‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · THÉODICÉE DE PASCAL · texte numérisé non relu

THÉODICÉE DE PASCAL

Quelle chose pourrait encore arrêter l'incrédule et l'empêcher de s'appliquer à l'étude de la religion ? Peut-être cette erreur préconçue, que la religion n'est pas certaine, ou, en d'autres termes, qu'il est impossible d'arriver en matière religieuse à une entière conviction. Pascal entre dans ses vues et ses faiblesses , et lui répond : « S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on » ne devrait rien faire pour la religion ; car elle » n'est pas certaine. Mais combien de choses fait- » on pour l'incertain, les voyages sur mer, les » batailles! Je dis donc qu'il ne faudrait rien » faire du tout, car rien n'est certain ; et qu'il y » a plus de certitude à la religion que non pas » que nous voyions le jour de demain : car il » n'est pas certain que nous voyions demain, » mais il est certainement possible que nous ne » le voyions pas. On n'en peut pas dire autant » de la religion. 11 n'est pas certain qu'elle soit;

» mais qui osera dire qu'il est certainemenl pos- » sible qu'elle ne soit pas? Or, quand on travaille » pour demain et pour l'incertain, on agit avec » raison '. »

Ce n'est là évidemment qu'un argument provisoire et de prolégomènes, une sorte de concession faite à l'incrédulité. Car dans mille autres endroits, Pascal démontre la religion et l'appuie sur des preuves qu'il dit être solides et convaincantes. Comprenons bien sa méthode et la position qu'il prenait dans toute lutte avec les athées. 11 ne voulait pas les heurter de front, parce que de cette manière on les rebute. Or tous, sérieusement ou non, cherchent un abri contre les armes des apologistes, derrière les impénétrables ténèbres dont ils prétendent la religion enveloppée. Que faire alors ? Discuter avec des gens qui déclarent par avance toute discussion impossible? Leur exposer des preuves qu'ils vous disent être chimériques? Loin de convaincre, vous ne serez pas même écouté. Que faire, encore une fois? Partir d'un point incontesté, la mort qui termine la vie, la vie, jeu terrible qu'il faut nécessairement jouer, et dont l'enjeu ou le parti sera l'anéantissement ou un malheur éternel, suivant que la religion sera fausse ou véritable. Quel

* T. II, p. 173.

parti prendre? Car, comme le dira l)ientôt Paseal, il faul parier : cela n'est pas volontaire; nous sommes embarqués. Calculons donc les chances du jeu et pesons le gain et la perte. La raison n'y voit rien, dites-vous. Au moins voit-elle qu'elle n'est pas plus blessée en choisissant l'un que l'autre. Car si la religion n'est pas certaine , elle est possible ; et même, s'il n'est pas certain qu'elle soit, nul n'osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas. Voilà un point vide. Si la raison ne vous conduit pas à la religion, au moins elle ne vous en détourne pas. Mais votre intérêt? Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Suivez donc la religion, bien qu'elle ne soit pas certaine , c( car on doit travailler pour l'incertain par la règle des partis qui est démontrée *. »

C'est en ce sens encore que Pascal dira : « Les » prophéties, les miracles mêmes et les preuves H de notre religion ne sont pas de telle nature » qu'on puisse dire qu'ils sont absolument con- » vaincants. Mais ils le sont aussi de telle sorte » qu'on ne peut dire que ce soit être sans raison » que de les croire. Ainsi il y a de l'évidence et » de l'obscurité, pour éclairer les uns et obscur- 7> cir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle

» T. II, p. 173.

228 II' l'AllTlK. - ÉCHUS ET GKME.

» surpasse ou égale pour le moins l'évidence du » contraire ; de sorte que ce n'est pas la raison » qui puisse déterminer à ne la pas suivre ; et » ainsi ce ne peut être que la concupiscence et » la malice du cœur. Et par ce moyen il y a assez » d'évidence pour condamner et non assez pour » convaincre ; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui » la suivent, c'est la grâce et non la raison qui » fait suivre ; et qu'en ceux qui la fuient c'est la )) concupiscence et non la raison qui fait fuir ' » Peut-être cependant Pascal ne parle-t-il ici que d'une certitude absolue, d'une démonstration rigoureuse auxquelles il a dit tant de fois avec raison qu'il n'était pas possible à l'homme d'arriver. Mais il y a des choses qui reposent sur de telles vraisemblances qu'il serait insensé de ne s'en pas contenter. C'est ainsi que Domat, qui devait si bien connaître la pensée de son ami, a dit : « Il y a deux manières de venir à la con- » naissance de la vérité : l'une par démonstraw tion, et l'autre par des vraisemblables qui peu- » vent venir à un tel point que la preuve en soit » aussi forte que la démonstration, et même plus » touchante, plus persuasive et plus convainw cante. Par exemple, on est plus persuadé qu'on » mourra, quoiqu'il n'y en ait point de démon-

' T. II, p. 2G4.

