LA VIE DE PASCAL
Qu'était-ce au juste que Pascal? A une époque où Descartes se partageait, avec les théologiens, l'empire des esprits, a-t-il subi, et en quel sens, l'influence du Cartésianisme? Y a-t-il complètement échappé ou résisté? Est-ce un défenseur de la philosophie, ou en reste-t-il, au contraire, le détracteur opiniâtre et l'ennemi passionné?
Les contemporains de Pascal se sont montrés comme unanimes dans leur admiration pour sa grande âme. Les uns ont pu se sentir blessés au cœur par son incisive et destructive ironie, les autres s'efl'rayer de la hardiesse de ses conceptions. Presque tous ont rendu hommage à cette prodigieuse nature.
C'est au xviiie siècle que, par tactique, a com-
mencé le dénigrement. Voltaire appelle Pascal « un fou sublime », et jette cette injurieuse dénomination à tous les éclios. On sourit, quand on ne s'indigne pas, de voir ce génie badin, sans consistance et sans conscienee , s'acharner sur les Pensées. Un bel esprit, le ministre protestant Boullier, ayant lu les Remarques critiques de Voltaire sur Pascal, comparait l'audace du commentateur à celle d'un papillon qui s'attaquerait à l'oiseau de Jupiter '. Les falsifications de Condorcet et la platitude de ses notes n'ont rien d'ailleurs qui relève les vaines saillies de Voltaire. Condorcet, Voltaire, s'en sont pris, le sachant, à un Pascal imaginaire.
Entre l'admiration absolue de certains amis de Pascal au xviF siècle et le dénigrement systématique du xviii", les critiques de notre temps ont paru disposés, en général, à garder la vraie mesure. Une connaissance approfondie et méritoire, une minutieuse et précieuse restitution des textes les ont mis à même d'apprécier tout ce qu'il y avait, dans les ouvrages qu'a laissés Pascal, de noblesse et de vigueur. C'est pourquoi ils ne trouvent pas d'expressions assez fortes pour louer chez lui un style unique, poétique et précis, souple et nerveux, d'une
1. Apologin de la mrtophj/.tifjue à l'occasiori du dixcount préliminaiif de l'Enryelopédie, avec les xentimenls de M"* sur h critique des Pensées de Pascal, par M. de Voltaire, etc. Amstonlani, 1733, in-)8, p. 23.
simplicité égale à son éblouissante magnificence. Mais, d'uQ autre côté, plusieurs d'entre eux et non pas des moins autorisés et écoutés, déplorent les vues étroites du penseur, nous avons presque dit ses visions. Ils nous parlent de sombre désespoir, d'extatique vertige, de dévotion convulsive et ridicule. Pascal ne leur est plus, au demeurant, qu'un sceptique, un fanatique, un superstitieux.
Nous désirerions échapper aux lieux communs de toute sorte, et, à Pascal, tel que le représente la préoccupation ou la passion, substituer Pascal, tel que nous l'offre une considération attentive de la réalité.
Pour cela, il nous suffira, ce semble, de rappeler les principaux traits de la vie de Pascal; de faire, en quelque sorte , l'inventaire historique de ses écrits; de chercher à pénétrer le dessein qu'il s'y est proposé; de nous rendre compte enfin de la méthode qu'il a suivie. A la lumière de ces éclaircissements, il nous sera sans doute facile de reconnaître exactement ce qu'a été Pascal.
Biaise Pascal naquit à Clermont-Ferrand le 19 juin 1623, d'Etienne Pascal, président en la Cour des Aides et d'Antoinette Begon. Il était l'avant-dernier de quatre enfants, dont l'aîné, une fille, nommée Anthonia, mourut en bas âge, et dont les deux autres sont bien connus : Gilberte, plus tard Mme Florin Perier, et Jacquette ou Jacqueline, qui prit, en entrant
à Port-Royal, le nom de sœur de Sainte-Euphémie.
Étant devenu veuf en 1626, Etienne, magistrat appliqué à ses devoirs, savant distingué, père de famille excellent, vendit sa charge en 1631 et s'établit à Paris, Il avait résolu de s'y consacrer tout entier à l'éducation de ses enfants, notamment à celle du fils unique chez lequel il avait découvert les dispositions les plus heureuses et dont il voulut être le seul précepteur. Sa maison devint bientôt le rendez-vous des physiciens et des géomètres les plus réputés de la capitale.
