De l'Esprit, p. 99, sqq
Il y a lieu de consulter sur ce récit une brochure de M. Fr. Collet : Fait inédit de la vie de Pascal, Paris, Joubert, 1848. — Malgré l'avis, non, motivé du reste, de Sainte-Beuve, on adoptera pleinement avec nous — au moins quant au fait en lui-même — l'interprétation de cet ingénieux profes-
quelque chose de vrai, mais quoi ? Pascal, assurément, avait déjà vu le monde, le grand monde, la Cour elle-même ; il est à croire, selon nous, qu'il n'en avait aperçu qu'une légère superficie. La léalité allait donc commencer I Admettons, sous celte réserve, que son émancipation littéraire et morale date véritablement de cette époque, de ce voyage et de cette rencontre de « beaux esprits ».
S'il en est ainsi, à qui faire remonter légitimement en partie l'heureuse responsabilité, l'honneur de cette évolution qui devait avoir tant de conséquences ?
De ce débat, nous écarterons d'abord la personne du duc de Roannez : s'il savait assez le monde et l'usage pour parler d'une manière suffisamment polie, élégante, s'il avait l'esprit assez juste pour ne dire que des choses judicieuses, il n'avait cependant et il ne se sentait (en littérature surtout), rien qui pût l'autoriser à rire de Pascal ou même à le rectifier ; en admettant pour cela tous les titres possiblesjamais il ne l'eût fait vis-à-vis d'un ami respectueux et respecté. De M. Mitton, celui qui « plaisait à toute la Cour », nous dirons qu'il ne se posait pas en littérateur, en maître de langage, en correcteur d'autrui, mais il se contentait d'être un joyeux mondain et de se montrer par intervalles — à ses moments perdus — simple amateur de la philosophie et des belles-lettres. Plein de « modestie », comme l'atteste le chevalier de Méré (1) (et c'est un reproche dans sa bouche), il avait encore le don si rare déjuger de la bienséance (2)à la perfection. Précisément, lors de ce voyage en Poitou, il connaissait
(i) Lettres de M. le Chevalier de Méré : p. 604. (2) Hidem : p. 482,
à peine Pascal, si ce n'était même la première fois qu'il le voyait: tout porte à penser, par conséquent, qu'il se tint avec lui clans une sage réserve. — Reste le Chevalier ! C'est lui, c'est bien lui qui a joué, en l'affaire, le principal rôle ; c'est lui, évidemment, qui s'exclamait de surprise aux interruptions de Pascal ; c'est lui qui se raillait, sans presque user de voile, de ses théories ou de ses prédilections littéraires ; c'est lui qui riait souvent et sans gène, tandis que Mitton répondait par un discret sourire et que le duc faisait, par politesse, un signe d'aquiescement,
Cette attitude n'étonnera pas du Chevalier : il s'affichait — c'était connu de tous — en professeur du beau parler, des manières choisies, du bon air et des agréments, il régentait tout le monde là-dessus, il argumentait incessamment sur les grâces, enfin il se larguait d'être un arbiler clegantiarum. Faut-il ajouter que, fort de son orgueilleuse conscience et aussi de sa réputation, il osait être parfois assez dur, brusque, sinon brutal ?
S'il y avait encore des doutes sur ce point, ils se dissiperaient devant une preuve bien claire, la meilleure de toutes, car elle est tirée des témoignages mêmes des intéressés. En effet, tout à l'heure, en parlant de Pascal, Méré disait : «c'était un grand mathématicien, qui ne savait que cela... Depuis ce voyage, il ne songea plus aux Mathématiques qui l'avaient Loujours occupé, et ce fut là comme son abjuration. » Or, dans la seule 1) lettre qu'on aie du Chevalier à Pascal, on
(1) Ce n'est pas la« seule lettre», malgré l'assertion contraire de M. Collet ( fait inédit, etc. p. 13 ), « que Pascal ait reçu du Chevalier ». Leur correspondance n'a point dû se borner
lit au début ces lignes relatives à cette abjuration : « Vous souvenez- vous de m'a voir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des Mathématiques ? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu (1). « Une fois ! N'est ce point là une allusion évidente à ce voyage en Poitou, pendant lequel on détourna le « grand mathématicien » de son unique étude et on lui fit entrevoir un monde nouvean dont le seul aspect l'émerveilla. La lettre de Méré à Pascal a suivi de près ( comme nous le verrons bientôt I le retour à Paris des quatre voyageurs ; mais elle avait dû être précédée d'une lettre de Pascal luimême au Chevalier — la première en date de leur correspondance, sans doute, et qui nous cause par sa
à cet unique échange de lettres. Les deux tomes de Lettres, publiés en 1682 par Méré, portent en sous-titre : le 1er tome : « première partie », le 2e tome : « suite de la première partie ». Donc, une seconde partie au moins devait paraître tôt ou tard. Le Chevalier se ravisa-t-il ou fut-il surpris par la mort?
Sait-on s'il n'eut pas inséré dans l'autre publication ( ainsi annoncée au public ) quelques autres lettres de lui à Pascal ou de Pascal à lui ?
L'abbé Nadal ( t. 1er de ses œuvres, p. 215 ), parlant de la profondeur d'esprit du Chevalier, rappelle élogieusement ses lettres à M. Pascal : il savait donc qu'il y en avait plusieurs — lui, l'éditeur des œuvres posthumes de M. de Méré ; lui, son exécuteur textamentaire, semble-t-il, pour les livres, manuscrits, etc..
(\) Lettre du Chevalier de Méré, p. 110-1 IL
jertele plus vif regret. Cette lettre, où le futur auteur les Provinciales attribuait au Chevalier le mérite de 'avoir « désabusé des Mathématiques » et de lui avoir ( découvert tant de choses », formerait le coniplénent naturel du grand événement survenu en cours le route, le constaterait au mieux, le confirmerait... Faut-il en croire Méré sur son formel témoignage ? 3ui, sans doute (jusqu'à un certain point ), puisqu'il aurait pu être contredit et qu'il ne l'a pas Sté.
Et « ces choses découvertes », révélées particulièrement par le Chevalier, voilà quel était l'objet de l'enthousiasme qui avait saisi Pascal devant ses compagnons de voyage. Certes, cet enthousiasme est grandi exagéré à dessein par l'auteur du Discours de l'Esprit — grâce à ce motit tout personnel que, l'ayant suscité,il cherche à s'en faire honneur ; à ce sujet, d'aucuns ont cru le Chevalier sur parole, et se sont imaginés que, sans lui, sans son influence, nous n'aurions ni les Provinciales ni les Pensées.
Il n'est pas contestable qu'il manquait à Pascal, au temps de ce voyage en Poitou, beaucoup de choses— tant sous le rapport de l'expérience de la vie, si nécessaire au moraliste et au penseur, que sous le rapport de la philologie et de la littérature, si utiles à l'écrivain: il n'avait pas alors, certainement, cette connaissance approfondie du monde qui donne sur tout ou presque tout une vie supérieure, qui enlève à l'esprit sa candeur première et le mûrit et l'agrandit ; il était ignorant ou se doutait à peine des infinies délicatesses de l'art ; il n'avait encore du beau, en quelque ordre que ce fut, une perception très nette pi très sûre. Mais de là à prétendre, comme le Che-
valier, et à redire, comme tel ou tel écrivain (1) que le goût et le sentiment lui étaient inconnus, oh ! il y loin, extrêmement loin...
Du goût, il en avait — et la preuve, c'est qu'entre tous les écrivains français, le meilleur de tous à cette date, Montaigne était son auteur favori (2) ; c'est encore qu'il ne se laissait pas prendre à la poésie fade et ampoulée de l'époque ; c'est enfin qu'il écrivait déjà d'un style pur et clair. Du sentiment, il en avait aussi — et la preuve est donnée par avance, puisqu'on a vu l'impression qui lui était restée des belles tragédies de Corneille, sans parler des impressions reçues de l'antiquité hébraïque, grecque et latine. Il y a plus : pour lui, n'avoir ni goût ni sentiment, c'eût été contre-nature ! Etait -il possible qu'il en fût déshérité, lui qui était d'une famille où tout cela abondait, depuis le père, au jugement si droit et à la haute sensibilité, jusqu'à des sœurs telles que Gilberte et Jacqueline ?
Le mérite du Chevalier de Méré, c'a été, non pas de faire naître ce goût et ce sentiment qui exis-
(1) Voir la brochure précité de M. Fé. Collet. L'honorable professeur reconnaît pourtant (p. 18, 2*
note) que 'Méré n'a pas créé sans doute le génie littéraire de Pascal » — mais cette réticence est bien tardive et trop vague î
(2) Mais, nous a dit le Chevalier de Méré « il admirait l'esprit et l'éloquence de M. du Vair ».., Nous ferons simplement observer que du Vair, à ce moment) en valait bien d'autres. : (Cf. l'intéressante Etude sur du Vair, de M. Cougny, 1858 — et plus récemment les deux ouvrages de M. Radouant, du Vair homme et orateur, (couronnés par l'Académie française).
taientdéjà, non pas de les perfectionner (l'aurait-il pu, lui même si imparfait ?). mais de les rendre au moins par contre-coup et plus intenses et plus vifs ; de la sorte, il a élevé l'esprit de Pascal au-dessus des simples préoccupations de mathémathiques, il a agrandi peut être ses idées, il a donné à sa raison, — en la dégageant du matérialisme des Sciences — un élan qui ne s'est arrêté, grâce non à l'élan donné, mais à la force de cette raison, qu'au plus haut degré du sublime et du divin. C'était beaucoup faire, convenons-en : combien moins cependant qu'il n'a dit, qu'il ne s'est laissé dire et qu'on a redit après lui !
En, réalité, Pascal s'est fait seul pour la pensée, comme il s'est fait seul pour le style. Il n'avait besoin de personne en vue de lui suggérer idées et sentiments : son âme était assez grande pour se suffire à elle-même. Quant à exprimer ce qu'il ressentait, nul secours étranger ne lui était nécessaire, Ne s'était-il pas créé à lui même toute une Rhétorique ! Les règles dont il s'inspirait lui avait été révélées par sa propre expérience. Il est devenu écrivain spontanément — mais on sait à quel travail de révision il se soumettait ! S'il doit quelque chose au Chevalier, c'est peutêtre un peu de netteté et de précision, seules qualités que celui-ci possédait à un degré suffisant. On a dit et répété bien des fois que Pascal était le vrai créateur de la prose française ; il faut ajouter qu'en physique comme en mathématiques, il est le vrai créateur de la langue scientifique (1), où il a déployé la plus grande netteté dans les principes, la plus grande clarté dans les démonstrations, la plus grande
(1) Cf. Desboves ; Pascal et les géomètres contemporains, p. 62*
précision dans les termeï. Honneur soit quand même au Chevalier d'avoir débarrassé — si peu que ce fût — l'écrivain de génie des impedimenta qui auraient pu gêner sa marche, ou plutôt son vol !
Du côté purement mondain, en revanche, son emprise sur Pascal a été à peu près complète, décisive : elle a dû se produire d'abord, selon toute vraisemblances, au cours de leur premier voyage en Poitou. Ce voyage ne fut-il pas, vraiment, comme l'occasion et le point de départ de leur liaison, disons plus ! de leur amitié ? Du reste, si ce n'était là leur première entrevue de longue durée, partant familière et intime, comment expliquer les mots étranges qu'emploie le Chevalier pour désigner Pascal et dont il ne pouvait se servir (d après son expression même) qu'envers un homme «encore peu connu» ? Sans doute, l'un et l'autre s'étaient déjà rencontrés à rhôtel Roannez, où le Gouverneur du Poitou avait présenté au « poitevin » Méré le grand mathématicien, son féal ami ; puis, cette rencontre s'était renouvelée ailleurs, dans quelques salons ou académies — mais soit à l'hôtel Roannez, soit au dehors, ils n'avaient guère échangé que des paroles vagues, que des compliments de bienséance. Là, de plus près et pendant plusieurs jours, à travers les péripéties du trajet, ils se virent face à face, ils s'entretinrent à loisir, et force fut à la longue d'en venir aux privautés qu'autorise le laisser-aller d'un voyage.
Devant le chevalier de Méré, ce mondain par excellence, ce brillant « honnête homme », (1), cet
(Il Honnête homme, au XVIIe siècle, avait la signification qu'exprime aujourd'hui l'accouplement de ces deux termes :galant homme et homme galant.
Le chevalier de mérê 255
habitué de la Cour — devant Mitton, autre homme du monde, non moins brillant peut-être et non moins raffiné que l'autre — devant ces deux types extraordinaires, mais séduisants, quelle dut être l'attitude de Pascal, du moins dès le principe ! Jusqu'à ce moment, ou à peu près, il avait vécu au sein de sa famille, à l'ombre du foyer ; il avait grandi principalement en province, OLiil#devait prendre (celaallait de soi) les préjugés, les manières, les habitudes des provinciaux ; il avait encore peu voyagé, peu vu le monde ; presque toujours, il s'était concentré en lui-même, n'avait de fonds que ses propres idées, ne connaissait enfin que la géométrie et la physique.... A peine, avaitil pu soupçonner par les apparences, parles dehors — et cela deux ou trois fois — le grand et beau monde, le monde de la Cour, le monde des gentilshommes et des nobles Dames.
Mais, à coup sur, il ignorait, il n'avait encore jamais fréquenté la société des purs mondains, cette société où l'on a pour objet le seul plaisir sous toutes les formes, à savoir : galanterie d'abord et avant iout, puis soirées au théâtre ou dans les salons, bals, grands déjeuners, dîners et soupers fins, promenades à bel attelage, cafés ou cabarets choisis, jeu, paris, chasse, etc, etc. : Cette société-là est celle où l'on s'agite en tous sens, où l'on risque tout — sauf l'honneur, bien entendu !
Un tel spectacle était bien fait pour 1 éblouir, pour l'étourdir aussi : les deux spécimens principaux de ce monde spécial voyageaient donc et frayaient avec lui, pleins du charme séducteurqui les animait à cette époque I Ils eurent beau jeu, l'un poussant l'autre, à dissiper ses préoccupations, ses rêves de « Mathé-
maticien », ses candeurs ; bientôt ils allaient l'entraîner avec eux dans le tourbillon de la vie.. .
Les voilà rendus ensemble à Poitiers !Le Gouverneur du Poitou leur fait d'emblée les honneurs de son Hôtel (soit le « Palais » d'aujourd'hui, soit toute autre habitation princière), leur donne fêtes et réjouissances, invite le beau monde poitevin à ces jours de gala, se répand enfin en profusions de toutes sortes. Les excursions au-dehors, en cortège splendide, ne manquèrent pas au programme. Au milieu de ces divertissements, près du duc son ami, si généreux, si hospitalier — surtout envers lui — Pascal est encouragé, excité, pressé : commentrésisteràcetteespèced'enivrement ? Les passions, longtemps contenues peut-être, grondèrent chez lui et, l'occasion décisive survenant, éclatèrent enfin, firent explosion : dès lors, à l'exemple du duc, de Méré, de Mitton, il fut mondain !
Quel était donc ce Chevalier de Méré, alors dans sa fleur d'honnête homme et aussi dans presque toute sa réputation?Quelle situation avait-il, de par le monde ? D'où provenait-il personnellement — de quelle souche, de quelle famille ?
Son nom patronymique était : Antoine de Gombaud. C'est ainsi qu'il a signé toujours dans les actes publics, notariés ou autres, mais en supprimant la particule (était-ce par instinct démocratique, par humilité, ou plutôt par une sorte de jactance qui sentait, comme il l'a dit de lui-même, « le citoyen du monde » ?).