^éA

CH. m. ART. U. § II. - EXPOSITION DE L'APOLOG. 229

» stration , que de toutes les démonstrations » d'Euclide '. » Pascal a dit de son côté : «L'in- » strument par lecjuel la persuasion se l'ait n'est » pas la seule démonstration. Combien y a-t-il » peu de choses démontrées. Qui a démontré qu'il » sera demain jour, el que nous mourrons : el » qu'y a-t-il de plus cru '^ ?» Si telles sont les vraisemblances de la religion, elles équivalent pour nous, on le voit, aune pleine certitude. Or, provisoirement , au point où en est Pascal avec son incrédule, il n'est pas même nécessaire que la religion soit vraisemblable. Dans un jeu où il s'agit de notre vie d'un jour et de l'éternité, il suffit, pour pouvoir faire un choix raisonnable, qu'il y ait égales chances de gain et de perte. Mais toutes ces choses seront mieux comprises si nous en faisons l'application à la grande question de Dieu. Pour bien entendre la théodicée de Pascal et la place que la question de Dieu devait occuper dans son apologie, résumons d'abord l'ensemble de ses idées sur les rapports de Dieu avoc l'âme humaine et sur les moyens qui peuvent procurer à l'homme une véritable connaissance de la divinité.

' Pensées de Domat, à la fin des /'^wseVs.... de Pascal, t. II, p. 413.

^ T. II, p. 174.

230 Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

\o D'abord il rejetait les preuves métaphysifjues, non pas « qu'il les crût méprisables quand » elles étaient bien mises dans leur jour; mais il » disait qu'elles étaient trop éloignées du raison- » nement ordinaire des hommes; que tout le » monde n'en était pas capable, et qu'à ceux qui » l'étaient elles ne servaient qu'un moment, car )) une heure après ils ne savaient qu'en dire et » craignaient d'être trompés. 11 disait aussi que » ces sortes de preuves ne peuvent nous conduire » qu'à une connaissance spéculative de Dieu ; et » que connaître Dieu de cette sorte, était ne le » connaître pas.

» 2^ Il ne devait pas non plus se servir des rai- » sonnements ordinaires qu'on tire des ouvrages » de la nature ; il les respectait pourtant parce » qu'ils étaient consacrés par l'Ecriture sainte , » et conformes à la raison, mais il croyait qu'ils » n'étaient pas assez en proportion à l'esprit et » à la disposition du cœur qu'il avait dessein de » convaincre. Il avait remarqué, par expérien- » ce, que, bien loin qu'on les emportât par ce » moyen, rien n'était plus capable, au contraire, » de les rebuter et de leur ôter l'espérance de » trouver la vérité que de prétendre ainsi les » convaincre par ces sortes de raisonnements, » contre lesquels ils se sont si souvent roidis, que

CH. m. ART. H, § II.— EXPOSITION DE LAPOLOG. 231

» l'endurcissement de leur cœur les a rendus » sourds à cette Yoix de la nature ^ »

3° Le Dieu de Pascal n'était pas le Dieu abstrait de la philosophie, mais le Dieu qui entre en relation, et en relation surnaturelle avec les hommes, se fait sentir à leur cœur, leur communique le sentiment de leur nature et de leur destinée.

4° L'homme n'aura donc une véritable connaissance de Dieu que s'il connaît en même temps sa déchéance, son impuissance et sa misère. Or, jamais cette notion de sa nature ne hii sera donnée par les preuves rationnelles, fdles et mères de l'orgueil ou du désespoir.

5" Enfin, Ihomme n'ayant naturellement aucune proportion avec Dieu, et ayant brisé par sa faute les liens qu'avait établis la grâce , il ne pourra rentrer en rapport avec la divinité que par un médiateur. Donc encore, pas de véritable connaissance de Dieu que par Jésus-Christ , qui révélera à la fois à l'homme sa grandeur et sa misère, résoudra l'énigme de sa nature, et rétablira entre Dieu et lui les rapports brisés par la faute primitive. Sans cette médiation de Jésus-Christ, Dieu ne sera qu'un Dieu caché , Deus absconditus, ou bien un Dieu abstrait et inutile.

Tel est l'ensemble des idées de Pascal sur la

• P'ie de Pascal, par M"" Perler, Lett., Opusc.y etc., p. 48.

notion de Dieu. Entrons dans les détails et montrons d'un côté, que cette théodicée était en partie provisoire; de l'autre, qu'elle est à la fois chrétienne et philosophique.

