LETTRE DE PASCAL A FERMAT, EN REPONSE A LA PRÉCÉDENTE
Monsieur,
Vous êtes le plus galant homme du monde, et je suis assurément un de ceux qui sais le mieux reconnaître ces qualités-là et les admirer infiniment, surtout quand elles sont jointes aux talents qui se trouvent singulièrement en vous : tout cela
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m'oblige à vous témoigner de ma main ma reconnaissance pour l'offre que vous me faites, quelque peine que j'aie encore d'écrire et de lire moi-même : mais rhonneur que vous me faites m'est si cher, que je ne puis trop me hâter d'y répondre. Je vous dirai donc, Monsieur, que si j'étais en santé, je serais volé à Toulouse, et que je n'aurais pas souffert qu'un homme comme vous eût fait un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette qualité-là qui m'aurait attiré ; mais que je me figure tant d'esprit et d'honnêteté en votre conversation, que c'est pour cela que je vous rechercherais. Car, pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esprit, mais en même temps, je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde; mais enfin ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non pas l'emploi de notre force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure que vous êtes fort de mon humeur ^ Mais
i. Il est curieux de noter combien les plus grands mathématiciens se sont souvent désenchantés des mathématiques. « Il y avait déjà longtemps, écrit Baillet dans sa Vie de Des-
il y a maintenant ceci de plus en moi, que je suis dans des études si éloignées de cet esprit-là, qu'à peine me souviens-je qu'il y en ait. Je m'y étais mis il y a un an ou deux, par une raison tout à fait singulière, à laquelle ayant satisfait, je suis au hasard de ne plus y penser, outre que ma santé n'est pas encore assez forte ; car je suis si faible, que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à cheval. Je ne puis même faire que trois ou quatre lieues, au plus, en carrosse; c'est ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deux jours. Les médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon pour le mois de septembre, et je suis engagé, autant que je puis Têtre, depuis deux mois, d'aller de là en Poitou, par eau jusqu'à Saumur, pour demeurer, jusqu'à Noël, avec M. le duc de Roannès, gouverneur de Poitou,
cartes f année 1623, la vingt-huitième du philosophe, que sa propre expérience avait convaincu M. Descartes du peu d'utilité des mathématiques, surtout lorsqu'on ne les cultive que pour elles-mêmes, sans les appliquer à d'autres choses... Il ne voyait rien de moins solide que de s'occuper de nombres tout simplet et de figures imaginaires, comme si Ton devait s'en tenir à ces bagatelles^ sans porter sa vue au delà. Il y voyait même quelque chose de plus qu'inutile .. Sa maxime était que cette application nous désaccoutume insensiblement de l'usage de notre raison et nous expose à perdre la route que sa lumière nous trace. — Dans une lettre au P. Mersenne, écrite en 1630, M. Descartes le fit souvenir « qu'il avait renoncé à Tétude des mathématiques depuis plusieurs années, et qu'il tâchait de ne plus perdre son temps à des opérations stériles de géométrie et d'arithmétique, dont la fin n'aboutissait à rien d'important. » La Vie de M, Descartes^ 1» partie, p. 111-225.
qui a pour moi des sentiments que je ne vaux pas. Mais comme je passerai par Orléans en allant à Saumur par la rivière, si ma santé ne me permet pas de passer outre, j'irai de là à Paris. Voilà, Monsieur, tout l'état de ma vie présente, dont je suis obligé de vous rendre compte, pour vous assurer de Timpossibité où je suis de recevoir Fhonneur que vous daignez m'offrir, et que je souhaite de tout mon cœur de pouvoir, un jour, reconnaître ou en vous ou en messieurs vos enfants, auxquels je suis tout dévoué, ayant une vénération particulière pour ceux qui portent le nom du premier homme du monde.
Je suiS) etc.,
Pascal.
