‹ Pascal mondain et amoureuxChapitre 9 sur 15 · DES BARREAUX, THÉVENOT, SAINT-PAVIN · texte numérisé non relu

DES BARREAUX, THÉVENOT, SAINT-PAVIN

II importait de s'étendre suffisamment — vu la réciprocité des influences personnelles — sur les déti Is biographiques de chacun des amis particuliers ôc P: scal, amis, bien entendu, à divers degrés. Il y a lieu, au contraire, de n'esquisser queleplus sommairement possible les portraits de ceux dont l'amitié peur lui (si amitié il y a eui fut intermittente ou temporaire ; ces personnages, du reste, n'ont ni la valeur, ni larenommée, surtout à notre point de vue, des trois précédents.

Pascal a dit : « il y en a qui ne croient pas, mais par libertinage (1). » Ce trait ne saurait être mieux appliqué qu'à Des Barreaux.

Nous avons rappelé qu'à ce grand dîner gras du vendredi saint, à Saint-Cloud — chez la du Ryer — il y avait 5 convives avec Mitton : Raincy, Picot, Moreau, Potel et Des Barreaux ; quand survint l'orage, au moment où l'on servait l'omeletteau lard, c'est Des Barreaux qui saisit le plat et jeta le tout (contenu et contenant) par une fenêtre, en s'écriant : « Voilà bien du bruit pour une méchante omelette I »

C'était là, seinble-t-il, le cri spontaaé d'un libertin.

Ce libertin, cependant, avait été élevé, instruit par les Jésuites ; un de ses professeurs, le R. P. Voisin, était d'un fanatisme extraordinaire : il n'eût pas tenu à lui qu'on ne brûlât en Grève le poëte Téophile de Viau — « la mort de ce misérable, suggérait-il aux juges, serait un sacrifice très-agréable à Dieu. » Mais le fanatisme de tels professeurs crée souvent la réaction chez les élèves, qui deviennent tôt ou tard plus ou moins mécréants.

Des Barreaux, ainsi atteintdans ses« convictions» et dans sa « raison », se lia précisément avec Théophile dont il devait subir l'irrésistible influence. In-

(1) E. Havet : édition des Pensées de Pascal (1852) : p.

crédule d'abord, il allait toucher bientôt à l'athéisme. Mais la mort de son ami, arrivée peu après, le laissa dans un état mixte, intermédiaire, où il parut tour-àtour mécréant et cro3*ant. Il flotta ainsi entre deux points extrêmes pendant près de 40 années.

Sa vivacité d'esprit était excessive : c'est de là, sans doute, que provint cette variation si étrange ; c'est de là que provint également cet emportement inouï qui lui attira tant d'avatars.

La première fantaisie dont l'éclat lui valut du renom lui coûta sa place de Conseiller au Parlement qu'il avait obtenue à 25 ans, grâce à la situation exceptionnelle de sa famille : il était, en effet, petit-fils d'un Intendant des Finances et Conseiller du Roi, fils d'un Conseiller au Parlement de Paris. On le chargea d'instruire un litige quelconque et de faire le rapport d'usage. Quelle fut la conclusion ? Il réunit les parties dans son cabinet, puis de toutes les pièces de l'affaire, il fit un autodafé imprévu ; les intéressés se recrièrent, mais il les indemnisa aussitôt, L'indemnité futdelOOécus seulement : par contre, la perte de son siège de Conseiller le priva d'une partie de ses ressources et aussi de toute considération — au moins dans le monde judiciaire. D'aucuns disent cependant qu'il se démit volontiers de sa charge pour payer ses délies.

H faillit expier, de sa vie chaque fois, quatre autres aventures aussi burlesques, mais bien plus graves à cause des responsabilités et des risques. En voici ;e récit sommaire :

1° A Montauban, un matin (après un copieux souper, sans doute qui finit avec la nuit) il se rend au Temple où il fredonne, en guise de psaumes, des

chansons à boire : les fidèles, tout indignés, lui firent un mauvais parti d'où il put se tirer quand même.

