ARTICLE II
PHIIiOikkOPniK ET APOI^O(>iÉTiaijE UE PAiliCAL..
PRÉLIMINAIÈES,
Les gens unïTersels ne veulent point d'cnscisne. Pascal.
Avant d'entrer en discussion et de développer les idées fondamentales de Pascal , posons quelques préliminaires.
Pascal n'est point un philosophe ex^professo. On ne voit nulle part qu'il ait eu l'intention de formuler un système philosophique. Nous croyons même, par l'étude attentive que nous avons faite de ses œuvres, qu'à part son Jansénisme, il avait horreur de l'esprit systématique, parce que tout système a quelque chose d'étroit et d'exclusif qui répugnait au caractère de son génie et à ses vues générales sur la nature humaine. C'est donc pour mettre un titre que nous avons inscrit en tète de ce chapitre : Philosophie de Pascal : il l'eût rejeté sans doute ; génie universel, il ne
veut point iV enseigne K Cependant on peut extraire de son livre quelques idées générales qui dominent toutes ses conceptions.
Rappelons-nous toujours le mode de composition de Pascal et la triste destinée de son œuvre. C'était à de rares intervalles qu'il fixait sur le papier les pensées qui venaient tourmenter un génie fatigué déjà par la souffrance. Pensées incomplètes, simple mémorial pour son usage personnel; tantôt une objection, tantôt une réponse. Attendons-nous à rencontrer des obscurités, des contradictions. Comment éclairer et concilier ces milliers de fragments? En répandant sur eux la lumière des écrits dont la pensée est suivie, en appelant du Pascal des Pensées à l'auteur des Traités sur le sens desquels il est impossible de se méprendre. Toute proposition conforme à ces écrits sera réputée son opinion véritable, et la proposition contradictoire une objection, une pensée provisoire qui se rattachait à d'aulres ou qui devait être soumise à un examen nouveau. Pascal , en effet , a barré plusieurs passages de sa propre main. S'il avait pu prévoir que tous ces fragments verraient plus tard le jour, il en aurait sans doute barré un plus grand nombre ; ou bien il aurait modifié les uns, expliqué les
' Pensées, l'raçiinenfs, etc., 1. 1, p. 257.
CIIAP, III. AUT. II. — PRÉLIJIINAI»KS. 133
autres. « Les Pensées de Pascal , disait Ch. No- » dier, n'étaient pas un livre, c'était matière de » livre, matière modifiable s'il en fut jamais et » qui se serait nécessairement modifiée... En » considérant la chose sous cet aspect qui me » paraît être son aspect véritable, on se trouvera » sans doute moins disposé à prêter une grande » importance aux variantes d'un brouillon in- )) forme qui a partout l'élan, et, tranchons le «mot, la témérité imprudente d'un premier » jet..., improvisation d'un esprit très-soudain, » mais profondément préoccupé, qui se propose » à tout moment des objections sans avoir le » temps d'y répondre , et sans savoir s'il y ré- » pondra '. » Enfin nous ne savons pas toujours quelle place chaque fragment en particulier devait occuper dans sa vaste composition. Telle pensée, qui nous paraît aujourd'hui obscure , exagérée, mise en son lieu, aurait été, comme l'observe avec raison M. Faugère , intelligible , simple et naturelle. Au lieu de suppléer au travail interrompu par la mort, que font les éditeurs? Ils brouillent des papiers déjà confus, puis impriment presque pêle-mêle, sans avoir égard à un plan néanmoins bien connu. Autant vaudrait imprimer au hasard mille lambeaux,
* BuUetin de Bibliographie, 1843, p. 107-108.
IM n» PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
portant chacun quelques vers de V Iliade ou de V Enéide. Plus tard, la haine, la passion, des jugements préconçus s'en mêlent et achèvent de détruire ce qui pouvait encore rester debout du monument primitif. Non, il n'est pas un auteur qui pût tenir à de semblables épreuves. Quel est donc l'écrivain qui voudrait qu'on publiât ainsi les notes de ses lectures , les secrètes confidences dont il fait le papier seul dépositaire dans le silence de ses méditations? Bien plus, quel est l'écrivain qui ne verrait pas sans frémir lacérer et brouiller les feuillets d'un livre qu'il aurait longtemps élaboré, si l'on devait ensuite chercher dans ce désordre ses véritables convictions? Ne craindrait-il pas que ces lambeaux arrachés à leur sol et à leur soleil ne conservassent plus ni vie ni lumière ? Voyons plutôt ce qui se passe dans la critique de tous les jours. Qu'ont à répondre à chaque instant les écrivains dont on attaque les idées à l'aide de citations qu'on leur emprunte? Le texte est tronqué, on n'a eu nul égard au contexte , tout s'expliquait dans l'ensemble ; et presque toujours ils ont raison. Appliquez ces principes à Pascal qui n'a pas donné un livre, mais la matière d'un livre, et jugez quelle forte empreinte a dû laisser sa pensée pour qu'on la lise encore sur des fragments brouillés et informes, quelle vigueur de génie lui