‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 11 sur 54 · TOUCHANT PASCAL, ORIGINAUX OU COPIES · texte numérisé non relu

TOUCHANT PASCAL, ORIGINAUX OU COPIES

Tel était le livre de Pascal lorsqu'on 1842 M. Cousin fît son Rapport à l'Académie, qui l'année précédente, du reste, en mettant au concours Véloge de Pascal, sur la proposition de M. Lemercier, avait appelé l'attention sur les Pensées. Dcs-lors une nouvelle édition devenait indispensable. Sans doute, dans le cours de son Rapport, M. Cousin avait restitué à Pascal de nombreux paragraphes, fixé l'origine et la forme première d'une foule de Pensées et rétabli, bien qu'avec des inexactitudes, les plus beaux fragments. Mais son travail était incomplet et il n'avait pu restaurer Pascal tout entier. Tel n'était pas son but

»2 Ile PARTIE.— KGimS ET GÉNIE.

11 De voulait que dénoncer aux gardiens de notre grande littérature une falsification de deux siècles et inviter un jeune ami des lettres à poursuivre la pieuse tâche qu'il avait commencée. En attendant, tous les amis de Pascal étaient dans un état de défiance pénible. Ils ne pouvaient compléter M. Cousin à l'aide des précédentes éditions qu'il avait frappées d'un discrédit si mérité; de sorte que le livre des Pensées se trouvait enlevé de toutes les bibliothèques, et n'y était remplacé que par quelques morceaux ramenés à leur belle forme primitive. C'était donc un vrai service, un service nécessaire à rendre aux lettres et aux admirateurs de Pascal que de donner à la France l'édition authenti(iue et fidèle qu'on avait désormais le droit de réclamer. M. Faugère entreprit ce noble travail. Il ne pouvait l'exécuter qu'en reproduisant enfin les manuscrits originaux que M. Cousin avait tirés d'un inexplicable oubH. C'est ce qu'il a fait, et avant de voir comment il a réussi, il sera bon peut-être de dire quelques mots de ces manuscrits, originaux ou copies.

Le plus important de tous est le manuscrit autographe conservé à la bibliothèque royale. « On » ne peut se défendre, dit M. Cousin, d'une » émotion douloureuse en portant ses regards » sur ce grand in-folio ^, où la main défaillante

' La main dé/aillante de Pascal n'a pas tracé ses Pensées

» de Pascal a tracé, pendant l'agonie de ses » quatre dernières années, les Pensées qui se » présentaient à son esprit , et qu'il croyait lui » pouvoir servir un jour dans la composition du » grand ouvrage qu'il méditait ^ « Le manuscrit est un registre in-folio de 491 pages, mais qui doivent être réduites à peu près à la moitié parce qu'elles ne sont ordinairement écrites que sur le recto, et qu'elles sont toujours suivies d'un feuillet blanc lorsqu'elles sont écrites des deux côtés. Les feuillets de la page 474 à la page 481 , sont encore entièrement blancs. Pascal écrivait d'ordinaire sur du papier in-folio les morceaux qu'il composait à loisir, comme les fragments sur les deux infinis ou sur le Mystère de Jésus. Ces pages, ainsi que les morceaux écrits des deux côtés, sont encadrés avec soin dans le grand registre. Mais les morceaux moins développés sont écrits le plus souvent sur de petits papiers de toute forme , les premiers qui tombaient sous la main de Pascal lorsqu'il voulait fixer une pensée. Quelques-uns portent des figures de géométrie ou des opérations d'arithmétique; on y trouve même une adresse de lettre sur le dos de laquelle il a écrit. Probablement c'était sur son lit de douleur qu'il tra-

sur l'in-folio, mais sur les papiers de divers format qui sont devenus ensuite l'in-folio.

' Des Pensées de Pascal, p. 10.