De Bienassis, le 10 août 1660 K
1. Bossut, Œuvres de B, Pascal, t. IV, p. 445 et suiv. -^ Bienassis est une habitation des champs qu*avait fait bâtir M. Perier, non sans avoir été contrarié dans ses projets par les scrupules pieux de ses proches. C'est ainsi qu'en 1648, et alors qu'ils Tenaient en quelque sorte d'être touchés, tous les deux, par la grâce, Biaise et Jacqueline Pascal écrivaient à leur sœur Mme Perier : a Nous avons conseillé M. Perier de bâtir bien moins qu'il ne prétendait et rien que le simple nécessaire, quoique sur le même dessein, afin qu'il n'ait pas de quoi s'y engager et qu'il ne s'ôte pas aussi le moyen de le faire. Nous te prions d'y penser sérieusement, de t'en résoudre et de l'en conseiller, de peur qu'il arrive qu'il ait bien plus de prudence et qu'il donne bien plus de soin et de peine au bâtiment d'une maison qu'il n'est pas obligé de faire, qu'à celui de cette tour mystique, dont tu sais que saint Augustin parle dans une de ses lettres,
Cette réponse de Pascal à Fermât ne laisse subsister aucun doute.
Dès 1684 environ, Pascal « ne ferait pas deux pas pour la géométrie », et, en 1660, « il y a ceci de plus en lui, qu'il est dans des études si éloignées de cet esprit-là, qu'à peine se souvient-il qu'il y en ait et que s*il s'y était mis il y avait un an ou deux, c^était par une raison tout à fait singulière, à laquelle ayant satisfait, il est au hasard de n*y plus penser. »
qu'il s'est engagé d'achever dans ses entretiens. » P* Faugère» LettresyOpuscules, etc., p.331» — Pascal vint plus d'une fois che^ cher à Bienassis un repos réparateur, et cette espèce de castel, afTecté aujourd'hui & un asile de vieillards, se voit encore aux portes de Clermont-Ferrand. Trop peu fière jusqu'à présent de son Pascal, la ville de Glermont a jugé enfin, dans ces derniers temps, le moment venu de lui ériger une statue publiquement et à grands frais. Malheureusement, l'exécution n*a guère répondu aux intentions. Sous prétexte de placer le monument en face du puy de Dôme (comme si à Glermont le puy de Dôme ne s'apercevait point de partout!), ce n'est ni près de la cathédrale et ainsi dans le voisinage de la maison môme où naquit Pascal qu'on Ta érigé, ni sur la place de Jaude et près de l'église des Minimes, où Perier, lors de Texpérience du vide et avant de monter au puy de Dôme, flxa la première hauteur du mercure, ni enQn dans la cour du palais des Facultés, où il eût si merveilleusement figuré à la fois les sciences et les lettres ; c'est dans un bas tond et au milieu d'une place foraine convertie, il est vrai, en square, mais bordée de magasins et toute remplie du tracas du négoce. Quant à la statue, on regrette qu'en cherchant à représenter Pascal avec les traits qu'il devait avoir dans sa jeunesse, le sculpteur nous Tait donné si peu ressemblant. Évidemment, il ne s'est inspiré ni du vivant crayon de Domat, ni de la belle gravure d'Edelinck, ni de l'excellent portrait peint par Quesnel, que possède le château de Bezance, ni de la statue de Ramey, qui orne la bibliothèque de Glermont,
Ainsi, contrairement à Tassertion de Bayle, ce fut bien « par sa conversion à Tunique nécessaire » que Pascal se désenchanta des sciences pour lesquelles il s'était d'abord si vivement passionné. La pensée de son salut, voilà le motif dominant qui le précipita dans cette dévotion qu'on a bien osé taxer « de ridicule et convulsive *■ » et qui, malgré quelques traits excessifs, offrit le spectacle sublime du génie le plus superbe ramené à la calme douceur et à la simple soumission d'un enfant. Une
Di de celle qui décore à Paris la tour de Saint-Jacques de la Boucherie, ni surtout de l'admirable biscuit de Sèvres que probablement a modelé Houdon, ni enfin de la tradition qui nous représente Pascal avec un regard d'aigle et un profil à la Condé. L'artiste qui essaierait de nouveau de reproduire les traits de l'auteur des Provinciales et des Pensées, aurait aussi à consulter un portrait à Thuile représentant Pascal dans sa pleine maturité, et dont M. Prosper Faugëre, auquel on doit tant pour tout ce qui concerne Pascal, se trouve être l'heureux et digne possesseur. Cette œuvre magistrale, d'ailleurs non signée, serait-elle de Philippe de Champagne, comme se plaît à le supposer M. Faugère? Ce qui est certain, c'est que ce portrait offre une analogie frappante avec le Pascal, qu'a mêlé à un groupe de spectateurs le peintre attitré de Port-Royal, dans son tableau de VInvention des corps des saints Gervais et Protais, qui orne aujourd'hui le musée de la ville de Lyon.
