‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 18 sur 54 · ANTI-CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

ANTI-CHRÉTIENNE

Le haut spiritualisme de Descartes, son respect sincère pour les vérités de la religion, ses démonstrations de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'àme rallièrent à sa philosophie presque tout le xviie siècle. M. Cousin nous semble avoir exagéré ce qu'il appelle là persécution du Cartésianisme. Ce ne fut qu'après Spinoza, et quand on eut montré que quelques idées de Descaries étaient incompatibles avec le dogme eucharistique, que la foi s'émut et que l'orage éclata : il ne s'agissait pas ici de raison, d'indépendance de l'esprit humain, mais seulement de pure théologie. Les Jésuites, dont on a voulu faire surtout les grands persécuteurs de Descartes, ne prirent pas à la querelle une plus

ilfi II» PARTIE.— ÉCRITS ET GfiNIE.

grande part que les autres corps de l'Etat, une moindre peut-être au commencement. Descartes lui-même faisait en toute circonstance l'éloge de leur enseignement philosophique : « Comme la philosophie, écrivait-il, est la clef des autres sciences, je crois qu'il est utile d'en étudier le cours entier comme on l'enseigne dans les écoles des Jésuites. Je dois rendre cet honneur à mes anciens maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche '. » Plusieurs de ses lettres sont remplies de louanges semblahles. Toute sa vie il entretint avec eux des relations amicales et confiantes : il leur envoyait ses livres, les consultait, les visitait avec bonheur à tous ses voyages en France. Pendant fort longtemps les Jésuites ne le contredirent que sur quelques points scientifiques, et il n'eut d'abord d'ardent adversaire que le protestant Yoet ^. Plus tard les oppositions devinrent plus nombreuses ; mais les Jésuites n'en eurent pas le monopole et ne les excitèrent pas. Ils ne tenaient pas entre leurs mains, quelque singulière et etîrayante idée qu'on se soit faite de leur puissance, le roi, la Sorbonne, l'Université, l'Oratoire, qui condamnèrent Descartes, le Parlement

* Lettre L. Vie, par Baillet, liv. I , c. \ii, p. 33, première partie.

' Voir ihid., passim.

cil. m. ART. II. § H. — PHILOS. RRLIG. INTROD. 175

surtout qui fut sur le point de rendre son arrêt et qui, à en croire Boilcau qui peut-être se vante, ne suspendit la sentence que devant l'arrêt burlesque du poète. Le Jansénisme était encore mêlé à cette affaire, ce qui explique certaines oppositions : on le voit au ton des pièces que rapporte M. Cousin, d'où il semble résulter que la secte cartésienne s'appuyait sur la secte janséniste ' . Sous ce rapport, on conçoit que les Jésuites aient pris quelque part à la lutte. Du reste, ils n'ont jamais été contraires, nous ne disons pas à toutes les idées de Descartes, mais à sa méthode qu'ils ont presque toujours suivie, par exemple au temps du Mennaisianisme. Mais il fallait celte accusation pour le besoin du système qui consiste à représenter les Jésuites (on n'ose pas dire l'Église) comme des apôtres du passé et des vieilles idées, comme des ennemis

* Voir Persécution du Cartésiatiîsme, Fragm. philos., t. II, pp. 174, 225, 22G.— En IG90, dans son f oijage du Monde de Descartes , le P. Daniel mit ces paroles dans la bouche du philosophe : « .le m'assurai donc de lui (d'Arnauld), et je crois que le mécontentenieut que je lui témoignai des Jésuites ne contribua pas peu à me rattacher. Il fit si bien, que dès-lors on ne vit point de .Tansénistes philosophes qui ne fussent cartésiens. Ce lurent même ces IMessieurs qui mirent la philosophie à la mode parmi les dames; et on m'écrivit de Paris en ce temps-là qu'il n'y avait rien de plus commun dans les ruelles que le parallèle de M. d'Ypres et de Molioa, d'Aristote et de Descartes. »

ne II» PARTIE. - ÉcniTs i;t génik.

de la raison et des progrès de l'esprit humain.

11 est vrai que les Jésuites s'opposèrent un moment à l'introduction de la philosophie de Descdrles et de Malebranche dans leurs écoles, et M. Cousin en a cité des preuves nouvelles et curieuses dans une publication récente sur la lutte du P. André avec les supérieurs de la Société. Us devinaient alors les germes funestes de rationalisme que renfermaient ces méthodes trop vantées , et bien loin de crier avec M. Cousin à la persécution et à l'injustice, nous les félicitons franchement d'une opposition qui n'eut que le tort d'être trop tolérante, trop timide et trop peu persévérante.

D'ailleurs ils suivaient en cela d'illustres exemples. Oublie-t-on Gassendi et son école? Huet, Leibniz surtout? Leibniz condamnait non-seulement plusieurs parties de la physique, mais trouvait de plus que si la métaphijsique avait quelques beaux traits, elle était mêlée de grands paralogismes et avait des endroits bien faibles ; qu'en religion (Leibniz ne parlait pas, lui, de l'Eucharistie ) , ses principes renfermaient des conséquences étranges auxquelles on ne prenait pas assez garde. Spinoza, disait-il encore, n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes ' .

• Correspondance de Leibniz et de Nicaise, Fragm. phil., t. II, p. 215.

cil. m. Aiu. II. s II. — PHILOS, relig. introd. nf

Iliiygons, 1111 autre protestant, partageait la pensée de Leibniz, comme nous l'apprend une lettre de Huet, le grand adversaire de Descartes'. Et lîossuel, quoique Cartésien, ne disait-il pas : " Je vois un grand combat se préparer contre » l'Église, sous le nom de philosophie carté- » sienne. Je vois naître de son sein et de ses » principes, à mon avis mal entendus, plus » d'une hérésie; et je prévois que les conséquenn ces qu'on en tire contre les dogmes la vont » rendre odieuse ^. » Ces conséquences , qu'il appelle ailleurs légitimes, c'était l'impossibilité de la création et de la distinction des substances. 11 était donc d'accord avec Leibniz, qui regardait Spinoza comme fils légitime de Descartes.

Voici qui n'est pas moins fort : « Je voudrais » qu'il (Descartes) eût retranché quelques points » pour être entièrement irrépréhensible par rap- » port à la foi ; car, pour le pur philosophique , » j'en fais bon marché^. »

Fleury demandait plus tard « comment M. de » Cordemoi, grand Cartésien, était aussi un bon

' Correspondance de Leibniz et de Nicaise, Fragm. phU., t. H, p. 220.

* Lettre à un disciple de Malebrauche, lettre cxxxix, édit. deVers., t. XXXVII.

» Ihid., t. XXX Vni, lettre ccr.iv, p. 252.

Page 1