à mortier du Parlement de Paris, qui était réputé comme puissamment riche ; sa fortune provenait, en partie, de faveurs tout à fait exceplionnelles.

Devenue duohesse de Vivonne, Louise de Mesmes fit beaucoup parler d'elle à cause de son « originalité » ; elle rivalisait d'esprit, rapporte t-on, avec sa belle sœur — la fameuse Mme de Montespan, vecl'abbessede Fontevrault. etc.

Mémoires contemporains, voire les plus autorisés, (1) sont unanimes à reconnaître le fait. Lui-même n'était plus mondain, alors : il avait changé de vie, il s'était converti à fond et pour la dernière fois ; bref, d'un mot, il était devenu vrai janséniste ou, à proprement parler, catholique à outrance, presque fanatique. Et, ce qui était inévitable, il avait inspiré ces idées ultrareligieuses à son ami, de même qu'il lui inspira d'abord ses idéesen Mathématiques et enSciences. Ainsi transformé, Pascal n'hésita pas à traiter de déicide (on s'en souvient) le projet de mariage de sa nièce Marguerite Périer ; il ne devait pas traiter autrement tout projet de mariage et pour lui-même etpour celui qu'il considérait comme un autre lui-même.

Le jeune duc aurait-il pu se soustraire à la terrible influence qui le dominait? S'il en eut la pensée, cela s'évanouit bien vite — car il éprouva en même temps que son ami un grand coup, une impression profonde, lors de l'accident du pont de Neuilly. Pascal, irrésistiblement touché de la « grâce » cette fois, fit partager plus que jamais au duc ses sentiments religieux.

Néanmoins, certains auteurs (entre autres l'abbé Maynard) contestent que ce soit là du prosélytisme et soutiennent que le duc de Roannez « avait 24 ans» et qu'il « pouvait se déterminer en pleine connaissance de cause, en pleine liberté de conscience (2)». Cette liberté-là — on doit le reconnaître — était bien faible,

(1) Voir P. Faugère : Lettre, opuscules mémoires, p. 454- 455 ; Recueil d'Ulrccht, p. 273, etc.

(2> Pascal, sa vie et son caractère, etc, par l'abbé Maynard : t. 1", p. 116.

bien chancelante vis-à-vis de Pascal! Qu'on ait 24 ans ou plus, l'âge n'ajoute rien à la volonté d'un homme peu volontaire, surtout quand cet homme est pris sous une rude étreinte depuis nombre d'années. L'abbé Maynard va plus loin (1) : « le duc ne renonçait au mariage qu'afin de payer les dettes de son grand-père. » Eût-il pu les solder de cette manière ? C'était invraisemblable et l'avenir l'a prouvé. Raison de plus, au contraire, pour se marier avec la plus riche héritière du royaume, et cette raison était celle même du comte d'Harcourt qui voulait faciliter à son neveu la liquidation du passé.

Force est donc de l'avouer: Pascal a eu tort, grand tort, dans cette occasion. Il faillit, du reste, payer cher sa faute. Un appartement lui était réservé, on le sait, à l'hôtel Roannez, et il y demeurait le plus souvent. Un matin, de bonne heure, la concierge furieuse au su de toute l'histoire (2) et blessée sans doute dans les intérêts de ses maîtres, se glissa — un poignard à la main — au sein de l'appartement de l'hôte... il n y

(1) Hidem : même passage.

(2) Elle dut la savoir à cause de l'emportement même du conte d'Harcourt contre son neveu (v. Recueil dUtrecht : p. 273 ) et du bruit qui en résulta dans l'hôtel Roannez.

Le comte d'Harcourt élait connu pour sa brutalité, disons plus : pour sa férocité.

On peut voir de lui des traits indignes dans les Mémoires du temps, entres autres ceux d'Henri de Campion ( édition Moreau p. 139 ), du comte de Rochefort (Amsterdam, 1742 p. 166 ), etc., etc.

Qui sait si ce n'est pas lui qui — comme il le fit pour ce dernier (le comte de Rochefort) — excita, arma peut-être la

avait personne ! Pascal, contre son habitude, était sorli dès le jour ; averti de cette aventure, il quitta sans bruit son appartement de l'hôtel Roannez.

En somme, quel fut le résultat, sous le rapport pécuniaire, du refus de mariage en question ? Loin d'avoir pour effet d'éteindre les dettes, il aboutit à les maintenir telles quelles et à laisserlinnocent débiteur écrasé sous leur poids. Lorsque sa sœur, Charlotte de Roannez, épousa en 1607 le fameux courtisan de La Feuillade, il leur donna tout son bien (moins « quelques terres » lui permettant de subsister) à la charge d'acquitter les dettes de la famille ; à son beau-frère, en particulier, il céda le duché de Roannez avec le rang et les honneurs attachés à ce fief. En outre, il vendit au duc de La Vieuville son gouvernement du Poitou. Les dettes furent-elles payées enfin ? Une légère partie seulement, et encore par notre bon duc (gardons-lui ce titre, dont il était digne ) qui consacra à ce payement tout volontaire le prix de vente de son gouvernement. Pour le reste, malgré ses engagements, M?1 de La Feuillade eut d'autres soucis que de le solder, et cependant il était devenu extraordinairement riche par l'entière donation de son aîné, l'archevêque d'Embrun. Les créanciers, trompés dans leurs espérances, se retournèrent contre l'ex-duc de Roannez qui, traqué, poursuivi de toutes parts, resta jusqu'à sa mort — c'est-à-dire pendant 25 ans 1 — « fatigué de dettes et d'affaires ».

