Faugëre, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p
propre que vous êtes sale, .afin qu'on voie que vous réussissez aussi bien dans Thumble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert, que dans rhumble négligence de ce qui vous touche; et, après cela, il vous sera glorieux et édifiant aux autres, de vous voir dans Tordure, s*il est vrai toutefois que ce soit le plus parfait, dont je doute beaucoup, parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment *. »
Rarement existence de penseur a été, autant que celle de Pascal, scrutée dans ses derniers replis et jugée avec plus de passion aveugle ou même de malveillance préconçue. C'est ainsi qu'on s*étonne de voir Victor Cousin, à propos de la prétendue persécution du Frère Saint-Ange * de même qu'à l'occasion des malheurs de Mlle de Roannez, affecter des airs tragiques, et, en ces deux circonstances^ noter presque Pascal d'infamie. « Je n'ai point à faire connaître, écrit-il et s'écrie-t-il, la pieuse et cruelle entreprise de Port-Royal sur Mlle de Roannez, cette noble et aimable personne, qu'un zèle farouche disputa si longtemps aux liens les plus légitimes de la nature et du monde, et qui, divisée avec elle-même dans ce terrible combat, finit par
1. Faugère, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 374 et suiv.
2. Ex-capucin, du nom de Jacques Forton, dit Frère Saint- Ange, auteur d*un livre intitulé Méditations théologiqties, publié en 1645.
mourir misérablement, chargée des anathèmes de Port-Royal, malheureuse et désespérée d*avoir été une fille soumise et uoe épouse irréprochable. Je veux détourner les yeux de cet épisode de la vie de Pascal, au temps de sa grande conversion, plus triste encore que celui qui marqua sa conversion première, je veux dire la dénonciation portée par Pascal et deux de ses amis contre un pauvre religieux de Rouen, nommé Saint-Ange, coupable de s'être permis, et encore dans des entretiens confidentiels, quelques explications hasardées des saints mystères *. » Nous savons déjà à quoi nous en tenir relativement à Mlle de Roannez ; ne parlons donc que du Frère Saint-Ange. Sans doute, toute âme bien née éprouve pour la dénonciation une aversion insurmontable. Dénonciation religieuse, dénonciation politique, tout cela est hideux. Néanmoins, il importe de s*entendre. Bossuet, par exemple, pour avoir dénoncé la fausse et dangereuse mysticité de Féne^ Ion, Bossuet devrait-il donc être voué à Tanimadversion publique? A la vérité, un laïque n*a charge que de lui-même et n'a reçu la garde d'aucune espèce d'orthodoxie. Mais, d'une part, il faudrait savoir se reporter à un temps qui n'était certes pas le nôtre, et considérer, en outre, que Pascal n'agit pas seul, mais avec un groupe d'amis. D'un autre
1. Des Pensées de Pascal, Paris, 1847, in-8, p. 57 et suiv. Cf. Bibliothèque de l'École des Chartes (novembre 1842).
côté, il conviendrait de connaître d'une manière exacte tout le détail relatif à ce Frère Saint-Ange, qui, aussi bien, se résigna fort sagement à se taire et ne semble avoir été condamné à aucun in-pace ni carcere duro, « Cette affaire se termina doucement *, » dit Mme Perier. Ce religieux intempérant avait apparemment mérité d'être admonesté, puisqu'il le fut, et ce petit incident n'offrait vraiment point assez d'importance pour que Victor Cousin fît éclater tant de vertueuse indignation. Il y aurait lieu enfin de tenir compte chez Pascal et du zèle de néophyte et de cette impétuosité de nature qui, plus tard, l'emportait à des exagérations de renoncement ou de rigorisme que nous ne prétendons point complètement amnistier, mais qui, dans une large mesure, s'expliquent et méritent même, à certains égards, l'applaudissement.
Assurément, la saleté n'est jamais louable, même chez un saint. Mais quand on a été habitué à toutes les douceurs du bien-être et qu'on a pu goûter toutes les délicatesses du luxe, vouloir être nourri comme les pauvres, vêtu comme les pauvres, logé comme les pauvres, ou désirer leur céder même, pour un lit d'hôpital, son propre logis, quel bel excès! Certainement aussi, ce n'était que par exagération janséniste que Pascal en venait à confondre
1. Faugère, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 14, Vie de B. Pascal par Mme Perier.
avec les molles et perfldes tendresses les marques inoocentes de la plus légilime affection, ou condamnait pour sa nièce, qui d'ailleurs, élevée à Port- Royal, y avait pris de très bonne heure la résolution d*être religieuse *, Tétat si périlleux et tout profane du mariage. Mais comment reprocher d'avoir manqué de cœur à celui qui si éloquemment a parlé du cœur en lui assignant, au-dessus même de Tintelligence, un rôle prépondérant, et accuser de n'avoir point aimé sa famille le péni-
1. Fangère, Lettres y opuscules et mémoires y etc., p. 436 et 8uiv. Mémoire de Marguerite Perler, « Ma sœur, Jacqueline Parier, mourut neuf ans après ma mère. C'était une fille d'un très grand esprit. Nous avions été élevées à Port-Royal, elle et moi. Elle y prit la résolution d'être religieuse; mais elle ne put l'exécuter, parce que nous fûmes obligées d'en sortir par les ordres du roi. Elle avait alors plus de dix-sept ans, et plus de* deux ans au-dessus de moi. Nous avions une tante qui était veuve de M. Chabre de Riom, qui n'avait point d'enfants, et qui, en mourant, donna tout son bien à sa femme. Elle prit là-dessus une résolution de marier ma sœur, sa nièce, âgée alors de quinze ans, avec le neveu de M. Chabre, et de lui donner tout son bien et celui que M. Chabre lui avait donné. Elle m'écrivit à Paris, à mon oncle et à ma lante qui était religieuse à Port-Royal. Ils en parlèrent à ma sœar, qui demanda du temps pour y penser, et peu après se détermina à l'état religieux, ce qu'elle ne put exécuter lors, parce qu'on ne recevait les filles pour postulantes qu'à dix-huit ans; mais elle écrivit là-dessus une lettre à ma mère, qui était très belle et très judicieuse, et elle attendait l'âge pour entrer au noviciat; elle a toujours vécu dans un très grand éloignement du monde et continuellement accablée de maladies. Elle était d'une humeur fort sérieuse et même assez particulière. Elle ne voyait personne. Toute son occupation était de lire et prier. Elle mourut à Clermont le 9 avril i695. »
tent humilié, qui, s'examinant sévèrement luimême, ne laissait pas que d'écrire : « J'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m'a unis plus étroitement * »? Surtout, comment juger équitablement Pascal et les sentiments chrétiens qui si ardemment l'animent, quand on professe soi-même des sentiments païens ou du moins purement humains? Ainsi la nature humaine répugne entièrement à la soufTrance, et, pénétré par la grâce, Pascal jeune encore bénit la douleur dans cette sublime prière où il demande à Dieu le bon usage des maladies *. Nous inclinons tous à nous faire le centre de tout, et Pascal, sans attache mais non sans affection, impitoyablement et dissipant toute illusion, constate que personne ne peut être pour lui, de même qu'il ne peut être pour personne, le support de rien; car finalement « nous mourrons seuls ' ». Nous sommes portés à ne voir dans la