CH. 111. ART. H. § I. — PHILOSOPHIE NATURELLE
A l'époque de cette conversation, Pascal ne croyait donc pas à l'impuissance de la raison humaine, puisqu'il voulait en transporter l'exercice dans des matières qui la dépassent. Au moins avait-il le sentiment de sa force et de ses droits dans les clioses naturelles. Et comment, en effet, ce jeune géomètre, si fier de son génie et de ses découvertes, aurait-il pu renoncer à cette raison qui l'avait si bien servi jusqu'alors , lui interdire le domaine de la science et de la nature où elle s'était illustrée par tant de triomphes ? C'eût été se dépouiller de ses ricliesses et abdiquer sa couronne.
Ce que Pascal était alors, il l'avait été, il le sera toujours : nous en trouvons la preuve dans tous ses écrits scientifiques. C'est là surtout que Pascal n'a pas de système, pas d'enseigne. C'est la philosophie du sens commun , c'est le simple bon sens qui parle. Les passages incriminés n'ont pas été compris, ou du moins ont reçu de la prévention une extension beaucoup trop grande. Là, Pascal fait à la raison sa part, et il la fait large : il lui abandonne tout le monde de la nature et de la science.
Tout est renfermé dans ce passage de la 18" Provinciale. « D'où apprendrons-nous donc la vé- » rite des faits? Ce sera des yeux, mon Père, qui » en sont les légitimes juges; comme la raison l'est
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» des choses naturelles et intelligibles , et la foi » des choses surnaturelles et révélées. Car, puis- » que vous m'y obligez, mon Père, je vous dirai M que, selon les sentiments des deux plus grands » docteurs de l'Église, saint Augustin et saint » Thomas, ces trois principes de nos connais- » sances, les sens, la raison et la foi, ont chacun » leurs objets séparés, et leur certitude dans cette » étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de » l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, » /îdes ex atiditu, tant s'en faut que la foi détruise » la certitude des sens, que ce serait, au con- » traire, détruire la foi, que de vouloir révoquer » en doute le rapport fidèle des sens.»
Il n'y a pas là trace de scepticisme. Voyons ailleurs.
Dans lu préface du traité sur le Vide S imprimée d'abord par Bossut sous ce faux titre, De l'autorité en malière de philosophie, Pascal distingue deux ordres de sciences : les unes dépendent de la mémoire et sont purement historiques, comme l'histoire, la géographie, la jurisprudence, la linguistique et surtout la théologie, en un mot, toutes celles qui ont pour principe le fîiit simple ou l'institution divine ou humaine; les autres tombent uniquement sous les sens et le
^ Pensées, Fragni., etc., t. I, p. 91.
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raisonnement, comme la géométrie, Taritlimétique, la musique, la physique, la médecine, l'architecture et toutes les sciences d'expérience ou de déduction. Pour les premières, l' autorité seule nous en peut éclaireir, car nous ne connaissons que par elle les faits humains ou révélés, scientifiques ou religieux; pour les secondes, ï autorité y est inutile; la raison seule a lieu d'en connaître.
L'autorité et la raison ont donc leurs droits séparés et distincts. Il y a aveuglement à apporter l'autorité pour seule preuve dans les matières scientifiques, présomption folle ou impie à vouloir juger par la raison des faits historiques ou religieux. Une crédulité ridicule peut seule professer pour les anciens un tel respect qu'elle fasse un crime de les contredire en matière de science et d'ajouter à leur sentiment, comme s'ils n'avaient plus laissé de vérités à connaître, comme si eux-mêmes n'avaient pas pris la science au point où l'avaient laissée leurs devanciers pour la faire marcher en avant et l'enrichir de leurs découvertes. S'en tenir aveuglément aux anciens, c'est traiter indignement la raison de l'homme et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux. La raison est essentiellement progressive, l'instinct est nécessairement stationnairc. L'homme doit donc à la fois conserver et agrandir le do-
maine de la science. Aux découvertes des anciens que garde la mémoire, il ajoutera les découvertes nouvelles de l'expérience et de la raison. Ceci est vrai de chaque individu, vrai aussi de l'ensemble et de la succession de l'humanité, de sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un seid homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. Dans cet homme universel, ce que nous appelons vieillesse, n'est en effet qu'enfance ; c'est en descendant, et non en remontant les âges, que se trouve la vraie antiquité. Ne craignons donc pas d'abandonner les anciens lorsque des expériences et des observations nouvelles nous prouveront leurs erreurs. Faisons comme ils auraient fait eux-mêmes : ils n'auraient pas craint de renoncer à leurs principes en présence de faits qui les auraient contredits, comme ils n'avaient pas fait difficulté d'abandonner les idées reçues devant leurs propres observations. Quoique récemment découverte, la vérité est antérieure à ce qu'on appelle antiquité, et possède des droits supérieurs aux opinions les plus anciennes. Ne soyons pas assez ignorants de sa nature pour nous imaginer qu'elle a commencé d'être au temps qu'elle a commencé d'être connue.