9^ Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

çait ces notes rapides, el ce qui nous le ferait croire encore, c'est que quelques-unes ont été d'abord écrites au crayon dont on voit distinctement les traits, puis ensuite passées à l'encre. Tous ces papiers sont collés et juxtaposés sur les grandes pages du registre, mais au hasard et comme ils se présentaient à la main du manœuvre, si bien que des pages d'un même fragment sont interverties, on disséminées à de grands intervalles dans le manuscrit , et qu'il y a même des pages dont les deux moitiés se trouvent séparées l'une de Vautre '.

La plupart de ces fragments ont été tracés à la hâte et offrent toute la négligence d'un premier jet; d'autres, au contraire, comme par exemple levnorceau sur l'existence de Dieu soumise au calcul des probabilités, sont chargés de ratures, et ne resûemhlent pas mal à une sorte de labyrinthe à travers lequel la multitude des renvois suffit à peine pour se diriger. La même page porte quelquefois les Pensées les plus dissemblables qui ne sont séparées entr'elles que par un trait. Gomme César qui suffisait à dicter à la fois à plusieurs secrétaires et en plusieurs langues, Pascal méditait simultanément sur les sujets les plus di^ vers, morale, littérature, critique biblique, et

' M. Faugère, Inirod.^ p. XLI.

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écrivait les noies de ses capricieuses réflexions.

Presque tout le manuscrit est de l'écriture de Pascal, écriture rapide, abrégée, souvent illisible, sorte de sténoijraphie qui a quelque chose du trait impatient et fomjueux de celle de Napoléon '. Quelques pages seulement sont d'une écriture étrangère. M. Faugère y a reconnu la main de M" " Perier, de Domat, d'Arnauld, et a soupçonné celle du domestique de Pascal dans quelques passages peu assurés et chargés de fautes d'orthographe. Mais presque tous ces morceaux portent leur cachet d'authenticité dans quelques corrections interlinéaires ou marginales de la main de Pascal, ou dans des additions qu'il y a faites après coup.

Le manuscrit proprement dit est précédé de cinq feuillets qui ne portent aucune pagination. Les deux derniers contiennent le papier mystérieux trouvé dans le pourpoint de Pascal, et la copie faite par l'abbé Perier de l'original sur parchemin. Les trois premiers sont trois attestations écrites et signées par l'abbé Perier. La première est un acte de donation à la bibliothèque de Saint- Germain-des-Prés du manuscrit autographe des tensées. Les deux autres sont encore des actes de donation à la même abbaye de divers écrits

* M. Faugère, Introd. p. xlît.

de Pascal, plusieurs pièces sur la grâce et le concile de Trente, en partie autographes, en partie copiées d'après ses ordres sur sa minute, des abrégés de la Vie de Jésus-Christ, écrits entièrement de sa main. Puisque ces derniers écrits sont mentionnés dans des attestations placées en tète du manuscrit autographe, il semble qu'on devrait les y trouver. Mais il n'y en a pas la moindre trace; M. Faugère conjecture même que les pièces sur la grâce et le concile de Trente n'ont jamais été déposées à Saint-Germain-des-Prés, mais sont restées chez les Oratoriens de Clermont, où le P. Guerrier dit expressément les avoir transcrites. On trouve une partie de ces écrits peu dignes de leur auteur dans le troisième volume de Bossut, et nous en avons fait mention en retraçant la polémique de Pascal.

Quant aux abrégés de la Vie de Jésus-Christ, on les a regardés longtemps comme perdus. M. Faugère croyait seulement en voir des fragments dans quelques pages du manuscrit autographe et surtout dans la touchante effusion intitulée le Mystère de Jésus K On en a découvert dernièrement une copie à Utrecht, et M. Faugère l'a publiée en 1846. Dans un avant-propos il en discute l'authenticité qui nous parait incontestable^.

* Pensées, Fragm. t. II, p. 338.

