CEuvres compl., t. VIII, p
3. ifeirf., p. 36, Lettre à Mersenne, 15 décembre 1638 ; p. 71 au même, 9 janvier 1639; p. 176, au même, 15 novembre 1639!
presque surabondantes, et on ne saurait, sans doute, relativement à la question du vide, rien exiger de plus clair ni de plus précis. G*est pourquoi il ne serait pas non plus possible de contester que Descartes, devançant tous ses contemporains, n*ait dû ses vues sur la nature aux seules intuitions de son génie. Il s*en fallait de beaucoup, au contraire, que Pascal eût fait preuve en physique de la même décision et montré la même originalité puissante. EiTectivement; Pascal commence par admettre, sans hésitation ni restriction, que la nature a horreur du vide. Ce n'est qu*après avoir entendu parler des travaux de Torricelli divulgués par Mersenne, au retour d'un voyage qu'en 1645 le savant religieux avait fait en Italie, que relativement au vide il conçoit des doutes. Gonséquemment, en 1646, il renouvelle à Rouen Texpérience de Torricelli, de concert avec un de ses amis, M. Petit, intendant des fortifications, lequel l'ayant apprise de la bouche même de Mersenne, la lui avait communiquée ^ Puis, en
1. Baillet, La Vie de M. Descartes, 2* partie, p. 228. « La première de ces expériences qu'on eût jamais faites sur le vide, s'était communiquée de Galilée à Torricelli, qui avait beaucoup éclaire! la chose par de nouvelles expériences faites en 1643. L'année suivante, on en avait écrit au P. Mersenne, sans lui en marquer Tauteur, qui était demeuré pendant quelque temps inconnu par ce moyen. Le Père avait essayé de répéter cette expérience du vide à Paris; mais n'y ayant pas entièrement réussi il l'avait abandonnée et n'y songeait plus, jusqu'à ce que, étant allé en Italie et
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1647, il consigne dans une publication intitulée : Nouvelles expériences touchant le vide, les résultats par lui obtenus *. Se trouve-t-il donc, à partir de ce moment, entièrement désabusé de sa première opinion relativement au vide? Nullement. Il n'estime plus alors, il est vrai, d'une manière absolue, que la nature a horreur du vide. Néanmoins, il persiste à croire, comme Galilée, qu'elle en a horreur, mais que la force de cette horreur est limitée '. Il faut qu'à sa demande, son beau-frère, M. Perier, ait exécuté, vers la fin de 1648, sur le puy de Dôme, l'expérience qu'il répète lui-même à Paris sur la tour de Saint-Jacques de la Boucherie, pour qu'enfin il déclare que la nature n'a aucune horreur du vide. Tomeelli avait posé le principe du baromètre; Pascal en mesure les différentes hauteurs, démontrant jusqu'à Févidence que ces hauteurs mêmes demeurent proportionnelles à celles des colonnes d'air qui pressent le mercure, et ainsi que l'air est pesant.
s'en étant exactement informé, il en était rcyenn pleîne* méat iostFait en 164S. »
i. Bossut) Œuvres de 0. Pascal, t. IV, p. 52 et suiv.
2. /d., Ibid.f p. 67. « Je dirai du vide véritable, écrit Pascal, ce q<ae j'ai dit du vide appareat^ je tiendrai pour vraies les maximes :
!• Que tous les corps ont de la répugnance à se séparer Tua de Tautre, et i admettre du vide dans leur intervalle, c'est-à-dire que la Nature abhorre le vide
2" Que la force de cette horreur est limitée et pareille à celle avec laquelle l'eau d'une certaine hauteur, qui est à peu près de trente- un pieds, tend à couler en bas. »
8i PASCAL
Pascal, pour qui, manifestement, les recherches de Torricelli avaient été une indication précieuse, Pascal, dans cette théorie de la pesanteur de Tair acquise déûnitivement par lui à la science, ne devaitil rien à Descartes? Et n'y a-t-il pas lieu de s^étonner qu'en publiant une relation de Texpérience du puy de Dôme, il n'ait fait de Descartes aucune mention?