Il eut pour père Benoit de Gombaud, seigneur de Méré, Lesguille, Monbreulle, Lescaille, Beaussay, etc. : chevalier des Ordres du Roi, qui remplit de
hautes charges dans les armées ; sa mère était Françoise-Elisabeth de La Tour-Landrj*, issue elle-même de Paul Maillé de La Tour-Landry, comte de Chàteauroux. Cette noble origine le rendait parent ou allié des Saint-Maigrin, des Roannez, des Rambouillet, des Maillé-Brézé et d'autres familles considérables.
Il y avait avec lui, au foyer de la famille, deux garçons et cinq filles. De ses frères, l'un Josias (seigneur de Plassac) fut l'ami et correspondant de Balzac, publia an volume de « Lettres », traîna quelque peu et mourut en 1661 ; l'autre, Charles (seigneur de Méré) paraît avoir eu une vie calme, sédentaire, retirée. Quant aux sœurs, on ne sait rien de l'une d'elles ni d'une autre qui s'éteignit toute jeune ; deux se marièrent à des seigneurs du voisinage ; la dernière, Anne, resta célibataire et vécut tranquillement au château patrimonial de Beaussay, soit avec son frère Charles, soit enfin avec son frère Antoine.
Celui-ci, quoique « haut et puissant seigneur de Beaussay » (style notarial), s'appela tout uniment et exclusivement le Chevalier de Méré : tel il resta connu aux armées de terre et de mer, dans la Société parisienne, à la Cour; tel il resta connu parmi les gens de lettres et dans ses diverses publications.
S'il était qualifié « Chevalier», c'est qu'il appartenait à l'ordre de Malte depuis 1620, c'est-à-dire dès l'âge de 16 ans — âge requis pour devenir « chevalier de justice ». Le renseignement de l'espèce est attesté par le Comte Anatole de Brémond d'Ars, allié de la famille Gombaud (1). Ajoutera-t-on que le mariage
(1) Les Brémond d'Ars détenaient (peut-être en double) les titres de noblesse, les pièces généalogiques et autres,
était interdit aux Chevaliers de Malte et que notre Chevalier demeura célibataire ?
Ainsi, homme de guerre avant tout, il dut se conformer aux statuts de l'Ordre où il était entré :à 25 ans, il se rendit sans doute à Malte pour y faire profession ; dès lors, il fit partie des caravanes réglementaires qui étaient organisées à telles ou telles époques.
Depuis ce temps-là, il ne cessa guère de combattre de divers côtés, tantôt sur terre, tantôt sur mer. Sa bravoure était grande, nous dit-on (1) ; il l'a motivée lui-même, dans ses Conversations (2), par cette espèce d'aphorisme : « quand on a le cœur ferme (et cela n'est pas difficile), on est tout aussi brave qu'on le veut être ». Un mérite si éclatant, chez un jeune gentilhomme, ne pouvait être qu'apprécié à sa valeur par les chefs d'armée.
des familles Gombaud, d'Ars, etc., ils les possèdent encore.
Au moment de la production de noblesse des Gombaud, en 1666, c'est Mine Brémond dArs qui avait commuiqué les titres au Chevalier de Méré, dont on a — à ce sujet — une lettre de remerciement.
Le même Chevalier, dans une requête au duc de Mazarin (baron de S1 Maixent, duquel il relevait), dut lui avouer que « les désordres de sa famille » avaient été si grands qu'il ne saurait même produire des titres de propriété.
(1) Balzac, entre autres, se plaisait à l'appeler « brave » (Lettres, éd. Elzevir, 1656 : p. 377). — « Brave et hardi », tels sont les qualificatifs que lui donne Richelet dans la Notice qui le concerne, au Recueil des plus belles lettres françaises (La Hâve, 1699 : t. I. p. 65).
(2) Les Conversations D. M. D. C. E. D. C. D. M. (Paris, C. Barbin, 1669) : p. 290.
Son renom parmi les troupes, dû d'abord au courage, ensuite à des manières séduisantes, en6n a l'esprit et au savoir, lui attira l'estime, l'amitié même des généraux — disons plus encore, des maréchaux. Et cependant il servit toujours comme volontaire ou aventurier, sans autre titre, sans grade ! Il est vrai qu'on voyait alors, dans les rangs des volontaires, les plus hauts personnages, voire des Princes. Il fut distingué particulièrement par le maréchal de la Meilleraye et par le maréchal de Clérembaut ; à la Cour même, plus tard, lorsque les Maréchaux avaient des différends au jeu, c'est à lui qu'on recourait de préiérence pour trancher ces différends. (1)
Un jour (dans sa retraite), étant obligé de rendre au duc de Mazarin, son suzerain, les devoirs — foi et hommage, aveu et dénombrement — de nouveau seigneur de Eaussay, il lui écrivit une lettre assez hautaine où se lit ce passage :
... « Vos vassaux ont tant d'affection pour vous, « que cela mérite bien que vous ayez quelque indul- « gence pour eux. Peut-être que je devrais espérer « quelque chose de particulier en ce qui me regarde. « Je me suis souvent trouvé à l'armée, comme « aven- « turier » ou « volontaire », sous Monseigneur le Maré- « chai votre père qui m'honorait de sa bienveillance et « m'embrassait toutes les fois que je me présentais de- « vaut lui.. . »
Quelle marque touchante de cordialité militaire ! Celui qui embrassait le « volontaire » avec tant
(1) Voir, à ce propos, une très curieuse lettre du Chevalier — la lettre CVIII de son Recueil.
d'empressement était Charles de la Porte, neveu du cardinal Richelieu, grand-maître de l'Artillerie, promu maréchal de France en 1639 avec l'appellation « maréchal delà Meilleraye. » Souvent, est-il affirmé, le Chevalier servit sous ses ordres : quelles furent donc les campagnes de ce grand-maître de l'Artillerie?
A son actif, on en compte au moins dix — savoir : 1° siège de la Rochelle (1628), 2° guerre en Piémont (1629-1630), 3° guerre en Lorraine (1634), 4° guerre en Bourgogne et aux Pa3Ts-Bas (1635), 5° guerre en Flandre (1637), 6° nouvelle guerre en Flandre (1639), 7° continuation de la même guerre (1640-1641), 8° guerre d'Espagne (1642), 9° campagne du Nord (1644), 10° guerre d'Italie (1646) — Nous ne parlons pas de ses services pendant la Fronde.
Le maréchal entreprit nombre de sièges qui lui furent favorables : il n'éprouva, croyons nous, qu'un échec — .à Louvain — mais la prise de Dole, qui suivit immédiatement, répara ce revers. Cette heureuse fortune lui valut en son temps la réputation de 1er homme de guerre pour les sièges : c'était un vrai Poliorcète !
De son côté, on constate que le Maréchal de Clérembault assista, en même temps que La Meilleraye aux sièges d'Arras, de la Bassée, de Courtray, etc.. Lui-même commanda plus tard auxsièges d'Ypres, de Bellegarde, de Montrond et autres villes.
Auxquelles de ces campagnes prit part le Chevalier de Méré ? A beaucoup, peut-être à la plupart — mais il est difficile, sinon impossible, de spécifier ici quoi que ce soit. Aucun détail ne peut être relevé, à ce
snjet, dans ses Œuvres (1) ou ailleurs. 11 ne parle presque jamais des guerres modernes, contemporaines surtout, quoi qu'il ait dit que « la guerre est le plus beau métier du monde. »
En tout cas, suivant l'éditeur (bien informe, sans doute) de ses Ecrits posthumes, l'abbé Xadal, « il était fort jeune, qu'il avait déjà fait quelques campagnes sur mer » ; mais là encore rien n'est précisé, déterminé.
C'est sur mer, aussi, et en vrai chevalier de Malte, qu'il devait clore enfin sa carrière d'« aventurier ». Cet événement eut lieu en 1664, et nous avons là-dessus— par bonheur — quelques détails. Notre Chevalier avait alors 60 ans, mais il était encore robuste et plus brave que jamais.
La Gazette du 28 août 1664 relate la prise de la ville et du port de Gigeri, en Barbarie, par les armées du Roi, sous le commandement du duc de Beaufort, général de Sa Majesté en Afrique ; elle rapporte que, le lendemain de cette « prise », les Maures attaquèrent une garde avancée, mais qu'ils furent repoussés vigoureusement. Le duc de Beaufort était à la tète des Gardes ; de son côté, le comte de Gadagne commandait le corps de Malte. Et la Gazette ajoute ce fait, essentiel pour nous : « tous les officiers des Gardes qui étaient en ce poste, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de Malte, s\r comportèrent
(1) Le chevalier paraît s'être imposé le silence touchant ses faits de guerre. Lui-même le motive ainsi dans son discours du Commerce du Monde : « il sied bien de n'eu parler que fort rarement. »
très dignement... Les chevaliers de Méré et de Chastena}' 3' furent blessés des premiers. » (1)
Maintenant, il est juste de conclure à ce sujet: le Chevalier de Méré aurait-il pu mieux finir presque un demi-siècle de guerre ? Et. il faut le remarquer, il lui restait encore vingt années, vingt bonnes années à vivre (2)...
Cette longévité montre combien il devait être, dans son âge mûr, fort, robuste, puissant. Lui-même en a fait l'aveu, en badinant à un ami de même trempe que lui: « Vous semble-t-il donc, dit-il, que les dieux n'ont rien fait pour nous ? Et nesavez-vous pas qu'ils nous ont donné un corps bien fait, bien formé, bien vigoureux, capable de supporter la faim, la soif,
(1) Dans sa Muze historique (lettre du 16 août 1664), Loret annonce la conquête de Gigeri, mais sans aucune particularité : il ne mentionne ni morts ni blessés, contrairement à ses habitudes.
Mais sa lettre du 17 septembre 1664 s'étend davantage sur l'attaque des Maures ; et le nom du Comte de Gadagne y figure.
(2) Sainte-Beuve avait pensé avec raison (Revue des Deux Mondes: 1er janvier 1848) que c'est « notre » chevalier de Méré qui était cité ainsi parmi les blessés de l'ordre de Malte.
Ou a voulu contester le fait : plusieurs auteurs, entre autres, M. Révillout, dans un Mémoire sur le chevalier de Méré. (Montpellier, 1887) soutiennent qu'il y a ici confusion avec Georges Brossin, chevalier, marquis de Méré. Cette confusioD ne saurait exister, d'après nous, pour les raisons suivait les :
1° Georges Brossin était bien chevalier, mais de l'ordre de St-Michel.
Antoine Gombaud, lui, appartenait à l'ordre de Malte: l'allié
la fatigue »....? (1) Pour résister aux assauts de toutes sortes qu'il a dû subir pendant ses campagnes sur mer et sur terre, il lui a fallu, en effet, une constitution excellente, un tempérament des plus énergiques. Il paraît avoir surmonté ces épreuves avec autant de termeté physique que d'intrépidité.
Intrépidité ! voilà justement quelle fut sa qualité maîtresse, à cette époque. Doué ainsi de force et d'énergie, doué également d'un grand amour-propre, il ne recula devant rien, ni devant personne. C'est dire qu'il n'a pu ne pas avoir, durant une aussi longue période, des algarades, des duels, par-ci par là.
Effectivement, on raconte qu'il eut des duels en grand nombre. Toujours, presque toujours, il triompha de ses adversaires ; un de ses biographes, dont la brièveté égale l'imprécision, (2) insinue cependant
de sa famille, le Cte A. de Brémond d'Ârs, le déclare en se basant sur les Archives mêmes de sa maison ; d'ailleurs Josias (Seigneur de Plassac) frère d'Antoine paraît bien faire allusion à cette particularité dans une lettre du 10 mai 1626. Autrement, pourquoi aurait-on qualifié » chevalier » le plus jeune des Gombaud — et cela depuis son adolescence ?
2° Le marquis de Méré a toujours servi dans l'armée régulière, où il a obtenu des grades supérieurs.
Le chevalier de Méré n'a fait la guerre que comme « Chevalier de Malte » — « volontaire » ou « aventurier».
3° Georges Brossin n'a été connu que sous le nom et la qualification de Marquis de Méré.
Au contraire, Antoine Gombaud a constamment été désigné, à l'exclusion de tous autres, par le nom et le titre de chevalier de Méré.
(1) Lettres du Chevalier de Méré : XXXIX* lettre.
(2) Richelet : Recueil des plus belles lettres françaises, p. LXIV-LXV,
qu'il reçut lui-même, enfin, une blessure grave, si grave qu'il en aurait été « incommodé le reste de sa vie ». Il y a tout lieu, semble-t-il, de douter de l'anecdote. Peut-être, le Chevalier, fut-il blessé, mais pas au pointqu'on veut bienledire : il n'en prit garde ou souci quelconque (1), et personne autour de lui ne s'aperçut de son « incommodité » — si incommodité il a eue !
Rien n'a transpiré des motifs de ces duels, non plus que des noms ou titres des partenaires. Pourtant nous savons personnellement qu'il se battit, en 1643, avec le « comte d'Artois » : c'est là un fait perpétué par tradition dans les anciennes dépendances (ou environs) de la seigneurie de Beaussay.
Il est à présumer que le Chevalier — tel qu'on le connait avec ses idées d'« honnête homme » avec son caractère froid ou réservé — n'a jamais dû, je ne dirai pas froisser, mais provoquer quelqu'un; par contre, nous le savons assez fier, assez vaillant pour avoir repoussé toutes offenses personnelles et obtenu pleine satisfaction. Il allait sur le terrain, poussé irrésistiblement par le sentiment de l'honneur, par les exigences de sa situation, par la « coutume » même. Au fond, il répugnait à sa délicatesse d'admettre la légitimité de cet acte. Aussi, lit-on ces lignes dans son traité De la vraie honnêteté (2).
« Il n'y a pas longtemps qu'il eut fallu qu'un
11) Dans ses Lettres, il fait allusion à une « maladie » qu'il ne spécifie pas et à un rhume accompagné de fièvre — c'est tout, c'est-à-dire peu de chose, vu la durée même (plus d'un demi-siècle!) de cette correspondance.
(2j Œuvres posthumes : p, *3,
: homme d'épée eût eu bien de l'acquit pour refuser un duel sans se perdre : nos rois souffraient cette barbarie et l'approuvaient en de certaines rencontres, comme un spectacle public Cette coutume
sauvage allait toujours son train, si la prudence de notre grand Monarque, à qui tout réussit, ne l'eut arrêtée — cela me donne à penser qu'il n'y a rien de si étrange ni de si peu raisonnable, qu'un long abus ne puisse établir ».
A notre avis, le Duel n'est guère tolérable qu'à armée et dans des circonstances tout à fait exceponnelles.
Pendant les intervalles de ses campagnes de guerre, endantees campagnes mêmes, à l'occasion, le chealier de Méré n'eut garde de négliger les Lettres et !S Sciences qu'il avait aimées, cultivées dès son enmee ; il s'y adonnait alors autant qu'il lui était posble. Par là, il sut augmenter ou rafraîchir à temps ;s connaissances déjà fort-étendues, il se tint au jurant des découvertes, des publications de toutes >rtes en France et à l'étranger, enfin — pour tout ire d'un mot — il resta ou même devint de plus en lus savant.
Comment ce gentilhomme a-t-il pu parvenir en ce mp-là, dans cette première moitié du XVIIe siècle, un tel degré de savoir? Presque tous ses congénères aient ignares, se vantaient même de ne pouvoir se srvir d'une plume ; son propre frère, Josias, qui se quait de littérature, n'avait (au témoignage de Balic, qui connaissait parfaitement l'un et l'autre) qu'une en minime partie de son instruction.