Dépouillé ainsi de ses biens, de son duché, de son gouvernement, de presque tout enfin, comment vécut et que devint le pauvre «duc »? Il avait perdu, dès 1662, Pascal lui-même, son ami, son soutien ! Ce fut

pour lui, on le comprend, une douleur profonde (1) et dont il ne se remit que longtemps, bien longtemps après. Pendant maintes années, il resta fidèle à cette grande mémoire, tant l'esprit qu'il tenait d'une telle source l'anima, le vivifia ! Entre tous, à Port-Royal, c'est lui qui eut le plus de zèle, le plus d'ardeur pour l'achèvement et la publication des Pensées ; il montra toute sa vie envers la famille de son ami, envers Mme Périer surtout, un attachement très vif et un parlait dévouement.

Parmi ceux qui travaillèrent avec lui — à Port- Royal — à la longue élaboration des Pensées, il y avait M. de Tréville : c'était un homme de qualité, ancien courtisan et grand homme du monde, fort spirituel, si spirituel même ( un peu à la surface ) que Nicole préférait, a-t-on dit, son esprit à celui de Pascal (2). Dieu sait pourtant la différence qu'il y avait

(1) Il écrivait le 10 septembre 1G62 à M. Arnauld de Pomponne : « je n'ai pas douté que vous n'aviez été bien touché de la mort de Pascal... Je vous avoue que cette perte est un coup pour moi. auquel je n'étais point préparé, et dont je ne puis me consoler. La bonté que vous avez de me plaindre et les témoignages que j.ai reçus de M. votre père en cette occasion, sont assurément les choses du monde qui me pouvaient autant soulager dans ma douleur. »

(2) Il y a lieu de noter qu'aux yeux de ce Nicole, grand niveleur et jaloux de toute sommité — la vraie personnification du « bon sens bourgeois * — Pascal n'était qu'un « ramasseur de coquilles »... Les coquilles, ce sont les Pensées détachées ça et là et trouvées à la mort de leur auteur ! Ce trait prouve combien peu Nicole entendait, comprenait Pascal : à cet esprit trop élevé pour lui, trop transcendant, il était naturel qu'il préférât l'esprit plus terre-à-terre de M. de Tréville et par conséquent plus à sa portée.

entre ces deux sortes d'esprit ! Peu à peu, M. deTréville parvint à éblouir, à captiver l'ancien duc et pair — et comme les absents ont toujours tort, le souvenir de Pascal s'effaça insensiblement devant le maître ès- Cour. Mais personne n'a dit si cette influence nouvelle eut la profondeur, la durée, les résultats de celle qui l'a précédée; le doute existe au moins là-dessus... Nous inclinerions à croire que la pensée de Pascal revint au cœur du « duc » (1) et le soutint à ses derniers jours.

Après 1H70, l'obscurité se fit autour de lui, et on n'entendit plus guère parler de sa personne ou de ce qui l'intéressait. Saint-Simon dit seulement : « il ne parut plus, il prit une manière d'habit ecclésiastique sans être jamais entré dans les ordres, il vécut dans une grande piété et dans une profonde retraite, et mourut de même fort Agé à Saint-Just, près Méry-sur- Seine ». (2)

De son côté, Dangeau écrit à la date du 15 octobre 1096 : « l'ancien duc de Roannez, qui avait cédé

(1) Il fut un des « fidèles » de Pascal qui attestèrent la méprise du P. Beurrier touchant le différend survenu — à propos du Formulaire — entre certains Port Royalistes et Pascal lui même.

Sa déclaration, à ce sujet, est datée du 4 septembre 1684: les termes en sont un peu étendus, embrouillés même ; mais le fond ne saurait être plus formel.

Il reconnaît là qu'il a eu une « liaison intime )> avec Pascal, qu'il savait à cet égard ses sentiments particuliers et qu'il l'a entendu désapprouver le « trop de soumission au pape » des ecclésiastiques de Port-Royal. Eu somme, cette déclaration est toute à l'honneur de son ancien ami.

(2) Mémoires de St. Simon : t. l«r, p ; 386.

son duché à feu M. de La Feuillade quand il épousa sa sœur, est mort à la campagne ; il y a longtemps qu'il vivait dans une fort grande dévotion et fort retiré ». (1)

Saint-Simon s'est trompé sur un détail : le « duc» entra dans les ordres et devint prêtre de l'Oratoire. Sa mort eut lieu le 4 octobre 1698 ; il avait 66 ans, et 34 années étaient survenues depuis la mort de Pascal. Suivant le récit de Marguerite Périer, il finit « rempli de religion et de piété, même d'une piété tendre que l'on remarquait dans toutes ses paroles et ses actions ».

(1) Journal de Dangeau : t. VI, p. 7.

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