A la rigueur, il serait permis d'admettre que du reste, très au courant des principaux ouvrages de Descartes, Pascal, avant 1648, ne lés connaissait néanmoins pas tous; qu'il ignorait, en particulier, ou n'avait pas assez médité ceux dans lesquels l'auteur du Discours de la Méthode traite de physique; surtout et enfin que les Lettres de Descartes relatives à ces matières n'étaient point parvenues jusqu'à lui, de même que jamais il n'avait eu occasion de s'en entretenir avec Descartes en personne. On comprendrait, dès lors, que dans sa relation de l'expérience du puy de Dôme, Pascal n'ait eu aucun motif de citer le nom de Descartes. Mais que dire, et ce silence ne deviendrait-il point souverainement regrettable, s'il était avéré que ce fut surtout grâce aux suggestions de Descartes que cette décisive expérience fût entreprise? Or, c'est ce qu'affirme positi-
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vement Descartes dans deux lettres par lui adressées presque coup sur coup, en 1649, à Garcavi. — 11 juin 1649, Descartes à Carcavi: « Je me promets que vous n'aurez pas désagréable que je vous prie de m*apprendre le succès d'une expérience qu'on m'a dit que M. Pascal avait faite ou fait faire sur les montagnes d'Auvergne. J'aurais le droit d'attendre cela de lui plutôt que de vous, parce que c'est moi qui l'ai avisé, il y a deux ans, de faire cette expérience, et qui l'ai assuré que, bien que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais pas du succès. Mais parce qu'il est l'ami de M. de Roberval, qui fait profession de n'être pas le mien *, et que j'ai déjà vu qu'il a tâché d'attaquer ma matière subtile dans un certain imprimé de deux ou trois pages, j'ai sujet de croire qu'il suit la passion de son ami '. » Garcavi
1. Sur les rapports de Descartes et de Roberval, Descartes infligeant parfois à Roberval d*assez rudes leçons et Roberval ne cessant de jalouser et de dénigrer Descartes, voyez Montucla, Ouvr. cit, t. II, p. 55 et 144.
2. Œuvres compl. de Descartes, t. X^ p. 344. Bossut, qui ne nomme même pas Descartes à propos de la pesanteur de Tair, dans son Essai sur l'histoire générale des Mathématiques, t. I, p. 320 et suiv., ne parle de lui dans son Dis^ cours sur la vie et les ouvrages de Pascal (à la suite de l'Essai, t. II, p. 324 et suiv.) que pour chercher à justifier celui-ci, et par d'assez pauvres raisons, « d'avoir méprisé cette réclamation de Descartes ou de n'y avoir fait aucune réponse ». Il supprime d'ailleurs, dans la première lettre à Carcavi, la phrase finale de Descartes. Montucla, qui la cite {Histoire des Mathématiques, t. II, p. 206), ajoute sentencieusement : « En effet, quelque grand homme que fût Pascal, il n'était pas exempt de cette infirmité humaine. »
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ayant raeoalé rcai:périaBoe à Descaites, « j'avais quelque iatérèl à la savoir, répond Descartes (17 août 1649) à eanse que c'est m<M qui avais prié M. Pascal, il y a deux ans, de vouloir la faire, et je l'avais assuré du succès comme étant entièrement conforme à mes principes, sans quoi il n'eût eu garde d'y penser, à cause qu'il était d'opinion contraire * ».
Il serait assurément bien difficile de suspecter une telle allégation et de mettre en doute la parole de Descartes. Toutefois, s'il fallait en venir aux preuves, on les trouverait et dans les détails authentiques de la biographie de Deacartes et dans le récit qu'ont fait de ses rapports avec Pascal les
1. Œuvres compl. de Descartes, l. X, p. 351. — Le P. Daniel dans son Vo^ge dm monde de Detcmrte», quoiqu'il no soit certes pas favorable à Descartes, dont il tourne la philosophie en dérision, mais parce qu'il est encore plus lK»sUle à Pascal, no naaque pas de n4>peler, ea paraisaaat les Iroaver légitimes, les revendications de Tautear du livre dos Principes. Il affecte même de mettre en doote loal oo qo'oa a racoBlé de Pascal, inventant à douze ans la gé oic < r i o , et de rémotion profonde où jeta soa père le speotade d^im pareil prodige. Cette anecdote, « propagée par les aoùs do Pascal qui, après tout, n'était ni an ange, ni un démon, » ne iear aurait étéqu'une manière dereoonnsitre, en le payant d%ype^ boliqoes louanges, « les obligations qails lui a^eient pour les Lettres au ProvinciaL » (Feya^e ctù monde de Deicarfer, Paris 1690, in-lâ, p. 272 et suiv.) Le P. Daniel est é^esMal l'auteur d'un autre ouvrage qu'il faut rapprocher du précédent : Nouvelles difficultés proposées par un Péripatétkkn à Vauteur du Voyage du monde de Descartes touchant Id connaissance des bestes, avec la réfutation des deux défenses du système général du monde de Descartes, Paris, 1693, itt-12.