Lui n'ignorait rien, pourrait-on dire, de l'histoire ; de la langue des Grecs, des Romains, enfin des
principaux peuples de l'antiquité ; il savait au mieux l'espagnol, l'italien, l'arabe, etc : il avait étudié à fond surtout sa langue maternelle, cette langue française qui sortait de ses balbutiements, et il la parlait et il récrivait avec une précision, une netteté, une finesse presque complètes.
A n'en pas douter, il montrait déjà — tout enfant — des dispositions extraordinaires : intelligence souple et vive, jugement sain, mémoire excellente ; de plus, son aptitude, son application à l'étude devait être vraiment remarquable. Ces qualités ne firent que se développer et s'accroître avec l'âge. Le goût lui vint des splendides poèmes, discours, théories philosophiques des Anciens : il se plut à « traduire » et à « savoir par cœur » les plus beaux endroits d'Homère, Platon, Aristote, Démosthène, Cicéron, Virgile. (1) C'était là, comme le remarque très bien Sainte-Beuve, une grande nouveauté en France — car le grec, particulièrement, était peu pratiqué, même dans l'Université et parmi les doctes. (2).
Le Chevalier aurait-il eu un précepteur ? Rien ne l'indique, d'autant que la fortune de ses parents, fortement obérée, ne l'eût sans doute pas permis. On peut supposer qu'il profita des leçons d'un abbé ou prieur de la seigneurie de Beaussay ; parfois parmi ces abbés, ou sous-abbés, soit en Poitou, soit ailleurs, il y avait de véritables « puits de science ».
Quoi qu'il en soit, avec une telle provision de connaissances scientifiques et littéraires, il lui fut aisé
(1 ) Lettres LXXXVI et CXXJ du Chevalier de Mêré. (2) Notice sur Konsard, p. LU (édition des Œuvres hoisies de Ronsard, Paris, Garnier 1879).
le se produire, de briller dans la société des Précieux il Précieuses — ainsi que dans les salons des Granles Dames, et même à la Cour. Il aimait à parler, ivoue-t-il, quand il se trouvait avec des personnes igréables, et combien y en avait-il (surtout à Paris) ;ri ce moment du siècle ! C'était un charmant caueur, tel que le maréchal de Clérembault, tel surtout [lie La Rochefoucault. Rappelons, en outre, que son îhysique était des plus attrayants : de belle taille, >ien fait, vigoureux, il unissait à cela la grâce su- >rême des manières ; faut-il ajouter que son origine t les alliances de sa famille le mettaient presque hors le pair?
L'hôtel Rambouillet, où il avait ses petites et ;randes entrées (il était cousin delà marquise !), dut s fêter comme un héros. Mais il ne tarda pas à voir un rival : le fameux Voiture se glissa dans le rond » et en devint « l'àme ».
Entre ces deux beaux esprits, il y eut animosité ourde, puis éclat, puis séparation... Qui commença 2s hostilités ? Il nous paraît que Voiture desservit le Chevalier peu à peu et en tapinois ; celui-ci s'en aperut, se fâcha, rompit enfin — il explique lui-même, ans deux de ses lettres, (1) son aversion envers Taure :
... « Cet homme (Voiture), qui faisait de si belles îttres, voulut être de mes amis en apparence ; je voais qu'il disait souvent d'excellentes choses, mais je entais qu'il était plus comédien qu honnête homme : ela me le rendait insupportable »...
Ailleurs, il s'éclaircit davantage :
(1) Lettres du chevalier de Méré : CXXVIII et CXLIX.
« Voiture, dont nous, lisons des lettres d'un tour merveilleusement fin et brillant, en écrivait assez qui n'étaient pas de cette nature, et deux ou trois lettres que je lui rebutai nous mirent fort mal ensemble »...
Qui sait s'il n'y eut pas de l'un à l'autre, d'abord jalousie de causeurs ou d'hommes de lettres, ensuite jalousie de Précieux ou de galants ? Tous deux, en effet, s'efforçaient de plaire le plus possible autant par l'esprit que par la gracieuseté des propos et des façons : c'était à qui dominerait — surtout auprès des Dames ?
Littérairement, du côté de Voiture, il y avait sans conteste plus d'ingéniosité, plus de raffinement dans la pensée comme dans l'expression ; chez lui, la verve était grande parfois, le style avait de la couleur et de la vivacité. Mais les « bons » mots, les antithèses,les pointes surabondaient ça-et-là et gâtaient en partie le reste. C'était de l'amusement à outrance, ou plutôt c'était du batifolage. Ne le reconnaît-il pas lui-même ; « quel embarras que ces lettres qui n'ont aucun objet réel et où il fautdiscourir sur la pointe d une aiguille !» Aussi peut-on le définir d'un mot : un feu d'artifice plus ou moins éblouissant, mais qui passe en un clin d'œil.
La définition du Chevalier, au contraire, serait celle-ci : un feu sans éclat, lent, qui dure néanmoins sous la cendre. Lui n'écrivait pas en amateur, à la diable ; il composait laborieusement ses lettres (ainsi que ses traités ou discours), il recherchait et graduait ses idées, il alignait aucordeau les phrases et les mots. Si quelquefois il s'occupait de cas particuliers, intimes, le plus souvent il visait aux généralités, même à des questions ou théories quasi-philosophiques. Le
sérieux primait en lui ; c'était un analyste sincère et d'une certaine puissance.
Le jugement de Sainte-Beuve (1) nous semble absolument vrai ; « les lettres du Chevalier sont, peur nous, bien plus intéressantes que celles de Voiture et (surtout) plus instructives — au double point de vue de l'observation et de la langue. »
Tel n'était pas, il s'en faut, le sentiment de Mme de Sévigné qui osa écrire à sa lille en novembre 1679 cette phrase terrible, équivalente à une exécution : « Corbinelli abandonne le chevalier de Méré et son chien de style et la ridicule critique qu'il fait, en collet monté, d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture : tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas I »
Par bonheur, l'opinion d'un Corbinelli ne saurait avoir grande valeur ; par bonheur, aussi, l'opinion de Mme de Sévigné à l'égard du Chevalier de Méré ne vaudrait guère plus par exemple que ses appréciations sur Racine et Boileau (« ces bourgeois-là >>) (2) et sur bien d'autres : Et ne trouvait-elle pas « charmante » une lettre de l'abbé de Villars concernant la Bérénice de Racine — lettre stupide, dit Lemaître, (3) ultra stupide, me permettrai-je d'enchérir ? Au reste, quelles préventions n'avait-elle pas pour ou contre une foule de contemporains ! Si elle dé-
(1) Article de la Revue des Deux-Mondes, du 1er janv. 1848, déjà cité.
(2) Lettre à Bussy, du 3 novembre 1677. — Ailleurs (lettre au même, du 19 mars 1678), « ces deux poètes historiens » lui semblent tout ébaubis », doivent « avoir l'air de deux Jean-Doucet » ; enfin, elle leur prête mille et une naïvetés et couardises.
(3) Jean Racine, par Lemaître, Paris, Lévy s. d. : p. 206-
sirait transformer en « bouillon » les Essais de Nicole et par surcroit, sans doute, les fameuses « Maximes » du Corbinelli précité — en collaboration (?) avec La Rochefoucauld... — combien d'autres Maximes, Pensées ou Essais eussent mérité, mieux que tout cela, les honneurs de sa digestion ! Etait-ce enfin pour « badiner », à l'exemple de son Voiture, qu'elle écrivait encore à sa fille une lettre horriblement cruelle pour son cousin, Bussy-Rabutin, qui s'était fait habiller à Semur avant de se rendre à Paris : « jugez comme il sera d'un bon air ... Ce brouillon de temps, qui change tout, changera peut-être sa fortune. En vérité, si ce passage de lettre est « de boni air », il ne prouve pas du moins le « bon cœur » de la Marquise.
Après tout, que faut-il penser des sentiments réels de Mme de Sévigné envers le Chevalier de Méré ? Elle n'a pas dû, cro3'ons-nous, le dénigrer toujours, le honnir implacablement — lui et son « style ». Quand il brillait à la Cour et dans les grands salons, elle put le voir « d'un bon air ». Le Chevalier fit-il pour elle ce qu'il fit pour tant d'autres et déposa-t-il à ses pieds l'hommage de sa tendresse? Ou, répugnantl aux « yeux bigarrés « et au « nez carré » de la Mar-j quise, se renferma-t-il dans une réserve trop respec- j tueuse ? Dépit ou non, peut-être, l'amour a fait son' œuvre :1e critique de Voiture expia tout — à son insu,:
Quant à Voiture, qui « avait décidément trop d'es-H prit », il disparut à temps (1) de la scène des Précieux;
(1) C'est la remarque judicieuse de M. Ubiciui, l'éditeur des Œuvres de Voiture (Paris, Charpentier, 1855), dans lai Notice biographique qu'il a consacrée au poëte-épistolier.
et des Précieuses, n'y laissant que des regrets du côté féminin. Ce fait avait eu lieu le 116 mai 1648, à l'improviste — au point que la mort coupa court à la publication des écrits de l'auteur-amateur.
Dès lors, le Chevalier paraît avoir eu toutes facilités pour reconquérir la prééminence dans les Ruelles, Salons, etc. : où son rival avait tant brillé par instants et l'avait éclipsé peut-être. L'Hôtel Rambouillet, privé de son « âme », l'accueillit à nouveau avec une exceptionnelle faveur. C'est alors, peut-on croire, que le Chevalier atteignit son apogée : il était dans tout l'épanouissement de son esprit et aussi dans toute la force de l'âge. Il avait 44 ans, mais il n'était guère qu'à la moitié de son existence.
Déjà — il importe de le noter — il y avait près de seize années que la Cour, Paris et la Haute Société l'avait admis, applaudi, choyé (dans l'intervalle de ses campagnes de guerre, bien entendu) ; sa réputation était considérable, et de lacapitaleelleavait passé dans les provinces. Ménage a constaté le fait en la Dédicace même, au Chevalier de Méré, de ses Observations sur la langue française : « Quand je vins à Paris pour la première fois, (1) vous étiez un des hommes de Paris le plus à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre éloquence ; votre douceur, votre bonne mine, votre naissance vous faisaient souhaiter de tout le monde... Toutes ces belles qualités me furent un jour représentées par notre cher ami Monsieur de Balzac avec toute la pompe de son éloquence ; et comme j'étais un jeune homme avide de
(1) C'était en 1632, V. Menagiana (3(' édition, Paris, Delaulne) ; Mémoire sur la vie de Ménage.
connaissances illustres, elles excitèrent en moi un désir extrême de vous connaître. J'eus le bonheur, Monsieur, non seulement de faire connaissance, mais de faire amitié avec vous » ....
Voilà ce qu'était le Chevalier en 1632, (1) quand il touchait à peine à ses "28 ans ! Il avait donc su acquérir, en peu de temps, une situation privilégiée à Paris tant parmi les mondains que parmi les lettrés et les savants ; il est notoire que son mérite était déjà grand et apprécié partout : c'était vraiment exceptionnel, à cette époque.
Une pareille situation, aussi heureuse qu'imprévue, a dû l'émouvoir, l'étourdir un peu : il lui vint alors, comme à la plupart dans le feu de la jeunesse, de violents désirs, caprices ou fantaisies. Paris n'offrait-il pas ses captivantes tentations?
N'est-ce point vers cette époque, ou à bref délai, qu'il connut la fameuse Ninon de Lenclos ? Elle n'avait pas encore une éclatante renommée ; elle n'avait pas surtout les magnifiques relations que devaient lui gagner son esprit et son respect de la décense publique — non plus que le salon des Tournelles destiné à la meilleure compagnie; mais elle montrait déjà une vive et fine intelligence; une franche gaîté, une grâce merveilleuse.
Entre elle et lui, par suite d'affinités réelles, l'attraction se prononça presque irrésistible. Ne semblaient-ils pas avoir tout pour se plaire l'un à l'autre?
(1) Il lui fut d'autant plus facile de paraître alors au premier rang que Voiture, chargé de missions, s'éloigna longtemps de Paris ; il résida en Espagne pendant les années 1032, 1633, 1634.
ieulement, la fortune manquait au Chevalier (1) ; nais Ninon était et resta toujours désintéressée envers es amants de son choix. Ce qui lui manquait, à elle, 'était la constance. Leur liaison dura, quand même, in certain temps — et, de plus, ne demeura point térile ; on affirme que Ninon eut un fils du Chevaier. La chronique est muette touchant ce fils, ainsi [ue pour les enfants de Villarceaux et d'elle : Villareaux et Méré, précisément, ce furent là (paraît-il) *s grands « favoris » de Ninon. Pour eux, à l'amour uccéda l'amitié. Elle les revit et reçut toujours avec a plus sincère affection.
Ainsi, le Chevalier raconte à l'un de ses corresondanls (2) qu'il passa chez elle — au cours de l'anée 1657 — unelongue soirée avec d'Elbène, un am ommun ; le lendemain, ildevait aller voir à Fontaiebleau, avec « deux Dames de conséquence », la lour de Christine de Suède.
Plus de dix ans après, il eut l'heureuse surprise e rencontrer Mlle de Lenclos à l'Hôtel de la Feuilide (3) — et avec qui se trouvait-elle ? avec la duchesse e la Feuillade elle-même, la sœur du duc de Roannez,
ellequi fut l'« amie » de Pascal Là encore, l'an-
ienne Ninon « lui parut toute aussi douce, toute aussi imable que s'il l'eût toujours vue » et elle lui « fit honneur (sic) de lui permettre d'aller chez elle », uoiqu'il eût interrompu ses visites.
(1) C'est ce qu'il reconnaît lui-même dans la lettre C, ai est adressée — selon toutes probabilités — à « Madeîoiselle »... de Lenclos en personne.
(2) Voir Lettres du Chevalier: CXLe.
(3) Cf. Lettre LXXXVIII*' du Recueil du Chevalier de [éré.
274 PASCAL MONDAIN El AMOUREUX
On aime à penser, malgé tout, que le Chevalier passa de cette liaison à des liaisons plus sérieuses et plus hautes.
S'il fallait en croire Ménage, ce serait par son entremise qu'il aurait été présenté à la duchesse deLesdiguières et même — grâce à lui — agréé par elle. L'auteur des Observations sur la langue française (déjà citées) ne disait-il pas dans sa dédicace au Chevalier: « lorsque nous faisions notre cour à une Dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrais volontiers qu'elle vous aimât plus que moi parce que je vous aimais aussi plus que moi-même ». Dans le Menagiana (1), il est plus explicite et nomme la Dame de grande qualité: « c'est moi qui introduisis le Chevalier de Méré chez Madame de Lesdiguières, en lui disant que personne ne la louait plus et mieux que lui. Elle voulut bien le recevoir, et il la vit j usqu'à sa mort » .
Est-il bien vrai que Ménage ait présenté, introduit le Chevalier chez la duchesse de Lesdiguières ? Ce propos ne pouvait être contredit par l'intéressé qui n'existait plus alors. Il est fort présumable qu'un homme du monde, du grand monde, n'a eu nul besoin, en ce cas, d'un pareil introducteur. Et si Ménage battit en retraite devant l'autre, c'était tout indiqué : la duchesse qui avait de l'esprit et du goût ne tarda guère, sans doute, à préférer un gentilhomme d'une rare distinction à un raseur (qu'on excuse le mot !) du genre de « Vadius ».
