‹ Pascal, physicien et philosophe (volume 2)Chapitre 17 sur 89 · XXII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXII PRÉFACE

mémoire Téclat glorieux qui l'environne. Mais, lui aussi « c'est de la pensée qu'il se relève » et « c'est en la pensée que consiste sa dignité ». C'est son noble souci des choses de Tâme qui a produit l'ardeur de sa foi, et c'est à l'ardeur de sa foi que se sont allumées les flammes de cette éloquence souveraine, qui, toute brisée qu'elle nous apparaisse et dispersée en des fragments épars, le met hors de pair ou de pair avec les plus grands, faisant de lui, comme s'exprime Baylç, « l'un des plus sublimes esprits du monde, un prodige, et, pour ainsi parler, un individu paradoxe de l'espèce humaine *. » Ce serait, il est vrai, se mécompter que d'espérer de Pascal des nouveautés philosophiques; au fond, et, malgré d'injustes boutades contre Descartes, ses doctrines sont d'un Cartésien, et, par-dessus tout, il est Chrétien. Mais ce qui chez Pascal est nouveau et ce qui le rend inimitable, c'est l'élan vainqueur et c'est l'accent; c'est, plus que tout le reste, son inquiétude incessante et palpitante du vrai. Effectivement, écou-

d. Cf. Dictionnaire philosophique^ article Pascal.

PRÉFACE XXUX

tez-le ! « En voyant Taveuglement et la misère de l'homme, dit-il ; en regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est et sans, moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre point en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi d'une semblable nature, je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non, et sur cela ces misérables égarés ayant regardé autour d'eux et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi je n'y ai pu prendre d'attache, et considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'aurait pas laissé quelque marque de soi *• »

1. Les Pensées de Biaise Pascal, édit. Moliaieis t. I, p. 802.

XXIV PIÉFAGB

Qu'on pèse ces paroles! Quiconque , après les avoir méditées, n'entre point dans les sentiments dont Pascal était pénétré, n'entendra jamais ce qu'a été Pascal; car dans ces paroles Pascal est tout entier. Âhl certes, il n'y a rien là qui, même de loin, se rapproche de l'homme artificiel qu'imaginera Buffon, de l'homme « qui, au moment de la création, s'éveille tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne, se faisant à lui-même l'histoire de ses premiers mouvements, de ses premières sensations, de ses premiers jugements ^ » Pascal n'est pas un pur spéculatif qui se joue en d'ingénieuses et allégoriques fictions ou qui s'évertue en des recherches savantes. C'est réellement une créature humaine, consternée ou plutôt toute frémissante des mystères de sa condition. C'est un croyant qui se tourne avec amour, après l'avoir découvert, vers le Christ, dont il fait sans doute un Christ aux bras étroits^ mais qui enfin à ses regards consolés apparaît comme un Christ

1. CEuvres complètes, Paris, 1836, 9 v. in-8, t IV, p. 164, Z)f l'homme f des sen$ en généml.

PRÉFACE XXy

libérateur. JNe cherchez donc point dans les Pensées de système curieux sur Thomme, sur sa nature, sur sa destinée. Mais, à chaque ligne, c'est l'homme lui-même que Je$ Pensées nous présentent, mélange extraordinaire de grandeur et de bassesse, ni ange ni bête, tour à tour chétif ver de terre et roi dépossédé.

En un mot, la philosophie de Pascal est une philosophie vivante qui saisit à la gorge les plus frivoles ou les plus braves, mais qui ne les trouble que pour les assagir. S'ensuit-il néanmoins que cette philosophie se résolve en un scepticisme fiévreux où se réfléchiraient les perplexités mêmes qui auraient douloureusement agité l'existence de l'auteur des Pensées? Faudrait-il conclure « que Pascal rejette même toute philosophie, qu'il renonce à la raison pour s'adresser à la religion, et que sa religion ne soit qu'un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute, sous le souffle aride du désespoir ^ ? » C'est ce lieu commun, rebattu depuis Voltaire et Gondorcet, que nous avons,

1. Des Pensées de Pascal par M. Victor Cîousin, 3« édit., Paris, 1847, iii-8, p. 162.

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