Ce fut dans un tel milieu que se développa l'intelligence nette et curieuse de Pascal. Des notions générales de grammaire, les éléments de la langue latine et de la langue grecque, un enseignement mêlé de conversations : son père ne souffrit pas d'abord pour lui d'autre étude. Il craignait de fatiguer un esprit, de soi très actif, et remettait à plus lard de lui enseigner les sciences. C'est à peine si, pour céder aux importunités de cet enfant précoce, il avait consenti à lui dire en gros que « la mathématique », dont il entendait sans cesse parler, avait pour objet de faire des figures justes, et d'en déterminer les rapports ou proportions.
Pascal n'était âgé que de douze ans, lorsque, sur cette simple indication, il se mit au travail, et, un jour, son père le surprit couché sur les carreaux d'une chambre, tout occupé à y tracer avec du char-
bon et à combiner des figures, que, dans son naïf langage, il appelait des barres et des ronds. De luimême, il était arrivé à se démontrer par une série de déductions surprenantes, que la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits. C'est la trente-deuxième proposition d'Euclide.
Désormais il n'était plus possible de contrarier des aptitudes tellement extraordinaires. Aussi Pascal obtint-il d'assister aux conférences scientifiques qui se tenaient chez son père, et, à peine admis, y prit un rang considérable. A seize ans, il publiait un Traité des sections coniques. A dix-huit ans, il construisait sa fameuse machine arithmétique. A vingt-trois ans, vérifiant les découvertes de Torricelli, et d'ailleurs conseillé et stimulé par Descartes, il exécutait à Paris sur la tour de Saint-Jacques de la Boucherie l'expérience du vide, que répétait, à sa demande, au sommet du puy de Dôme, son beau-frère M. Perier.
Cependant , la délicate constitution de Pascal devait promptement fléchir à cet emportement de fiévreux efforts. Son père, un instant menacé de la Bastille pour s'être mêlé aux mouvements qu'avait provoqués la réduction des rentes sur l'Hôtel de Ville, non seulement avait obtenu grâce auprès de Richelieu, mais encore conquis sa bienveillance. Prévenu favorablement par sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, charmé d'ailleurs des agréments ingénus de la petite Jacqueline, qui, devant lui, avait joué,
à ravir, la comédie, le redoutable cardinal, qui s'était fait présenter à Rueil Etienne Pascal et sa famille, avait déclaré quïl en voulait faire quelque chose de grand. Eri" attendant, vers la fin de 1639, il nommait Etienne collègue de M. de Paris dans la commission de l'intendance de Normandie. Biaise Pascal avait suivi son père à Rouen avec ses sœurs, et c'était même afin de le soulager dans ses calculs, qu'il avait été conduit à imaginer sa machine arithmétique. C'était donc à Rouen qu'il se voyait enfin , après plusieurs années d'opiniâtre labeur, obligé de prendre quelque repos, lorsqu'en 1646 une chute dangereuse que fit Etienne lui devint une occasion de réflexions profondes. Cet événement, par les pensées qu'il lui suggéra, décidait ce qu'on a appelé sa première conversion. Efléctivement sa piété, jusque-là solide et ellective, se tournant davantage à la [iratiijue, la lecture de l'Ecriture et des Pères, avec l'exercice des bonnes œuvres, occupa, dès lors, tout son temps. D'autre part, la contagion de son exemple gagnait jusqu'à son père et jusqu'à ses sœurs. Gilberte qui déjà avait épousé M. Perler et Jacqueline que ses brillants succès de poète, encouragés par le grand Corneille lui-même, semblaient devoir infailliblement engager, à son tour, dans le siècle, se sentirent pour le monde le détachement le plus complet. L'influence de Guil- Icbert, curé de Rouville, ainsi que la fréquentation
de deux gentilshommes jansénistes, La Bouteillerie et Des Landes, ne contribua pas peu à déterminer cette espèce de révolution domestique. Quant à Pascal, son zèle pour les choses de la religion allait si loin qu'il n'hésitait pointa dénoncer à l'autorité ecclésiastique les doctrines d'un religieux appelé le frère Saint- Ange, qui troublait Rouen de sa parole extravagante. Toutefois, chez Pascal, ce premier mouvement no devait pas être décisif. Comme les médecins s'accordaient à lui conseiller, pour raffermir sa santé toujours chancelante, de se livrer aux distractions, il reprit peu à peu le train ordinaire de la vie. Revenu à Paris, il se partagea entre les recherches de la science et les délassements honnêtes, qui convenaient à un homme de sa condition. La mort de son père, arrivée en 1651, en lui donnant plus de liberté, ne fît que l'attacher davantage à cette existence toute mondaine, mélange de plaisirs, d'affaires et de travaux. C'est à cette époque, en effet, selon toute apparence, qu'il faut placer avec le Traité du triangle arithmétique, l'invention de la vinaigrette ou brouette et du baquet. Ce ne fut que beaucoup plus tard et sur la fin de sa vie que Pascal s'associa à l'établissement des carrosses à cinq sols, ne souhaitant, dit Mme Perler, tirer de cette entreprise quelque bien « que pour en assister les pauvres ^ ■>•>. C'est