La première fois que le Chevalier vit la belle duchesse, au milieu de fleurs et de verdure — d'après
(1) Menaqiana, t. II, p. 363, (Paris, Delaulne, 1715).
son propre témoignage — elle lui « parut la-plus aimable personne du monde » ; on sait d'ailleurs qu'elle était bien faite, qu'elle s'habillait à ravir, qu'elle avait des manières d'une infinie délicatesse. Il ne parvint à lui plaire qu'après un long temps : il en désespérait même malgré sa persévérance. Certaine fois, il se hasarda jusqu'à lui offrir essences, éventails, gants, avec un billet approprié au cadeau. Tout lui fut renvoyé, hormis le billet estimé heureusement à sa valeur... Enfin, un jour, il reçut d'elle une jolie lettre où elle lui exprimait son « amour », tout en lui défendant de l'aimer elle-même — ce qui lui sembla étrange, curieux, comme à nous aussi ! Elle fit plus encore : un matin, le Chevalier lui rendant visite dans sa chambre, elle sortit du lit en sa présence ; il constata, avec une émotion douce, que « plus elle était négligée, plus on remarquait en elle de choses qui plaisent ». Malgré ces privautés, il n'y aurait pas eu capitulation. C'est pourquoi le Chevalier pouvait écrire plus tard à la Reine des Alpes (1) ces lignes significatives : « je vous ai bien aimée et bien longtemps, et malgré l'absence et le peu de succès, je vous aime encore »... Mais les lettres de la duchesse le consolaient un peu, et il ne craignait pas de les perdre — celleslà 1 « Cette confiance, ajoutail-il, cette confiance de
(1) Le duc de Lesdiguières, futur maréchal de France, était alors gouverneur du Dauphiné — d'où le beau surnom donné ainsi à la duchesse. En 1672, Boilcau fdans sou Epître IV, au Roi, sur le passage du Rhin) célébra en ces vers la fougue belliqueuse du duc :
... Déjà, devant eux, une chaleur guerrière Emporte loin du bord le bouillant Lesdiguière.
se pouvoir assurer de ce qu'on aime en relève le prix. Mais pour bien jnger si elles vous surpassent de ce côté, il faudrait vous avoir vue, et cette expérience est difficile. »
A défaut d'amour, en tout cas, l'amitié pour lui demeura grande de sa part. Aussi l'assurait-elle, en toute sincérité (croit-on), qu'elle était la meilleure amie qu'il eût au monde et lui demandait instamment de se garder « sur toutes choses » de l'oublier.
Cousine germaine de Retz, coadjuteur de l'Archevêque de Paris en attendant le cardinalat, et dévouée tant à sa personne qu'à sa politique, elle vint à son secours lors de ses détresses : elle lui avança une fois 50.000 livres, elle engagea ou vendit pour lui une autre fois, ses bijoux, pierreries (1), etc. : Non moins généreuse envers le Chevalier, elle s'empressa de l'obliger en diverses circonstances. Celui ci, touché d'une libéralité si gracieuse, se hâtait de lui écrire : « tant de bonté que vous me témoignez... Je suis l'homme du monde le plus reconnaissant, surtout lorsqu'on m'oblige de cet air qui vous est si naturel et qui donne du prix à vos moindres faveurs. »
(1) Sans vouloir prendre parti pour ou contre la duchesse il nous sera permis de dire — à propos de Retz, d'abord, de Roquelaure et autres, ensuite — que les histoires répandues sur son compte paraissent au moins exagérées à plaisir.
On doute -pour Retz, mais on ne craint pas d'affirmer pour Roquelaure : celui-ci, pourtant, n'était qu'un fanfaron, (suivant l'aveu de Tallcmaut) et avait quelque réputation de lâcheté. Au fond, c'était un triste sire — pour ne pas dire, à cause de sa « noblesse », un goujat. La duchesse, certe», si distinguée, si délicate, a dû se détourner de çà ...
Sa reconnaissance, il la prouva par tous les soins qu'il sut prodiguer pour elle, par de sages conseils sur l'éducation de ses fils, par une correspondance infatigable : ses plus longues lettres, dont quelquesunes ont vraiment du charme, lui étaient réservées. Il eut enfin la satisfaction de donner à son langage le dernier tour, d'affiner son esprit, d'élever sa raison.
Aux approches du terme de leurs relations (rompues par la fin prématurée de la duchesse), il se flattait de pouvoir la dépeindre de cette sorte :
» Un esprit qui se sent dans un beau corps et qui « se communique par une bouche comme la vôtre, « s'accoutume insensiblement à ne rien dire qui n'ait du rapport à tant de grâce et de beauté ; de là vient « que tout ce que vous pensez et tout ce que vous « écrivez enchante ».
Ce degré de perfection était dû, au moins en partie, aux leçons du Chevalier. Elle le lui dit franchement — il en prit acte en ces termes : « C'est un bruit commun, Madame, que vous êtes la personne de toute la Cour qui vous expliquez le plus agréablement, et vous m'assurez que si vous avez quelque grâce à parler, vous m'en avez obligation. Je sais ce que j'en dois croire ; mais je me tiens toujours bien glorieux d'avoir une si savante et si charmante élève ».
Cette « élève », si aimable et si bonne (quoique un peu capricieuse), disparut en juillet 1656, en pleine maturité. Si la proximité de l'âge — 10 ans de différence à peine — avait été un trait d'union de plus entre elle et son « précepteur », la différence allait changer, et très sensiblement, à l'endroit de celle qui devait succéder dans les affections du Chevalier.
L'inégalité, cetle fois, serait environ d'un tiers de siècle !
Il n'était que trop vrai : le Chevalier s'approchait alors de la soixantaine — le cap des tempêtes. Mais, toujours fort et vigoureux, il ne s'était guère aperçu jusque-là du ravage des années. Son cœur se maintenait aussi tendre, aussi vif qu'auparavant. A l'exemple d'Henri IV, c'était vraiment un « vert galant ». Rien ne le rebutait que la grossièreté ou la laideur, et — comme un de ses amis auquel on attribue le fait
— il en eût conté gaillardement à une jolie soubrette, entre deux portes, aussi bien qu'à la plus grande Dame.
C'est encore Ménage, l'éternel Vadius, qui nous apprend que son « ami » Méré passa de l'hôtel Lesdiguières à l'hôtel Clérembaut.
Le comte de Palluau, devenu maréchal de Clérembaut, avait alors 50 ans ; la maréchale, née « de Chavigny » (son père avait été secrétaire d'Etat), venait d'atteindre — de son côté — la moitié de cet âge. De notoriété publique, le maréchal était un courtisan hors ligne, mais un assez médiocre guerrier. Son esprit souple, insinuant, enjoué, plaisait à la Cour, dans les Salons, enfin partout. Bien qu'il fut bègue, on le réputait éloquent. Au cours des années 1658-1659, il suppléa le duc de Roannez au gouvernement du Poitou : le Chevalier, qui le connaissait, n'eut garde alors de ne pas le pratiquer assidûment. Mais déjà souffrant, le maréchal ne fit plus que languir, pour succomber 4 ans après.
D'autre part, quelle femme singulière, originale même, que la maréchale !
D'abord, veuve à 32 ans, elle ne se remariajamais
— malgré les occasions : elle en aurait eu le temps,
puisque son veuvage se perpétua pendant cinquantesept années. Son esprit, qui était grand valait au moins celui du maréchal ; en outre, son instruction paraissait si profonde, si étendue, qu'on la disait «savante» : dans les Lettres et Traités qu'il lui adressa, le Chevalier a cité souvent (comme si cela allait de soi) des passages d'auteurs latins. Seule à seul, elle causait avecun agrémeut extraordinaire ; mais devant une réunion ou un cercle quelconque, elle devenait silencieuse, presque muette — sous prétexte de maladie de gorge ou de poitrine !
Toujours parfaitement habillée, elle gardait au dehors, malgré la désuétude de cette mode, un masque de velours noir qu'elle revêtait aussi, à l'intérieur devant les fenêtres : elle voulait ainsi, nous dit-on, conserver la blancheur de son teint qui était admirable. Pour mieux le préserver encore, pour en entretenir la fraîcheur, elle se condamna toute sa vie à ne boire que de l'eau...
Malgré toutes ces précautions, elle ne fut et ne devint ni belle ni jolie. Il est vrai qu'elle possédait d'aulres attraits qui — suivant l'expression du Chevalier — la rendaient « piquante » : sa bouche, par exemple, avait un grand charme ; ses yeux brillaient d'un vif éclat ; ses bras, ses mains, ses doigts même, étaient magnifiques. El le reste (surtout la gorge) paraissait à l'avenant.
Une bizarrerie peu commune achève son portrait : elle était puissamment riche ; mais si riche qu'elle pût être, elle n'était pas moins avare. En dépit de cette ladrerie, elle aimait à jouer, à jouer même jour et nuit ; toutefois, volontaire autant qu'avare, elle ne joua toujours que petit jeu.
Sa renommée de savante lui acquit une importante situation : elle devint gouvernante des enfants de Monsieur. Cet emploi la rapprocha de la Princesse palatine (une autre originale) qui la prit en estime et l'admit dans son intimité.
Il est bien probable que le Chevalier s'empressa de communiquer à la « Gouvernante » des enfants du frère de Louis XIV tous les préceptes, au moins toutes les indications nécessaires ou utiles — selon lui — pour l'instruction, pour l'éducation surtout des enfants confiés à ses soins. N'est-ce pas de cette préoccupation que sont issus les Discours de l'Esprit, des Agréments, etc : publiés à cette époque et dédiés à Madame de.., c'est-à-dire à Madame de Clérembaut?
La liaison de la Maréchale avec le Chevalier de Méré promettait d'être d'autant plus forte, plus intime, que le Chevalier avait eu avec le Maréchal lui-même (pendant son intérimat au gouvernement du Poitou, de près d'une année) les plus cordiales, les meilleures relations. D'ailleurs, il restait de ces relations un grand souvenir, les Conversations D. M. D. C. — E — D. C. D. M. qui avaient paru en 1668 et avaient eu un vrai succès de librairie. Malgré tout, la Maréchale se réfugia plutôt dans l'indifférence visà vis de lui, comme elle l'avait fait déjà, le faisait encore et le ferait toujours vis-à-vis de tout le monde.
Elle n'eût souhaité, de sa part — et par courtoisie simplement — qu'une « affection tranquille et modérée. » Mais le Chevalier, qui se rappelait trop ses j'eux « brûlants », sa bouche « divine », son teint si blanc que rehaussaient de beaux cheveux noirs, sa gorge splendide, enfin tout ce qui formait en elle le type même des Agréments, ne pouvait admettre, par-
ticulièrement à son égard, qu'elle assistât sans émotion aux « tendresses d'un adieu » , qu'elle ne sentît pas la «^douleur d'une absence ». Et il entassait alors plaintes sur plaintes : « ... Je me plaisais tant auprès de vous ! ... Qu'on est malheureux de vous avoir perdue !... Je trouve en vous tout ce que j'aime et que j'estime dans le monde, et cela dans la plus haute perfection !.... Vous serez toujours, pour moi, au-dessus de tout !... », etc,etc. Finissons parce trait : « ceux qui n'ont rien trouvé de plus aimable que la vertu, n'avaient pas senti de ces grâces si piquantes qui paraissentdans votre personne et dans vos moindres actions : c'est un enchantement secret qui confondrait la plus haute sagesse. »
Un jonr, enfin, il lui demanda de s'expliquer (a* cause de son quasi-mutisme) de la même façon qu'une princesse de Lacédémone : <t un galant homme qui l'aimait, dit-il, la pria de lui avouer si son amour était bien reçu ; sans lui répondre, la princesse lui tendit les bras et l'embrassa tendrement. « Et il ajouta avec une suggestion ingénieuse : « si cette manière de vous faire entendre vous plaît, Madame, je vous conseille de vous en servir. » — On ne connaît pas la réponse de la Maréchale.
Cependant, elle ne put s'empêcher d'encourager parfois son soupirant, de lui tendre au moins l'extrémité de ses beaux doigts ; de suite, le Chevalier la remerciait avec effusion de son geste ou de ses paroles remplies de « douceur, d'esprit et d'agrément». Une autre fois, plus expansive, elle entra dans quelques détails qui durent le toucher à fond et lui manda infine qu'elle « était habituée à son langage et n'écoutait plus ce que les autres lui disaient. »
Quoi de plus flatteur pour le Chevalier ! Pouvaitelle trouver autre chose qui lui allât plus directement au cœur ?
Leur amitié dura plus de vingt années, c'est-àdire tant quele Chevalier subsista. On n'en sait aucune particularité saillante ; d'aucuns prétendent seulement que la Maréchale ouvrit quelquefois sa bourse — en certaines occasions — à son ami besogneux : une joueuse avait pitié d'un joueur ! Si de temps en temps elle vainquit son avarice en sa faveur (ce qui prouve pour le Chevalier), elle ne put vaincre, assure-t-on, la froideur de son âme qui ne frémit ni à la mort d'une sœur, auparavant bien aimée, ni à la mort de deux fils.
La Maréchale, avons-nous dit, était brune ; brunes aussi étaient les autres correspondantes ou ((élèves » du Chevalier, telles que :
Mme de la Bazinière — ex-fille d'honneur de la Reine Anne d'Autriche et surnommée à la Cour « la Belle Gueuse » ;
Mrne de Mesmes, née « de la Bazinière » ;
M^e Ferrand, d'une haute famille parlementaire ;
Mme Bttton, femme d'un fonctionnaire de la Chancellerie.
Sur elles, l'intérêt serait minime — il vaut mieux ne pas appu3Ter. A leur sujet, seulement, il suffira de citer un passage des Conversations (1) « si la blonde est plus brillante, la brune a quelque chose de plus piquant ». Dans le cas où le Chevalier préférait le « piquant », il a dû être satisfait au mieux, car presque
(1) Conversations D. M. D. C . - E. - D. C. 1). M- :
toutes ces brunes étaient railleuses et d'apparence plus ou moins farouche.
Une brune, également (que nous réservons pour la fin), l'a « piqué » au vil, tourmenté souvent et abandonné : c'est Françoise d'Aubigné, plus tard Madame Scarron, plus tard encore Madame de Maintenon, plus tard enfin... épouse — non déclarée — du roi Louis XIV.
Il l'avait connue dès son enfance, soit à Niort, où elle était née, soit au château de Mursay où elle fut élevée par sa « bonne » tante de Villette jusqu'à l'âge de 10 ans. Mais de là elle partit pour les Antilles, son père ayant obtenu le gouvernement de Marie-Galante ; le « gouverneur » ne rejoignit pas son poste : sous un prétexte quelconque, il demeura — avec sa famille — plus d'une année à la Martinique. En 1647, il revint en France et mourut presque aussitôt. Françoise d'Aubigné, âgée alors de 12 ans, retourna au château de Mursay ; on la désigna, désormais, sous le surnom de « la petite Indienne ». Peu après, afin d'achever son instruction, elle passa aux mains de Mme de Neuillan, sa parente et « marraine », dont le mari Baudéan-Parabère, comte de Neuillan, était gouverneur du château et de la ville de Niort.
Cette marraine, à l'encontre de Mme de Villette, ne l'aimait guère : elle l'envoya en classe chez les Ursulines. Mais le Chevalier de Méré, qui avait certaine intimité avec legouverneuretla gouvernante de Niort, leur demanda de lui laisser parfaire l'instruction et l'éducation de Mlle d'Aubigné. Il avait déjà remarqué en elle les plus heureuses dispositions — mémoire excellente, intelligence vive, raison supérieure (développée prématurément par les épreuves de sa famille,
par les siennes mêmes) ; il se promit de la pousser loin, s'il était possible, d'autant plus qu'elle avait de grandes espérances de beauté. Ses leçons profitèrent extraordinairement à l'élève, surtout lorsquecelle-ci vint de Niort à Paris avec Mme de Neuillan.
