Faugère, Pensées, etc., t. I, p
3. irf., Lettres^ opuscules et mémoires, etCi, p. 447 et suiv. Dans son Mémoire sur la vie de soù oncle, Marguerite Perier a raconté longuement la maladie extraordinaire dont
l'accident du pont de Neuilly aurait déterminée et qui, « en précipitant Pascal dans l'amour de Dieu », aurait créé aussi pour son imagination blessée l'abîme qu'il se figurait ouvert à ses côtés. Bossut lui-même, dans son Discours sur la Vie et les Ouvrages de Pascal, s'approprie cette légende, sans se préoccuper le moins du monde de l'appuyer d'aucune preuve. « Un jour du mois d'octobre 1654, écrit-il, Pascal étant allé se promener, suivant sa coutume, au pont de Neuilly, dans un carrosse à quatre chevaux, les deux premiers prirent le mors aux dents vis-à-vis un endroit où il n'y avait pas de garde-fou, et se précipitèrent dans la Seine. Heureusement la première secousse de leur poids rompit les traits qui les attachaient au train de derrière, et le carrosse demeura sur le bord du précipice; mais on se représente sans peine la commotion que dut recevoir la machine frêle et languissante de Pascal. 11 eut beaucoup de peine à revenir d'un long évanouissement ; son cerveau fut tellement ébranlé, que, dans la suite, au milieu de ses insomnies et de ses exténuations, il croyait voir, de temps en temps, à côté de son lit, un précipice prêt à l'engloutir. On attribue à la même cause une espèce de vision ou d'extase qu'il eut peu de temps après.
fut atteint Pascal, lorsqu'il eut un an. a II tomba, dit-elle, dans une langueur semblable à ce que l'on appelle, à Paris, tomber en chartre. »
et dont il conserva la mémoire dans un papier qu'il portait toujours sur lui entre l'étoffe et la doublure de son habit*. » Pour Victor Cousin lui-même, Pascal est un converti de la peur. « Pascal, un jour, a vu de près la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir, il ne veut pas mourir; et, ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son âme -. »
Quelle manière cependant à la fois grossière, osons le dire, et illogique de concevoir le drame qui s'accomplit dans la conscience de Pascal, lors de sa seconde conversion ! Cette conception est grossière, car elle ramène à un cas pathologique un phénomène de la plus pure spiritualité. Cette conception est illogique, car elle fait d'une extase, qui ne fut qu'une suite et comme un épisode secret d'une conversion ouvertement et depuis longtemps accomplie, le principe même de cette conversion.
Effectivement, ce serait une complète erreur de croire qu'à aucun moment Pascal, de même qu'autrefois saint Paul sur le chemin de Damas, eût été foudroyé par la grâce. En réalité, sa première conversion fut la bonne, conversion qui, aussi bien, consista presque tout entière dans un retour à de plus
1. Œuvres de Biaise Pascal, Paris, 1779, t. I, p. 43 et suiv.
2. Cours d'histoire de la philosophie au XVII^ siècle, t. 1, p. 443, 2e édit.
exactes et ferventes pratiques, après qu'un accident qui mit en péril les jours de son père lui eut inspiré à Rouen sur la fragilité humaine de salutaires réflexions, que fortifièrent encore les entretiens de Jansénistes zélés. A partir de cette époque et pour ménager sa propre santé chancelante, il eut beau, se relâchant d'une trop grande contention d'esprit, se laisser aller, comme par régime, aux plaisirs et aux distractions de la vie mondaine. Les divertissements ne devaient point parvenir à l'étourdir ni à le satisfaire. Toutefois ce ne fut que peu à peu qu'il s'en déprit, après de longues et douloureuses hésitations, de tristes langueurs et de pénibles dégoûts. Sa seconde conversion ne s'opéra que très lentement.
On n'a besoin, pour s'en convaincre, que de consulter les papiers qui émanent des membres les plus proches de sa famille.
Et d'abord interrogeons Marguerite Perier. « L'état où les médecins virent mon oncle, écrit-elle, les obligea de lui défendre toute sorte d'application. Après s'y être un peu enfoncé, mon oncle prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-àdire de prendre une charge et de se marier; et prenant ses mesures pour l'un et pour l'autre, il en conférait avec ma tante, qui était alors religieuse, qui gémissait de voir celui qui lui avait fait connaître le néant du monde, s'y plonger lui-même par de nou-
veaux engagements. Elle l'exhortait souvent à y renoncer; mais l'heure n'était pas encore venue; il Técoutait et ne laissait pas de pousser toujours ses desseins *. »
Et en effet n'était-ce point Pascal qui le premier, et avec la vivacité de sentiments qu'il portait en toutes choses, avait inspiré à Jacqueline la fuite du monde, où, par une contradiction singulière, il avait ensuite cherché à la retenir? Et de même, l'attachement de Pascal pour le monde ne devait-il pas sembler à Jacqueline une autre et très frappante contradiction entre la conduite de son frère et ses discours, une rétractation coupable , presque une désertion. Aussi aurait-elle passionnément désiré le voir là où elle était elle-même. C'est ce qui résulte, bien plus évidemment encore que du Mémoire de Marguerite Perier, d'une lettre que, durant une maladie grave de Mme Perier, sœur de Sainte-Euphémie adressait à son beau-frère M. Perier. « Je crois, y disait-elle, que Dieu attend de nous plus qu'une résignation ordinaire, et que nous ne pouvons pas, sans être ingrats des faveurs qu'il a faites à la malade depuis plusieurs années, nous contenter de souffrir qu'il nous reprenne ce qu'il nous avait prêté, si nous ne lui offrons nous-mêmes et si nous ne vou-
1. Faugère. Lettres, opiaciiles et mémoires, etc., p. 4o3, Mémoire sur la Vie de M. Pascal, écrit par Mlle Marguerite Perier.
Ions bien qu'il la récompense des services continuels qu'elle s'est efforcée de lui rendre. Je vous supplie de lui demander cette grâce pour moi, comme je le fais et pour vous; et comme je sais que Dieu est proche des affligés et qu'il écoute favorablement leurprière, j'y joins mon pauvre frère, et je vous supplie d'en faire autant, afin que Dieu daigne de se servir de cette affliction pour le faire rentrer dans lui-même et lui ouvrir les yeux sur la vanité de toutes les choses du monde ^ »
Il importe de retenir les dates. Celte lettre est du 31 juillet 1653. Or ce n'est que le 8 décembre de l'année suivante que sœur Euphémie prendra sur elle de mander confidemment à Mme Perier qu'elle est fondée à croire que ses prières pour son « pauvre frère » sont enfln exaucées. « Il n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu opère dans la personne qui nous est si chère; mais je désire que ce soit lui-même qui vous l'apprenne, afin que vous en puissiez moins douter. Tout ce que je puis vous dire n'ayant pas de temps, c'est qu'il est par la miséricorde de Dieu dans un grand désir d'être tout à lui, sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie; et qu'encore qu'il ait depuis plus d'un an un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable de toutes les