1. Les Carrosses à cinq sols, ou les Omnibus du XVJI<' siècle. Paris, 1828, in-12, publication de M. Monmerqué.
encore à la même date que se rapporte son commerce d'étroite amitié avec le duc de Roannez et sa noble liaison avec la sœur du duc, Mlle Charlotte de Roannez. Pascal songea même un instant à acheter une charge et à se marier. Mais en 1054, grâce aux pieuses instances de sa sœur Jacqueline qui, presque malgré lui, était entrée à Port-Royal, et peut-être aussi sous le coup d'un accident terrible, s'opéra subitement sa seconde, et, cette fois, définitive conversion.
On a raconté (quoique Mme Perier, dans sa biographie de son frère, ne dise mot de cette aventure), on a raconté que Pascal se promenait à Neuilly avec quelques amis dans un carrosse à quatre ou six chevaux, lorsque les deux chevaux de volée, prenant le frein aux dents à Tendroit du pont où il n'y avait pas de garde-fous, se précipitèrent dans la rivière. Heureusement, les traits qui les attachaient au train de derrière se rompirent, en sorte que le carrosse resta suspendu sur le bord de l'abîme. C'était au mois d'octobre 1634. Le mortel péril qu'il venait de courir aurait vivement frappé l'imagination de Pascal. Ce qui reste certain, et d'après son propre témoignage, c'est que dans la nuit du 23 novembre 1034, les réflexions que souvent il avait dû faire sur la fragilité de la vie humaine, sur ses mystères, sur sa fin dernière, se présentèrent à son esprit avec une force inaccou-
tumée. Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à environ minuit et demi, ce fut comme une illumination et un transport. Pascal prenant alors des résolutions de vie nouvelle , les consigna en double sur ce parchemin et sur ce papier, que l'on devait, après sa mort, trouver cousus dans ses vêtements, et dont Condorcet s'est empressé de publier le texte sous le titre infamant d'Amulette mystique ou de YAmulette de Pascal *.
Et cependant, est-ce donc la première fois qu'un homme a porté sur soi un signe de ses plus chères pensées, un symbole de ses plus précieux souvenirs, une marque sensible de ses engagements et un témoignage de ses espérances? Ou si l'action de Pascal n'a rien qui doive surprendre, faut-il s'étonner davantage des paroles consignées dans son écrit?
« Feu. Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ, Deum meum et Deum vestrum. Ton Dieu sera mon Dieu. — Oubli du monde et de tout hormis Dieu.
1. Il y a lieu de s'étonner que Condorcet n'ait point songé à rapprocher du transport qu'éprouva Pascal durant la nuit du 23 novembre 1634, et pour tirer de ce nouveau fait les mêmes conclusions, l'enthousiasme dont Descartes se sentit tout rempli le 10 novembre 1619 dans ses quartiers d'hiver sur les frontières de Bavière, et au milieu duquel il trouva ce jour-là les fondements de la science admirable. Voyez Baillet, la Vie de Monsieur Descartes. Paris, 1691, in-4, en deux parties, l'^ partie, p. 81.
11 ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile. Grandeur de l'âme humaine. Père juste, le monde ne t'a point connu. Joie, joie, joie, pleurs de joie. Je m'en suis séparé. Dereliquerunt me fontem aquse vivœ. Mon Dieu, me quittcrez-vous ? Que je n'en sois pas séparé éternellement. Celle est la vie éternelle. Qu'ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, J.-C. — Jésus-Christ, Jésus-Christ, je m'en suis séparé; je l'ai fui, renoncé, crucifié. Que je n'en sois jamais séparé! Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile. Renonciation totale et douce. Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Eternellement en joie pour un jour d'existence sur la terre. Non obllviscar sermones tuos. Amen. »
Évidemment, malgré leur apparent désordre, le sens de semblables paroles n'offre rien de cabalistique. C'est le cri d'une âme profondément chrétienne et qui se voue sans partage aux austères mais salutaires exercices de la pénitence chrétienne. C'est le programme même de l'existence que, désormais, Pascal allait mener. En effet, dès 1054, nous le voyons se mettre sous la discipline de l'abbé Singlin, entrer dans la Société de Messieurs de Port- Royal , dont il se porte le défenseur ; se désintéresser d'ailleurs de tout ce qui est purement humain, ne craignant rien des hommes et n'en espérant rien, renoncer même, pour s'enfoncer dans