1. Cf. Cousin, des Pensées de Pascal. Paris, in-8, 1848. A ces expressions M. Cousin a substitué plus tard, p. 162, celles « de foi inquiète et malheureuse », en continuant d'ailleurs de soutenir ardemment la thèse, à beaucoup d'égards si fausse, du sombre et désolé scepticisme de Pascal. C'est en renchérissant sur cette thèse, que M. Renouvier, dans ses Essais de critique générale (Paris, 3 vol. in-12, 1875, t. II, p. 41 et suiv.), a pu écrire les pages qu'il a intitulées : Pascal et la théorie du vertige moral.
fois que Tidée de Dieu eut pris pleinement possession de son âme, le géomètre s'anéantit chez Pascal, pour ne plus laisser place qu*à l'apologiste.
Gepeadant, on ne saurait le nier : ou il faut oublier les relations de Pascal avec Méré et ne tenir aucun compte de la fameuse lettre que Leibniz et Bayle n'ont pas dédaigné de discuter, quoiqu'à la hâte; ou Ton est obligé de reconnaître que le Chevalier n'a pas été sans quelque influence sur les dernières dispositions d'esprit auxquelles Pascal a fini par en venir. Sans doute, comme Bayle l'observe fort bien, ce ne fut point par des pensées pieuses que Méré attaqua Pascal et il n'employa que des considérations philosophiques. Toutefois, ces considérations philosophiques n'en devaient pas moins porter coup. C'est ainsi que Méré s'efforce non seulement de guérir Pascal des mathématiques, mais encore de le détacher de Descartes (ce qui, en somme, a dû lui être facile), de Descartes « que Pascal estime tant, qui ne connaissait l'espace des lieux que par les corps qui les occupaient, ni l'espace du temps que par la durée de chaque chose ». Il y a plus. « Il semble à Méré qu'un grand esprit comme Pascal devrait être au-dessus des arts et des sciences, bien loin de s'y laisser empiéter et d'en être esclave. » A la vérité, « il lui sait bon gré de négliger le monde artificiel qui dépend des institutions des hommes pour étudier le monde naturel,
dans la simplicité qu'il a plu à Dieu de le créer ». Mais il l'avertit « qu'outre ce monde naturel qui tombe sous la connaissance des sens, il y en a un autre invisible, et que c'est dans celui-là qu'il peut atteindre à la plus haute science ». Qu'est-ce à dire? Et quel sens convient-il d'attacher à ces paroles qu'on est bien enclin tout d'abord à prendre pour du verbiage?
Dans sa Réponse aux Lettres Provinciales ou entretiens de Cléandre et d^Eudoxey le P. Daniel écrivait à propos des Provinciales^ ce livre aujourd'hui môme, en général, si imparfaitement jugé : « On prétend que, quelque eût été le succès de la quatrième lettre, le Chevalier de Méré conseilla à Pascal de laisser absolument la matière de la grâce dont elle traitait encore, quoique par rapport à la morale^ et de s'ouvrir une plus grande carrière *. »
1. Entretiens^ etc., t694, p. 18. Perrault, dans son Parai" lèle des Anciens et des Modernes, ayant mis les Provinciales au-dessus de tout ce que Tantiquité avait produit de plus parfait en ce genre, les Jésuites, piqués au jeu, chargèrent, mais en vain, le P. Daniel de le réfuter. « Je crois pouvoir dire, écrivait très bien Bayle {Dictionnaire philosophique, article Pascal), que quand même l'ouvrage du P. Daniel serait encore plus ingénieux et mieux raisonné qu'il ne Test, il ne ferait pas revenir les admirateurs des Provinciales. Lisez là-dessus les paroles qu'un écrivain, qui était assez critique et assez porté naturellement à la censure la plus mordante, a insérées dans Tune de ses compilations. Il parait depuis quelque temps, dit Richelet (Les plus belles Lettres françaises, etc., t. II, p. 322 et suiv.), une Réponse aux Lettres Pr(h vinciales, qui les bat entièrement en ruine et qui cependant
S*il en fut ainsi, Méré, en tacticien consommé, aurait donné à Pascal un excellent conseil. Transporter la polémique du terrain de la grâce sur celui de la probabilité, c^était en effet une manœuvre plus perQde peut-être que loyale, mais enfin c'était assurément une manœuvre très habile ^ Car en attribuant à ses adversaires un probabilisme qui n'allait à rien moins qu'à ruiner, avec toute certi-
