CEuvres de Méré, t. 1, p
se rapportent expressément à Pascal, de môme que par les initiales (D. D. R. — P. — M. M.) dont se sert Méré, ce sont évidemment le duc de Roannez, Poitiers, et probablement Miton, qu'il a voulu désigner. Quel autre, en effet, que Pascal serait ce grand mathématicien, alors fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui? M. Collet Ta judicieusement observé. Il sufQt de placer la date de ce voyage un peu avant celle des Provinciales (1656), pour que Ton puisse écrire exactement de Pascal, que tout 'célèbre et célébré qu'il fût dans son entourage ou dans le monde des physiciens et des géomètres, son nom n'acquit une véritable notoriété publique qu'après le bruit que firent les Petites Lettres. Ajoutons une remarque qui, croyons-nous, n'a pas été faite. N'était-ce pas précisément de ce voyage que se souvenait Pascal lorsqu'il écrivait : i< J'aurai aussi mes pensées de derrière la tète. Je prendrai garde à chaque voyage *. » Mais ce sont surtout les dernières lignes du fragment qui deviennent péremptoires. « Depuis ce voyage, conclut Méré, il ne songea plus aux mathématiques, qui l'avaient toujours occupé, et ce fut là son abjuration. » Or ces mots se relient d'une manière étroite, presque immédiate, à la correspondance que Méré, quelles qu'aient été l'époque et l'ori-
4. ï^es Pensées de Biaise Pascal, édit. Molinier, t. I, p. 19.
gine de sa liaison avec Pascal, entretint avec lui.
Ge n^est pas qae cette correspondance ait été fort active et soutenue; car, bien que Pascal certainement ait écrit à Méré, nous navons point de lettre de Pascal à Méré, et ce n*est qu'incidemment que Ton rencontre chez l'illustre géomètre le nom du Chevalier. D*un autre côté, c'est à tort que Nadal, dans la préface qu'il a mise aux œuvres posthumes de Méré, parle « des lettres de Méré à M. Pascal sur les mathématiques ». Le volumineux recueil des lettres de Méré n*en renferme, en effet, qu'une seule, par lui adressée à Pascal, laquelle, comme à Fordinaire, ne porte d'ailleurs aucune mention de date ni de lieu. Mais, en réalité, cette lettre en vaut plusieurs, car elle est très longue et confond véritablement le lecteur par les sujets dont il y est question, aussi bien que par le ton sur lequel ils y sont traités. Il est donc nécessaire de la transcrire in extenso.
« Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois, écrivait Méré à Pascal, que vous n'étiez plus si persuadé de rexcellenee des mathématiques. Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant. Monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce sdt que par vos démonstra-
lions, qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements, tirés de ligne en ligne, vous empêchent d'entrer d'abord en des connaissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde, car lorsqu'on a l'esprit vif et les yeux fins, on remarque, à la mine et à l'air des personnes qu'on voit, quantité de choses qui peuvent beaucoup servir; et si vous demandiez, selon votre coutume, à celui qui sait profiter de ces sortes d'observations, sur quel principe elles sont fondées, peutêtre vous dirait-il qu'il n'en sait rien, et que ce ne sont des preuves que pour lui. Vous croyez, d'ailleurs, que, pour avoir l'esprit juste et ne pas faire un faux raisonnement, il vous suffit de suivre vos figures sans vous en éloigner, et je vous jure que ce n'est presque rien non plus que cet art de raisonner par les règles, dont les petits esprits et les demi-savants font tant de cas. Le plus difficile et le plus nécessaire pour cela dépend de pénétrer en quoi consistent les choses qui se présentent, soit qu'on veuille les opposer ou les comparer, ou les assembler, ou les séparer, et dans le discours en tirer des conséquences bien justes. Vos nombres ni ce raisonnement artificiel ne font pas connaître ce que les choses sont, il faut les étudier par une autre voie, mais vous demeurerez toujours dans les erreurs où les fausses démonstrations de la géométrie vous
ont jeté, et je ne vous croirai point tout à fait guéri des mathématiques tant que vous soutiendrez que ces petits corps dont nous disputâmes l'antre jour se peuvent diviser jusques à l*infim.