« Les preuves de Dieu métaphysiques sont si » éloignées du raisonnement des hommes et si » impliquées qu'elles frappent peu ; et quand cela » servirait à quelques-uns, ce ne serait que dans » le temps qu'ils voient cette démonstration ; » mais, une heure après, ils craignent de s'être » trompés*. » Ces preuves, en effet, exigent un effort de l'esprit qui n'est pas toujours possible , non-seulement à la majorité des hommes , mais aux plus grands philosophes. D'un autre côté , elles supposent toute une série d'idées et de raisonnements dont on ne voit la force que dans le temps de la démonstration. Une heure après, la réflexion fatiguée lâche prise; un anneau échappe, puis la chaîne tout entière. Or, Pascal veut que la preuve et la pensée de Dieu soient une impression forte et vive , continue et permanente , qui frappe toujours l'esprit et le cœur. Il voulait convaincre, sans doute , mais surtout convertir. Or, la métaphysique qui ne parle qu'à l'esprit, a-telle jamais converti personne? Est-elle capable d'arracher à l'indifférence l'incrédule que sup-

CH. m. ART. H. $ H — EXPOSITION DE L'APOLOG. 233

pose Pascal, de détruire des préventions malheureuses qui ont dans le cœur leur première, leur unique origine? Aussi, non-seulement il ne voulait pas commencer, ainsi que l'avaient fait et (jue le font encore tous les apologistes de la religion , par une démonstration métaphysique de Dieu ; mais il ne devait pas en démontrer directement l'existence dans tout son apologétique. Etienne Perier dit positivement dans sa préface, ([u'il n'avait pas dessein de prouver l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, ni plusieurs autres articles de la foi chrétienne; qu'il voulait n'employer que des preuves morales allant plus au cœur qu'à l'esprit. 11 ne pouvait donc commencer, comme la plupart des apologistes, par démontrer ce qu'on appelle la religion naturelle : car elle n'était pour lui que le christianisme même qui seul a refait notre nature et lui a fait voir et sentir ce qu'avant lui elle ne voyait ni ne sentait, ce que sans lui elle ne verrait ni ne sentirait encore. Est-ce que les Apôtres et les premiers prédicateurs de l'Évangile posaient cette prétendue religion naturelle comme prémisses du christianisme? Non ^ ils disaient immédiatement : Croyez à Jésus-Christ ressuscité qui vous donnera toute religion.

Ainsi fait Pascal. La vraie notion de Dieu, comme nous Talions expliquer, ne résultait pour

lui que de la double connaissance de Jésus- Christ et de notre nature. Comment donc aurait-il pu débuter par la thèse de l'existence de Dieu, lui qui ignore encore Jésus-Christ et n'a pas étudié la nature humaine? Ce n'est pas qu'il méconnût la valeur de toutes ces preuves tirées de la métaphysique ou du spectacle de l'univers, mais il les regardait comme inutiles et impuissantes pour le grand but qu'il se proposait. « El » c'est pourquoi (c'est une suite et une conclu- » sion ) je n'entreprendi'ai pas ici ( dans cette » apologie) de prouver par des raisons naturelles » ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'im- » mortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette » nature; non-seulement parce que je ne me » sentirais pas assez fort pour trouver dans la )) nature de quoi convaincre des athées endurcis, a mais encore parce que cette connaissance, sans » Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un » homme serait persuadé que les proportions des )j nombres sont des vérités immatérielles, éter- » nelles, et dépendantes d'une première vérité » en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, » je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour » son salut ^ » La conversion, le salut, voilà le but unique vers lequel tend Pascal. Or, qu'y fe-

* T. II, p. 115.

CH. III. ART. II. § II.- EXPOSITIOiN DE L'APOI.OG. 234

roni les raisons naturelles ? Comment convaincre un athée endurci qui n'ignore aucune de vos preuves et s'est raidi mille fois contre elles ? Touchez-le d'abord, remuez-le en tout sens ; la conviction viendra plus tard ; la vérité passe du cœur dans l'esprit. Jésus-Clnist d'abord qui rend l'idée de Dieu présente à l'humanité, visible et sensible! Les merveilles du monde surnaturel qui frappent par leur extraordinaire ! L'humanité, les incrédules ne trouveront jamais Dieu dans la métaphysique ni même dans le spectacle de l'univers. « Ce qui devrait le plus servir à » leur ouvrir les yeux , a dit Fénelon dans le » traité même où il fait un si magnifique tableau » de la nature , ne sert qu'à les leur fermer da- » vantage, je veux dire la constance et la régula- » rite des mouvements que la suprême sagesse a » mis dans l'univers... A force de voir tous les » jours les mêmes choses, l'esprit s'y accoutume, » aussi bien que les yeux : il n'admire ni n'ose » se mettre en peine de chercher la cause des » effets qu'il voit toujours arriver de la môme » sorte'. » Déjà saint Augustin avait remarqué que les merveilles de l'ordre général du monde ont été avilies par leur répétition continuelle ; et l'athée Spinosa lui-même, que rien ne prouve

' Traité de l'existence de Dieu, l" partie, ci.

23fi II' PARTIK. — ÉCRITS ET GENIE.

plus clairement aux ijeux du peuple V existence de Dieu que V interruption soudaine de la nature. « Tant que la nature, ajoule-t-il, suil son cours ordinaire, on s'imagine que Dieu ne fait rien '.« Il fallait que Dieu nous révélât le sens de cette révélation muette de la nature , qui ne nous apprend rien, du reste, sur son essence, sur le mystère de notre être et sur nos destinées. Ne nous lassons pas d'entendre Pascal :

» J'admire avec quelle hardiesse ces personnes » entreprennent de parler de Dieu en adressant » leurs discours aux impies. Leur premier cha- » pitre est de prouver la divinité par les ouvrages » de la nature.