2 Sur le manuscrit autographe, voir M. Faugère, Introduc-

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La bibliothèque royale possède encore deux copies du manuscrit autographe qui en faciUtent hi lecture, quoiqu'elles ne puissent le suppléer. D'ailleurs elles renferment des fautes de copiste assez considérables, et n'établissent entre les divers fragments qu'elles placent confusément à la suite les uns des autres, aucun des traits de séparation qu'avait tracés Pascal sur ses papiers. L'une d'elles , provenant du fonds de Saint- Germain, paraît à M. Faugère la copie originale dont il est fait mention dans la préface d'Etienne Perier, et d'après laquelle on fit la première édition des Pensées. Elle porte des notes et des corrections de la main de Nicole, d'Arnauld et d'Etienne IJprier. Cette copie fut donnée par Marguerite Perier, avec la bibliothèque qui avait appartenu à Pascal, au bénédictin dom Jean Guerrier, prieur de l'abbaye de St-Jean-d'Angely et allié de sa famille. A la mort de Jean Guerrier, et d'après sa recommandation écrite et signée de sa main sur la première page, elle fut transmise à la bibliothèque de St-Germain-des-Près. Tel est du moins le récit de M. Faugère '. M. Cousin prétend , de son côté ^, que les vœux de Jean

tion, p. xL-xLv; Cousin, des Pensées de Pascal, p. 10-12 et 191-194.

' Introd. p. XLV-XLViT.

2 Des Pensées de Pascal,, p. 13.

ir. 7

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Guerrier ne furent point accomplis; que le manuscrit passa entre les mains de son neveu Pierre Guerrier, et de là en la possession de Guerrier de Bezance, qui le confia à Bossut et le donna ensuite à la bibliolhèque royale. M. Cousin se trompe, et nous le prouverons tout-à-l'heure.

Toujours d'après M. Faugère ', la seconde copie a été faite sur la précédente, et elle est écrite de la même main et sur le même papier. Elle porte à la fin plusieurs pièces étrangères aux Pensées : le procès-verbal original de l'affaire Saint-Ange, revêtu des signatures autographes de Pascal, d' Auzoult, de Halle et de Le Cornier; Comparaison des anciens chrétiens avec ceux iVaujourd'hui;uïï mandement conireï Apologie des Ca~ suistes ; les dissertations sur la Grâce et le Concile de Trente, \di possihililé et le pouvoir, etc., dont nous avons déjà parlé; Expériences nouvelles tonchant le vide, imprimées, suivies delà correspondance manuscrite avec le P. Noël et de la lettre de Pascal le père ; Lettre à Ribeyre imprimée ; récit de la prétendue rétractation de Pascal, tel à peu près qu'on le trouve dans le Recueil d' Vlrecht. C'est cette copie, suivant M. Faugère, qu'aurait possédée le P. Pierre Guerrier, dont elle porte la signature, et il l'aurait reçue de Marg. Perier.

* Jntrod., p. XLiu.

A la mort de l'Oratorien de Clermont, elle serait passée dans la bibliothèque de Guerrier de Bezance, maître des requêtes, qui l'aurait communiquée à Bossut*, puis donnée à la bibliothèque du roi. M. Cousin veut au contraire que cette copie soit la plus ancienne et la plus précieuse '^. La plus précieuse, oui , à cause des pièces qu'elle contient de plus ; la plus ancienne, comment le décider si elles sont de la môme écriture? Mais les corrections d'Arnauld , Nicole, militent évidemment en faveur de la priorité de la première, comme la signature du P. Pierre Guerrier, que porte seule la seconde, donne à croire qu'elle est la seule aussi qui ait été en sa possession et en celle de Guerrier de Bezance, et que la première copie a été fidèlement déposée, suivant les intentions de Dom Jean Guerrier de Saint-Jean-d'Angely, à la bibliothèque de St-Gçrmain-des-Prés. Il est vrai que le garde-des-sceaux, Miroménil, en annonçant à Bignon , bibliothécaire du roi, le 14 avril 1779, le don fait par Guerrier de Bezance, fait mention de deux volumes manuscrits des ouvrages de Pascal qui ont servi d'originaux

* C'est certainement la copie que Bossut avait à sa disposition, car c'est d'après elle qu'il a publié la Comparaison des anciens chrétiens avec ceux d'aujourd'huiy qui ne se trouve nulle part ailleurs dans l'état où il l'a donnée^

" Des Pensées de Pascal ^ p. 13.