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membres mêmes de la famille de Pascal. Ainsi il est constant qu'en juin 1647, Descartes quitta queU ques mois la Hollande pour venir en France régler des intérêts domestiques. Il y recevait en même temps et d'une manière inattendue une pension de trois mille livres que spontanément lui avait octroyée Mazarin. « C'était, portaient les lettres patentes, en considération de ses grands mérites et de Tutilité que sa philosophie et les recherches de ses longues études procuraient au genre humain, comme aussi pour Taider à continuer ses belles expériences qui requéraient de la dépense *. » Ce qui est également certain, c*est que Descartes n'avait pas laissé, malgré tout, que de reconnaître en Biaise Pascal un génie de sa race. Aussi, durant son séjour à Paris, se montra-t-il désireux de Tentretenir, et le vit-il au moins deux ou trois fois longuement, deux fois chez Pascal lui-même, une autre fols aux Minimes de la Place Royale, chez le P. Mersenne. Il convient, en outre, de noter que dans ces entrevues il fut principalement question des expériences faites ou à faire sur le vide.
Rappelons d'abord et comme premier témoignage, la curieuse lettre que le 25 septembre 1647 Jacqueline Pascal écrivait à Mme Perier, qui, pour lors, se trouvait à Rouen chez son père.
i. Baillet, La Vie de M, DescarteSy 2» partie, p. 327.
« Ma très chère sœur, j'ai différé à l'écrire, parce que je voulais te mander tout au long l'entretien de M. Descartes et de mon frère, et je n'eus pas le loisir hier de te dire que, dimanche au soir, M. Habert vint ici, accompagné de M. de Montigny, de Bretagne, qui me venait dire (au défaut de mon frère qui était à Téglise), que M. Descartes, son compatriote et intime ami, lui avait fort témoigné avoir envie de voir mon frère, à cause de la grande estime qu'il avait toujours ouï faire de M. mon père et de lui, et que, pour cet effet, il Tavait prié de venir voir s'il n'incommoderait pas mon frère (parce qu'il savait qu'il était malade) en venant céans le lendemain à neuf heures du matin. Quand M. de Montigny me proposa cela, je fus assez empêchée de répondre, à cause que je savais qu'il a peine à se contraindre et à parler, particulièrement le matin; néanmoins je ne crus pas à propos de le refuser, si bien que nous arrêtâmes qu'il viendrait à dix heures et demie le lendemain : ce qu'il fit avec M. Habert, M. de Montigny, un jeune homme de soutane, que je ne sais pas qui c'est, le fils de M. de Montigny et deux ou trois autres petits garçons. M. de Roberval, que mon frère en avait averti, s'y trouva, et là, après quelques civilités, il fut parlé de l'instrument (la machine arithmétique), qui fut fort admiré, tandis que M. de Roberval le montrait. Ensuite, on se mit sur le vide, et M. Descartes, avec un grand
sérieux, comme on lui contait une expérience, et qu'on lui demanda ce qu'il croyait qui fût entré dans la seringue, dit que c'était de sa matière subtile ; sur quoi mon frère lui répondit ce qu'il put, et M. de Roberval, croyant que mon frère aurait peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M. Descartes (avec civilité cependant), qui lui répondit avec un peu d'aigreur, qu'il parlerait à mon frère tant que l'on voudrait, parce qu'il parlait avec raison, mais non pas à lui, qui parlait avec préoccupation; et là-dessus, voyant à sa montre qu'il était midi, il se leva, parce qu'il était prié à dîner au faubourg Saint-Germain et M. de Roberval aussi, si bien que M. Descartes l'y mena dans un carrosse, où ils étaient tous deux tout seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais un peu plus fort que jeu, à ce que nous dit M. de Roberval, qui revint ici l'aprèsdîné, où il trouva M. Dalibray. J'avais oublié de te dire que M. Descartes, fâché d'avoir été si peu céans, promit à mon frère de le venir revoir le lendemain à huit heures. M. Dalibray, à qui on l'avait dit le soir, s'y voulut trouver, et fît ce qu'il put pour y mener M. Le Pailleur, que mon frère avait prié d'avertir de sa part; mais il fut trop paresseux pour y venir... M. Descartes venait ici en partie pour consulter le mal de mon frère; sur quoi il ne lui dit pourtant pas grand'chose; seulement il lui conseilla de se tenir tous les jours au lit jusqu'à ce