» Je ne m'étonnerais pas de leur entreprise » s'ils adressaient leurs discours aux fidèles ; car » il est certain que ceux qui ont la foi vive dans » le cœur voient incontinent que tout ce qui est » n'est autre chose que l'ouvrage du Dieu qu'ils » adorent. Mais pour ceux en qui cette lumière » est éteinte , et dans lesquels on a dessein de la » faire revivre, ces personnes destituées de foi et » de grâce, qui, recherchant de toute leur lu- » mière tout ce qu'ils voient dans la nature qui » les peut mener à cette connaissance , ne trou- » vent qu'obscurité et ténèbres, dire à ceux-là

* Traité théologico-politiq.

CH. III. AUT. 11. § 11.— EXPOSITION DE L'APOLOCJ. ni

» qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses » (jui les environnent et qu'ils y verront Dieu à » découvert , et leur donner, pour toute preuve » de ce grand et important sujet, le cours de la » lune ou des planètes, et prétendre avoir achevé » sa preuve avec un tel discours, c'est bien don- » ner sujet de croire que les preuves de notre re- » ligion sont bien faibles ; et je vois par raison » et par expérience que rien n'est plus propre à » leur en faire naître le mépris ' . »

Nous voyons une fois de plus que Pascal ne débutait pas par la thèse de l'existence de Dieu , laquelle, du reste, ne pouvait trouver place dans son apologie , telle qu'il l'avait conçue. Dieu est le soleil du monde et de l'àme; c'est lui qui éclaire ce double livre dont toutes les pages portent son nom. Mais que cette grande lumière s'éteigne par l'incréduhté et l'athéisme, l'homme dès-lors, perdu dans d'immenses ténèbres, cherche vainement la trace de Dieu et n'en voit plus l'image et la main dans le monde. L'objet habituel de la réflexion, l'objet aimé surtout, est toujours présent à la pensée et au cœur ; il nous suit partout, partout on le découvre; mais l'inconnu, l'ignoré ne se montre nulle part, il est pour nous comme s'il n'était pas. Si vous connaissez Dieu ,

«.T. II, p. U3.

si VOUS l'aimez , tout vous sera dans le monde une preuve de son existence et de son passage, car il est le principe, la vie et la fin de toutes choses; mais s'il vous est le Dieu inconnu, l'univers ne vous en apprendra rien : il faudra qu'un envoyé de sa part vous fasse lire son nom au fronton du grand temple du monde, et que sa grâce vous mette sa pensée , son amour au cœur. Les deux , sans doute , racontent la gloire de Dieu, mais seulement à ceux qui, par révélation, en connaissent la langue; pour tous les autres, c'est un idiome ignoré, pas même un idiome ; et s'il n'avait connu Dieu par la tradition, Pythagore n'aurait pu passer de si douces heures à écouter le concert des sphères célestes. Pascal a donc raison de dire : « C'est une chose admirable que » jamais auteur canonique ne s'est servi de la na- » ture pour prouver Dieu ; tous tendent à le faire a croire : David, Salomon, etc. , jamais n'ont dit : » Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu. Il » fallait qu'ils fussent plus habiles que les plus )) habiles gens qui sont venus depuis, qui s'en » sont tous servis.

» Cela est très-considérable ' . »

Non, l'Ecriture ne tend pas à prouver Dieu ; elle le révèle et le fait croire; c'est-à-dire elle

* T. II, p. IIG.

CH. m. ART. II. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 239

l'insinue au cœur, puis, en supposant la foi, elle invite à le voir, à le goûter dans les créatures, à admirer sa puissance, sa sagesse et sa bonté dans les merveilles du monde.

Ainsi Pascal écartait de son apologie toutes les démonstrations ordinaires de l'existence de Dieu. Est-ce à dire qu'il croyait à l'impossibilité de la prouver par des moyens naturels? Non, car il a dit : « Nous connaissons qu'il y a un infini... — » N'y a-t-il point une vérité substantielle, voyant » tant de choses vraies qui ne sont point la vérité » même? — Je sens que je peux n'avoir point » été; car le moi consiste dans ma pensée : donc, » moi qui pense n'aurais point été si ma mère » eut été tuée avant que j'eusse été animé. Donc » je ne suis pas un être nécessaire ; je ne suis pas » aussi éternel et infini, mais je vois bien qu'il y » a dans la nature un être nécessaire, éternel et » infini. — Croyez-vous qu'il soit impossible que » Dieu soit infini, sans parties? oui. Je vous veux » donc faire voir une chose infinie et indivisible : » c'est un point se mouvant partout d'une vitesse » infinie ; car il est en tous lieux, et est tout en- » lier en chaque endroit. Que cet effet de nature, » qui vous semblait impossible auparavant, vous » fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres » que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez » pas cette conséquence de votre apprentissage,

2'(0 II» PAUTIK. — ECHITS ET GENIE.