Là, le quartier qu'elles habitèrent était aussi le quartier du fameux poète burlesque Paul Scarron — chez lequel avaient lieu des réunions littéraires et « libertines » très-fréquentées ; on distinguait, entre autres visiteurs ou commensaux : Vivonne, Miossens (le futur maréchal d'Albret), Coligny, Ménage, Segrais, Méré lui-même, etc. : Parmi les Dames, citons Mme Fonquet, Mme de la Sablière, Mme de la Suze, sans omcllre Ninon qui devenait une grande personnalité.
Bientôt, liaison se fit entre le poète et Mlle d'Aubigné, puis amitié, puis fiançailles, enfin mariage 1
Seulement, la différence était énorme de l'un à l'autre, sous le rapport des années comme au point de vue physique. Scarron avait 42 ans, tandis que « sa femme » n'atteignait pas encore ses 17 ans : plus d'un quart de siècle les séparait ! Lui, en outre, était bossu, bancal, paralytique, etc. : elle, au contraire, admirablement bien faite, superbe de visage et de port, gracieuse à l'infini. Pour comble, chez eux, le moral avait une égale dissemblance : quoique martyrisé de douleurs, il était gai, jovial, comique au suprême degré ; mais, de son côté, elle paraissait calme et réservée, en attendant d'être toute grave et sérieuse.
Par ce joli parallèle, on peut juger de ce mariage qui fut, sans doute, un mélange incroyable de toutes
choses (1) ! Mais il convientdeglisser. . . et dépasser, Scarron disparu depuis longtemps, à l'année 1670.
En cette année-là, ou quelques mois auparavant, après bien des vicissitudes et des déboires, comme dans son enfance — Françoise d'Aubigné, plutôt Mme Scarron, accepta (sur les instances de Mme de Monttspan, inspirée peut-être par Méré lui-même) d'être la gouvernante des enfants du Roi, des enfants adultérins s'entend ! Le Roi, qui avait alors des « répugnances » pour la Scarron, voulut bien consentir.
Sa fortune, jusqu'ici adverse, changea et devint de plus en plus considérable. En 1672, la pension qui lui était allouée s'éleva — de la propre initiative du Roi — de 2 à 6000 livres. En 1674, Louis XIV dont les « répugnances » avaient décidément cessé, fit cadeau à la Gouvernante de ses enfants de la terre et du château de Maintenon, acquis au prix de 250.000 livres.
Les « répugnances » du Roi, vient-on de lire, avaient cessé : il paraît qu'elles avaient fondu tout-àcoup à l'aspect des larmes de la Scarron — lors du décès d'une fille du roi et de la Montespan, survenu en 1672. Le Roi n'avait pu s'empêcher d'être ému devant la Gouvernante en pleurs et de murmurer : « elle sait bien aimer, et il y aurait du plaisir à être aimé d'elle »... A cette époque, elle avait 37 ans et
(1) Je ne puis m'empêcher d'inviter le lecteur à voir — à ce sujet — deux pages curieuses, aussi charmantes que pittoresques, du beau livre de Jules Lemaître, Jean Racine (Paris, Lévy) : p. 290-291.
montrait tous les charmes de la plus belle maturité. Louis XIV était connaisseur : il tressaillit de désir ; les yeux humides de la Gouvernante durent répondre, par un éclat soudain, à l'appel du cœur du grand Roi.
Depuis cet instant, l'inclination du souverain se manifesta de plus en plus. La Gouvernante vivait, comme une « recluse », dans une maison de la rue Vaugirard : elle y reçut de Lui, de temps en temps, des visites mystérieuses. Peu à peu, de l'inclination il en vint à l'amour — par sa grâce enchanteresse autant que par ses réserves provocantes, elle sut l'y amener irrésistiblement. Le miracle était accompli 1 Les messages secrets alternèrent avec les discrètes apparitions.
Mais en 1675, le duc du Maine, l'un des enfants confiés à Mme de Maintenon, tomba malade et dut se rendre à Barèges pour y suivre un traitement. Sa Gouvernante l'y accompagna. Pendant tout ce déplacement, la correspondance entre elle et son royal ami demeura aussi active, aussi ardente qu'à la rue Vaugirard .
Deux ans après, en 1677, eut lieu un second voyage dans les mêmes conditions. Mais, cette fois, l'absente subit les amertumes, les tristesses de l'oubli : la Montespan prit sa revanche et reconquit le cœur du Roi. Plus de messages secrets, alors, plus rien 1 L'éclipsé, heureusement pour Mme de Maintenon, ne dura pas trop longtemps. Lorsqu'elle revint, elle laissa passer le dernier caprice royal, puis s'insinua plus profondément que jamais — par sa séduction personnelle et aussi par de captivantes religiosités — dans l'esprit et l'âme de son ami qui devint
son amant, enfin son époux en l'an de grâce 1684. (1).
A ces deux voyages, elle traversa le Poitou et se plut à revoir Niort et Mursay. . . Mursay, là même où (d'après la tradition) elle avait gardé les « dindons ». Elle reçut alors d'innombrables visites, motivées surtout par la faveur qu'on savait lui être advenue.
Parmi ces visiteurs empressés — dont il fut sans doute, puisqu'il habitait définitivement le Poitou depuis 8 années environ — le Chevalier de Méré jouit il d'un accueil digne de lui et digne de son ancienne « élève» ? Ce serait à croire. Moins que tout autre, peut-être il n'ignorait pas ce qu'était devenue, ce qu'allait devenir la petite Bignetle de Mursay. A qui, d'ailleurs, devait-elle en partie son instruction ? De qui, surtout, tenait-elle les « agréments » qui lui avaient gagné tant de sympathies, tant de cœurs - — jusqu'au plus haut ? Certes, c'est bien le Chevalier qui, en la formant, en la prémunissant de cette sorte, l'avait aidée à vaincre tous les obstacles du monde. Disons tout : la d'Aubigné, la Scarron, la Maintenon elle-même, c'était presque son œuvre.
Il n'avait pu se défendre — en la voyant sans cesse, en l'instruisant — de l'aimer d'une profonde tendresse. Mais de cette tendresse à l'amour, quoi qu'on ait dit, il y avait encore loin : il ne pouvait ou-
(1) Le mariage eut lieu au commencement de 1684 : le Chevalier, dont la fin devait survenir en Xlrc de la même année, a eu sûrement connaissance de ce fait. Qu'ena-il pensé ? Ne l'avait-il pas deviné peut-être? Quelle satisfaction, pour lui, à cause de son « élève », mais par contre quel dépit à cause de l'ingrate !
blier, d'abord, la période trentenaire qui les éloignait l'un de l'autre ; en outre, son esprit méthodique et son caractère s'opposaient, non seulement à la passion, mais même à l'entraînement. Quant au cœur, il n'était vraiment pas si inflammable qu'il voulait le faire entendre. Par dessus tout, lui qui raisonnait à froid, n'aurait-il donc su qu'il ne pouvait offrir à une ambitieuse ni fortune ni situation sortable ?
L'« intérêt affectueux, mêlé de coquetterie » (on a trouvé la juste expression (1), qu'il porta toujours à une élève aussi charmante, l'avait engagé déjà à repousser les insinuations malveillantes que d'aucuns faisaient circuler contre elle. Ecoutons-le :
« Vous voulez que je vous parle de cette
i jeune Indienne que vous appelez mon écolière...
« Elle est fort belle eïd' une beauté qui plaît toujours; « elle est douce, discrète, modeste, fidèle, intelligente « et — pour comble d'agréments — elle n'use de son « esprit que pour divertir ou pour se faire aimer.
« Et ce que j'admire d'une si jeune personne, c'est « que tous les galants ne sont bien reçus auprès d'elle « qu'autant qu'ils sont honnêtes gens, et suivant cette « règle il me semble qu'elle n'est pas en grand danger; « cependant les mieux faits de la Cour et les plus « puissants dans les Finances l'attaquent de tous les « côtés (2)... Mais, comme je la connais, elle sou-
(1) Souvenirs sur Mme deMaintenon, par MM. Hanotaux et d'Haussonville. Paris, C. Lévy, s. d. 3 vol. in-8 — t.l. p. V. de l'Introduction.
(2) Voici la liste de ses principaux « galants » : Miosseus, Barillon, Villars, Cardinal d'Estrées, Villarceaux, Guilleragues, etc :
Lfe CHEVALIER DE MÉRÉ 289
« tiendra bien des assauts avant que de se rendre-(1). »
Ce témoignage si formel date tout au plus de 1655 : l'« Indienne » entrait à peine dans sa vingtième année. Que de fois, depuis ce temps, le Chevalier a-t-il confirmé ces paroles soit à elle-même, soit à ses amis et correspondants !
Eh bien ! celui qui contribua « tant » à ces manières si délicates, à ces grâces si piquantes, qui devaient séduire financiers, courtisans, princes et Roi ; celui qui se porta garant de son attachement à ses devoirs et de sa vertu (suspectée pourtant, et pour cause) — celui-là fut méconnu parelle, renié, trahi... Il s'en est plaint à elle-même, à deux reprises : 1° — « Il est vrai, Madame, que tout ce qu'on censure le plus dans votre procédé, c'est qu'on s'imagine que vous négligez vos anciennes connaissances ; et pour ce qui me regarde, je tiendrais à un grand déshonneur qu'une personne de si bon goût donnât à penser qu'elle m'eût oublié après une si longue amitié. 2° — « Vos anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort assurée... Vous m'avez extrêmement négligé. (2) »
Ce qu'elle fit pour le Chevalier, elle l'avait fait déjà ou devait le faire pour Pellisson, Vauban, Fènelon, Racine ; pour d'anciennes amies, Mme de Brinon et Mme de La Fayette ; pour son frère même qu'elle « exila » à Aiguës-Mortes.
{1) Lettres du Chevalier de Méré .LXIàMmela Duchesse de Lesdiguières.
(2) Lettres du Chevalier de Méré : XXIII* et XLIIR
Tranchons en trois mots le nœud de cette énigme :
Froide de tempérament, de caractère et d'esprit, d'Aubigné — Scarron — Maintenon n'eut aussi qu'un cœur de glace. Pour elle, l'ambition — c'était tout.
Après cette série de noms « illustres » : duchesse de Lesdiguières, maréchale de Clérembaut, marquise de Rambouillet, madame de Maintenon, etc. : après celle d'hommes du monde ou de gens de lettres, tels que duc de La Rochefoucault, duc de Longueville, duc de La Vieuville, duc de Roannez, Balzac, Mitton, d'Elbène, de St Pavin, etc. : il serait inutile d'insister sur les relations du chevalier de Méré, spécialement de 1645 à 1655.
1645-1655, en effet, c'a été là une époque exceptionnelle de notre Histoire — surtout, pourrait-on dire, au point de vue mondain. Si la Fronde déchaîna les esprits, elle surexcita du même coup et ranima les cœurs. Dans toutes les classes de la société, en bas comme en haut, mais plutôt de ce côté, il y eut une effervescence vraiment extraordinaire. Un besoin de diversion se fît sentir partout — comme un siècle et demi plus tard, sous le Directoire. Les distractions de toutes sortes devinrent une nécessité publique : le plaisir et la volupté (on eût dit d'un réveil presque irrésistible) éclatèrent de toutes parts.
Et coïncidence curieuse : du grand monde sortit, justement en ce temps-là, tout un essaim de beautés d'ordre différent. Jamais, peut-être, on n'avait vu tant de magnifiques et fringants seigneurs ; jamais on n'avait vu, aussi, tant de merveilleuses Dames mieuxdisposées à l'amour et au bonheur.
Entre ious les mondains de haut rang qui brillèrent alors, le Chevalier deMéré fut incontestablement l'un des premiers : il avait, du reste, réputation parfaite d'homme de guerre (quoique « volontaire » ou « aventurier » ) et d'homme d'esprit ; il était recherché autant à la Cour que dans les Salons des duchesses ou des maréchales.
C'est à cet instant que se produisit, grâce au duc de Roannez, la rencontre du Chevalier et de Pascal.
Au contact de ce mondain achevé, Pascal a dû être un peu dépaysé de prime abord : s'il avait entrevu la Cour, quelques Salons et Académies, il ne savait pas grand'chose du Monde proprement dit, il ne savait rien de ce demi-monde élégant, supérieur même — si l'on veut — où le Chevalier ne tarda pas à l'introduire ; là, il connut bientôt, età fond, les « écumeurs » de plaisirs qu'on nommait des Barreaux, St-Pavind'Elbène, Mitton, etc.
Mais, avec son « humeur bouillante », a-t-il pu demeurerlouglempsen arrièrede ces joyeux viveurs ? Il s'empressa sans doute de fréquenter, comme eux et avec eux, les lieux recherchés de distraction ou d'amusement — les promenades à la mode, les carrousels, les ballets, la Comédie ; il alla, au moins de temps en temps et en leur compagnie, dans les Cafés ou Cabarets de choix ; il participa à leurs parties de Jeu, soit chez Frédoc, soit chez Mitton lui-même, soit ailleurs.
Lui, enfin, qui était si sensible, si impressionnable, serait-il resté indifférent en présence des Dames de toute beauté ou gracieuseté — duchesses de Lesdiguières et de Longueville, marquise de Sablé, comtesse de Maure, et bien d'autres — auxquelles le
Chevalier, secondé parle duc de Roannez, se fit un doux devoir de le présenter et qui durent être touchées elles-mêmes de sa physionomie admirable, de son esprit étincelant, de son éloquence ? Et qui sait si le Chevalier n'osa pas descendre de ce degré pour lui faire connaître son ex-amie personnelle, Ninon elle-même, (1), alors digne d'une certaine considération ?
Après trois années (environ) de cette vie tumultueuse, Pascal se convertit — comme chacun sait — et changeaabsolument d'idées et de mœurs : le mondain fit place au chrétien austère, presque au martyr! Le duc de Roannez le suivit dans cette nouvelle voie... Cette conversion de deux amis n'eut-elle aucune influence sur notre Chevalier ?
Très-circonspect comme il était, prudent et (au moins) demi-chretien, cela lui donna sûrement à réfléchir. Il crut devoir, à l'avenir, se répandre un peu moins, modérer son train de vie, se ranger dans de justes bornes. Ne commençait-il pas, d'ailleurs, nous ne dirons pas encore à sentir, mais à voir s'approcher la vieillesse ? Pascal, de son côté, tâcha autant que possible de lui suggérer quelques-unes des Pensées qui l'agitaient lui-même — et peut-être, à la longue, parvint-il à l'entamer par quelque endroit, En tout cas, îe Chevalier se garda bien de rompre avec lui
(1) Ici, vraiment, il n'y aurait pas lieu de s'écrier ! Un trait d'union est tout tracé : Mlle de Lenclos n'allait-elle pas faire visite à Mme la duchesse de La Feuillade, je veux dire à l'ancienne correspondante et « amie » de Pascal ? A fortiori, dirons-nous, une telle visite autorise à croire des précédents plus vraisemblables.
(malgré sa retraite), car il avait appris, en le pratiquant, à l'estimer par-dessus tous et à l'aimer.