fie leur fera pas grand mal. Comment cela se peut-il faire? C^est que, quoique cette Réponse fasse voir évidemment les ii\ju8tices outrées, les médisances atroces, les faussetés injurieuses répandues dans toutes ces Lettres contre une des plus célèbres Sociétés, qui soutiennent les intérêts de rÉglisc, il y a si longtemps qu'elles ont mis par leur toar plaisant et enjoué le parti des rieurs (grand et fort petit) de leur côlé, qu'elles sont en possession d'une autorité et d'un crédit qu'il sera très difflcile de leur ôter. Les Jésuites auront beau rendre des services considérables à TÉglise et au public... bien des gens ne laisseront pas de lire avec un esprit de facile crédulité les Lettres Provinciales, et ne voudront pas seulement voir la Réponse, ni même en entendre parler. En vérité la prévention est, en cette occasion, un jugement bien injuste, bien cruel et bien opiniâtre, puis(]ue (quoique ces Lettres aient été condamnées par les Papes, par les Évoques, par les Docteurs, et brûlées par la main du bourreau par des arrêts du Parlement et du Conseil d'État) elle s'est mise en une telle possession des esprits, qu*elle résiste & toutes ces puissances. »
1. Cf. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Roy al^ t. II, p. 542 et suiv. « Parmi les dix-huit Lettres Provinciales, il n*y en a que cinq qui se rapportent à la question de Sorbonne et du Jansénisme proprement dit : les trois premières, la dixseptième et la dix-huitième. Les treize autres, depuis la quatrième qui fait transition, tournent contre la morale des Jésuites, et, au lieu de se tenir k la défensive, elles attaquent l'ennemi au cœur, jusque dans son camp. »
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tude, toute loi morale, l'éloquence de Pascal, ironique tour à tour et indignée, ne pouvait manquer d'irriter la curiosité, d'émouvoir les passions, d'enlever tous les suffrages. Gomme Pascal le remarquait lui-même en s'adressant aux Jésuites, « il faisait vraiment la guerre chez eux et à leurs dépens ». Faudrait-il donc admettre qu'après avoir contribué au succès des Provinciales^ le Chevalier eût aussi comme dicté à Pascal le thème des Pensées?
On a pu relever dans les Pensées plus d'un passage ^, où c'est manifestement des discours de Méré que Pascal s'est souvenu. Et, aussi bien, Montaigne ne leur était-il pas à tous les deux une source commune ? Lorsque Pascal écrit, par exemple, « qu'il faut que d'un homme on ne puisse dire : ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme *, » cette maxime et
d. Voyez M. F. Collet, Article cité, et M. E. Havet, Pensées de Pascal, passim ; Cf. Id,, Ibid., Introduction^ p. cvi. « M. Collet a montré que plusieurs des fragments de Pascal sur le bon goût, le bon langage, Pair d'honnête homme, sortaient des tablettes où Pascal prenait des notes pendant le voyage de Poitou, et j'ajoute que la lettre de Méré à Pascal, si extra- Yagamment impertinente, a pourtant suggéré sans aucun doute les réflexions qu'on lit dans les Pensées sur la diflférence entre les esprits géométriques et les esprits fins. »
2. P. Faugère, Pensées, etc, t. I, p. 258 ; Cf. Jd. , Ibid., p. 195. « L^homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C'est un bon mathématicien^ dira-t-on, mais je n'ai que faire de mathématiques; il me
d'autres analogues, presque toutes relatives à Thonnète homme, appartiennent certainement à Pascal par le tour qu'il leur sait donner, mais, dans leur fond, viennent à coup sûr de Méré qui a tant disserté sur la vraie honnêteté ^ II suffit même de lire attentivement la lettre de Méré à Pascal, pour y reconnaître plus d*une pensée que Pascal s'est appropriée, mais comme il le pouvait faire, c'est-àdire en écrivain original. Ainsi, lorsque Méré déclare que c'est se tromper que de croire « que pour avoir l'esprit juste et ne pas faire un faux raisonnement, il suffit de suivre les figures, sans s'en éloigner, et qu'il jure que ce n'est presque rien, non plus que cet art de raisonner par les règles, dont les petits esprits et les demi-savants font tant.de cas; » lorsqu'il allègue « qu'on trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par les démonstrations, » ou quand il observe « que nous ignorons plusieurs choses dont nous ne devons parler que douteusement, comme nous en connaissons beaucoup d'autres, que nous pouvons décider; » ne
prendrait pour une proposition. C^est un bon guerrier : il me prendrait pour une place forte. Il faut donc un honnête homme qui puisse s'accommoder à tous mes besoins en général. »
1. C'est en effet Méré qui dira avant Pascal : « Je voudrais qu'on ne pût deviner le métier d'un homme à l'entendre parler, et qu'on fût enchanté de son éloquence sans pouvoir juger si c'est un don du ciel ou de la nature, ou du commerce du monde. » (Œuvres , t. II, p. 41.)