100 Ile PARTIE.— ËCRIÏS ET GËME.

à la nouvelle écliiion qui venait de paraître (l'cditioii Bossut), mais rien ne dit que ces deux vo- Jiimes fussent deux copies du manuscrit des Pensées : Bossut publia autre chose que les fragments de l'Apologie, puisqu'il nous a donné les œuvres complètes de Pascal, et nous savons que la famille Guerrier avait mis à sa disposition les autres manuscrits de rOratorien de Clermont. Il est certain qu'un des deux manuscrits dont parle Miroménil est précisément un manuscrit de la main du P. Guerrier, car au commencement du troisième recueil de ce religieux se trouve une note qui dit positivement que le manuscrit a été donné en 1779 à la bibliothèque du roi, par M. Guerrier de Bezance, maître des requêtes K II y a donc dans M. Cousin une confusion dont nous ne saurions deviner l'origine.

Les manuscrits que nous venons de décrire sont les seuls qui nous intéressent présentement, parce qu'ils sont les seuls qui soient exclusivement relatifs au livre des Pensées. Nous ne ferons donc que rappeler ici les recueils manuscrits du P. Guerrier copiés sur les papiers de Marguerite Perier et sous les yeux de cette demoiselle, dont s'est servi Bossut, et que M. Faugère a retrouvés en Auvergne. On n'en possédait à la bibliothèque

' jM. Faugère, Introd. p. liv.

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royale qu'une copie de seconde main, incorrecte et incomplète. Ces recueils contiennent une foule do lettres de Port-Royalistes, de Fermât, et avant tout de Pascal et des membres de sa famille, les Mémoires de Marguerite Perier sur Pascal et sur les siens'. C'est de là que M. Faugère a tiré presque tout son volume intitule : Lettres, Opuscules et Mémoires de M"^^ Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièce: puis des lettres inédites de Pascal , des propos de Pascal et des anecdotes sur lui, recueillis par Marguerite, le tout publié dans les deux volumes intitulés ; Pensées, fragments et lettres, etc. Nous renonçons à énoncer même les autres manuscrits moins importants dont M. Faugère a fait usage ^ et d'après lesquels il a entrepris son travail. Maintenant, comment a-t-il entendu, comment a-til rempli sa tâche de nouvel éditeur?

• Voir, sur les manuscrits du P. Guerrier,, IM. Faugère, Pensées^ Fragments, Introduction, p. XLix-i.vi, et Lettres, Opuscules, etc., avant-propos, p. iv-viu.

* Voir rénumératiou de ces manuscrits, Pensées, Fragments, Introduction, p. Lvi-LX,et Le/^re^^ Opuscules, etc., avant-propos, p. xi et xii.

YI.

ÉDITION DE M. FAUGERE. — BUTS QU IL S EST PROPO- SÉS. LES DEUX PREMIERS ATTEINTS ; LES DEUX

AUTRES EN PARTIE. PLAN DE PASCAL d' APRÈS

ETIENNE PERIER. M. FAUGÈRE NE l'a PAS TOU- JOURS SUIVI. — CHAPITRES DÉPLACÉS. CONFUSION

DANS CHAQUE CHAPITRE. M. COUSIN ET M. FAU- GÈRE. DÉBATS MALHEUREUX. MÉRITE DE

l'édition FAUGÈRE. CONCLUSIONS.

« Cette tâche, nous dit-il, consistait : 1° à rec- » tifier les parties du texte déjà publiées ; 2^ à » publier les parties qui n'avaient pas encore été » imprimées; 3° à mettre à part, en les disposant » sous divers chefs, indiqués par la nature et » l'analogie des sujets, les fragments étrangers à » l'ouvrage apologétique de la religion, conçu et » commencé par Pascal ; 4° à classer et disposer » les fragments, ou plutôt les matériaux de cet M ouvrage, sinon suivant le plan primitif de l'au- » teur, du moins suivant l'ordre qui paraît résul- » ter, soit de quelques indications écrites par » Pascal lui-même, soit d'une conversation dont » la relation a été conservée ' . »

* Introd.^ p. XXXIX.