« Ce que vous m'en écrivez me parait encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute. Et que prétendez-vous conclure de cette ligne que vous coupez en deux également, de cette ligne chimérique dont vous coupez encore une des moitiés, et toujours de même jusqu'à l'éternité; mais qui vous a dit que vous pouvez ainsi diviser cette ligne, si ce qui la compose est inégal comme un nombre impair? Je vous apprends que dès qu'il entre tant soit peu d'infini dans une question, elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et se confond. De sorte qu'on en trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par vos démonstrations. Vous m'alléguez qu'on ne se peut figurer un corps si petit qu'on ne lui donne une circonférence, un côté droit, un côté gauche, un dans le haut, l'autre dans le bas, et qu'ainsi on le voit toujours divisible? Que voulez-vous conclure par là? Mais que dites-vous du globe, quand il tourne sur son centre qui demeure immobile? Est-ce quelque chose que ce centre, ou rien du tout? Si ce n'est rien, vos démonstrations se fondent sur une chimère, et vous n'y devez pas avoir beaucoup de foi. Que si c'est je ne sais quoi à sa mode, je n'ai pas
plus de peine à me représenter ce je ne sais quoi rempli que vide ; et néanmoins il faut que je me le figure indivisible si je veux qu'il soit fixe et sans mouvement quand le cercle tourne sur son point du milieu. Je crois que Terreur où vous êtes vient principalement de ce que les géomètres n'ont pas pris garde qu'une chose peut bien être matérielle sans être un corps ; car on entend sous ce mot de corps une matière composée de plusieurs parties, de sorte que la conséquence est bonne que ces parties se peuvent diviser les unes des autres, mais ce n'est pas à dire que chaque partie considérée en ellemême soit divisible? Et de fait, cette portion de matière qui n'occupe que le centre du globe, si elle avait des côtés ne serait pas immobile quand le globe tourne. Que si vous répondez qu'il n'y ^ que l'espace qui demeure fixe et sans mouvement au milieu du globe ou de la sphère, vous ne songez pas que vos premiers maîtres qui croyaient vous apprendre quelque chose en vous disant cela ne vous auraient pourtant rien dit, puisque de sa nature l'espace du lieu se trouve inébranlable, et qu'il demeure éternellement dans un même état, comme l'espace du temps ne s'arrête jamais.
« Vous savez que j'ai découvert dans les mathématiques des choses si rares que les plus savants des anciens n'en ont jamais rien dit, et desquelles les meilleurs mathématiciens de l'Europe ont été sur-
pris ; voas avez écrit sur mes invenUons aussi bien que Monsieur Huguens (sic), Monsieur de Fermac (sûr) et tant d'autres qui les ont admirées. Tous devez juger par là que je ne conseille à personne de mépriser cette science, et, pour dire le vrai, elle peut servir pourvu qu'on ne s'y attache pas trop, car d'ordinaire ce qu'on y cherche si curieusement me parait inutile, et le temps qu'on y donne pourrait être biea mieux employé. Il me semble aussi que les raisons qu'on trouve en cette science, pour peu qu'elles soient obscures ou contre le sentiment, doivent rendre les conséquences qu'on en tire fort suspectes, surtout comme j'ai dit quand il s y mêle de l'infini. « Une de nos reines se plaisait à faire disputer sur de pareils sujets où jamais on ne s'accordait, comme si l'oiseau était plus ancien que l'œuf, ou l'œuf que l'oiseau, et ses Mémoires témoignent bien qu'elle était savante, et qu'elle avait de l'esprit; mais, supposé que l'oiseau ne puisse venir sans l'œuf, ni l'œuf sans l'oiseau, comment peut-on décider lequel des deux est le premier? Les points et les moments sont imperceptibles, qui que ce soit n'en a l'idée bien distincte, et ne les voit bien clairement; néanmoins on ne laisse pas de les vouloir rapporter les uns aux autres dans une extrême justesse, et d'en discourir bien ponctuellement. Nous ne comprenons les points et les moments que de cela seul qu'ils ne sont pas divisibles; et croyez- vous que ce soit con-
naître une chose que de savoir seulement ce qu'elle n'est pas? Celte ignorance fait perdre du temps à chercher tant de fausses démonstrations, qui renversent le bon sens, comme de prouver par des conséquences qui paraissent vraisemblables que deux corps se peuvent toujours approcher sans jamais se joindre et tant d'autres de cette espèce. Mais il se faut souvenir que le bon sens ne se trompe guère, et qu'à la réserve des choses surnaturelles, tout ce qui le choque est faux.