» qu'il ne vous reste rien à savoir, mais qu'il vous » reste infiniment à savoir '. »

Pascal sentait la force de toutes ces démonstrations dites ontologiques, psychologiques, physiques, mais il considérait son incrédule comme un homme primitif, à qui Dieu n'aurait jamais parlé. Or, l'homme, ainsi abandonné à lui-même, ne s'élèverait jamais à l'idée de son créateur. 11 y a une grande différence, comme nous l'avons observé tant de fois, entre cette démonstration qui n'est que le compte rendu qu'on se fait à soi-même d'une croyance antérieure, et cette démonstration par laquelle on procède à la recherche de l'inconnu. La première est possible dans les choses de Dieu; la seconde, non. La notion de Dieu, aujourd'hui, en plein jour du christianisme, est la notion la plus simple, la plus vulgaire, la plus triviale, la plus universelle. Il en était de même chez les Juifs, quoiqu'à un moindre degré, parce que Dieu ne s'était pas encore révélé d'une manière aussi complète. Mais voyez combien la notion de Dieu était obscurcie, anéantie dans le reste du monde. Si les preuves naturelles de Dieu sont si évidentes, si Dieu a tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ^, cx-

' ï. II, p. 164, 170,176.

* Rousseau, Emile, liv. III.

en. m. ART. II. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 241

pli(|iiez donc l'idolalrie universelle. En dehors dos Juifs et des chrétiens, où trouverez-vous le vrai Dieu, le Dieu personnel, le seul qui existe et qui puisse exister? Quel est le Dieu de Platon, d'Aristote, de Cicéron, de toute la philosophie ancienne? Que de disputes n'a pas soulevées leur théodicée? Et aujourd'hui même, il faut de longues dissertations pour prouver qu'ils avaient des notions de Dieu nettes et exactes. Et malgré d'immenses travaux, on est ohligé de mettre leur foi sous la protection de leur inconséquence.

Et cependant, était-ce par leurs forces naturelles qu'ils s'étaient élevés à une notion de Dieu plus juste que n'avait fait la foule aveuglée qui les entourait ? Etaient-ils entièrement abandonnés à leurs lumières naturelles? N'avaient-ils pas, comme ils nous l'ont dit eux-mêmes, les traditions primitives et universelles qui surnagèrent toujours au-dessus des flots de l'erreur? Que rencontraient-ils néanmoins au terme de leurs labeurs et de leurs recherches ? Le doute , rien que le doute. « 11 est très-difficile de savoir à quoi s'en tenir sur Dieu , » disait Platon, et à vingt-deux siècles de distance, un autre philosophe, Rousseau, dans un moment de lassitude et d'abandon, ne trouvait que ces mots à dire sur l'éclatante vérité de Dieu : « L'être incom- » préhensible n'est ni visible à nos yeux, ni pal-

a4a II« PARTIE. - ÉCKITS ET GÉNIE.

» pable à nos mains ; l'ouvrage se montre, mais » l'ouvrier se cache ; ce n'est pas une petite af- » faire de connaître enfin qu'il existe ^ »

Voilà le dernier mot de la philosophie.

Nous reconnaissons néanmoins avec S. Thomas la possibilité d'une démonstration de Dieu par les lumières naturelles. Avec lui nous disons volontiers : Possiimiis Deum in hac vita naturali lumine cognoscere, secundum quod omnium prima et eminentissima causa est. Mais cette connaissance ne met point l'homme en communication vivante avec son objet qu'elle pose comme une pure abstraction. Elle ne nous apprend rien sur la nature de Dieu, sur ses rapports avec le monde, comme créateur et conservateur. Le monde est-il éternel ou une émanation de la substance divine? C'est ainsi que l'antiquité, qui ne s'est jamais élevée à l'idée de la création, a posé constamment la question de l'origine des choses, et tour-à-tour elle a passé du panthéisme au dualisme. Dieu veille-t-il au gouvernement du monde? Cette question, selon qu'on la résoudra, renferme le dogme de la Providence ou le système fataliste.

