‹ Pascal, physicien et philosophe (volume 2)Chapitre 55 sur 89 · CEuores de Méré, t. II, p · texte numérisé non relu

CEuores de Méré, t. II, p

dant du Poitou, M. Pelot : « Une belle dame, et d'un mérite extraordinaire, m'ordonne de vous employer; je sais que vous n'aimez rien tant qu'à faire plaisir et que jamais homme ne s'y est pris de meilleure grâce. Mais ce qui vous doit sensiblement toucher, c'est Mme Scarron, qui veut bien vous être obligée, et je puis vous assurer qu'elle ne fait cet honneur qu'à très peu de gens, quoique les mieux faits de la Cour s'empressent fort auprès d'elle. Je ne sais ce que souhaite de vous une si aimable personne, et vous l'apprendrez par une lettre qu'elle vous en écrit. Mais je vous prédis que si vous êtes si heureux que de la pouvoir servir, vous me remercierez à quelque heure de vous en avoir prié *. » Une autre lettre adressée par Méré à une dame qu'il ne nomme pas, mais que LaBeaumelle prétend, non sans vraisemblance, être Mme Scarron elle-même, nous montre le Chevalier honoré par elle d'une faveur singulière.

Après s'être mise secrètement au service de Louis XIV et de Mme de Montespan, Mme Scarron, pour s'acquitter plus sûrement de sa tâche, s'était confinée dans une maison de la rue de Yaugirard. Là, elle vivait comme cloîtrée avec les enfants commis à sa garde, car, sur les sept bâtards que le roi eut de la marquise de Montespan, Mme Scarron

1, Œuvres de Méré, t. II, p. 59.

en éleva cinq. Aussi fermait-elle étroitement sa porte aux simples visiteurs, et si, par instants, elle s'échappait de sa retraite, ce n*était que pour donner le change aux sociétés que d'ordinaire elle fréquentait, soit àThôtel d'Albret, soit à Tbôtel de RicheUeu. Encore, précaution étrange I lui arrivait-il quelquefois de se faire saigner, de peur que la rougeur de son visage ne trahît ses émotions. « Nous soupàmes hier avec Mme Scarron et l'abbé Testu chez Mme de Goulanges, écrivait le 4 décembre 1673 à sa fille Mme de Sévigné ; nous causâmes fort ; vous n'êtes jamais oubliée. Nous trouvâmes plaisant de l'aller ramener à minuit au fond du faubourg Saint-Germain, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une belle et grande maison, où Ton n'entre point; il y a un beau jardin, de beaux et grands appartements. » Or, c'était dans cette belle et grande maison où l'on n'entrait point, que Mme Scarron aurait pourtant admis le Chevalier. Un jour, paraît-il, Colbert, comme s'il eût voulu surprendre le secret de ce mystérieux asile, s'y présentait à l'improviste. On ne pouvait reconduire ^ Méré aurait-il donc été le

1. Cf. Théoph. Lavallée, Ouvr. cit. Mémoires de Languet de Gergy, p. 127 et suiv. u M. Colbert, qui alors faisait bien du progrès dans la confiance du roi, chercha une fois un prétexte pour venir voir Mme Scarron, soit pour épier ce qui se passait chez elle, soit pour la tenter sur son secret; quoiqu'il la surprit en arrivant à Pimproviste, à une heure propre à réussir à son dessein, il ne vit rien. Un de ces petits, qui auraient pu tomber sous ses yeux, fut emporté

témoin de cette entrevue? La lettre du Chevalier rendrait presque plausible une pareille conjecture. Ou peut-être aussi a-t-il voulu désigner Louvois qui, en sa qualité de confident du roi, eut bientôt accès rue de Vaugirard. « Je ne crois pas, écrivait Méré à Mme Scarron, je ne crois pas avoir été de ma vie si ébloui que Je le fus hier, Madame, en me promenant dans votre jardin, lorsque vous me fîtes signe de monter dans votre chambre. Et si, de loin vous me parûtes belle et brillante, je fus encore plus surpris de votre abord et de vos façons quoique je ne le dusse pas être. Car qui sait mieux que moi et qui Va plus profondément senti, qu'en tout ce qui peut plaire vous ne le cédez en rien aux plus aimables de la Cour. Mais, sans mentir, Madame, vous aviez, dans ces moments, des grâces bien particulières qui m'étaient inconnues. Gomme

