‹ Pascal, physicien et philosophe (volume 2)Chapitre 60 sur 89 · Cf. Bossut, Œuvres de B, Pascal, t. IV, p · texte numérisé non relu

Cf. Bossut, Œuvres de B, Pascal, t. IV, p

3. Fait inédit de la vie de Pascal (Liberté dépenser, février 1848). Sur les rapports de Pascal et de Méré, voyez aussi M. E. Havet, Pensées de Pascal, introduction, p. 104 et suiv.

a Je fis un voyage avec le D. D. R., qui parle d'un sens juste et profond, et que je trouve de fort bon commerce. M. M., que vous connaissez et qui plait à toute la Cour, était de la partie ; et parce que c'était plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir, et nous discourions de tout. Le D. D. R. a l'esprit mathématique et, pour ne pas s'ennuyer sur le chemin, il avait fait provision d'un homme entre deux âges, qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'était un grand mathématicien, qui ne savait que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde ; et cet homme, qui n'avait ni goût ni sentiment, ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. Il admirait l'esprit et l'éloquence de M. du Vair, et nous rapportait les bons mots du lieutenant crinjinel d'O. ; nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser : cependant nous lui parlions de bonne foi. Deux ou trois jours s' étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et ne faisant plus qu'écouter ou qu'interroger, pour s'éclaircir sur les sujets qui se présentaient, il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps, où il mettait quelque observation. Cela fut bien remarquable qu'avant que nous fussions arrivés à P... il ne disait presque rien qui ne

ET LK CHEVALIER DE MÉRÉ iM

fût bon, et que nous n'eussions voulu dire, et sans mentir, c'était être revenu de bien loin. Aussi, pour dire le vrai, la joie qu'il nous témoignait d'avoir pris un tout autre esprit était si visible, que je ne crois pas qu'on en puisse sentir une plus grande; il nous la faisait connaître d'une manière enveloppée et mystérieuse :

« Quel subit changement du sort qui me conduit I

J'étais en ces climats où la neige et la glace

Font à la terre une horrible surface,

Pendant cinq ou six mois d'une profonde nuit ;

Après, quand le soleil y revient à son tour,

Il se montre si bas, et si pâle et si sombre.

Que c'est plutôt son fantôme ou son ombre,

Que Taimable soleil qui ramène le jour.

Dans un triste silence et comme en un tombeau,

Je cherchais & me plaire, où l'extrême froidure

Ensevelit au sein de la nature

Par un nuage épais ce qu'elle a de plus beau, »

« Cependant, continuait cet homme, je ne laissais pas d'aimer des choses qui ne me pouvaient donner que de tristes plaisirs, et je les aimais parce que j'étais persuadé que les autres ne pouvaient connaître que ce que j'avais connu. Mais enfin je suis sorti de ces lieux sauvages, me voilà sous un ciel pur et serein. Et je vous avoue que d'abord, n'étant pas fait au grand jour, j'ai été fort ébloui d'une lumière si vive, et je vous en voulais un peu de mal; mais, à cette heure que j'y suis accoutumé, elle me plaît, elle m'enchante, et, quoique je regrette

le temps que j'ai perdu, je suis beaucoup plus aise de celui que je gagne. Je passais ma vie en exil, et vous m'avez ramené dans ma patrie. Aussi vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé. »

« Depuis ce voyage, il ne songea plus aux mathématiques, qui l'avaient toujours occupé, et ce fut là comme son abjuration ^ »

Ce morceau abonde sans doute en choquantes disparates. Car le moyen de soupçonner Pascal, je ne dis pas dans « cet homme entre deux âges » (des infirmités précoces avaient dû prématurément vieillir l'inventeur de la machine arithmétique), mais dans « cet homme qui n'avait ni goût ni sentiment, et se mêlant en tout ce que Ton disait, faisait souvent rire ses interlocuteurs? » Et, encore, que croire de cette illumination soudaine qui ouvre les yeux de Pascal aux clartés d*un ciel pur et serein, et de l'exil le ramène dans sa patrie? Il y a là certainementy pour le besoin de la mise en scène, des traits sans ressemblance, et toute cette prose de rhétorique appartient, non & Pascal, mais à Méré, aussi bien que les vers de mirliton qu'il lui a plu d'y intercaler. Néanmoins, dans cet écrit qui ne parut qu'en 1677 et où l'auteur, par conséquent, a pu se donner toute licence, il est bien difficile de ne pas constater, avec M. Collet, que d'autres énonciations

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