Reprenons ces différents chefs. Sur le premier, il n'y a qu'à féliciter M. Faugère. La restauration a été complète. Le texte de toutes les précédentes éditions a été rectifié et ramené à sa forme originale. En second lieu, il a fait paraître, sans aucune exception, toutes les parties qui n'avaient pas encore vu le jour, fragments étendus , notes rapides, phrases incomplètes, simples mots. Ici nous pouvons demander, avec M. Cousin ', s'il fallait adorer avec cette superstition les restes d'un grand homme? si la raison et le goût n'avaient pas un choix à faire entre les notes de Pascal? Mais M. Faugère ne demeure pas sans réponse et il demande à son tour comment il aurait pu s'arroger le droit de choisir, où il aurait dû s'arrêter, une fois entré dans cette voie dangereuse? Malgré le discernement et la discrétion qu'il eût apportés dans son choix, n'aurait-on pas pu croire à des changements arbitraires, et son édition n'en serait-elle pas demeurée suspecte et frappée de discrédit ? Il y a du vrai dans tout cela. Cependant l'édition n'aurait-elle pas gagné, s'il en eût retranché des notes tellement elliptiques qu'il en résulte une impénétrable obscurité, des phrases inachevées, des mots isolés qui ne présentent absolument aucun sens" pour

' Des Pensées de Pascal, avant-propos^ p. m.

nous? Des fragments, sans doute, ne sauraient former un ouvrage suivi. Mais n'eùt-il pas été possible, à l'aide de quelques retranchements insignifiants, de donner aux Pensées plus de liaison et d'ensemble, de manière à ce que la lecture en devînt moins pénible? Quelquefois l'attention se divise tellement au milieu de tous ces débris sans ordre, que ce devient un supplice et que, de fatigue, on se surprend à sauter plusieurs pages.

Un éditeur intelligent devait vraiment, ainsi que dit, en troisième lieu, l'avoir faitM.Faugère, mettre k part les fragments étrangers à l'ouvrage apologétique. Ils forment le premier volume de son édition. Comme ils n'avaient aucun lien entre eux, il les a classés suivant l'ordre chronologique. C'était le meilleur parti à prendre, cet ordre ayant, comme il le dit, le grand avantage de nous faire assister au développement successif de la pensée de Pascal et de son talent d'écrivain. Mais, dans ce premier volume, se trouve un chapitre, le plus long de tous, intitulé Pensées diverses, et plus loin, un autre chapitre renfermant des notes relatives aux Jansénistes et aux Jésuites. Ces pensées et ces notes ont été extraites à peu près toutes du manuscrit autographe. Or, rappelons-nous que ce manuscrit se compose des papiers écrits par Pascal pendant ses derniè-

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res années et presque tous destinés à son grand travail apologétique. Sans doute, la préface de la première édition nous l'apprend, il avait traité des sujets les plus divers à propos de la religion, et quelquefois sur la même page, il écrivait une remarque littéraire à côté d'une observation morale ou d'une réflexion sur les miracles. Mais dans sa pensée, à part, croyons-nous, un petit nombre de passages, tout se rapportait à la religion et à son grand ouvrage, quoiqu'on ne puisse pas toujours saisir le lien qui y rattache quelques fragments. Que faire alors? Rejeter en dehors de l'Apologie les paragraphes qu'on ne voit pas comment y ramener, et les réfle.vions qui y sont absolument étrangères, comme les pensées sur l'éloquence et sur le style, mais restituer au grand ouvrage tout le reste. M. Faugère ne nous paraît pas s'être conformé assez à cette règle. Bien des passages du premier volume appartiennent évidemment au second qui contient les fragments de l'Apologie : comme toutes les pensées sur les coutumes et l'imagination \ sur la haine de soimême et l'amour de Dieu '^, et quelques autres. Plusieurs des réflexions sur les miracles disséminées à travers les notes sur les Jansénistes et les Jésuites devaient entrer aussi dans l'ouvrage

» Pages 179, 180, 184,200.