Il continua de le voir pendant la composition même des Provinciales, et peut-être au delà. D'aucuns insinuent que c'est lui, lui-même, qui l'engagea — entre la 4e et la 5e petite Lettre — à quitter les discussions sur la Grâce pour aborderla grande question de la Morale. Telle est l'assertion des R.R. P. P. Jésuites Daniel etRapin; (1) telle est aussi la suggestion qu'on attribue au R. P. Jésuite Bouhours. Cette h}Tpolhèse n'aurait-elle pas été inventée par eux, afin d'enlever à l'auteur des Provinciales (s'il était possible) sa géniale idée et l'honneur de la grande bataille ainsi entreprise et gagnée ? Si le Chevalier eût inspiré à Pascal pareil dessein, ne l'aurait-il pas dit ou indiqué quelque part, dans une de ses « Lettres », dans une de ses « Conversations », dans un de ses « Discours » ou ■ Traités » ? Ce n'était point là, en effet, un médiocre mérite, puisque le succès foudro}rant des Petites Lettres date de la 5e ; et personne ne doute que le Chevalier, si glorieux, si vaniteux, n'ait revendiqué de façon ou d'autre la paternité de l'idée — si elle fût vraiment émanée de lui. Or, il s'est tu, complètement tu à cesujet. . . Pascal avait promis, du reste, à la fin de la 4e lettre, de parler de la morale des Jésuites : il ne pouvait tromper le public ; au besoin, la lecture d'Escobarne suffisait-elle pas pour le décider aussitôt ? Malgré tout, s'il faut écouter Nicole, il aurait hésité un peu, quelque peu : admettons-le ! admettons aussi que le
(1) Voir du P. Daniel, les Entretiens de Cléandre et Eudoxe, p. 18 ; du P. Rapin, les Mémoires édités par Léon Aubineau, t. Il, p. 363.
Chevalier de Méré lui ait rendu visite à cet instant fatal et l'ait encouragé, excité à accomplir son projet. En ce cas, honneur au Chevalier, quand même !
Les Provinciales terminées, Pascal se renferma de plus en plus dans la retraite — sauf une incursion dans le domaine des Sciences — et ne pensa guère qu'à son grand ouvrage sur la religion. Cependant, en 1660, des affaires d'intérêt et de famille l'obligèrent à se rendre en Auvergne : ce fut là son adieu au pays natal et au Poitou qu'il traversa très probablement au retour, ce fut là aussi son adieu au gouverneur du Poitou et au Chevalier de Méré.
Depuis ce voyage, sans doute, tous rapports cessèrent entre le Chevalier et lui ; du reste, il ne lit plus que languir jusqu'à sa fin.
C'en est fini également, pour le Chevalier, de la vie « d'aventurier » et de mondain — maintenant, le voilà désabusé de tout ! Ses amis meurent ou sont malades, se retirent du monde ou se convertissent ; le vide se fait autour de lui. La vieillesse commence à l'atteindre, bien qu'il regimbe énergiquement. Il se résigne enfin à prendre sa retraite, c'est-à-dire à aller vivre paisiblemeut dans le château patrimonial, à Beaussay, avec son frère Charles et sa sœur Anne.
Il était désabusé ! Il y avait bien de quoi, et depuis longtemps... « Ne croyez pas », écrivait-il à certain magistrat, de ses amis, « ne croyez pas que je sois enchanté de Paris ni de la Cour». De cette Cour, en effet, il n'a pas dû être bien satisfait, quoiqu'il y eût fort brillé durant sa jeunesse et à l'âge mûr. Comme tant d'autres, moins méritants, qui obtinrent pension, emploi, etc., il s'eiforea d'avoir quelques faveurs ; ses sollicitations ne purent aboutir. Malgré
tout, son attitude resta digne, correcte, loyale. Ainsi, pendant la Fronde, il se garda de passer au parti des mécontents ; et lorsque la Cour s'éloigna de Paris, il la suivit fidèlement — en dépit des risques. A ce sujet, Tallemant (1) raconte cette anectote : « Méré, une fois, pour avoir mal contenté ses porteurs (c'était peut-être un prétexte), se trouva en danger, car ils crièrent : « Au Mazarin ! » Le Chevalier, qui avait la réputation d'un « brave », affirma cette fois encore sa bravoure et sut se dégager, comme il convenait, de cette bande de frondeurs.
Mazarin toutefois — puisque « Mazarin » il y a — sembla s'intéressera lui ; le 21 septembre 1652, lors de son 2P exil, il écrivit à son confident et affidé, le sieur Oudédeï » : «je vous' prie de parler de ma part, à M.Guénégaud (secrétaire d'Etat delà Maison du Roi) en faveur de Méré (2)... » Il s'agissait des fonctions de Chambellan du duc d'Anjou, frère de Louis XIV. L'affaire n'eut pas de suite, on ne sait pourquoi ; peut-être, était-ce trop peu — aux yeux de l'intéressé ?
En Août 1658, la Reine Anne d'Autriche honora elle-même le Chevalier d'une mission de confiance : elle l'envoya de Paris à Calais, auprès de Mazarin. Il était chargé sans doute d'un message secret.
Et ce fut tout !
Au préalable, cependant, le cardinal de Richelieu auquel on avait recommandé vivement le Chevalier — c'était en 1626 — le trouva trop jeune et refusa net
(1) Historicités de Tallemant des Réaux (édition Paulin Paris), t. IV. p. 337.
(2) Lettres de Mazarin (édition Chéruel) : t. V. p. 26G.
de l'employer. Le digrâcié (par avance) n'oublia pas cette rebuffade.
Y avait-il, dès ce temps-là, des dossiers personnels dans les Secrétariats d'Etat et servaient-ils, comme de nos jours, à discréditer X, Y ou Z ? N'est-ce pas, peut-être, ce qui porta plus tard préjudice au Chevalier ? De toutes façons, malgré les appuis dont il pouvait disposer, malgré sa haute distinction et toute sa valeur, il lui fut impossible d'avoir ce qu'il méritait : sans parler des fonctions de chambellan, n'aurait-il pas été digne — mieux que bien d'autres — d'un gouvernement de provinces ou de colonies, d'une ambassade, par exemple à Rome ou à Madrid (puisqu'il savait à fond l'espagnol et l'italien), d'un préceptorat de fils de Roi ou de Prince ?
Il écrivait un jour à Mellt de Vaillac : «.. j'ai quelquefois désiré d'être seulement 5 à 6 jours en faveur, pour juger si j'aurais le cœuret l'esprit à l'épreuve des caresses de la fortune et si la tête ne me tournerait point (1) »...Nous pensons que ce n'est pas pour cela seulement qu'il souhaitait d'être en faveur : il avait surtout besoin, à cause de son activité et de son « peu de biens », de fonctions importantes et rémunératrices. Mais ses désirs, ses espérances, ses tentatives furent frappées d'insuccès.
Lui-même a constaté souvent ces déceptions :
...« Le Cardinal se meurt, écrit-il en 1661, et vous savez que la grandeur de la fortune est sujette à de grands embarras, quand il faut déménager. Tant de richesses, tant de faveur et d'autorité ne s'abandonnent point sans regret... Nous qui n'avons point fait
1) Lettre LXII : Lettres du Chevalier de Méré,
de progrès du côté de rétablissement, soit que notre génie nous ait portés à d'autres soins ou que nous ayons manqué de conjoncture, nous ne devons pas nous en soucier beaucoup »...
...« La mauvaise fortune m'accompagne souvent... »
...« Des envieux m'ont donné ce coup de griffe — car vous ne sauriez vous imaginer comme on me porte envie, tout malheureux que je suis...
... « Je suzs en malheur depuis quelque temps, et la fortune ne m envoie rien de bon... »
...« La fortune me néglige ! .. » (1)
En désespoir decause, bientôt septuagénaire, presque isolé à Paris, que pouvait-il faire de mieux que de se retirer à la campagne ? En Poitou, beaucoup le connaissaient, l'estimaient à sa valeur ; sa famille y avait des branches nombreuses et toutes considérées. Il était donc là en pays ami.
Maintenant, il lui appartenait bien de pratiquer sa devise favorite : « ne songer qu'à se réjouir et à vivre, sinon heureusement, au moins sans chagrin, et le plus tranquillement possible. » Tout le conviait aux douceurs de cette bonne philosophie. Entouré de son frère aîné et de sa plus jeune sœur, non loin d'une bellesœur charmante, il se trouvait à Beaussay dans une région magnifique et à proximité de Niort et de Poitiers.
Et puis, n'avait-il pas appris dès l'âge tendre à aimer la nature, les champs, les bois ? Il avait été élevé à la campagne, et il était resté tout imprégné de cette traîcheur, de cetteverdure qu'on ne peut plus oublier.
(1) Recueil des Lettres du Chevalier de Mêrè : lettres L^XXV, XI, CLXIX, CXLIX, CXLV,
S'il adorait Homère et son Odyssée, n'est-ce pas parce que la nature y est dépeinte sur le vif? Combien de fois, dans ses Lettres particulièrement, rappelle-t-il son attachement à son « Village », à tous les plaisirs des champs ! Citons quelques passages, au moins les plus saillants :
... « Je ne laisse pourtant pas de tourner de temps en temps les yeux vers mon village, et peut-être avec autant de tendresse qu'en avait Caton pour sa patrie. Tous les Courtisans sont comme autant d'enfants de tribus qui ne se souviennent ni de leurs parents ni du lieu de leur naissance... Mais la Cour ne me rend pas Courtisan. »
— ... « J'aime Paris et la Cour, le jeu, la musique, les ballets, l'entretien d'un honnête homme et d'une femme agréable, et tant d'autres divertissements. Mais je ne crois pas tout perdre en les perdant. Il me vient d'autres plaisirs qui me consolent de ceux que je n'ai plus. J'aime les chants des oiseaux dans les bocages, le murmure d'une eau vive et claire et les cris des troupeaux dans une prairie. Tout cela me fait sentir une douceur naturelle et tranquille qu'on ne connaît point dans le tumulte et dans l'embarras de Paris. »
— ... « Je goûte les plaisirs de l'automne, à la campagne... Je rêve, je me promène et me repose le long des ruisseaux, sous les ombrages verts. »
— ... « Personne ne goûte plus sensiblement que moi cet air vif et gai du printemps, ni les plaisirs de l'automne... Un beau jour, une douce nuit me charment... Je vous plains d'être confiné dans le jeu, de ne soupirer qu'après la fortune, etc. . . Il me suffit d'avoir été deux mois à Paris pour désirer la campagne... i
Ce dernier trait nous montre pleinement l'état d'âme du Chevalier, quand il eut franchi la soixantaine : il préférait de beaucoup, alors, le séjour de la campagne à la résidence dans Paris. D'ailleurs, où aurait-il été mieux qu'en son « village » ? Qsel château lui eût souri davantage que son castel ?
Il reconnaissait lui-même que « cette demeure est située dans un agréable vallon, sur le bord d'un ruisseau, et environnée de prés et de fontaines ; qu'elle est bien exposée au soleil, dont elle ne perd pas un rayon ; qu'elle est agréable enfin, ainsi que les environs ». Un petit bois, ou bosquet, la préservait des vents froids de l'hiver et lui donnait en été un peu de fraîcheur. Autour de la maison, il y avait des jardins, des vergers, de la vigne, etc. : sans omettre un petit étang. Rien ne manquait, semble-t-il, et le Chevalier, qui devait être un fin gourmet, se flattait d'avoir — « sans sortir de son petit domaine — perdreaux, cailles, truites, truffes, melons, pêches, figues, muscats », et le reste, surtout « du vin, Dieu merci ! qui ne le cédait guère à celui du clos d'Avenet ni des Célestins de Mantes » (1).
Selon toutes vraisemblances, il vint habiter assez fixement (2) Beaussay dès 1666 : on a de lui, en effet, une lettre datée des premiers mois de 1666 (20 mars) à sa parente Mme la marquise d'Ars et concernant la production de noblesse de sa famille ; il y
(1) Voir, entre autres Lettres du Chevalier, la L" et la
(2) Exception faite, bien entendu ! de quelques absences — surtout à Paris, pour la publication des Conversations, des Discours et des Lettres,
parle de son frère et de sa sœur, avec lesquels il vivait.
De la seigneurie de Beaussay (indivise entre eux) dépendaient quatre fermes ou métairies dont le rapport était d'environ 12000 francs de notre monnaie, plus les accessoires ou menus suffrages. Grâce à ce revenu annuel, suffisant à la campagne, le Chevalier a pu faire figure de petit seigneur — d'autant plus qu'il ne tarda point à rester seul : il perdit son frère à la fin de 1672 et sa sœur Anne en 1676.
Il jouit donc de la plus douce retraite au moins pendant 12 années, nous disons pendant douze bonnes années, au sein d'un pays charmant, entouré de ses fermiers, flanqué (paraît-il) d'abbés, prieurs ou chapelains.
Pensa-t-il, alors, à mettre la main au « grand ouvrage » qu'il projetait naguère ? Il est à présumer qu'après réflexions il adopta l'avis de son ami Mitton, qui lui avait écrit à ce sujet : « Vous me mandez que vous songez à faire un ouvrage qui ne périsse jamais. Je sais bien que si quelqu'un pouvait en venir à bout, ce serait vous... Mais le monde en vaut-il la peine ? Ces choses-là ne se font pas sans beaucoup de travail. On incommode sa santé par des méditations profondes, et la récompense en est bien légère ; le parti le plus sûr, ce me semble, est de ne songer qu'à des choses simples, et même badines, et d'en revenir toujours là » (1).
Quel aurait été l'objet, la matière de ce grand ou* vrage ? Eût-il traité de la nature et de ses beautés, comme
(1) Cf, Lettres du Chevalier de Mère : lettre CXXIIIe de Mitton au Chevalier.
e futur auteur l'avait annoncé lui même à Mme Bition (1) ! Ou plutôt les « bienséances », les « agréments » et tutti quanti — éternelle marotte du Chevalier — n'eussent ils pas entraîné encore son esprit et sa volonté ? Il paraît bien, en tous cas, que le fameux projet n'a pu aboutir ; il n'en reste aucune trace — î moins que cela ne soit le triste résidu des Œuvres oosthumes. Osera-t-on dire qu'il n'y a pas lieu de le regretter ?
Le Chevalier a fait mieux: il continua et finit de «vivre tranquillement », suivant sa maxime. Il a eu le bonheur, d'avoir à côté, en face de lui — pour charmer ses derniers jours — sa belle sœur (utérine) Mme la Marquise de Sevret, quia été pour lui comme la dernière fleur de beauté de ce monde qu'il avait tant aimé ! 11 s'éteignit, presque avec l'année 1684 elle même, sans douleur, un demi-sourire sur les lèvres, alors qu'il jouait au piquet et avait pour partenaire sa ravissante belle-sœur.
(1) Lettre XLIX* du Recueil des Lettres du Chevalier.
L'intime ami du Chevalier de Méré, Mitton — celui que nous venons d'entendre lui conseiller l'abandon de son « grand ouvrage » pour des choses toutes simples et badines — était un honnête homme de son genre ou plutôt de son école ; peut être même fuf-iï plus honnête homme que lui, car il n'avait ni les prétentions, ni la morgue hautaine, ni la férule (si l'on peut dire) de ce maître ès-bienséances. Il cherchait à pratiquer réellement cette « honnêteté » dont l'autre ne semblait être que le théoricien.
Il est vrai que son origine et sa situation ne le rehaussaient guère et qu'il lui fallut déployer — afin de rachetercela — des manières plus douces et plus sympathiques, des abords plus gracieux, un esprit enfin plus insinuant et plus agréable. Il eut ainsi un plein succès, aujpoint que « M. de Segrais disait (suivant l'attestation de Ménage) (1) que, de ce temps, trois personnes n'avaient pas laissé, quoique d'une naissance médiocre, de mériter l'amitié et l'estime des Princes et des] Grands, et que ces trois personnes étaient Voiture, Gourville^et Mitton ». Et, de son côté, Le Mercure' galant relata en février 1690 que « le
(1) Menacjiana, Paris, Delaulne, 1715, t. I«p p. 180.
fameux Mitton avait eu pour visiteurs assidus quantité de gens delà Cour, du rang le plus distingué, qui l'estimaient beaucoup et qui recherchaient le plaisir de sa conversation ».