négUgemment par une femme de chambre, comme un paquet de linge sale, et la dame de la maisoh, tranquille comme si elle n^eût été chargée de rien, ne fut ni étonnée m mdiscrète. M. Golbert sortit comme il était entré sans avoir ni rien vu ni rien gagné. » Nécessairement, d'ailleurs la maison de la rue de Vaugirard s'ouvrait soit aux familiers les plus intimes du roi, soit au roi lui-môme, que finit par y attirer un charme irrésistible. « Je vois tous les soirs votre gros cousin (M. de Louvois), écrivait Mme Scarron à Mme de Coulanges ; il me dit quelque chose de son maître, et puia Il s'en va, car je ne voudrais pas causer longtemps avec lui Ce maître vient quelquefois chez moi, et s'en retourne désespéré sans être rebuté. Vous pensez bien qu'à son retour chez lui, il trouve à qui parler. » Il avait fallu que Louis XIV compUt avec celle qu'il devait appeler : Votre Solidité

vous n*étes visible qjae pour fort peu de gens, je pensais que vous seriez seule; c'est seule qu'on vous souhaite le plus. Je fus néanmoins bien aise de m'être trompé. La bonne mine de Monsieur..., qui vous tenait compagnie, les excellentes choses qu'il disait et la manière de s'expliquM', me donnèrent de l'admiration et me firent connaître que le bon> heur ne se peut limiter. En effet , Madame , je m'étais toujours cru parfaitement heureux du seul plaisir de vous regarder et de vous écouter, et je vous avoue pourtant que cet homme ne s'en fût pas plutôt allé, que je le trouvai beaucoup à dire. Ce n'est donc pas une chose bien étrange, si vous l'avez quelquefois auprès de vous malgré votre humeur solitaire, et je ne m'étonne pas non plus s'il quitte souvent la Cour, pour venir goûter les charmes de votre conversation. Aussi, Madame, je suis persuadé qu'il aurait moins de plaisir à prendre la conduite d'un si beau royaume, sous le plus grand prince du monde, qu'à gouverner une aussi belle dame. Ces deux charges méritent bien d'être briguées et celui qui discourait avec vous me semble assez habile homme pour espérer l'une, et même assez honnête homme pour aspirer à l'autre ^ ».

D'autres fois même, entre Mme Scarron et Méré, rintimité parait encore plus étroite. « Obligez-moi

i . Œuvres de Méré, t. II, p. 359.

ET LE GHËVALidR DE MÉRÉ l8l

d'aller voir Mme Scarron, écrivait du Poitou le Chevalier au comte de Sourdis, et de lui dire le plus galamment que vous pourrez que, malgré Tabsence, je me souviens tendrement de notre amitié^ et que, de crainte qu'elle ne m'oublie, je vous ai chargé de Tembrasser de ma part. J'espère qu'elle me voudra bien faire cette grâce en votre personne, quoiqu'elle me Tait souvent refusée à moi-même. Mais si elle vous le permet plus d'une fois, ne doutez pas que vous ne vous y soyez pris de bon air *. »

Voilà bien le libertin! Ou plutôt, voilà bien le fat! Ce qui, en somme, est certain, c'est qu'il n'a pas tenu à Méré et à ses pareils que Mme Scarron ne se trouvât de très bonne heure mise à mal. « Je ne ferai point de sottises à ma femme, aurait dit Scarron à Tun de ses amis, quelques jours avant son mariage, mais je lui en apprendrai beaucoup. » Au fond, et malgré tout, les dispositions de Scarron valaient mieux que celles de la plupart des personnes de son entourage , quelque distinguées qu'elles pussent être par la naissance ou par l'esprit. C'est ce que prouve jusqu'à l'évidence une dernière lettre que nous citerons de Méré, lettre instructive et curieuse autant qu'honorable pour la femme rare qui en est l'objet *. Ninon de Lenclos

i. Œuvres de Méré, t. II, p. 132.