Mais surtout la notion rationnelle de Dieu ne saurait rien nous dire sur nos rapports avec lui, sur la destinée de l'homme, sur les lois qui de-

' Emile, liv. III.

vront présider à sa vie et lui assurer sa lin. Aussi S. Thomas ajoute : « Quse de Deo humana ra- » tione investigari possunt necessarium fuit ho- » minem inslrui revelatione divina, quia veritas » de Deo, per rationem investigata, paucis, et per )> longum tenipus, et cum adraistione multorum » errorum, hominibus proveniret ^ »

C'est qu'en effet la démonstration naturelle de Dieu n'est peut-être pas rigoureuse. Une démonstration quelconque ne peut se faire que par déduction ou par induction. La loi essentielle de la déduction est de ne pas aller au-delà du principe ; l'induction légitime ne doit pas dépasser les faits. Or, quel est le principe étranger à Dieu qui renferme Dieu ? quels sont les faits naturels qui, pour exister, exigent toute la puissance de la cause infinie? Ex sensibilium cognitione, dit encore S. Thomas, non potest tota virtus Dei co- (jnosci. — PerelJectiis non proportionatos catisœ, non po lest per fecta cognitio de causa haberi'^. Les effets naturels ne peuvent donc nous faire connaître toute la cause, telle qu'elle est, encore moins la substance. Il n'y a pourtant de science véritable, adéquate, que si la substance est connue, parce que tout dérive de la substance, les propriétés, les rapports.

* Summa theolog.^ I*, q. i», art. 1.

* /6/rf., q. Il', art. 2, ad tertium.

Or, remarquons bien que la question de l'existence de.Dieu est connexe avec celle de sa nature : selon ce qu'on entend par Dieu, il est ou il n'est pas. En Dieu il ne saurait exister de plus ni de moins, tel ou tel mode d'être. Il est nécessairement ce qu'il est. Sa nature et son existence sont donc rigoureusement unies. Cela est si vrai, que l'ignorance de la nature divine a seule obscurci la notion de Dieu dans l'antiquité. Platon, Aristote n'ont échappé que par inconséquence à la négation de son existence. L'éternité de la matière et du monde, les idées indépendantes de la divinité, la marche de l'univers en dehors de l'action divine, voilà autant d'erreurs destructives de l'existence de Dieu. Voyez plutôt de nos jours la philosophie allemande. Qu'a-t-elle fait de Dieu? N'est-elle pas arrivée à un Dieu abstrait, à un Dieu dépouillé de toute personnalité, en un mot, au Dieu néant ?

Que de questions ! que de difficultés ! Pascal devait-il, dès le début, y jeter son incrédule, cet homme qui ignore Dieu , qui est incapable d'en saisir les preuves? N'aurait-ce pas été le moyen de le rebuter, de lui donner le dégoût de la religion ? Et quand il serait parvenu à lui coninuniiquer cette notion abstraite de Dieu, qu'aurait-il gagné sur son cœur? Un Dieu abstrait et stérile n'est pas le Dieu qu'il veut lui enseigner,

eu. m. A1{T. II. $ II.— EXPOSITION DK L'APOLOG. 245

parce qu'il n'est pas le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens. « Le Dieu des chrétiens ne consiste » pas en un Dieu simplement auteur des vérités » géométriques et de Tordre des éléments ; c'est » la part des païens et des épicuriens. U ne con- » siste pas seulement en un Dieu qui exerce sa » providence sur les biens des hommes, pour >i donner une heureuse suite d'années à ceux qui » l'adorent; c'est la portion des Juifs. Mais le » Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac, le Dieu de )) Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'a- » mour et de consolation. C'est un Dieu qui » remplit l'àme et le cœur qu'il possède ; c'est un » Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur » misère et sa miséricorde infinie ; qui s'unit au » fond de leur âme ; qui la remplit d'humilité, » de joie, de confiance et d'amour; qui les rend » incapables d'autre fin que de lui-même ' . »

C'est donc par le cœur que nous devons connaître Dieu, parce que sa connaissance n'est pas pour nous une vaine curiosité, mais la règle et la loi de notre vie. De plus, il doit y avoir de tels rapports entre Dieu et nous, que sa pensée remplisse non-seulement notre intelligence, mais notre âme tout entière.

Or, pour qu'il en soit ainsi, n'est-il pas clair

' T. II, p. 116.

que la connaissance de nous-mêmes doit être connexe avec celle de Dieu? Autrement il n'y aura jamais correspondance entre Dieu et les besoins de notre être si contradictoire. Mais que la notion de Dieu résulte de nos seules lumières naturelles, elle ne servira qu'à éclairer notre intelligence, qu'à accroître notre orgueil ; elle laissera dans l'ombre un côté de notre être , et ne nous révélera pas le mystère de notre dégradation. Comment alors sera résolu le problème de la nature et de la destinée humaine?

Il y aura donc dans la notion de Dieu un côté obscur et un côté lumineux pour correspondre aux deux parties de notre être. Mais bientôt la lumière et les ténèbres se fondront dans un heureux hyménée, lorsque viendra celui qui luit dans les ténèbres, lorsque brillera la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde *, lorsqu' apparaîtra notre Seigneur Jésus- Christ , Dieu et homme , lumière et ténèbres, grandeur et bassesse, qui nous rappellera notre déchéance, en même temps qu'il nous annoncera notre rédemption.

C'est ce que va développer admirablement Pascal.

« Je regarde de toutes parts , et ne vois par- » tout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien

• Evang-, Joann., c. i, v. 5 et 9.

» qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. » Si je n'y voyais rien qui marquât une divinité, » je me déterminerais à n'en rien croire. Si je » voyais partout les marques d'un créateur, je » reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop » pour nier et trop peu pour m'assurer, je suis >) dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent » fois que si un Dieu la soutient, elle le marquât » sans équivoque ; et que si les marques qu'elle )» en donne sont trompeuses, elle les supprimât » tout-à-fait; qu'elle dît tout ou rien, afin que » je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en >j l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce » que je dois faire , je ne connais ni ma condi- » tion, ni mon devoir. Mon cœur tend tout en- » lier à connaître où est le vrai Lien , pour le » suivre. Rien ne me serait trop cher pour l'éter- » nilé*. »

N'oublions pas que la déchéance de l'homme et sa grandeur par la rédemption sont les deux idées fondamentales de Pascal, comme elles le sont du christianisme. Elles seront la division et la base de toute son apologie. Or, ces deux caractères de l'homme, il veut les voir partout, non-seulement dans l'âme, mais dans la nature physique et dans la notion même de Dieu. Notre âme est

» T. II, p. 118.

pleine de contradictions, et la religion n'est vraie pour lui que parce qu'elle les explique et qu'elle offre des remèdes pour nous guérir. La nature physique porte des marques brillantes de la divinité, et en même temps elle est enveloppée de ténèbres. La notion de Dieu, par son évidence tout à la fois et son obscurité, correspondra de même aux deux faces de la nature humaine. Qu'arrivera-t-il donc si l'on ne cherche Dieu que dans l'homme ou dans l'univers matériel? Suivant qu'on aura égard à la misère de l'homme ou à sa grandeur, aux ténèbres ou à la lumière répandues sur le monde, on tombera dans l'athéisme ou dans le déisme ; on aboutira à la négation absolue de Dieu ou à un Dieu abstrait, sans rapports et sans correspondance avec notre âme. Dieu devra donc se révéler lui-même à nous, mais de telle sorte qu'il n'y ait pas exclusion d'une partie de notre être, et qu'au contraire toutes nos contradictions soient conciliées : il se révélera en Jésus-Christ.

« Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jé- » sus-Christ et qui s'arrêtent dans la nature , ou » ils ne trouvent aucune lumière qui les satis- » fasse, ou ils arrivent à un moyen de connaître » Dieu et de le servir sans médiateur ; et par là » ils tombent ou dans l'athéisme ou dans le » déisme, qui sont deux choses que la religion

» chrétienne abhorre presque également '. » Au contraire, si l'on cherche Dieu par Jésus- Christ et en Jésus-Christ, tout s'explique, le mystère de l'homme et le mystère de la nature ; et la misère et les ténèbres, bien loin de servir à l'athéisme et à l'incrédulité, deviennent une preuve péremptoire d'un des points de la religion chrétienne, en même temps qu'elles fournissent les éléments de la réfutation du déisme, de cette doctrine d'orgueil qui suppose Dieu évident et riiomme plein de lumière.

» Si le monde subsistait pour instruire » l'homme de Dieu, sa divinité reluirait de toutes » parts d'une manière incontestable; mais comme >) il ne subsiste que pour Jésus-Christ etpar Jé- » sus-Christ, et pour instruire les hommes de leur » corruption et de leur rédemption, tout y éclate » des preuves de ces deux vérités. Ce qui y paraît » ne marque ni une exclusion totale, ni une pré- » sence manifeste de la divinité, mais la pré- » sence d'un Dieu qui se cache : tout porte ce » caractère.

» 11 ne faut pas que l'homme ne voie rien du » tout; il ne faut pas aussi qu'il en voie assez » pour croire qu'il le possède, mais qu'il en voie » assezpour connaître qu'il l'a perdu : car, pour

*T. II, p. 117.

» connaître qu'on a perdu, il faut voir et ne voir >) pas ; et c'est précisément l'état où est la na- » ture ^ M

Que devient alors le déisme qui nie le ma l,les ténèbres et la rédemption? Que les incrédules connaissent peu la religion chrétienne, et qu'il est admirable de voir leurs contradictions el leurs blasphèmes tourner à sa gloire et à sa démonstration ! « Ils s'imaginent qu'elle consiste » simplement en l'adoration d'un Dieu considéré » comme grand et puissant et éternel, ce qui est » proprement le déisme , presque aussi éloigné » de la religion chrétienne que l'athéisme qui y » est tout-à-fait contraire. Et de là ils concluent » que cette religion n'est pas véritable, parce » qu'ils ne voient pas que toutes choses concoun rent à l'établissement de ce point : que Dieu ne )» se manifeste pas aux hommes avec toute l'évi- » dence qu'il pourrait faire.

» Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront » contre le déisme, ils n'en concluront rien contre » la religion chrétienne qui consiste proprement » au mystère du rédempteur, qui, unissant en » lui les deux natures divine et humaine, a retiré » les hommes de la corruption du péché pour M les réconcilier à Dieu dans sa personne di- » vine.

« T. II, p. 117, 118.