Il était issu d'une famille angevine peu élevée ; son père était chirurgien. Il devint lui-même trésorier des Gardes écossaises et trésorier de l'extraordinaire des guerres. Grâce à son frère Louis Mitton, qui était attaché comme secrétaire au Cabinet même de Louis XIV, il obtint plus tard le titre de Conseiller du Roi. On assure qu'il acquit une grande fortune : il y a lieu de penser, en ce cas, qu'il s'empressa d'aider — à l'occasion — son ami le Chevalier.
Mais avant d'être « l'honnête homme » accompli, avant de parvenir aux fonctions (honoraires, sans doute) de Conseiller du Roi, avant de tenir « Académie » dans son hôtel de la rue du Hasard, Mitton avait eu, de 20 à 30 ans, une vie assez orageuse. Epicurien, libertin (qui plus est) il fréquenta les des Barreaux, les Potel, les Picot, etc.. Avec eux, il se livra à certaines extrémités que la légende recueillit : on le vit, par exemple, passer toute une semaine sainte àSaint- Cloud, chez la du Ryer,en compagnie de ces trois débauchés, complétés par Raincy et Moreau, transformer cette semaine en carnaval, jouir de tous les plaisirs possibles, enfin terminer la fête par un grand dîner gras — où l'omelette au lard n'était pas oubliée. On ne dit pas s'il y eut récidive du fait : nous en douterions au moins pour Mitton.
Pourtant, ces orgies (s'il faut en croire le R. P. Rapin) auraient été dépassées ; «tout ce que la curiosité a de plus affreux, tout ce qu'il y a de plus noir dans la science des hommes » — c'est-à-dire « voir
des esprits, évoquer le diable des enfers» — etc.: « ce fut là l'occupation, pendant les premiers emportements de l'âge, de Pascal, de Méré, de Thévenot, de Mitlon et d'autres ». (1) Il nous semble inutile de disculper Mitton, Thévenot, Méré, et surtout Pascal, de ces inventions vraiment «diaboliques » du jésuite Rapin (2) c'est du commérage poussé jusqu'à la niaiserie. Mitton, qui avait du sérieux au moins dans le caractère, sut se ranger à temps, se discipliner. Epicurien, il le fut toujours, mais épicurien élégant, raffiné, délicat, ; quant au pur libertinage (autrement dit libre pensée) il ne varia jamais, qu'on sache, ou si peu que c'a été insensible — sauf en public : toutefois : il ne s'afficha plus avec Des Barreaux et consorts ! Ainsi, il disait bien qu'il croyait en Dieu, mais il ajoutait tout bas « sous bénéfice d'inventaire», Il avait même composé (laissait-il entendre) un petit traité de ï immortalité de lame, qu'il montrait à ses amis en leur disant à l'oreille « ce n'est pas de l'immortalité c est de la mortalité ». Cependant, l'académicien Dacier crut devoir l'entreprendre, paraît-il, sur le cha-
(1) Mémoires de Rapin (édition Aubineau): t 1er., p. 214-
(2) Y aurait-il eu confusion, dans son esprit, entre le diabolisme de la magie et le diabolisme des possessions ?
Dans son Etude sur les possessions en général et les possessions de Loudun en particulier (Paris, Pion, 1859), l'abbé Leriche raconte que le Chevalier de Méré assista, en 1635 à des exorcismes avec le fils du Gouverneur du Poitou (p. 188) ; mais le Chevalier, peu convaincu sans doute, tourna les choses en plaisanterie.
Dans cette affaire, Méré seul est enjeu.
306 PASCAL MONDAlK ET AMOUREUX
pitre de la religion — mais il dut en être pour ses frais. (1)
Un autre que lui, incomparablement plus fort, plus puissant, Pascal en personne, n'avait pas eu de succès, du moins dans un temps immédiat. Et pourtant à l'égard de Mitton, de préférence à tous autres, de préférence au Chevalier même (qu'il savait sans doute sceptique de surface, au fond demi -croyant) il usa de sa forte dialectique, il s'arma des plus grands moyens de persuasion. Avant tout, il tâcha de vaincre son indifférence, ce doux et ferme « nonchaloir » digne de Montaigne. Suggestions habiles, discussions serrées, au besoin vives apostrophes — rien n'y fit ! Le bloc de glace, à peine atteint, demeura intact. Quelle prise, en effet, était-il possible d'avoir sur un athée « déterminé », pis que cela, sur un nihiliste?
Il reste cà-et-là, dans les Pensées, de curieux vestiges de cette lutte que n'avait pu oublier le pieux moraliste, si bien intentionné envers un ami.
Pascal engagea d'abord la polémique au sujet des théories de Mitton sur l'honnêteté mondaine, l'amourpropre plus ou moins alambiqué, l'égoïsme savant qu'il tenait en partie du Chevalier. Ecoutons les interlocuteurs :
— Pascal — « Le Moi est haïssable. Vous, Mitton, vous le couvrez : vous ne l'ôtez pas pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable ».
— Mitton — « Point ! car en agissant comme nous
(1) Voir sur ces trois derniers les Mémoires et Journal de Mathieu Marais (édition Lescure, F. Didot, 18G3-1868) : t. III. p. 472, 473, 176.
le faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr ».
— Pascal — « Cela est vrai, si on ne haïssait dans le Moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, qu'il se fait le centre de tout, je le haïrai toujours. En un mot, le Moi a deux qualités (ou attributs) : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait centre du tout ; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veut asservir — car chaque Moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice : et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceuxqui haïssent l'injustice ; vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur ennemi — et ainsi vous demeurez injuste, et vous ne pouvez plaire qu'aux injustes ».(1)
Que répondit Mitton à cette logique implacable ? Il ne se rendit pas aux raisons de son contradicteur, quoiqu'il fût difficile de les réfuter. Son silence n'est point un acquiescement : il sourit peut-être et passa outre.
Mais Pascal n'était pas l'homme des demi-mesures; les faux-fuyants, les échappatoires lui répugnaient : il ne put voir sans tristesse ce mondain, dontil appréciait malgré tout le tact et la finesse, s'endormir dans l'incrédulité — et il inscrivit cette note sur ses « Tablettes » :
Reprocher à Milton de ne pas se remuer.
Il le poursuivit donc, coûte que coûte, de ses argu-
(1) Pensées; Edition Havet (Paris, Dczobrey, 1852)p. 80-
ments les plus topiques ; à quoi sert, s'écriait-il, à quoi peut servir votre honnêteté ? Les hommes, que vous voulez rendre heureux avecvous, ne sont-ils pas ennemis-nés les uns des autres ? Ne sont-ils pas en proie à des vices incurables ? Quelle espérance y a-til dans votre système, de les adoucir, de les rendre meilleurs? — A cette interpellation, il aperçut sans doute dans les yeux de celui qui l'écoutait, comme un signe d'acquiescement, et il écrivit :
« Mitton voit bien que la nature est corrompue, et que les hommes sont contraires à l'honnêteté »...
Il ajouta : « mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut ».
Us ne peuvent voler plus haut ! Réduits à euxmêmes, tels quels, les hommes ne sauraient s'élever au-dessus de cette terre où ils naissent, vivent et meurent ; ils ne pourraient connaître ni la cause ni le but de leur existence. S'ils veulent arriver à quelque explication de ce monde et de leurs personnes, il leur faut d'abord lever la tête vers le Ciel — de là, seulement, leur viendra un peu de lumière.
Celte fois, Mitton se refuse absolument d'admettre quoi que ce soit de surnaturel II ne croit et ne veut croire à rien : il ne sait donc pas pourquoi les hommes ne peuvent voler plus haut. . ..
En présence de ce mauvais vouloir et de l'endurcissementde sesamis mondains, Pascal dont l'extrême sensibilité nous est connue, dut souffrir jusqu'au fond du cœur. N'est-ce pas à leur sujet qu'il exhala celte plainte, qui nous semble si profondément vraie:
• Prétendent-ils nous avoir bien réjouis, de nous « dire qu'ils « tiennent que notre âme n'est qu'un peu « de vent et de fumée — et encore de nous le dire d'un
M ITT ON 309
« ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose « à dire gaîroent ? Et n'est-ce pas une chose à dire « tristement, au contraire, comme la chose du monde « la plus triste ? » (1)
Et ailleurs, ne dit-il pas encore : « commencer par plaindre les incrédules. » (2)
Si — au point de vue spiritualiste ou religieux — il y a eu divergence, opposition radicale d'idées entre Pascal et Mitlon, il en a été tout autrement sous le rapport littéraire. Ici, ils paraissent s'être accordés au mieux. Au reste, l'un et l'autre connaissaient les nuances, les délicatesses de notre langue, et la parlaient — dans leursentretiens — dans toute sa pureté.
Un exemple frappant de cet accord est à citer.
Pascal a fait cette remarque : « masquer la nature et la déguiser. Plus de roi, de pape, d'évêques, mais auguste monarque, etc. : point de Paris, mais capitale du royaume. Il y a des lieux où il faut appeler Paris « Paris » et d'autres où il le faut appeler « capitale du royaume ». (3)
Dans une de ses lettres au Chevalier de Méré, Mitton a fait très-justement l'application de ce principe de stjde :
« Un auteur qui loue Charles-Quint de s'être fait lier sur son cheval malgré les douleurs de la goutte, en vue de cette grande bataille où il s'agissait d'assujettir l'Allemagne, appelle toujours Charles-Quint ce grand Empereur. Mais il me semble qu'il eût été beaucoup mieux de le nommer simplement Charles, parce
(1) E. Havet, Pensées de Pascal, avec Commentaires (1 vol. in-8, Dezobrey, 1852) : p. 140.
i2)Ibdem,p, 295.
(3) Pensées de Pascal : édition Havet, p. 109,
que « grand Empereur » le cache sous ce nom et amuse ainsi l'imagination — au lieu que « Charles » le montre à découvert et fait voir plus clairement que c'est lui. Et, de plus, quand on dit que «Charles » méprise la douleur et la mort pour l'ambition, on dit de lui de plus grandes choses que si on disait « ce grand Empereur », car il est bien plus grand à «Charles » (qui est simplement un homme) de mépriser la mort et la douleur qu'il ne l'est à un « grand Empereur » dont le métier est de mépriser tout pour la gloire... Si le même auteur eût voulu parler de lui, retiré à Saint-Just après avoir quitté Royaumes et Empire, se promenant comme un particulier avec les religieux de l'abbaye, il eût fallu l'appeler « ce grand Empereur », parce que — pour mieux faire remarquer tout ce qui accompagne cette particularité — on doit donnera connaître cePrince sous un grand titre, afin que l'opposition le fasse connaître davantage. De sorte que si l'on disait simplement Charles se promenait avec des religieux, l'idée serait enveloppée, car il faudrait que l'esprit, pour la faire valoir, s'amusât à démêler que Charles est un grand Empereur ; et comme cela ne se fait que successivement, l'idée serait quelque temps en suspens et perdrait ainsi de sa force qui consiste principalement en la vitesse de son impression . Mais quand on dit « ce grand Empereur», l'âme est saisie en un instant de ce qu'on lui veut dire... En général, l'idée est si soudaine et si vive, et se porte si vite dans l'esprit, qu'on peut dire que le mot ne porte pas seulement l'idée, mais qu'il est l'idée même. » (1).
(1) Cette lettre de Mitton figure dans le Recueil des Lettres du Chevalier cleMéré, sous la rubrique « lettre CLXXY^,
Les relations de Mitton avec Pascal se prolongèrent jusqu'à la publication des dernières Provinciales, peut-être même au-delà.
Mitton aurait-il eu, comme le Chevalier, des prétentions en Mathématiques ? Ou plutôt se serait-il fait l'intermédiaire obligeant de quelque mathématicien ? Toujours est-il qu'à la date du 27 décembre 1656, il adressa à Pascal une lettre relative à la solution d'un problème.
Tout d'abord, en homme de tact, en ami délicat, iî s'excuse de « troubler le repos de sa solitude » (ou retraite) ; mais comme il s'était déjà permis de lui soumettre une première démonstration du problème dont il s'agit, il croit devoir lui en adresser et soumettre une nouvelle, une meilleure démonstration. Il espèreenfin qu'il voudra bien examiner cette deuxième solution et lui en faire connaître la « légitimité. » (1)
On aime à penser que Pascal, aussi courtois que son ancien ami, lui donna prompte et bonne satisfaction.
A cette époque, Mitton avait mis décidément de l'ordre dans sa conduite ; il était marié — qui plus est — depuis près de quatre ans. (2) Il y avait, chez
(1) Cf. Victor Cousin, Biaise Pascal, p. 473, et Brunschvicg, Pensées de Pascal, t, II, p. 166.
(2) Mathieu Marais a prétendu qu'il aurait épousé la belle Landru, dont La Fontaine devait célébrer les charmes, à M11"' de La Fontaine elle-même. Mais il y a là un anachronisme évident ; le mariage de Mitton eut lieu en février 1653 — et c'est dix ans plus tard, en 1663, que La Fontaine écrivit sa relation de Voyage de Paris en Limousin (Œuvres de La Fontaine, édition L. Molund : t. VII, p. 229, 278, s(Jq.
lui, réunion de beaux-esprits, de littérateurs et aussi d'hommes du monde.
Sa réputation de savoir et d'esprit était considérable : ce qui l'augmentait encore, c'était son aménité, sa cordialité toute vive et charmante. Le Chevalier de Mérése faisait le fidèle écho de ses visiteurs, lorsqu'il lui écrivait ces compliments : « on vous trouve de si bonne compagnie qu'on est enchanté de vous entendre et de vous observer.... Vous dites quelquefois, dans un jour, plus d'excellentes choses qu'il n'en faudrait pour faire 100 billets dignes d'être lus avec beaucoup déplaisir.. Mr. B. et sa sœur sont revenus, bien persuadés de votre éloquence et même de celle qui consiste dans l'action, » etc. : D'après ces derniers mots, Mitton était doué d'une mimique des 'plus expressives.
Et non seulement il causait à ravir, mais surtout il avait un talent réel de discernement. Dans la Notice qu'il lui consacra, Le Mercure galant n'omit pasde relever ce talent : « les plus beaux ouvrages qu'on ait imprimés depuis un grand nombre d'années lui ont été apportés en manuscrit pour avoir son avis... Comme il était fort éclairé, il en jugeait sainement, et sa critique était aussi « honnête » que judicieuse. » Ce jugement est confirmé par Thomas Corneille, au cours de son édition des Remarques de Vaugelas sur la langue française : «j'ai joint, dit-il, à tant de lumières celles que M. Mitton a bien voulu me prêter. Il juge si bien de toutes choses, et il a le goût si fin et si délicat sur tout ce qui fait la beauté de notre langue qu'on hasarde peu à suivre ce qu'il approuve. Je l'ai consulté sur les façons de parler les plus douteuses, et son
avis m'a presque toujours déterminé touchant le parti que j'avais à prendre. » (1)
Il n'est pas jusqu'à Rabutin (cette mauvaise langue) qui ne soit allé chez Mitton pour converser, pour se mettre du moins au courant des nouvelles. Il écrivait en conséquence le 25 mars 1683 au comte de Trichatean : « je sors de chez Mitton, tout rempli des contes qu'on y a faits ; comme ils m'ont réjoui, je suis d'avis de vous en faire part »... Et là-dessus, Rabutin défile tout son chapelet de cancans.
L'Académie de Mitton avait peu à peu dévié, en s'agrandissant — ce n'était plus seulement une réunion de lettrés ou de gentilshommes, c'était aussi un cercle de nouvellistes et de plaisants. Outre le salon de conversation, il y avait — à l'écart — le salon de jeu, qui était très fréquenté.