Il est facile de faire l'application de ces idées au
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grand sujet qui occupait alors Pascal. Mais elles ont, comme on voit, un caractère plus général. C'est la guerre déclarée au Magister dixit du moyen âge, la proclamation des droits de la raison, de sa puissance, de sa liberté et de son indépendance absolue dans ce qui est de son domaine.
Et d'un autre côté, si la raison remonte sur son trône, elle ne renverse pas l'autorité quelle laisse sur le sien. Nous savons avec quelle prudence et quelles précautions Pascal abandonnait la conduite de l'autorité, même dans la science. Dans ce traité, il lui fait sa part, comme il l'a faite à la raison, et sa part exclusive. Ainsi fera-t-il en matière de philosophie religieuse. Là encore la raison aura ses droits, quoique moins étendus qu'en matière scientifique, la révélation aussi. Des deux côtés, par conséquent, parfaite analogie dans les idées de Pascal ; nulle part trace de scepticisme.
Même doctrine dans l'écrit intitulé De l'Esjml géométrique ' , publié d'abord en partie par Condorcet, puis en entier par Bossut, à part quelques passages ^. «On peut avoir, dit Pascal,
' Pensées, Fragments, etc.^ 1. 1, p. 123.
- M. Cousin se trompe donc en disant ( Des Pensées de Pascal, p. 35) que Bossut a publié ce traité pour la première fois. Desmolets, en 1728, en avait déjà publié un passage.
» trois principaux objets dans l'étude de la vc- » rite : l'un, de la découvrir quand on la cher- » che; l'autre, de la démontrer quand on la » possède; le dernier, de la discerner d'avec le » faux quand on l'examine. » Pascal ne parle pas du premier et ne traite que le second qui renferme le troisième. La géométrie excelle en ces trois genres. Elle découvre la vérité par la méthode analytique, et fournit le modèle d'une bonne démonstration. La démonstration consiste en deux choses, l'une de prouver chaque proposition particulière, l'autre de les disposer toutes dans le meilleur ordre, ce que Pascal se propose de montrer en deux sections. Une démonstration accomplie exigerait qu'on n'employât aucun terme qui ne fût défini, et qu'on n'avançât aucune proposition qui ne fût prouvée par des vérités déjà connues : méthode excellente, mais impossible dans sa rigueur à la géométrie et à l'homme. Les premiers termes qu'on voudrait définir en supposeraient de précédents qui les exphquassent; les premières propositions, des propositions antérieures, et cela à l'infini. L'homme est donc dans une impuissance naturelle de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli. Que faire alors ? Ne rien définir, ne rien prouver, parce qu'on ne peut tout prouver ni tout définir ? Non, mais ne laisser
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sans définition que les choses claires, constantes, enlenduesde tous, pour lesquelles la nature soutient à défaut du discfmrs, et définir toutes les autres ; émettre sans preuve les premiers principes communs à tous, où la clarté naturelle convainc la raison plus puissamment que le discours, et prouver tout le reste. Ainsi pçocède la géométrie, et de cette manière, tout est parfaitement intelligible et déjmontré soit par la lumière naturelle, soit par les définitions et les preuves. L'impuissance de définir et de démontrer les premiers termes et lès premiers principes ne vient pas de leur obscurité ni de leur incertitude, mais de leur extrême évidence, de sorte que le manque de preuves et de définitions n'est pas un défaut alors, mais plutôt une perfection. Là s'est arrêté Condorcet. C'est que le reste du traité semble n'être plus qu'une longue digression sur les deux infinis de grandeur et de petitesse, et sur la divisibilité de l'espace à l'infini. Pascal connaissait pourtant la règle de l'unité. Mais il y a des temps de niaiser, a-t-il dit lui-même au milieu de cette digression, et sans doute il s'est laissé aller en cette circonstance. D'ailleurs évidemment il n'a pas achevé ce morceau, puisqu'il ne tient pas ce qu'il a promis et ne dit rien de l'ordre géométrique qui devait en former la seconde section. 11 tache cependant