‹ Pascal, physicien et philosophe (volume 2)Chapitre 44 sur 89 · Critique de la raison pure spéculative · texte numérisé non relu

Critique de la raison pure spéculative

ET DESGARTES 139

voilà le temps. Leur essentielle manière d'être ou leur étendue, voilà l'espace. Mais, considérés en physique, indépendamment des corps, le temps et l'espace ne sont, encore un coup, que de purs abstraits. 11 est vrai qu'on a souvent reproché aux défenseurs de la théorie du plein, de se trouver hors d'état d'expliquer la possibilité du mouvement des corps dans le plein. Vainement les partisans du vide reconnaissent -ils que le mouvement d'une sphère sur son axe est possible dans le plein. Il n'en est pas de même, suivant eux, du mouvement direct et progressif. Ils soutiennent qu'un corps ne peut se mouvoir en ligne droite, s'il ne vient à occuper le lieu que remplissait un autre corps, et qu'en conséquence, quelque circulation qu'on imagine, le mouvement ne pourra jamais commencer, à moins que le corps qui doit le premier céder la place, ne rencontre un vide où il se jette, afin de ne plus empêcher les mouvements des autres corps qui le pressent. Cependant, comme l'a fort bien remarqué Gerdil dans son Examen des principes de Locke, il suf&t de consulter l'expérience pour avoir facilement raison de cette objection. « L'eau, personne ne l'ignore, est composée de particules extrêmement ténues et si dures qu'elles paraissent absolument incapables d'être comprimées. Effectivement, qu'on remplisse d'eau une sphère creuse, formée d'une lame d'or très mince.

et qu'on la mette sous une machine à compression. On s'assurera, ce qui a été depuis longtemps expérimenté, qu'il est impossible de faire changer de figure & cette sphère pendant qu'elle est exactement pleine d'eau^ et qu'ainsi Teau ne peut être condensée. D'autre part, l'expérience démontre que si, dans une bouteille remplie d'eau, on renferme un corps solide et pesant, une balle de plomb par exemple, et qu'ensuite, après l'avoir exactement bouchée, on renverse la bouteille, la balle de plomb ne laisse pas que de descendre et de traverser l'eau aussi librement qu'elle le ferait si la bouteille était ouverte. Or, quand cette balle commence à se mouvoir, et quelque chance d'erreur qu'on suppose provenir de l'état de l'eau, on demande où est l'espace vide assez considérable pour que les particules d'eau puissent s'y jeter et faire place à la balle? Le mouvement dans le plein est donc possible en tous sens ^ » Descartes, en proposant sa théorie des tourbillons, n'avait point hésité à affirmer le mouvement dans le plein. C'était aussi le sentiment de Leibniz, « Locke, écrivait-il, juge que le vide est nécessaire pour le mouvement, parce qu'il croit que les petites parties de la ma-

1. Vimmortalilé de l'âme démontrée contre AT. Locke par les mêmes principes, par lesquels ce philosophe démontre l'existence et l'immatérialité de Dieu, etc. Turin, 1747, in-4, en deux parties, 1'" partie, p. 87 et suiv.

ET DESGARTES 141

tière sont raides... Ce sont là les atomes d*Épicure... J'avoue que si la matière était composée de telles parties, le mouvement dans le plein serait impossible, comme si une chambre était pleine de petits cailloux, sans qu'il y eût la moindre place vide... Mais, dans la vérité, il n'y a point de dureté originale; au contraire, la fluidité est originale, et les corps se divisent suivant le besoin, puisqu'il n'y a rien qui l'empêche... toutes les parties de la matière sont divisibles et pliables ^ » On aurait définitivement, croyons-nous, abandonné cette objection surannée qui se tire de l'incompatibilité prétendue du mouvement et du plein, si l'on s'était fait une plus juste idée à la fois du mouvement et du plein, du mouvement et du vide.

En effet, qu'est-ce que le vide? Répétons-le, un pur néant. Qu'est-ce que le plein? L'être même des corps. Qu'est-ce que le mouvement? Une propriété dés corps, propriété aussi réelle que la longueur, la largeur et la profondeur; propriété qui se transforme comme le9 autres propriétés des corps, et qui devient tour à tour, à l'égal du Protée antique, lumière, chaleur, électricité, magnétisme, affinité chimique, pesanteur. A ce compte, loin qu'il y ait

1. Nouveaux Essais^ Avant-propos ; Ibid,, liv. II, ch. iv, § 4. De la solidité, et ch. xiii, § 23, Des modes simples et premièrement de ceux de l'espace. — Réflexions sur l'Essai de P entendement humain de M. Locke,

entre le mouvement et le plein la moindre opposition, le mouvement ne peut pas plus se concevoir sans le plein, que sans l'être la manière d*ètre. Il n'y a de réel que le plein. La conception du vide ne comprend rien de positif; elle n'est qu'une négation de la conception du plein.