qu'il fût las d*y êlre, et de prendre force bouillon. Ils parlèrent de bien d'autres choses, car il y fut jusqu'à onze heures; mais je ne saurais qu*en dire, car hier je n'y étais pas, et je ne le pus savoir, car nous fûmes embarrassés toute la journée à lui faire prendre son premier bain... Je crois que la saignée au pied de dimanche au soir lui fit du bien, car lundi il parla fort toute la journée, le matin à M. Descartes, et Taprès-midi à M. de Roberval, contre qui il disputa longtemps touchant beaucoup de choses qui appartiennent autant à la théologie qu'à la physique.... Dis à M. Ausoult que, selon sa lettre, mon frère écrivit au P. Mersenne, l'autre jour pour savoir de lui quelles raisons M. Descartes apportait contre la colonne d'air, lequel fit une réponse assez mal écrite (à cause qu'il a eu l'artère du bras droit coupée en le saignant, dont il sera peut-être estropié) «Je lus pourtant que ce n'était pas M. Descartes (car, au contraire, il la croit fort, mais par une raison que mon frère n'approuve pas), mais M. de Roberval qui était contre; et aussi il témoignait assez l'envie que M. Descartes avait de le voir et l'instrument aussi; mais nous prenions tout cela pour civilité *. »
Pour n'être point identique, quant aux circon-
1. Cette lettre a été publiée pour la première fois par M. Libri, Journal des Savants, septembre 1839 : Des fnanuscrits inédits de Fermât,
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stances qu'il relate, avec cette* lettre de Jacqueline Pascal, le récit de Baillet n'en confirme pas moins le fond des choses. Baillet ne parle que d'une entrevue qui eut lieu aux Minimes entre Descartes et Pascal. Mais on lui doit, relativement à l'historique de la question du vide, des détails dont la clarté ne laisse rien à désirer. « Après l'expédition des lettres (qui lui assurèrent sa pension et qui étaient datées du 6 septembre 1647), M. Descartes, écrit Baillet, semblait n'avoir rien de plus pressé que son retour en Hollande, et il se mit en état de partir incessamment... sans se donner le loisir de rendre aucune visite ou d'en recevoir. Il fut pourtant rencontré par M. Pascal le jeune qui, se trouvant pour lors à Paris, fut touché du désir de le voir, et il eut la satisfaction de l'entretenir aux Minimes, où il avait eu avis qu'il pourrait le joindre. M. Descartes eut du plaisir à l'entendre sur les expériences du vide qu'il avait faites à Rouen , et dont il faisait actuellement imprimer le récit, dont il lui envoya un exemplaire en Hollande quelque temps après son retour... M. Descartes, ravi de l'entretien de M. Pascal, trouva que toutes ces expériences étaient assez conformes aux principes de sa philosophie, quoique M. Pascal y fût alors opposé par l'engagement et l'uniformité d'opinions où il était avec M. de Roberval et les autres qui soutenaient le vide. Mais pour le récompenser de sa conversation, il lui donna avis de faire
d*autres expériences, sur la masse de l'air, à la pesanteur duquel il rapportait ce que les philosophes du commun avaient attribué vainement à rhorreur du vide. Il l'assura du succès de ces entreprises quoiqu'il ne les eût point faites, parce qu'il en parlait conformément à ses principes. M. Pascal, qui n'était pas encore persuadé de la solidité de ses principes, et qui lui promit dès lors quelques objections contre la matière subtile, n'aurait peut-être pas eu grand égard à son avis, s'il n'eût été averti vers le même temps d'une pensée toute semblable qu'avait eue le sieur Torricelli. Les expériences qu'il fit de la pesanteur de l'air en 1648, sur ces avis, se trouvèrent fort heureuses, mais il aima mieux en savoir gré au sieur Torricelli qu'à M. Descartes, qui s'est vu privé de sa reconnaissance, soit dans sa lettre à M. de Ribeyre, premier président de la Cour des Aides de Glermont-Perrand, où il a fait le récit de ses expériences, soit dans la préface que l'un de ses amis a faite à son traité posthume de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de
Pair *. »
Baillet ne borne même pas là son récit. Descartes était de retour en Hollande vers la fin de septembre 1647. Les objections promises par Pascal ly vinrent presque aussitôt trouver. « Le 13 décem-