« Je ne conçois pas, dites- vous, que rien de maté' riel soit indivisible; peut-être ne le conçois-je pas non plus que vous, et je vois pourtant bien que la conséquence que vous en tirez, qu'il s'y trouve une inûnité de parties, n'est pas juste. Et que savez- vous si ce n'est pas le défaut de votre imagination? ou même celui de ce petit corps qui, pour sa petitesse, ne peut venir à la connaissance des sens? Ne conclurons-nous pas de la même sorte que tout ce que nous ne pouvons comprendre n'est qu'un songe? Et comprenez-vous bien une chose que vous êtes contraint d'avouer par vos principes, qu'un grain d'or suffirait à dorer tout l'argent, tout le cuivre, tout le plomb, tout le fer, tout le bois, et toutes les matières qui se peuvent dorer? Oui, me direz- vous, pourvu que ce grain fût bien ménagé. Mais comment ménager, quand il faut faire une dépense infinie? Et puis, à quoi bon ménager ce qui ne se peut épui-
ser? Il me semble qu'un grand esprit comme vous devrait être au-dessus des arts et des sciences, bien loin de s*y laisser empiéter et d*en être esclave. a Je vous demande encore si vous comprenez distinctement qu'en la cent-millième partie d'un grain de pavot, il y pût avoir un monde, non seulement comme celui-ci, mais encore tous ceux qu'Épicare a songes. Pouvez-vous comprendre dans un si petit espace la différence des grandeurs, celle des mouvements et des distances, de combien le soleil est plus grand que ce petit animal qui luit quelquefois dans la nuit, et de combien la vive clarté de ce grand astre surmonte celte faible lueur? Pouvezvous concevoir en ce petit espace de combien le soleil va plus vite que Saturne, ou si le soleil est immobile comme quelques-uns en sont persuadés. Pourriez-vous supputer, ni vous, ni Archimède, en un lieu si serré, de combien le mouvement du boulet qui sort du canon surpasse Tallure d'une tortue ?Trouverez-vous dans un coin si étroit les justes proportions des éloignements, de combien les étoiles sont au-dessus de la terre au prix de la lune ? Mais sans aller si loin, vous pouvez-vous figurer dans ce petit monde de votre façon la surface de la terre et de la mer, tant de profonds abîmes dans l'une et dans l'autre, tant de montagnes, tant de vallons, tant de fontaines, de ruisseaux et de fleuves, tant de campagnes cultivées, tant de moissons qui se recueil-
lent, tant de forêts, dont les unes sont debout et les autres coupées, tant de villes, tant d'ouvriers dont les uns bâtissent, les autres démolissent, et quelques-uns font des lunettes d'approche qui ne laissent pas de servir parmi ces petits hommes, parce que leurs yeux et tous leurs sens sont proportionnés à ce petit monde? Quoi donc, tous ces voyages de long cours, ces grands et ces petits vaisseaux qui font le tour du monde, et dont les uns sont si bons voiliers qu'ils ne craignent point les cor^ saires ! Ce grand nombre de combats sur la terre et sur la mer; la bataille d'Ârbelles, où le roi de Perse fut vaincu au milieu de deux cent mille chevaux et de huit cent mille hommes de pied, sans compter tant de chariots armés I Considérez aussi la bataille de Pharsale, où César mit Pompée en fuite; et celle qu'Auguste donna sur la mer, où tant de vaisseaux furent brûlés et toutes les forces du Levant dissipées. La bataille de Lépante me semble encore plus considérable en ce petit monde, à cause du grand bruit de l'artillerie : et cet épouvantable combat des souris et des grenouilles qu'Homère a chanté d'un si haut ton! En vérité, Monsieur, je ne crois pas qu'en votre petit monde on pût ranger dans une juste proportion tout ce qui se passe en celui-ci, et dans un ordre si réglé et sans embarras; surtout en des villes si serrées, l'on devrait bien craindre, pour le danger des embrasements, de faire des feux de joie
SOS FASCAL