2. M. Th. LavaUée, dans son édition de la Correspondance générale de Mme de Maintenon (4 vol. in- 12, Paris, 1865,

répétait de Mme Scarron : « Dans sa jeunesse, elle était vertueuse par faiblesse d'esprit. J'aurais voulu Ten guérir, mais elle craignait trop Dieu. » Méré, de même, avoue sans détour « que ce qui le fâche de Mme Scarron^ c'est qu'elle s'attache trop à son devoir, malgré tous ceux qui tâchent de l'en corriger. » Et, cependant, le frivole Chevalier ne peut s'empêcher de rendre hommage, sinon à sa vertu, du moins à ses attraits enchanteurs. Sa lettre est adressée à la duchesse de Lesdiguières. « Vous voulez, lui écrivait-il, que je vous parle de cette jeune Indienne que vous appelez mon écolière, et je vous dirai, Madame, que c'est une des personnes que je connaisse qui mérite autant qu'on lui donne de bonnes leçons. Je souhaiterais fort qu'elle fût aussi votre écolière, et qu'elle eût devant ses yeux ce qu'on ne peut lui montrer en votre absence que par une faible idée. Si vous l'eussiez menée avec vous de la sorte que vous l'aviez résolu, et comme elle s'y attendait, si son mari eût pu se passer d'elle si longtemps, elle fût revenue tout autre, et c'eût été un chef-d'œuvre. Je vous assure aussi. Madame, que votre voyage en eût été plus agréable; car, outre qu'elle est fort belle et d'une beauté qui

t. I, p. 62), a pris justement texte de cette lettre pour venger Mme de Maintenon de toutes les calomnies répandues sur les années de sa jeunesse et l'époque de sa vie antérieure à son mariage avec Louis XIV.

plait toujours , elle est douce , reconnaissante , secrète, fidèle, modeste, intelligente et, pour comble d'agréments, elle n*use de son esprit que pour se divertir ou pour se faire aimer. Et ce que j'admire d'une si jeune personne, c'est que tous les galants ne sont bien reçus auprès d'elle qu'autant qu'ils sont honnêtes gens, et, suivant cette règle, il me semble qu'elle n'est pas en grand danger; cependant les mieux faits de la Cour et les plus puissants dans les finances l'attaquent de tous côtés. Mais, comme je la connais, elle soutiendra bien des assauts avant que de se rendre, et ce qu'on la voit si libre, et qui engage beaucoup de gens auprès d'elle, ne leur doit pas faire espérer d'en venir à bout; car ce n'est qu'une marque de sa confiance, et qu^elle sait bien à quoi s'en tenir. Ce qui me fâche d'elle, je vous l'avoue, c'est qu'elle s'attache trop à son devoir, malgré tous ceux qui tâchent de l'en corriger. Je m'aperçus qu'elle avait cet horrible défaut dernièrement que son mari, qui ne peut se tourner d'un côté de son lit à l'autre, se mit en fantaisie d'aller aux Indes, s'imaginant que le séjour de ce pays-là le remettrait dans sa première santé. Je vis l'heure qu'il allait partir, et cette jeune femme qui se devait plaire en France, était prête de l'accompagner, et de voir encore une fois l'Amérique. Je trouve par là qu'une grande Reine qui parle toujours avec beaucoup d'esprit et

juge si bien de tout, ne Pavait pourtant pas bien connue, quand elle dit à ce malade que sa femme était le meuble le plus inutile de sa. maison ^. »

A coup sûr, nous voilà bien loin des commérages de Ninon sur la fameuse chambre jaune, qu*elle aurait tant de fois prêtée à Mme Scarron et à Yillarceaux. « Je ne sçais, écrivait Montaigne, si les exploits de César et d'Alexandre surpassent en rudesse la résolution d'une belle jeune femme, Murrie en nostre façon, à la lumière et commerce du monde, battue de tant d'exemples contraires, et se maintenant entière au milieu de mille continuelles et fortes poursuites '. » Toute déclamation à part, c'est un éloge que Mme de Main tenon semblerait avoir mérité.

En définitive, Méré lui-même dut en faire son deuil. Il lui fut impossible, aussi bien qu'à Fouquet, de compter Mme de Maintenon au nombre de ses conquêtes et d'ajouter son nom « à ceux de tant de belles personnes qu'il avait pratiquées ». Mais, indubitablement, d'autres belles personnes l'en consolèrent, comme aussi il dut s'en consoler par le jeu. « De la manière dont vous parlez, lui écrivait Miton, je croirais bien que le jeu et les dames vous consolent aisément de mon absence ^. »

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