1. Baillet, La Vie de M, DescarteSf2* partie, p. 328 et suiv.
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bre 1647, continue Baillet, M. Descartes écrivit au P. Mersenne pour lui marquer qu'il avait reçu par le moyen de M. de Zuytiichem quelques objections contre sa matière subtile, que M. Pascal le jeune lui avait envoyées avec la relation imprimée de son expérience, dont il le remerciait. Il témoigna faire beaucoup de cas de ces objections et il Qt assurer Pascal, par le même Père, qu'il lui en savait bon gré, et qu'il le priait de ne rien omettre de toutes ses raisons dans le second écrit qu'il lui en promettait, afin qu'il pût le satisfaire pleinement dans les réponses qu'il lui préparait. Cependant... depuis son retour de France, il ne s'était presque occupé que des expériences du vif-argent, ou de la pesanteur de l'air qu'on appelait à Paris l'expérience du vide. Il fut si content de leur succès, surtout à l'égard de celles du vide qu'il faisait dans le ballon, qu'il se plaignit au P. Mersenne qu'il eût gardé cette expérience, près de quatre ans après l'avoir reçue de Torricelli, sans la lui communiquer, quoiqu'il s'en fût avisé avant cet Italien. Il en prit occasion d'encourager de nouveau M. Pascal pour celles qu'il lui avait conseillé, lorsqu'il était à Paris, de faire faire sur les plus hautes montagnes de l'Auvergne, et il employa le reste de l'hiver qui était extraordinairement doux cette année, aux mêmes occupations, jusqu'à son troisième voyage en France. De sorte qu'ayant trouvé cette belle expérience de
plus en plas conforme à ses principes contre Tintention des défenseurs du vide, il se 6t un plaisir particulier de la continuer encore en Suède avec H. Chanut Tambassadeur, et de joindre leurs découvertes communes avec celles que M. Pascal et M. Perier faisaient en Auvergne ^ »
Le récit de ce troisième et dernier voyage de Descartes en France, nous donnerait encore, sll était nécessaire, de nouvelles lumières sur le sujet qui nous occupe. Mandé à Paris comme de la part du Roy, qui paraissait vouloir Ty fixer en lui assurant, avec le brevet d'une nouvelle pension, un emploi considérable ce qui lui donnerait plus d'honneur que d'occupation », Descartes quittait de nouveau la Hollande en mai 1648. L'illustre philosophe a raconté lui-même avec bonhomie, quelle fut, à son arrivée et parmi le tumulte de la Fronde, sa déconvenue. « Les troubles inopinément survenus, dit-il, firent qu'au lieu de voir quelques effets de ce qu'on lui avait promis, il trouva qu'on avait fait payer par l'un de ses proches l'expédition des lettres qu'on lui avait envoyées et qu'il lui en devait l'argent. De sorte qu'il semblait n'être venu à Paris que pour acheter un parchemin le plus cher et le plus inutile qui ait jamais été entre ses mains... Ce qui le dégoûta le plus, c'est qu'aucun de ceux
1. Baillet, La Vie de Af. Descariex, 2« partie, p. 332, et suiv.
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qui Tavaieni appelé ne témoigna vouloir connaître de lui autre chose que son visage. De sorte, ajoute-t-il, qu'il avait sujet de croire qu'ils le voulaieat seulement avoir en France comme un éléphant on une panthère à cause de la rareté, et non pour y être utile à quelque chose. La pensée la plus favorable qu'il put avoir de leur bonne volonté fut de les considérer comme des amis qui Tavaient convié à dîner chez eux, et lorsqu'il y
fut arrivé, il trouva que leur cuisine était en dé-
sordre et leur marmite renversée ^ »
Bu dépit de ces contre-temps, les amis de Descaries ne l'en retinrent pas moins près d'eux trois mois durant, car il ne s'embarqua que le l**' septembre 1648 pour Rotterdam. Ce fut dans cet intervalle qu'il se réconcilia avec Gassendi ' et £ré-
1. Baillel, ta Vie de M. Descartes, î^ysTile, p. 340 et suiv.
2. Gasseodi, à ia prière de Merseone, ayiil proposé des Objections aux Méditations de Descartes. Elles forment les Cinquièmes Objections. Le ton en est 4pre et railleiir, cl Gassendi lui-même avouait « n'avoir exaraioé de si près la métaphysique de M. Descartes, que pour avoir reçu de lui quelque malhonnêteté. » Cette malhonnêteté consistait en oe que Desoaites» dans eoa traité des Météores, n'avait pas cité un travail de Gassendi sur les parhélies, ad Henricum Heinerium de parheliis Epistola, Les Réponses de Descartes ^nx Cmquièmes Objections furent telles que Gassendi, piqué au jeu et d'ailleurs excité par Sorbière, publia de nouvelles objections ou Instances, auxquelles Descartes daigna à peine i^pondre, longteiaps après qu'elles eurent paru, et indirectement, dans une lettre à Clerselier. De là entre Descartes et Gassendi une brouille que fit cesser Tabbé, plus tard cardinal d'EstréeSy qui à Paris les réconcilia.
