CHAP. III. ART. II. -- PRÉLIMINAIRES
était nécessaire pour pouvoir, malgré tant de causes destructives, rester debout et se survivre. Si l'on a pu dire : Donnez-moi quatre lignes de V écriture d' un homme, et je promets de le faire pendre, que ne dirait-on pas de milliers de lignes écrites sur les plus hautes matières au milieu d'une agonie de plusieurs années ?
Pascal est sceptique, dit-on. — Mais, enfin, quel but se proposait Pascal? de faire une démonstration rigoureuse de la vérité du christianisme. Singulier sceptique vraiment que celui qui entreprend de prouver non- seulement ces vérités communes que nul pyrrhonien n'a jamais niées sérieusement, mais les plus hautes vérités de l'intelligence humaine! Que tel ait été son but, nul ne saurait le contester. On ne Ta pas foit, que nous sachions. — Mais sa foi, ajoutet-on, n'est pas légitime, son mode de démonstration est sceptique. — C'est ce qu'il faut prouver, c'est ce que nous étudierons. Mais, a priori, avouons qu'il sort de cette simple réflexion un fort argument contre le prétendu scepticisme de Pascal.
Néanmoins nous ne prétendons pas tout expliquer également : nous faisons la part du caractère triste et mélancolique, des exagérations du sectaire, des brusqueries du talent. Il y a bien des choses que Pascal , devenu plus calme, eût
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probablement désavouées, en revoyant plus lard ses notes, bien des matériaux: qu'il eût rejetés. Mais doit-on le juger sur quelques excentricités ou sur l'ensemble de son œuvre? Deux procédés s'offrent à nous dans cette étude. On peut se demander quel était le but général, la pensée fondamentale, et y rattacher ensuite tout ce qui s'y rapporte, s'efforcer même d'y rattacher les contraires à l'aide de certaines explications ; ou bien choisir dans tout l'ouvrage quelques exagérations, les généraliser, négliger tout le reste, oublier et Pascal et sa foi, et sa vie et son but, et s'écrier : C'était mi sceptique! De ces deux procédés, lequel est le plus raisonnable, le plus philosophique? Or, le dernier est celui de tous les accusateurs de Pascal; le premier est le nôtre. Nous nous demanderons quel est l'ensemble de ses idées, nous tâcherons de formuler comme une philosophie, et nous expliquerons toutes les difficultés. Il y en aura bien peu, s'il en est toutefois, que nous ne parvenions à résoudre, nous l'espérons , à l'aide de nos principes. Nous défions, au contraire, tous ceux qui font de lui un sceptique , de rendre compte de son œuvre, qui ne sera plus pour eux qu'une énigme indéchiffrable, un amas d'incertitudes et d'inconséquences, car le scepticisme n'exphque et ne concilie rien. Les exagérations seules entreront dans leur sys-
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U'iiio ; dans le nôtre, Pascal passe tout entier. Pascal, quoi (ju'on en ait dit, n'était pas un fou; ce n'était pas un esprit mobile, incertain, sans consistance , jouet de la contradiction ; pas de pensée plus franche, plus ferme, plus arrêtée que la sienne. C'était un beau génie aussi rigoureux que profond. // a donc un sens auquel tous les passages contraires s'accordent.
Nous devons étudier le philosophe et l'apologiste, et le philosophe se présente à nous sous deux aspects divers. On peut, en effet, distinguer deux philosophies chez Pascal : la philosophie dans les choses humaines, scientifiques..., et la philosophie purement religieuse ; la philosophie de la nature, et la philosophie du surnaturel et de la grâce; la philosophie du fini, celle de l'infini. La philosophie religieuse se mêle à l'apologétique et ne peut être extraite que des Pensées proprement dites, que nous n'étudierons pas, par conséquent, sous un rapport particulier, mais dans leur généralité et dans leur ensemble.
La philosophie naturelle se voit dans les petits traités qui nous ont été conserves en dehors du grand ouvrage apologétique, dans quelques pensées jetées çà et là et imprimées d'abord sous le titre de Pensées diverses de philosophie et de littérature , dans quelques passages mêmes répandus à travers les Pensées qui devaient incontes-
tablement entrer dans l'apologie de la religion chrétienne. Parcourons d'al)ord cet ordre d'idées qu'on ne saurait confondre sans inconvénient avec la philosophie religieuse, puisque Pascal lui-même l'en distinguait avec tant de soin.
Plillosopliic naturelle*
En 1648 Pascal entre en première relation avec les Port-Royahstes par Rebours, disciple de Saint-Cyran et l'un des directeurs de Port-Royal de Paris. La conversation tombe naturellement sur le Jansénisme, et Pascal se fait fort d'en démontrer la vérité par les principes du sens commun et par le raisonnement bien conduit. Il paraît tellement sûr de lui-même , si pleinement convaincu de la solidité de ses démonstrations, que Rebours, en bon Janséniste, ne voit là qu'une vanité présomptueuse et une confiance téméraire dans le raisonnement humain. D'où lui venait ce soupçon? De ce qu'il connaissait Pascal, sa science, ses longues études de géométrie, et il ne pouvait souffrir qu'il appliquât aux matières de la grâce son dogmatisme mathématique ^
* Voir la lettre où Pascal raconte lui-même cette entrevue à Jacqueline, Pensées, Fragments, etc. ^ 1. 1, p. 3