2 Pages 228, 230.

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apologétique. Nous l'avons déjà dit : c'est au plus fort de sa polémique contre les Jésuites que Pascal arrêta son projet de démonstration du christianisme. Plusieurs des notes qu'il écrivit alors doivent donc être à la fois actuelles et générales. Mais, à n'en pas douter, il les eût dépouillées plus tard de leur caractère passionné et batailleur, pour les faire servir à la défense de la religion chrétienne. Du reste, M. Faugère a été inconséquent. Parmi toutes les pensées sur les miracles qui revêtent une forme polémique, les unes sont laissées dans le premier volume au milieu des notes relatives aux Jansénistes et aux Jésuites, les autres sont transportées au second volume et prennent place dans le chapitre général des miracles : pourquoi ce choix et cette distinction ?

Mais c'est son quatrième engagement surtout que M. Faugère' peut être accusé de n'avoir pas complètement rempli. 11 promet de nous donner les fragments de l'Apologie dans l'ordre le plus rapproché possible du plan de l'auteur. Voyons s'il a tenu parole.

Tenons-lui compte d'abord des difficultés , disons mieux, des impossibilités que présentait l'entreprise. Oui, il est évidemment impossible de retrouver, à travers tant de ruines, l'ordonnance rigoureuse du monument que Pascal se proposait d'élever à la gloire de la religion. Les

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indications manquent, les matériaux aussi. Mais néanmoins on n'est pas entièrement dépourvu de guides et de jalons lorsqu'on veut parcourir les débris et l'emplacciuent de l'édifice. Etienne Perier et La Chaise nous ont donné la relation de l'entretien dans lequel Pascal développa le plan de son Apologie. Pascal lui-même a laissé quelques notes éparses qui nous indiquent la division générale de son ouvrage, quelques divisions particulières, la matière de plusieurs chapitres dont les fragments portent souvent les titres. Bien que ce soit anticiper un peu sur les articles suivants, voyons d'abord quel était ce plan général de l'Apologie, et nous pourrons juger ensuite si M. Faugère y a été bien fidèle. Yoici l'analyse du récit d'Etienne Perier dans la préface de la première édition.

Pascal commençait par indiquer les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes et sont les plus propres à persuader. Alors venait la peinture de l'homme, de sa grandeur, de sa bassesse, de ses faiblesses et de ses ignorances, des étonnantes contrariétés de sa nature. L'incrédule est déjà ébranlé et ne peut plus demeurer dans son insensibilité et son indifférence.

D'un autre côté, le problème est posé, le problème de notre nature, de notre origine et de

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nos destinées. Si l'on demande solution à la raison humaine, elle est forcée d'avouer son impuissance. Car si elle est forte, elle est faible aussi ; si elle voit le vrai , elle est sujette à l'erreur et enveloppée de ténèbres, elle s'embarrasse dans mille difficultés, et bientôt tout lui échappe. Pascal s'adresse aux philosophes. L'histoire de la philosophie n'est que l'histoire de leurs contradictions et de leurs erreurs. Qu'ont-ils fondé ? quel est leur symbole? La philosophie reste muette.

Pascal parcourt tout l'univers et tous les âges, et étudie l'infinité de religions qui s'y rencontrent. Il les interroge tour-à-tour. Mais du fond des sanctuaires ne sort pas une réponse plus satisfaisante que du sein des écoles philosophiques.

Tout-à-coup il jette les yeux sur un peuple dont la singularité le frappe, c'est le peuple Juif. Ce peuple porte un livre qui est à la fois son histoire, sa loi, sa religion, toute son existence. Quel peut être l'enseignement de ce livre merveilleux? On y apprend que le monde est créé, que l'homme a été fait à l'image de Dieu, etc.. Quoiqu'il n'y ait rien encore qui la convainque de ces vérités, la raison les adopte déjà comme des suppositions beaucoup plus vraisemblables que tout ce que les hommes se sont imaginé par leurs propres lumières.