A cette réunion de joueurs, précisément, Loret a fait ainsi allusion dans «a gazette du 1 1 décembre 1660 :
■ Le sieur Mitton,
Homme qui de bon sens abonde, Qui sait tout à fait bien son monde, Et chez qui, le long de l'hiver, On voit à toute heure arriver, Non pas des gredins et des rustres, Mais tout plein de joueurs illustres (2).
De temps en temps, la table offrait par surcroît ses plaisirs, ses raffinements, ses délices devins choi-
(1) Thomas Corneille ; édition des Remarques sur la langue française de Vaugelas — 2 vol. Paris, Girard, 1G87 (avertissement).
(2) Loret — La Muse historique, éditeur Livet, t. III, p.
sis entre les meilleurs : c'était là, pour le maître de céans, une distraction de bon aloi (surtout lorsque Méré s'y trouvait) ; à son défaut, étaient parfois invités « 5 à 6 convives de grande réputation » (1). On y buvait à la santé du Chevalier, quand celui-ci se faisait représenter à l'improviste... par une lettre galante.
Ainsi « chez Mitton » — comme on disait communément — il y avait à peu près tous les plaisirs : diners jeux, conversations, etc. : On s'occupaitbien encore de Belles Lettres, mais on parlait de mille autres choses. Les nouvelles de Paris et delà province étaient le grand sujet des entretiens ; à titre d'intermède, toutefois, les 'plaisanteries, les bons mots se succédaient à tire-d'aile.
Pour les plaisanteries et les jeux de mots, il paraît que Mitton lui-même — cela allait de soi— était le boute-en-train. Il commit nombre de bons mots, ou soit-disant tels, dont quelques-uns (rapporte-t-on) auraient mérité d'être recueillis. Tel était l'avis du Président Bouhier et de son correspondant Mathieu Marais qui lui répondit à ce propos : « Vous avez raison de regretter le Mittoniana ; il eut mieux valu que les « anas » que nous avons, et même le Scaligeriana ». (2, Des vrais bons mots attribués à Mitton, dciux seulement valent la peine d'être cités — c'est d abord celui-ci : on voulait présenter à Mitton un homme — phénomène, capable de réciter tout Montaigne : <( inutile ! fit-il doucement j'ai le livre. » Voici
(1) Lettres du Chevalier de Méré — Lettre CXII° (2; Mémoires et Journal du Mathieu Marais, édition Lescure : t. III, p. 480.
le deuxième, que nous empruntons à Tallemant des Réaux : « une fois, chez M. d'Olonne, au sujet d'un bâtard d'Espagne, Montbrun dit (et pour cause) qu'on traitait trop mal en France les bâtards... Mitton reprit : « De quoi se plaint-il ? On sait que sa mère était une fort honnête femme. (1) »
S'il se permettait de lancer ainsi des mots parfois un peu cruels — dans le dernier cas, il y avait des circonstances atténuantes — on usait de réciprocité â son endroit. De même, Bautru, dont il était l'ami d'ailleurs, osa badiner de la sorte sur son nom : « c'est dommage que Mitton ne s'appelle pas Marc, parce qu'on dirait d'un Marmitton ». (2) Après cela, S. V. P. tirons l'échelle ! Mais il conviendra de rappeler au préalable la plaisante satire de M'"e de Sévigné : « les contes avec lesquels on amuse les dames à Versailles, cela se nomme les mittonner ».
Heureusement pour Mitton, il n'avait pas que ce don de plaisanterie. Il pouvait et savait redevenir sérieux à ses heures. Alors, comme l'en assurait le Chevalier de Méré, il était capable de « dire des choses quoiqu'il n'y ait rien de si rare », i! tendait toujours « à se rendre honnête homme » dans toute l'acception du terme, « il jugeait en maître » et « de la bienséance » et du reste (3). De son côté, Mitton reconnaît
(1) Historiettes de Tallemant des Réaux, édit. Paris : t. IV p. 2(>4. — Mais il conviendra de voir, à la suite un commentaire édifiant.
(2) Ibidem, t. II, p. 135. — Il y a là, sans doute, une allusion aux exquis dîners de Mitton.
(3) Cependant, le Chevalier ne le jugea pas — au moins une fois — parfait appréciateur du mérite d'un poë-
qu'il fait grand cas de savoir dire des choses — et cela autant que Mlue de Sablé elle-même; il avoue qu'il lit souvent et que, sur ses lectures, il fait volontiers des réflexions. N'en avait-il pas fait aussi, à l'occasion, lors de ses conversations avec Pascal (on l'a vu précédemment pour les Mathématiques) et avec son « intime » ami le Chevalier?
Combien de fois celui-ci avait-il parlé, entre eux, de l'agrément du bon air, de l'honnêteté ! Son intention était même de publier, touchant ces sujets, des trsités ou discours : c'est ce qu'il fit en 1677, mais trop tard ! Mitton l'avait prévenu, devancé, au moins sur le fameux chapitre de l'Honnêteté. Dès 1668, en effet, il parut dans la 6e partie des Œuvres mêlées de St-E. (Saint-Evremond) des « Pensées sur l'Honnêteté », dont Mitton était l'auteur: lui-même admit le fait, bien qu'il ne put s'expliquer comment il s'était produit....
C'est là, nous semble-t-il, une feinte de sa part, S'il n'a pas remis directement cette œuvre à l'éditeur Barbin, il a dû se servir — en tel cas — d'un intermédiaire quelconque. Au reste, il s'est bien gardé d'insister sur ce point qui aurait pu froisser le Che-
terean de ce temps : » pour ce qui est de la lettre de Benserade, écrivait-il à Madame* * * il me semble que tout ce qui vient de lui a de la grâce, j'en suis enchanté ; et je m'étonne que vous en jugiez si différemment, vous et Monsieur Mitton. » (Lettre CLVIIe) — La correspondante du Chevalier et Mitton montraient en ce cas plus de goût que le Chevalier : trouver tout Benserade gracieux, c'était vraiment trop abusif!
Quoiqu'il en soit, comme c'est le seul ouvrage qu'il ait publié ou laissé publier, on peut se demander (vu la renommée qu'il s'était acquise) la portée et la valeur de cet écrit. Il ne se faisait guère illusion à ce sujet, pas plus que sur le reste. « Je n'écris que fort rarement, confesse-t-il, et c'est encore avec une si grande négligence que je ne dois pas songer à m'en faire de l'honneur. » Mais le Chevalier repoussa énergiquement l'opinion pessimiste de l'auteur: « ce petit traité (de F Honnêteté) affirme-t-il, ferait de l'honneur à Socrate... Jamais rien ne fut mieux pensé ni mieux écrit. Et, sans mentir — ajoute-t-il, en s'adressant tout personnellement à Mitton — vous êtes si modeste que vous en devenez insupportable à vos vrais amis qui s'intéressent dans votre réputation ». Il ne dépendrait pas du Chevallier que ce Traité ne fut un chef-d'œuvre en son genre, et ce genre était celui même de cet indulgent critique. Il était « orfèvre », M. de Méré
Le style de cet opuscule, qui se compose de 44 petites pages, nous parait simple et correct, approprié au sujet, assez précis, un peu trop uniforme ; les idées sont clairement exposées, bien déduites, mais sans relief. Il y a du bon. du très bon, surtout à la fin — dans les détails typiques de Y honnête homme. En voici une fidèle analj-se :
Ier article : Pensées sur l'Honnêteté. — Selon Mitton, l'honnêteté doit être considérée comme le désir d'être heureux, de mnnière toutefois que les autres puissent être heureux par contre-coup et en même temps. À celte double fin, 11 faut avoir la grandeur de i esprit (par où l'on voit ce qu'il y a toujours à dire et à faire) et la bonté du cœur qui pousse aux choses
justes et raisonnables envers soi-même comme envers autrui.
2e article : Description de V honnête homme. — L'honnête homme, assure Mitton, remplit tous les devoirs : il est bon sujet, bon mari, bon père, bon ami, etc. : il est indulgent, humain, secourable, sensible aux malheurs des autres; en outre, il est modeste, discret, ordonné dans sa conduite. Il aime l'esprit, mais la raison encore davantage : aussi n'estime t-il toutes choses que suivant leur exacte valeur.
3e article: Avis et pensées sur plusieurs sujets (ou conditions générales de Vhonnêteté). — Ici, Mitton développe la pratique de son système et s'élève quelquefois jusqu'à des principes démocratiques.
Il estfâcheux que l'Honnêteté soit méconnue, négligée, même dédaignée; les hommes, peu raisonnables en général, se haïssent et se méprisent les uns les autres (n'est-ce point là un souvenir des discussions avec Pascal, sur la « nature corrompue »?). Il importe cependant au bonheur de chacun autant qu'au bonheur de tous, que l'Honnêteté règne — avec les rois eux-mêmes — dans les Etats. Les méchants, seuls, devraient être malheureux.
Trois sortes de personnes sont au-dessus de tout : les hommes de guerre, les nobles de naissance, les intellectuels. Les armes constituent un privilège indéniable, à cause des risques ; la haute naissance est respectable, mais elle se produit au hasard et ne favorise que peu de gens. Le mérite de l'esprit est incontestable, bien rare cependant. Toutes ces grandeurs ne sont souvent que de l'apparence.
La réalité sociale est dans l'Honnêteté. Par elle, on apprend à ne mépriser personne — ni les hommes
âe basse origine, ni les déshérités de la fortune ou de l'esprit, ni surtout les malheureux véritables : sinon, ce serait de la cruauté ! Qu'on réserve aux mauvais les quali6catifs par eux mérités, « fourbe », i ingrat », « traître », etc. : mais plus de ces termes de hobereau, provincial, bourgeois, gentillâlre. Le mépris est peutêtre un des plus grands malheurs de la pauvreté. Le devoir est d'adoucir le sort des pauvres, tant par la charité que par l'estime réelle des personnes.
Suivent des préceptes de moindre importance, parmi lesquels nous choisissons les meilleurs :
Soyez doux et humain envers les domestiques.
N'abusez pas de vos droits de propriétaire, de créancier, etc. :
Evitez le jeu, surtout le grand jeu : c'est un divertissement dangereux ; la colère, l'emportement, les querelles l'accompagnent d'ordinaire — et à la longue, il incommode toujours.
Tâchez d'avoir un air plutôt doux et favorable.
Que vos vêlements ne soient ni trop luxueux, ni trop brillants, ni trop voj^ants.
11 faut s'accommoder à la portée de ceux avec qui l'on est et prendre en quelque façon le point et le degré de leur esprit.
Etudiez auprès des femmes la politesse, l'agrément, la complaisance et même la galanterie.
etc., etc. :
De ces exemples ou citations, il appert que Mitton avait beaucoup observé autour de lui, puis beaucoup réfléchi sur les conditions du bonheur personnel et commun : c'est pourquoi, sans doute, il a cru devoir accentuer très sensiblement la signification de l'Honnêteté. D'ailleurs, on peut le dire : son Honnêteté
à lui, c'est de la morale — de la morale en action.
Il reste, cependant, encore un passage à citer, et nous l'avons gardé pour la fin ; c'est le suivant :
« La religion et la piété rendent heureux, et c'est la base la plus solide et la plus sûre de VHonnê- I teté. »
Voilà, on doit en convenir, quelque chose de sin- j gulier, d'étonnant, de la part d'un incrédule ! Mitton I n'était-il plus athée, n'avait-il plus rien de ses idées I d'autrefois ? Parlait-il sincèrement, ou parlait-il d'à- | près les ouï-dire de quelqu'un — celui-là fût-il Pascal ?
Il est impossible, certes, de s'empêcher de croire à une influence décisive de Pascal, quelle qu'elle soit. Oui, Mitton rendait justice aux sentiments de sonl ami — et qui sait s'il ne commençait pas à les parta- j ger?
Il y aurait ainsi des présomptions, je ne dirai point pour sa « conversion », mais pour le simple abandon \ de l'incrédulité. Réfléchi comme il était devenu, sensé, judicieux, il ne pouvait raisonnablement persister dans ses idées de folle jeunesse ; avec les « mé- j ditations » auxquelles il se livrait, avec une profonde | expérience de la vie, il en vint sans doute à admettre | V immortalité de Vâmc et par conséquent une existence ! future,
A la veille d'être septuagénaire et après des épreu- ! ves douloureuses, n'était-il pas tout naturel qu'il fît J un retour sur lui même et qu il rectifiât, agrandît ses pensées ?
Depuis dix ans déjà, en effet, il souffrait d'un ter- !
rible mal au cou (1) : afin de pouvoir guérir, il avait usé — mais en vain — de tous les remèdes, de tous les médicaments, de toutes les Eaux possibles. Chaque année, il se rendait particulièrement aux eaux de Bourbon (2) qui, malgré tant de régularité et de soins, ne lui donnaient guère d'amélioration. Bref, il en était arrivé presque au désespoir !
Le Chevalier de Méré nous apprend (dans une de ses Lettres) qu'il était même « résolu de ne plus se montrer tant qu'il ne serait pas guéri » et que, cependant, « la douleur ne le contrariait pas tant que le dépit de ne plus paraître comme il était avant cette incommodité (3). En présence d'une pareille résolution, un ami dévoué comme le Chevalier ne put que l'encourager de toute son énergie : « Mon Dieu ! s'écriaitil, ne vous allez pas mettre cela dans l'esprit : quand on ne songe qu'à se tirer d'un mal, il arrive souvent qu'à force de garder la chambre et de se tenir couché, on change de tempérament. On devient triste et chagrin dans une longue solitude, et pour l'ordinaire on y gagne un autre mal, et quelquefois plus fâcheux que le premier — au lieu que si l'on se divertit, avec un peu de soin et beaucoup de négligence, on se guérit
(1) Cette espèce d'infirmité lui avait fait contracter un tic — un tic particulier : ses familiers en profitaient pour lui appliquer le surnom de Mitlon d'Utique. Cela provenaitil encore du facétieux Bautru 7
(2) Là, en septembre 1660, il dut rencontrer sans doute son ancien ami Pascal, auquel les Médecins avaient ordonné les mêmes « Eaux» (V. supra p. 214).
(3l Recueil de Lettres du Chevalier de Méré : Lettre
insensiblement... Il me semble aussi que de n'oser se montrer à cause qu'on tient la tête un peu plus droite ou plus penchée que de coutume, il faut que la mélancolie y fasse monter quelques vapeurs et que la fantaisie en soit blessée et le sens altéré... Souvenezvous qu'un honnête homme a toujours bon air, et que c'est le cœur et l'esprit qui donnent les vrais agréments — tout le reste est peu considérable ».
N'importe ! malgré les encouragements du Chevalier, malgré les excitations d'ailleurs, malgré tout enfin, il paraît que le malade resta en proie à ses préoccupations. Peut-être, aussi, ses souffrances ne firentelles que s'accroître et se raviver. L'Académie du « fameux » Mitton dut prendre fin.
Lui-même recourut, alors, à une détermination quasi-désespérée. Il avait une gouvernante qui le soignait au mieux et dont il était satisfait : pour se l'attacher définitivement, étant veuf depuis quelques années, il l'épousa I (1)
Pendant cinq à six ans, il ne fit que languir, presque isolé, aigri. Il ne sortit plus de chez lui. Ne pouvant exercer ses charges, il s'en démit en faveur de son fils qui lui succéda.
Sa fin eut lieu au commencement de 1690 — il était âgé de 72 ans.
fl) Peut-être, cette fois, est-ce la « belle Landru » qui serait devenue sa femme ? Cette Landru était poitevine — et il aurait pu la connaître pendant ses voyages en Poitou avec le duc de floannez, Pascal et Méré.