et de fondre des canons et des elo^ies. Pensez aussi qa'en cet nnÎTers de si pea d'^étendae, il se iroQYerait des géomètres de Totre sentiment qui feraient on monde aussi petit aoprès da leur, que Test celui qne tous formez en comparaison da nôtre, et que ces diminaations {sic) n'auraient pas de fin. Je tous m laisse tirer la conséquence, ^ons ignorons placeurs choses dont noos ne devons parler que dootensement, comme nous en connaissons beaucoup d'autres que nous pouvons décider; et, parmi les personnes qu*on pratique^ je ne trouve pas moins incommode de ne pas dire ce qu'on sait que d'af&rmer ce qu'on ne sait pas. Doutons à la lune cause le fl us et reflux de TOcéan, si c'est la terre ou le ciel qui tourne, et si les plantes qu'on nomme sensitives ont du sentiment : mais assurons que la neige noos éblouit, que le soleil nous éclaire et nous échauffe, et que Tesprit et Thonnèteté sont au-dessus de tout. « Pour ce qui regarde le sujet de notre dispute, je vous dirai franchement ce que j'en pense : il me semble donc que toutes les parties matérielles dont le monde est composé sont comptées. Leur créateur en sait le nombre; elles ne croissent ni ne diminuent, puisque rien ne se peut créer ni se réduire an néant, du moins selon Tordre de la nature. Chaque petite partie que Dieu voit en elle-même a son être à part ; et ce petit corps, pour subsister, n'a que faire d'un autre corps, car rien ne subsis-
terait nécessairement, et tous les corps se pourraient anéantir, puisqu'il n'y en a point qui ne se puisse séparer. Le monde corporel est composé de ces petits corps qui sont de différente nature, et, quoiqu'ils soient si petits qu'ils ne sont presque rien, cependant, à les bien considérer, ce sont les seuls dont l'être est réel et nécessaire. Car les composés, comme un arbre, une fleur ou un fruit, ne subsistent que par hasard et pour un temps, parce que ces petites parties qui les composent se séparent comme elles s'assemblent, de sorte que, selon leur diverse nature plus ou moins noble et leur proportion plus ou moins juste, nous trouvons ce qui s'en compose plus ou moins parfait; et de là vient, pour ces sortes de choses, tout ce qu'on aime et qu'on admire. Du reste, vous espérez connaître tout, à force d'étudier le monde, je veux dire le monde naturel, dans la simplicité qu'il a plu à Dieu de le créer. Car, pour le monde artificiel, qui dépend des institutions des hommes, vous le négligez à comparaison de l'autre, et je vous en sais bon gré. Aussi je prends garde que les gens de ce monde artificiel ne se mettent pas en peine de l'autre, et lorsqu'on leur en parle, c'est un langage qui les surprend. Mais je vous avertis qu'outre ce monde naturel qui tombe sous la connaissance des sens, il y en a un autre invisible, et que c'est dans celui-là que vous pouvez atteindre à la plus haute science. Ceux qui
ne s'informent que du monde corporel jugent pour lordinaire fort mal , et toujours grossièrement , comme Descartes que vous estimez tant, qui ne connaissait l'espace des lieux que par les corps qui les occupaient, ni l'espace du temps que par la durée de chaque chose. Car il soutient que si Ton était tous les corps qui sont entre Paris et Madrid, ces deux villes se toucheraient, et, chose étrange, qu^elles se toucheraient sans s'être approchées ; car elles se toucheraient, dit-il, puisqu'il n'y aurait rien qui les séparât, et se toucheraient sans s'être approchées, puisqu'elles seraient encore dans le même endroit. Mais, sans m'arrèter à le convaincre de cette erreur, sachez que c'est dans ce monde invisible et d'une étendue infinie qu'on peut découvrir les raisons et les principes des choses, les vérités les plus cachées, les convenances, les justesses, les proportions, les vrais originaux et les parfaites idées de tout ce que Ton cherche *. »
Après avoir lu celte prolixe épitre, comment ne pas le reconnaître? Manifestement, dès les premiers mots, elle se rattache de la façon la plus directe au fragment du Discours de FEsprit, « Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois^ que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à celte heure que je vous
i. Œuvres de Méré, t. II, p. 60.