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Dans ce livre, on lit encore que l'homme fut créé daut un état primitif d'innocence, mais que sa première action fut de se révolter contre son auteur. Ce crime est le plus grand de tous les crimes en toutes ses circonstances, et a été puni dans tous les descendants du premier homme. Telle est la source de tout ce qu'il y a de plus incompréhensible dans la nature de l'homme et d'une quantité d'effets qui sont hors de lui ; il se trouve peint dans ce livre suivant la première image qu'avait fournie l'observation morale.

Ce livre ne renferme pas seulement un triste souvenir, mais une graude espérance ; il est tout rempli de la promesse d'un libérateur. Enfin, seul dans l'antiquité, il parle dignement de l'être souverain, donne l'idée d'une véritable religion, dont Pascal trace alors les caractères les plus sensibles; seul il fait consister l'essence du culte dans l'amour de Dieu, et correspond ainsi à un immense besoin de notre nature.^

Rien encore , nous le répétons , ne démontre rigoureusement la vérité. Mais désormais on la recevra avec plaisir. On souhaite que toutes ces hypothèses soient de grandes réalités. On se rendra volontiers aux preuves du christianisme.

Pascal donne alors ces preuves irrésistibles. Elles sont toutes contenues dans un livre dont il s'attachait d'abord à faire ressortir la certitude et

110 Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

la divinité. Il s'arrêtait surtout aux livres de Moïse, et prouvait combien il était absurde de supposer la fausseté de ses récits. La divinité des livres mosaïques est encore démontrée par les grands miracles qu'ils rapportent , miracles que toutes les circonstances qui les accompagnent rendent indubitables.

Mais la loi de Moïse n'était que figurative et ne devait trouver son accomplissement et sa consommation que dans la loi de Jésus-Christ. Toutes les pages de l'Ancien Testament portent ce caractère pour qui veut l'étudier, et ses prophéties démontrent évidemment que la religion judaïque n'était que passagère et préparatoire.

C'est sur le sujet des prophéties que s'étendit surtout Pascal. Il y avait beaucoup réfléchi et s'était rempli d'idées qui lui étaient toutes particulières. Aussi en fit-il voir le sens, la force et la suite avec une merveilleuse facilité.

Il aborda alors le Nouveau-Testament et commença par Jésus-Christ. Il l'avait déjà prouvé invinciblement par les prophéties et toutes les figures de la loi. Mais il donna encore beaucoup de preuves nouvelles tirées de sa personne, de son caractère, de ses miracles, de sa doctrine et des circonstances de sa vie.

Il passa ensuite aux Apôtres et établit qu'on ne pouvait les accuser d'illusion ni de fourberie.

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Pour achever de démontrer la vérité de l'histoire évangélique , il fit de très-belles réflexions sur l'Évangile même, sur le style du Nouveau-Testament, sur la personne et le caractère de ses auteurs ; sur le nombre prodigieux des miracles, le courage et la multitude des martyrs, la grandeur des saints; sur l'étabhssement et la perpétuité de la religion chrétienne ^

Tel est le plan que voulait suivre Pascal. Quel est celui qu'a adopté M. Faugère? D'abord remarquons que le plan de l'auteur suppose deux parties : l'une qui n'est qu'une sorte de préparation évangélique, consistant en considérations morales sur la nature de l'homme , en réflexions sur l'impuissance de la philosophie, l'inanité des diverses religions, l'étonnante singularité du peuple juif, les admirables enseignements de la Bible; l'autre rigoureusement démonstrative et renfermant les preuves historiques du christianisme. Ces deux ordres de considérations sont indiquées, du reste, par Pascal lui-même, car on trouve dans le manuscrit autographe cette division qu'a publiée le premier le P. Desmolets :

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