queDta à Paris des réunions savantes, où on ne s'occupait en quelque sorte que des expériences du vide, et où le champion de Pascal, l'implacable B4)berval; s'acharnait à poursuivre Descartes de ses objections. Mais il faut laisser ici la parole à BaUlet. « Ce fut le jour de la réconciliation des deax philosophes (Descartes et Gassendi), que M. de Roberval entreprit pour la première fois de démontrer l'impossibilité du mouvement sans le vide. M. Descartes à qui s'adressaient personnellement les prétentions de ce mathématicien, ne fit point difBculté de répondre d'ahord à toutes ses objections. Mais il le fit avec tous les égards qui étaient dus à la présence de M. l'abbé d'Estrées et de sa compagnie, sans changer la face d'une conversation honnête et paisible. L'humeur de M. de Roberval, qui avait partout besoin de l'indulgence de ceux à qui il avait affaire, ne s'accommodait pas assez du flegme qui accompagnait ordinairement les discours de M. Descartes. Aussi ne fut-il pas longtemps k s'échauffer. Ni la considération du respect dû à M. l'abbé d'Estrées, ni la modération de M. Descartes ne purent éteindre ou ralentir ce feu. Il en fit ressentir encore les effets en d'autres oecs^sions à M. Descartes pendant le reste de son séjour à Paris. Les mathématiciens de la ville s'assemblèrent souvent, ou chez M. l'abbé Picot, son hôte, ou aux Minimes de la Place Royale, jusqu'au fort de
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la maladie du P. Mersenne, pour avoir la satisfaction de conférer avec lui, ou pour faire leurs observations en sa présence. De tant de savants que M. Descartes voyait avec plaisir, M. de Roberval était le seul qui lui fût devenu formidable par son humeur; et, pour tempérer un peu sa joie, M. de Roberval ne s'absentait presque d'aucune des assemblées où il se trouvait. On y répétait souvent Texpérience du vide, non pour l'instruire d'une chose qui n'était pas nouvelle, mais pour lui en faire voir toutes les manières différentes qu'on avait inventées depuis peu et qu'on n'avait pas encore vues. Il ne s'y donnait point d'autre part que celle de spectateur; c'est pourquoi il y parlait peu, et seulement pour marquer comment ces expériences s'accordaient avec ses principes. Il se contentait d'écouter les autres, et soit qu'il suivît les mouvements de sa retenue ordinaire, soit qu'il voulût éviter la dureté des réparties de M. de Roberval, il refusa presque toujours de s'expliquer lorsque la compagnie l'en priait, voyant surtout que la plupart étaient dans l'opinion du vide effectif qu'il n'admettait point. Mais il ne laissa pas de détromper ceux qui croyaient qu'il n'avait pas encore songé jusqu'alors à la pesanteur de l'air comme à la cause des effets que le vulgaire des philosophes avait toujours attribués à l'horreur du vide. C'est une observation qu^il avait faite longtemps auparavant, et même devant
Torricelli, par qui tous ces savants mathématiciens de Paris confessaient avoir été devancés dans cette opinion.
« Ce fut dans Tune de ces assemblées qui se tenait, ce jour-là, ni chez M. Tabbé Picot ni aux Minimes, mais chez une personne de marque, que M. de Roberval entreprit de pousser entièrement M. Descartes à bout sur tous les points de sa physique auxquels il était contraire. Quoiqu'il affectât de parler un langage tout à fait opposé à celui de rÉcole, il n'en était pas plus uni de sentiments avec M. Descartes. Il Tattaqua non seulement sur le vide et sur l'impossibilité du mouvement dans le plein, mais encore sur les atomes qu'il rejetait ^ et sur la matière qu'il supposait divisible à l'indéfini. Il l'entreprit d'un ton si magistral et si semblable à celui dont il avait coutume d'épouvanter les écoliers de sa classe, que M. Descartes qui n'était point venu en France pour disputer, en parut étourdi; et la crainte de retrouver un second Yoëtius dans ce professeur, fit qu'il aima mieux se taire que de lui laisser prendre pied sur ce qu'il pourrait lui dire
1. Pour ce qui est des atomes, il fkat entendre en quel sens Descartes les rejetait. « A Tégard de la divi^ibUilé de la matière, écrivait-il, bien que je ne puisse compter toutes les parties en quoi elle est divisible, et que, par con«équeDt, je dise que leur nombre est indéfini, cependant je ne saurais assurer que Dieu ne puisse jamais terminer cette division, parce que Dieu peut faire plus que je ne saurais comprendre. » {Lettre 143.)