en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'aviez connu. » Ces paroles rappellent, à ne s'y pas méprendre, comme Ta parfaitement noté M. Collet, l'entretien et les interlocuteurs du voyage de Poitiers. D'autre part, on ne saurait s'empêcher non plus d'être surpris, dès le début, et comme blessé de la suffisance avec laquelle un homme tel que Méré se permet d'écrire à un homme tel que Pascal. C'était aussi le sentiment qu'exprimait Leibniz, à propos de cette lettre, qui se répandit, paraît* il, parmi les savants et attira leur attention.
« J'ai presque ri, écrivait Leibniz, des airs que M. le Chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal. Mais je vois que le Chevalier savait que ce grand génie avait ses inégalités, qui le rendaient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés, et le dégoûtaient môme, par intervalles, des connaissances solides... M. de Méré en proûtait pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudraient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez, est peu de chose. Il aurait fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. 11 est vrai, cependant, que le Chevalier avait quelque génie extraordinaire , même pour les mathématiques; et j'ai appris de M. Des Billettes, ami de
M. Pascal, excellent dans les mécaniques, ce que c*est que cette découverte, dont ce Chevalier se vante ici dans sa lettre. C'est, qu'étant grand joueur, il donna les premières ouvertures sur Testime des paris; ce qui fît naître les belles pensées de Aléa de Messieurs Fermât, Pascal et Huygens, où M. Robervalne pouvait ou ne voulait rien comprendre... Il se peut, cependant, que ce Chevalier ait encore eu quelque bon enthousiasme qui Tait transporté dans ce monde invisible et dans cette étendue infinie dont il parle, et que je crois être celle des idées ou des formes dont ont parlé encore quelques Scolastiques, en mettant en question utrum detur vacuum formarum. Car il dit « qu'on peyt y découvrir les « raisons et les principes des choses, les vérités les « plus cachées, les convenances, les justesses, les « proportions, les vrais originaux et les parfaites (( idées de tout ce qu^on cherche. » Ce monde intellectuel, dont les Anciens ont fort parlé, est en Dieu, et en quelque façon, en nous aussi. Mais ce que la Lettre dit contre la division à l'infini fait bien voir que celui qui l'a écrite était encore trop étranger dans ce monde supérieur, et que les agréments du monde visible, dont il a écrit, ne lui laissaient pas le temps qu'il faut pour acquérir le droit de bourgeoisie dans l'autre *. »
1. Œuvres de Leibniz, édition Dutens. Genève, 6 vol. in-4o, 1768, t. Il, !'• partie, p. 92 et 8uiv. Réplique aux
De même que Leibniz, Bayle n*a pas dédaigné non plus de s'occuper de cette lettre de Méré à Pascal. Gomme Leibniz encore, quoique d'ailleurs moins sévère et pour cause, il estime que les objections du Chevalier sur la divisibilité infinie du continu sont « les unes assez bonnes et les autres très mauvaises, et sentent plutôt la plaisanterie que le raisonnement ». Il déclare donc « qu'il y a lieu de s'étonner qu'une même lettre soit mêlée de choses si inégales », et conclut, en outre, que l'auteur, « dont le but était de guérir entièrement Pascal de la passion des mathématiques, s'y est fort mal pris. Au lieu, en effet, de lui marquer un autre objet que celui de cette science, comme la source et le siège des vérités où nous aspirons, il lui décrit un objet qui ressemble fort à celui des mathématiques, car elles ne contemplent point ce monde qui tombe sous la connaissance des sens, mais ce monde invisible et d'une étendue infinie, où l'on peut découvrir la justesse et les proportions *. »
Cependant Pascal adressa-t-il lui-même une réponse à Méré? Nous ne saurions le dire. Pascal n'a pas laissé toutefois que de faire allusion à cette lettre dans sa correspondance avec ses amis. C'est
réflexions de M. Bayle, art. Rorarius sur le système de Vharmonie préétablie» Cf. /rf., t. V, p. 203. Annotatio de qui" busdam ludis, 1. Dictionnaire historique, article Zenon, note Z>. .
