Ibid,^ p. 127 et suiv
ET LE GHEYALIEB DE HÉRÉ 243
galante, qui eût inspiré à Pascal un autre de ses écrits, antérieur aux Pensées et aux Provinciales ^ le Discours sur les passions de t amour.
A tout prendre, on ne saurait nier que les remarques de M. Cousin ne présentent un côté spécieux, ou même qu'en partie elles ne soient fondées. Assurément, c'est à une nécessité plus haute que le besoin de plaire ou qu'une mondaine émulation, qu'il faut rapporter la composition de la plupart des fragments qui devinrent les Pensées. D'un autre côté, le Discours sur les passions de l'amour n'est-il pas dû surtout aux sentiments qu'éveilla chez Pascal Mlle de Roannez? Néanmoins, qui pourrait contester qu'en rédigeant quelques-unes de ses pensées, Pascal n'eût subi comme une mode littéraire? Ou le moyen de méconnaître que dans ces pensées même se retrouve plus d'une fois comme un écho des conversations qui se tenaient chez Mme de Sablé, et des écrits qui s'y lisaient? Pascal n'a point songé à imiter Voiture, je le veux; mais n'a-t-il rien emprunté à Balzac, et le Socrate Chrétien n'a-t-il pas fourni plus d'un trait au philosophe des Penséesl N'est-il pas également indubitable que ce fut à fréquenter un de ces salons, qu'à beaucoup d'égards, les salons du xviii® siècle ne feront guère que continuer, que Pascal apprit à découvrir plus pleinement tout ce que recèle de vanité la nature humaine? Enfin, comment ne pas constater, en
particulier, l'influence que dut exercer sur Pascal le commerce de La Rochefoucauld? Sans doute, ce ne fut qu'en 1665 (c'est-à-dire trois ans après la mort de Pascal) que furent publiées les Réflexions ou sentences et maximes morales. Mais ce livre ne s'était-il pas fait peu à peu dans le salon de Mme de Sablé, et ne se trouvait-il point terminé bien avant que l'auteur ne le livrât à la publicité? Or, quel était le thème quy développait I^a Rochefoucauld? Le thème même que l'abbé Esprit exposait à sa manière dans son ouvrage sur la Fausseté des vertus humaines. C'est aussi « de la fausseté des vertus » que traite La Rochefoucauld, et, afin qu'on ne s'y trompe pas, il prendra pour épigraphe de son livre cette maxime « que nos veVtus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés ». L'intérêt n'est-il p€is, en effet, le fond de tous les actes humains? A la vérité, La Rochefoucauld tient à nous avertir de deux choses : l'une, que par le mot d'intérêt, il n'entend pas toujours un intérêt de bien, mais le plus souvent, un intérêt d'honneur ou de gloire ; et l'autre qui est la principale et comme le fondement de toutes ses Réflexions^ que celui qui les a faites n'a considéré les hommes que dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché * ». C'est bien « dans cet état déplorable » que Pascal considérera, et très
I4 OEuvreSy eic», p. 293, Avis au lecteur de Védition de 1666.
sincèrement, les hommes à son tour. Et, à ce point de vue, combien de fois ne se rencontre-t-il pas avec La Rochefoucauld jusque dans l'expression! Comme lui, il professe que les hommes n'aiment naturellement que ce qui leur peut être utile; comme lui, il parle de T ennui, de Torgueil, de la vaine gloire, de toutes les passions qui remplissent le cœur ; comme lui, il estime que tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre, et si La Rochefoucauld observe « que les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient les dupes les uns des autres », Pascal, de son côté, écrira « que si tous les hommes savaient ce qu^ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde ». Que d'autres rapprochements ne s'ofTriraient-ils pas d'eux-mêmes entre les Maximes et les Pensées/
Cependant, peut-être fut-ce encore Méré qui mit le mieux Pascal à même de pénétrer le fond incrédule et libertin de la société de son temps.
Méré en effet n'était pas seulement un galant homme qui avait libre accès soit dans les compagnies qu'entretenait à Port-Royal la marquise de Sablé, soit dans celles que réunissait l'hôtel d'Albret ou l'hôtel de Richelieu K S'il n'avait
1. Voyez : Les amis de la marquise de Sablé, recueil de lettres des principaux habitués de son salon, annotées et précédées d'une introduction historique sur la société précieuse au dix-septième siècle, par É. de Barthélémy. Paris, 4865, in-8. On s'étonne que, dans cette publication intéressante, Méré
point de saloa à lui, il s*étaît du moins formé un cercle intime d*amis. Aussi ne put-il manquer d'y introduire Pascal, après que le duc de Roannez le lui eut présenté . Ce fut donc là que l'auteur des Pensées dut rencontrer la plupart des personnages, avec lesquels le Chevalier se trouvait en relations suivies, comme l'atteste sa correspondance, c'est-àdire, sans parler de femmes telles que Mlle de Scudéri ou Ninon de Lenclos, un Saint-Pavin, un Hesnault, un SaintpMaigrin, un Sourdis, un Bourdelot, un Des Barreaux, un Miton.
Ces deux derniers, entre autres, paraissent avoir fait sur l'esprit de Pascal une impression assez profonde.
On sait ce qu'était Des Barreaux, Tami de Théophile, l'amant de Marion Delorme, l'insolent et dégoûtant débauché de l'île de Chypre ^ Fils d'un intendant des finances du temps d'Henri IV, Jacques Vallée, siëur Des Barreaux, né en 1602, était devenu conseiller au Parlement; mais ses dettes l'avaient promptement obligé à vendre sa charge. Sur la fin, on lui attribua le fameux sonnet :
« Grand Dieu! tes jugements sont remplis d'équité »
ne soit pas même mentionné au nombre des familiers de la marquise, non plus qu'il ne Test du reste dans les Études de M. Cousin sur Mme de Sablé.
1. Maison de Des Barreaux au faubourg Saint- Victor^ et qu'il avait appelée llsle de Chypre.
Quoi qu'il en soit, s'il se convertit à la dernière heure, ce qui est douteux ; il passa la plus grande partie de sa vie dans un désordre qui lui valut une espèce de célébrité. « Il pouvait avoir trente-cinq ans, écrivait Tallemant, quand il fit partie avec un nommé Picot et autres qui lui ressemblaient, d'aller escumer toutes les délices de la France, c'est-à-dire de se rendre en chaque lieu, dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. » « Il joue, continuait Tallemant, il yvroigne, mange si salement qu'on Ta vu cracher dans un plat, afin qu'on lui laissast manger tout seul ce qu'il y avait, se fait vomir pour remanger tout de nouveau et est plus libertin que jamais... Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a :
« Et, par ma raison, je butte .
A devenir beste brute. »
Il presche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à Saint-Gloud chez la du Ryer passer la sepmaine sainte, avec Miton, grand joueur, Potel le conseiller au Ghastelet, Raincys, Moreau et Picot, pour faire, disoit-il, leur carnaval *. »
Or, Pascal, attristé autant qu'indigné, se souviendra sans contredit de Des Barreaux, et c'est son nom qui naturellement se présentera sous sa plume, lorsque éloquemment il écrira : « Les uns ont voulu