pourFembarquer dans des contestations. Il témoigna néanmoins à la compagnie qu'il ne s'abstenait de répondre à M. de Roberval que pour l'obliger de mettre ses difficultés par écrit, et qu'il s'offrait dans ce cas-là de le satisfaire. — M. de Roberval ne voulut pas se soumettre à une condition si juste; et il ne fut pas plutôt sorti de l'assemblée que, s'imaginant pouvoir prendre droit sur le silence de M. Descartes^ il se vanta qu'au moins une fois en sa vie il avait su lui fermer la bouche. M. Descartes ne jugea point à propos de relever une si sotte vanité, et il crut devoir abandonner pour toujours M. de Roberval à sa propre complaisance *. »
1. Baillet^ La Vie de M. Descartes, 2« partie, p. 344 et suiv. Cf. Foucher de Gareil, Nouvelles Lettres et Opuscules inédits de Leibniz, Paris, 1857, in-8®, p. 37. Remarques sur Vabrégé de la Vie de M, Descartes, « Je crois que Tanimosité qu'il y a eu entre M. Des Cartes et M. de Roberval, écrit Leibniz, venait d'une raison plus importante que de ce que M. Des Cartes avait omis de lui donner un exemplaire de ses Essais. La véritable raison a été sans doute que M. Des Cartes avait la coutume de parler des autres savants avec un grand mépris. Et Roberval était un homme fler, ardent et contentieux. M. Des Cartes sans doute était bien plus profond que lui et plus capable de faire des découvertes. Mais il était comme les méditatifs ont coutume d'être et comme un homme qui ayant beaucoup de grandes vues ne saurait avoir le loisir de se charger la mémoire des particularités de chaque matière. Mais M. Roberval n'ayant que les mathématiques en tôte et faisant profession d'enseigner, avait sa science prête et pour ainsi dire au bout de la langue. Gela faisait que M. Des Cartes avait de la peine à lui tenir tête dans les conversations où le monde ne juge que par les dehors. M, Roberval me raconta à Paris que Des Cartes
On le remarquera aisément, et le fait reste incontestable. Alors même que la personne de marque, chez laquelle Roberval entreprit de pousser entièrement Descartes à bout sur la physique, ne serait point Pascal, et quand même Pascal n'aurait point assisté à la dernière réunion que mentionne Baillet, il est impossible de ne pas admettre, d'après le récit de Baillet, que durant son troisième et dernier voyage en France, lequel précéda encore l'expérience décisive du puy de Dôme, Descartes n'ait eu mainte occasion de solliciter de nouveau Pascal de faire exécuter cette expérience, en lui expliquant plus amplement ses principes relativement au vide.
Ainsi , rien n'est plus net. Galilée , Torricelli croient d'abord au vide, et ce n'est qu'en 1643 que ce dernier entrevoit la véritable solution de Tascension des liquides. « Galilée, écrit Montucla, n'ignorait cependant pas la pesanteur de l'air; il enseigne dans ses Dialogues deux manières de la démontrer et de la mesurer. Le pas était facile d'une découverte à l'autre ; mais l'histoire des sciences nous apprend à ne point nous étonner de voir d'excellents génies manquer des découvertes
paraissait écolier auprès de lui, et d'autres me Pont confirmé. Il afîectait de se trouver aux compagnies où M. Des Cartes venait pour avoir occasion de le harceler, et ce fut une des raisons' qui fit quitter Paris à M. Des Cartes.
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auxquelles ils touchaient. Torricelli en eut enfin ridée heureuse *. »
Cette solution, Descartes, qui, aussi bien, a toujours professé le plein, Descartes la produit dès 1638, ou même dès 1631, dans des textes irréfragables. En septembre 1647, de passage à Paris, il suggère à Pascal des expériences qui vérifieront les principes que Pascal se refuse à admettre. Vers les derniers jours de la même année, en répondant à des objections de Pascal contre la matière subtile, il lui écrit de Hollande pour rengager de nouveau à faire faire sur les plus hautes montagnes d'Auvergne les expériences que déjà il lui avait conseillées. Enfin, à partir de mai 1648, avant l'exécution de l'expérience du puy de Dôme, il revoyait Pascal et plus d'une fois, soit chez lui, soit dans des assemblées, où il était surtout question des expériences du vide. L'expérience du puy de Dôme ayant été faite au milieu de septembre 1648 et avec un plein succès, Descartes, en 1649 et à deux reprises, se plaint à Garcavi, ami des Pascal, de ce que Pascal ne l'a pas plus nommé dans sa relation de l'expérience du puy de Dôme, parue en
1. Histoire des Mathématiques, t. II, p. 203. Cf. Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie depuis la renaissance des lettres jusqu^à la fin du XV II* siècle, 4 v. in -8. Paris, 1844, l. IV, p. 289. L'auteur y rappelle les procédés employés par Galilée pour déterminer le poids de Pair, Discorsi e dimostrazioni matematiche, p. 82, 83.