ainsi qu'en juillet 1651, il écrivait à Fermât : « Le Chevalier de Méré a très bon esprit, mais il n'est pas géomètre; c'est, comme vous savez, un grand défaut; et même il ne comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à l'infini, et croit fort bien entendre qu'elle est composée de points en nombre infini, et jamais je n'ai pu l'en tirer; si vous pouviez le faire, on le rendrait parfait *. »
Effectivement, et de toute évidence, Méré n'entend absolument rien à la théorie mathématique des infiniment petits. Néanmoins, a-t-il si grand tort d'observer « que dès qu'il entre tant soit peu d'infini dans une question, elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et se confond? » Et s'il distingue mal de l'infini l'indéfini, qui est susceptible d'être soumis au calcul, le doit-on absolument condamner pour avoir soutenu l'atomisme? Ou n'est-il point fondé à ne voir que d'éloquentes hyperboles dans tout ce que Pascal lui a sans doute déjà communiqué sur l'infiniment petit par opposition à l'infiniment grand? « Que l'homme étant revenu à soi, écrivait Pascal, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les
1. Citation empruntée à M. E. Havet, Pensées de Pascal, t. II, p. 289, en note.
villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche, dans ce qu'il connaît, les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre, dans la petitesse de son corps, des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ses humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet auquel il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. Il pensera peut être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau, je veux lui peindre non seulement l'univers visible, mais Timmensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome, qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible, dans cette terre des animaux et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue : car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible
lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à Fégard du néant où l'on ne peut arriver *? » Sans doute Tinfinlment grand a de quoi nous accabler par l'immensité qui échappe à nos prises, et Tinfiniment petit de quoi nous stupéfier par son contraste avec llnfiniment grand. C'est ce que Pascal constate en nous émouvant parce qu'il est ému et en un style d'une éblouissante magnificence. Du système des cieux au système d'atomes qui composent une molécule, quel abîme I Quel prodige que la vie se condense dans un ciron! Et que de merveilles le télescope et le microscope ne nous révèlent-ils point, que Toeil nu ne nous laisse même pas soupçonner! Pourtant le télescope et le microscope, non plus que l'imagination, qui est le plus puissant des télescopes et des microscopes, ne sauraient changer la nature des choses, et il faut se garder de confondre le réel et l'imaginaire. Or, Méré le démontre surabondamment et par une sorte de réduction à l'absurde précieuse et plus fatigante qu'agréable : c'est un pur jeu de l'imagination que de voir dans un ciron un monde, et dans ce monde d'autres cirons où les mêmes choses se retrouveraient sans fin et sans repos '.
1. Les Pensées de Biaise Pascal, édit. Molinier, t I, p. 26 et suiv.
2. Cest le môme jugement qu'avait déjà porté M. £. Havet, Pensées de Pascal, t. I, p. 15 et suiv. Remarques sur Particle premier.
Quoi qu'il en soit et quelque déplaisants que puissent être les airs de supériorité qu'affecte Méré, on est conduit à se demander, ne fût-ce qu'à considérer Tunique lettre que nous possédions de Méré à Pascal, quelle a bien pu être sur Pascal l'influence réelle d'un homme tout ensemble si inférieur et d'un génie si différent, mais dont pourtant l'auteur des Pensées n'hésitait pas à déclarer « qu'il ne lui manquait que d'entendre la géométrie pour être parfait ».
Si Ton en croyait Bayle, ce serait, en réalité et en grande partie, Méré, qui serait parvenu à détacher Pascal de la géométrie. « Ce ne fut point par sa conversion à l'unique nécessaire, écrit-il, que Pascal se dégoûta des sciences qui l'avaient charmé. L'examen même de la chose et les réflexions qu'il fit sur le discours d'un homme du monde le guérirent de sa prévention. Nous serions trop simples, si nous nous imaginions que le Chevalier de Méré Tattaqua par des pensées pieuses; il n'employa sans doute que des considérations philosophiques ^ »
Nous serions, à notre tour, trop simples, si nous nous imaginions que les seuls entretiens de Méré, si étranger, ce semble, à toute pensée pieuse, ont pu