Sans doute les corps sont inertes, c*est-à-dire indifférents au mouvement et au repos. Mais ce serait se tromper grandement que d'entendre par inertie la complète absence de mouvement dans tous les corps, et non point uniquement la possibilité pour un corps d'éprouver certaines modifications qui ne viennent pas de lui, et que par luimême il ne peut détruire. Au fond, le concept du repos, non plus que le concept du vide, n'est qu'un concept négatif. Oui, tout est translation ou effort, ou mieux encore, tout est simultanément effort et translation. Le repos même pourrait être considéré comme une certaine détermination du mouvement des corps, comme un moindre mouvement ou plutôt comme une action réelle par laquelle les corps résistent à des mouvements égaux. Mais, avant d'être impulsion et réaction, d'où résulte la translation, le mouvement est effort ou action. Il est la manifestation d'une force interne de l'être, qui constitue l'essence même de l'être. D'ailleurs, à parler exactement, ni le dedans ni le dehors n'existent, attendu qu'indépendamment des corps, il n'y a pas de lieu

ET DfiSCARTES 143

qui contienne les corps, tout corps étant & lui-même son propre lieu. Par cela même qu'il est et qu^il n'est pas seul, tout corps agit donc et réagit. Le système ou l'ensemble des corps constitue le plein. A le bien prendre, le mouvement n'est que la manifestation des forces qui sont inhérentes aux corps, la lutte perpétuelle et le continuel échange de ces forces dans le plein ^

Ainsi s'évanouissent, sous le regard d'une raison sévère, les abstractions réalisées du vide ou de l'espace, du temps, du mouvement, fantômes obscurs de l'imagination. L'espace n'est pas, le mouvement n'est pas. Ce qui est, ce sont des êtres étendus, temporels y mobiles et mouvants. Et ce quelque chose qui est étendu, qui dure, qui est mû et qui se meut, c'est la matière.

En somme donc, dans cette question du plein et du vide, c'est le P. Noël, c'est-à-dire Descartes, qui semble contre Pascal avoir raison. Le vide n'est, en définitive, que le Plein du Vide.

Toutefois et au fond, l'idée que Descartes se faisait de la matière est l'idée même que s'en fait Pascal, et la physique de Pascal reste, malgré tout, la physique même de Descartes.

1. Cf. F. de Boucheporn, Du principe général de la philosophie naturelle^ Paris, 1853, in-8, p. 20,23. « Tous les corps altirants ou attirés que nous connaissons sont à l'état de mouvement dans l'espace... (c'est-à-dire dans l'éther résistant). Le vide de Newton n'existe point, la physique moderne l'a démontré. »

« Quand on dit que le chaud n^est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne, écrivait Pascal. Quoil que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits! Nous en avons conçu une si différente idée et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d'une manière tout autre que Tattouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant tout cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touche d'autres nerfs; mais ce sont toujours des nerfs touchés*. »

Pascal écrit encore : « Monde automate, où tout se fait par figures et mouvements ; les corps ne sentent point, n'ont point la puissance de se mouvoir. » Ce n*est pas, en effet, seulement en physique, mais aussi et quoi qu'il en ait, en métaphysique, que Pascal relève de Descartes, tout en le surpassant par l'accent et le dépassant par l'élan. De qui, en effet, sinon de Descartes, Pascal a-t-il reçu ces maximes « que la matière est dans une incapacité invincible de penser », au lieu que « c'est la pensée qui fait

1. Les Pensées de Biaise Pascal, édit. Molinier, t. Il, p. 149.

ET DESGARTES 145

l'être de rhomtne, et sans quoi on ne peut le concevoir? » Mais c'est Pascal et non Descartes, qui dira « que tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits. Car il connaît tout cela et soi, et les corps rien ^ ». D'autre part, tandis que Descartes s'en tient au monde de l'esprit, n'est-ce pas vers le monde de l'amour et de la grâce que tend irrésistiblement Pascal? « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée, cela est impossible et d'un autre ordre '. » Voilà Descartes, (c De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible et d'un autre ordre surnaturel '. » Voilà Pascal.

1. Les Pensées de Biaise Pascal, édit. Molinier, t. II, p. 23.

Page 1