1648, que dans sa publication de 1647 intitulée : Nouvelles expériences sur le vide. Cependant Descartes ne garde à Pascal nulle rancune. Ce qui le pFouve, c'est qu'à la veille même de son départ pour la Suède, en 1649, il rappelle à Pascal, par rintermédiaire de Carcavi, qu'il attend toujours la réfutation qu'il lui a promise de sa matière subtile. Ce n'est pas tout; une fois établi en Suède, il prend plaisir avec son ami Chanut, l'Auvergnat Chanut, ambassadeur de France près de la cour de Stockolm ^ à chercher dans de nouvelles expériences la confirmation des résultats obtenus par celles de M. Perier et de Pascal ^ En mars 1650, et dans deux lettres
1. Descartes, Œuvres compL, t. IX, p. 408 et suiv. et t. X, p. 1 et suiv. — Cf. Mémoires de ce qui s'est passé en Suède du temps de M. Chanut, dressés par Linage de Vauciennes, Colo(?ne, 1677, in-12.
2. Cf. Bossu t, Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal, h la suite de VEssai sur Vhistoire générale des Mathématiques, t. II, p. 332. « On doit rapporter à peu près au môme temps les premières observations qu'on ail faites sur les variations auxquelles la colonne mercurielle est sujette en un même lieu, par les divers changements de temps. C'est de là que le tube de Torricelli et les autres instruments destinés au même usage, ont été appelés baromètres. M. Perier observa ces variations à Clermont, pendant les années 1649, 1650, et les trois premiers mois de Tannée 1651, 11 avait engagé M. Chanut, ambassadeur en Suède, à faire de semblables expériences à Stockolm. Descartes, qui se trouvait dans la mémo ville sur la fin de 1649, prit part à ce travail ; et c'est* à cette occasion qu'il indiqua Pidée d'un baromètre double, contenant du mercure et de l'eau, afin de rendre plus sensibles les variations du poids de l'air, en les mesurant par celle de la colonne d'eau. «»
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qui nous ont été conservées, Ghanut continuait encore à entretenir M. Perier des observations qu'il avait faites de concert avec Descartes, dont il lui mandait la mort arrivée le 11 février de la même année. « Je soupire encore, en vous l'écrivant, disait Ghanut ; car sa doctrine et son esprit étaient encore au-dessous de sa grandeur, de sa bonté et de l'innocence de sa vie *. »
Voilà ce qui concerne Descartes. Voici ce qui concerne Pascal.
Dès le début et pendant longtemps, Pascal, partisan déclaré du vide, n'apporte quelque tempérament à son opinion qu'après avoir eu connaissance, sinon des principes de Descartes dans toute leur teneur, du moins des essais de Torricelli. Toutefois ses expériences de 1646, publiées en 1647, ne lui ont pas encore, à beaucoup près, donné la pesanteur de l'air. En septembre 1647, Descartes presse Pascal d'expérimenter de nouveau sur quelque haute montagne d'Auvergne. Toujours prévenu contre la matière subtile, ce n'est que le 15 novembre 1647 que Pascal prie M. Perier d'exécuter lui-même sur le puy de Dôme l'expérience du vide. « J'ai fait espérer, lui écrit-il, que vous m'accorderiez cette grâce, à tous nos curieux de Paris, et entre autres au R. P. Mersenne, qui s'est
1. Bossut, Œuvres de B, Pascal, t. IV, p. 369. Lettre écrite par M, Chanitt à M, Perler, de Stockolm le 28 mars 1650.
déjà engagé par les lettres qu'il a écrites en Italie, en Pologne, en Suède, en Hollande, etc., d'en faire part aux amis qu'il s'est acquis par son mérite ^ » De Descartes, d'ailleurs, par un mot. Cependant M. Perier ne se trouvait pas libre de déférer immédiatement au désir de Pascal. De là auprès de Pascal de nouvelles instances de la part de Descartes et aussi de la part des amis de Descartes. « Ne laissez pas de pousser le jeune M. Pascal à nous donner le corps dont il nous a fait voir le squelette, écrivait le 6 avril 1648 M. de Zuytlichem à Mersçnne. Il faut tenir les mains à pénétrer tout ce mystère du vifargent descendant au tuyau. Mais soyez persuadé qu'à la fin, il n'y aura que les phénomènes de M. Descartes qui en viendront nettement à bout. Tout autre principe m'est trop grossier depuis que j'ai goûté ses fondements *. » Descartes, de son côté, réitère certainement ses conseils, durant son dernier séjour à Paris, de mai à août 1648. Enfin, le 19 septembre 1648, M. Perier exécute avec autant d'exactitude que de succès, l'expérience si impatiemment attendue, et aussitôt Pascal se hâte d'en publier les résultats sous ce titre pompeux : Récit de la grande expérience de V équilibre des liqueurs projetée par le sieur B, Pascal^ pour V accomplissement du Traité qu'il a promis dans son Abrégé touchant le vide, et