2° Dans je ne sais quelle ville, il rencontre certain jour un curé qui portait l'hostie à un mourant : il se précipite sur lui, saisit sa calotte et la jette en l'air, criant à plein gosier : « quelle insolence de rester couvert devant le Seigneur ! » Le peuple s'émut, intervint, menaça un agresseur si grossier ; celui-ci s'échappa encore, quoiqu'à grand-peine.

3° En Touraine, peu s'en fallut qu'il ne fût assommé par des paysans qui — ayant su qu'il se proclamait « athée » et avait eu des querelles avec des abbés du pays — l'accusèrent de maléfice et le rendirent responsable d'une gelée fort nuisible aux vignes.

4° A ce nouvel incident, il n'évita pas la leçon qu'il méritait : après boire, il s'était permis des familiarités trop grandes envers le marquis de Villequier (futur maréchal de France, sous l'appellation « d'Aumont ») ; le marquis, exaspéré, prit une bouteille et la lui cassa sur la tète. Il y eut un Dieu, cette fois encore, pour 1 ivrogne : non seulement il reçut une blessure légère, mais le lendemain — après un long sommeil — il ne se souvenait plus de rien !

Si Des Barreaux était grand buveur, il se montrait surtout « bon » buveur, buveur raffiné... à la Rabelais : il aimait le vin exquis, et il l'absorbait tout doucettement, presque rubis sur l'ongle : « autant de gouttes dans mon verre, avait-il l'habitude de dire, autant de ra3*ons de soleil cristallisés ». Il y avait donc, en son cas, quelques circonstances atténuantes : gourmand, il l'était bien, certes ! mais avant tout gourmet ; et puis, contrairement à tant d'autres, il ne s'amusait pas, paraît-il, à digérer.

Malheureusement, il avait un autre défaut — assez minime peut-être pour un fortuné comme Mitton, capital pour un besogneux de son espèce : il adorait le jeu et s'y consacrait trop souvent jour et nuit. N'estce pas dire qu'il alla au devant d'extrêmes embarras ?

Pour comble de tout, l'amour se mit de la partie et le révolutionna pendant quelque temps d'une façon inouïe. Outre l'esprit et l'entrain, il avait — en sa jeunesse — le don de beauté : les caprices qu'il suscita alors ne se comptaientplus... Entre autresfemmes, il sut captiver Marion de Lorme qui abandonna tout pour lui, même (assure-t-on) (1) le cardinal de Richelieu. Il se réfugia alors avec cette « illustre » conquête dans Y Ile de Chypre (2) et vécu là au sein d'infinies voluptés. Mais « souvent femme varie », surtout la courtisane ! Marion le quitta, à son tour, pour le favori de Louis XIII, pour Cinq-Mars en personne.

Le désespoir de l'amant trahi devint effréné : en pareille occurence, il tenta de se consoler ailleurs — mais en vain ! Afin de pouvoir se consoler au mieux, il résolut avec deux ou trois amis de faire le grand tour de France et d' « écumer les délices » de chaque région. L'entreprise eut du succès : ainsi, on fit grand régal de tripes à Caen ; de truffes, à'Périgueux ; de melons, à Moissac ; de truites saumonées,

(1) Mémoires de Retz, édition Champollion-Figeac : t. 1er p. 19.

(2) Il dénommait ainsi lui même son habitation du Faubourg Saint-Victor, à Paris : entre autres agréments, il y avait — autour de la maison — un grand et magnifique jardin.

à Angoulème ; de rillettes, à Tours ; d'escargots de vignes, à Dijon, etc. : — sans compter les crus de Vouvray, de Beaune, de Bergerac, et ejusdem vini, jsans omettre surtout la « fine » de Cognac.

Au cours de cette tournée pantagruélique, il rendit visite à Balzac, dans les Charentes : sa chaleur communicative, son esprit endiablé, ses improvisations poétiques, tout conquit Balzac, sa famille et son entourage.

L'esprit de Des Barreaux, en effet, était incontestable et la verve qui le soutenait, et le relevait, des plus séduisantes. A ses bons moments, il avait un réel talent pour les poésies légères, élégies, sonnets, dixains et autres. Par là, il devait' plaire, il plut à nombre de poètes, écrivains ou lettrés de ce temps — ainsi qu'à de grands Seigneurs, voire des Princes, tels queCondé lui-même.