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croyez-vous pas entendre Pascal nous enseigner, dans le langage qui lui appartient, « que ce n'est pas barbara et baralipton qui forment le raisonnement ; » « que nous connaissons la vérité non seulement par la raison, mais encore par le cœur, que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, » ou bien affirmer « qu'il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut et se soumettre où il faut? » Quels que soient ces emprunts ou ces rencontres, il serait néanmoins exagéré et même déraisonnable de considérer Méré comme Tinspirateur immédiat des Pensées, Ce qui n'est qu'exact, c'est de constater que si Méré n'a pas introduit Pascal dans le monde de la grâce, qui lui est à lui-même, ce semble, fort inconnu, il n'a pas laissé que de contribuer peutêtre, en éloignant Pascal des mathématiques, à le reporter du monde des corps au monde de l'esprit, qui est vers le monde de la grâce le dernier degré, bien qu'il célèbre d'ailleurs ce monde de l'esprit beaucoup plus en Platonicien lettré, superficiel et mondain, qu'en philosophe véritable. A ce point de vue, l'influence telle quelle du Chevalier sur Fauteur des Pensées demeure hors de conteste. Mais hâtons-nous de l'ajouter : Méré a dû aussi, par son entourage, exercer sur Pascal un autre genre d'influence, indirecte quoique probablement puissante, qu'il convient de considérer.
« II faut que vous sachiez, observait Nicole, que la grande hérésie du siècle n^est plus le Calvinisme ni le Luthéranisme, que c'est l'athéisme, et qu'il y a de toute sorte d'athées, de bonne foi, de mauvaise foi, de déterminés, de vaillants et de tentés. La dernière hérésie des derniers temps, c'est l'incrédulité ^ » Mersenne, de son côté, écrivait : « Pour qu'on ne me soupçonne pas de me plaindre à tort et qu'on n'aille pas soutenir qu'il y a peu de gens qui nient Dieu ou qu'il n'y en a pas du tout, il faut qu'on sache qu'en France et dans les autres pays, le nombre de ces infâmes athées est tellement considérable, qu'il y a lieu de s'étonner que Dieu les
laisse vivre La ville de Paris en contient au moins
cinquante mille pour sa part, et dans une seule maison on en pourrait compter quelquefois jusqu'à douze qui vomissent cette impiété. » Et Mersenne, pour combattre le mal qu'il signalait avec tant de véhémence, publiait coup sur coup les Questions sur la Genèse •, f Impiété des Déistes^ athées et liber-
i. Lettres XL F, XLVL
2. QusBstiones celeberrinue in Genesim, etc. In hoc volumine, athei et deistm impugnantur, 1623, in-fol.
tins *, La Vérité des sciences contre les sceptiques et pyrrhoniens *. C'est pourquoi Descartes, un peu sans doute à Tinstigation de Mersenne et à son exemple, ramenieiit tous les efforts de sa métaphysique à démontrer, en même temps que la spiritualité de rame, Texistence de Dieu.
C'était pareillement, on ne Tignore pas, aux athées, ou encore^ comme ils s'appelaient à cette époque, aux libertins, que Bossuet adressait une de ses plus brûlantes apostrophes : « Qu'ont-ils vu, s'écriait-il, ces rares génies, qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur, et qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits? Car pensent-ils avoir mieux vu les difOcultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres qui les ont vues, les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils n'entendent rien; ils n'ont pas même de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré ^. »
Or, frappé comme Nicole, comme Mersenne, comme Descartes, comme Bossuet, des ravages de l'athéisme, Pascal avait entrepris, à son tour, d'en
1. Impiété des Déistes, athées et libertins de ce temps, corn-battue et renversée de point en point par raisons tirées de la philosophie et de la théologie, ensemble la réfutation du poème des Déistes, dédiée à Richelieu, Paris, 1624, in-8.