C'est par l'entremise de Mitton, son féal ami en bonne chère et au jeu, qu'il connut Pascal. Mais observateur attentif (d'autant plus qu'il était déjà prévenu) , Pascal perça bientôt l'enveloppe du personnage. Trop consciencieux et trop délicat, il ne pouvait tarder — après l'avoir sondé suffisamment — de s'écarter, de se détourner de lui. Tout, entre eux, était incompatible. Leurs relations n'eurent par conséquent qu'une durée très-courte ou des plus intermittentes.

Quel pouvait être, au juste, l'état d'âme, le moral de Des Barreaux, même en pleine maturité ? En avaitil quelque ombre, au moins ? A vrai dire, c'était d'abord un fanfaron de vices, c'était ensuite un fanfaron d'impiétés. Il n'avait absolument aucune conviction, quelle qu'elle fût. Quand il était bien portant, il affichait toutes sortes d'irréligion ; quand il se trouvait

malade ou simplement indisposé, vite il dépouillait l'impie et se montrait chrétien, dévot, zélé. Allez donc tabler là-dessus ! N'est-ce point le cas de dire avec Boileau :

.... Il ne bravait Dieu que par poltronnerie.

Moral et caractère à part, que dirons-nous des quelques poésies dont il serait l'auteur et qui parurent ça et là dans divers Recueils en France ou à l'étranger ? Il y a certainement des couplets de chansons, des stances, des sonnets même qui ne sont ni mal imaginés ni mal tournés ; nous irons plus loin, certains vers ont du charme ou de l'élan (1). Mais ce sont là, à proprement parier, des fragments sur lesquels on ne saurait asseoir un jugement définitif. D'ailleurs — il faut bien le dire — la plupart de ces poésies étaient des chansons d'une telle liberté, d'une telle licence qu'elles ne purent être publiées et par suite se perdirent aux quatre vents de l'horizon.

Parmi les chansons de l'espèce, c'est-à-dire obscènes, il en est une (complètement oubliée) qui finissait par ces deux vers :

Et, par ma raison, je butte A devenir bête brute .

Pouvait-il, en vérité, mieux se définir lui-même ? Il est évident qu'à la longue — en vivant comme il faisan, et cela depuis fort longtemps — il n'y avait pour lui que ce bel aboutissement : c'était fatal !

(1) Consulter sur Desbarreaux et ses poésies, l'excellent ouvrage de M. Frédéric Lachèvre ; Le prince des libertins au XVIImt siècle. Des Barreaux, 1 vol. gr. in 8 Paris H. Leclerc, 1907 — p. 151 sq q.

Aussi, Pascal a-t il fait allusion, juste allusion, à cet état, à cet aveu caractéristique, dans la Pensée qui suit et qui vise, d'une parties stoïciens, d'autre part les épicuriens : « cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes — les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux, les autres ont voulu renoncera la raison et devenir bêtes brutes (Des Barreaux). » — Si Pascal a cité cet exemple, c'est qu'il le tenait de celui même qui l'avait fait.

Après une dissipation aussi longue qu'eflrénée — de « bêle brute », pourrait-on dire — Des Barreaux tomba enfin gravementmalade : il était âgé de 67 ans. Epuisé, n'en pouvant plus, il crut devoir se convertir pour la dernière fois. C'est alors, rapporte-on, qu'il composa le fameux sonnet :

« Grand Dieu ! tes jugements sont remplis d'équité, » etc.. .

Encore transforma-t-il ce sonnet, dès qu'il alla mieux, en une réponse d'absolution faite par Dieu à Messire Des Barreaux.

Il se retira, peu après sa maladie, à Châlons-sur- Saône sous l'égide de l'Evêque qui avait de l'amitié pour lui. Vers sa fin (en 1673), il se serait profondément amendé et aurait prié Dieu — en toute sincérité, cette fois ! — de lui accorder ces deux grâces dont il avait grand besoin : l'oubli du passé, la miséricorde pour l'avenir.

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