M Elle enseigne donc ensemble aux hommes M ces deux vérités ; et qu'il y a un Dieu dont les » hommes sont capables, et qu'il y aune corrup- » lion dans la nature qui les en rend indignes. » 11 importe également aux hommes de connaî- » tre l'un et l'autre de ces points; et il est égale- » ment dangereux à l'homme de connaître Dieu » sans connaître sa misère, et de connaître sa » misère sans connaître le rédempteur qui l'en » peut guérir. Une seule de ces connaissances » fait, ou l'orgueil des philosophes qui ont connu » Dieu sans connaître leur misère, ou le déses- )) poir des athées qui connaissent leur misère » sans rédempteur.

» Et ainsi, comme il est également de la né- )» cessité de l'homme de connaître ces deux » points, il est aussi également de la miséricorde » de Dieu de nous les avoir fait connaître. La )i religion chrétienne le fait ; c'est en cela qu'elle » consiste.

» Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, » et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à » l'établissement des deux chefs de cette reli- » gion '. »

Sur ce sujet on moissonne à pleines mains dans Pascal, et nous pourrions à volonté multiplier

« T. II, p. 355, 366.

nos citations. Le Dieu de Pascal est donc un Dieu qui se cache dans l'âme humaine et dans le monde, et ne se découvre que par Jésus-Cln*ist. Ne dissimulons pas que cette idée, grande, vraie et chrétienne est poussée chez lui jusqu'à l'exagération. Le Jansénisme a passé par là et a laissé sur quelques morceaux son empreinte sombre et désespérée. Dominé par la pensée de notre déchéance et de la nécessité d'un rédempteur, Pascal cherche quelquefois, on le dirait , plutôt les traces de la misère que de la grandeur de l'homme, plutôt les ténèbres que la lumière. Avec sa doctrine de nature entièrement dégradée, le Jansénisme ne pouvait se passer du rédempteur. C'est le contre-pied du déisme, pour lequel il n'est qu'une inutilité : rien n'est plus éloigné du déisme que le Jansénisme. Jusque là Pascal n'est qu'exagéré, mais quelquefois il touche à l'hérésie, à la monstrueuse doctrine de la grâce refusée à quelques hommes : « On n'entend rien aux » ouvrages de Dieu, si on ne prend pour prin- » cipe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer » les autres ', » et bien d'autres paroles semblables sur lesquelles nous aurons à revenir ^. Sur ce

» T. II, p. 116.

- Domat a dit encore : « Il nous est impossible d'avoir des démoustratioiis de la v<îrité de notre religion ; car il arriverait deux choses : l'une, que tout le monde l'embrasserait;

lerraiii nous ne saurions le suivre, mais sa théorie générale de la connaissance de Dieu par Jésus- Christ, qui seul peut nous mettre en rapport avec son Père, est chrétienne et philosophique. Achevons de la mettre dans tout son jour par une ou deux autres citations.

« Jésus-Christ est l'objet de tout et le centre où » tout tend. Qui le connaît, connaît la raison de » toutes choses.

» Ceux qui s'égarent ne s'égarent que manque » de voir une de ces deux choses. On peut donc » bien connaître Dieu sans sa misère et sa misère » sans Dieu ; mais on ne peut connaître Jésus-' » Christ sans connaître tout ensemble et Dieu et » sa misère.

» Hors de Jésus-Christ toute communica- » tion avec Dieu est ôtée : Nemo novit Patrem » nisi Filius , et an voluerit Filins revelare. » (Matth. XI, 27.)

» Dieu par Jésus-Christ. Nous ne connaissons » Dieu que par Jésus-Christ. . . Tous ceux qui ont » prétendu connaître Dieu et le prouver sans » Jésus-Christ, n'avaient que des preuves im- » puissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ, » nous avons les prophéties, qui sont des preuves

l'iiulrc, qu'il n'y aurait pas de foi, qui est la voie par laquelle Dieu a voulu nous unir ù lui. » (T. II, p. 415 )

» solides et palpables. Et ces prophéties étant «) accomplies et prouvées véritables par l'évé- » nement, marquent la certitude de ces vérités » et portent la preuve de la divinité de Jésus- » Christ. »

On voit indiquée ici la démonstration historique que Pascal voulait substituer aux démonstrations rationnelles. De cette manière, il arrivait à Jésus- Christ avant d'arriver à la connaissance complète de Dieu , et Jésus-Christ le mettait en rapport avec la divinité et lui révélait toutes choses. — Il poursuit :

« En lui et par lui nous connaissons donc Dieu . » Hors de là et sans l'Ecriture, sans le péché ori- » ginel, sans médiateur nécessaire promis et ar- » rivé, on ne peut prouver absolument Dieu, ni » enseigner une bonne doctrine ni une bonne » morale. Mais par Jésus-Christ et en Jésus- » Christ on prouve Dieu, et on enseigne la mo- » raie et la doctrine. Jésus-Christ est donc le » véritable Dieu des hommes.

» Mais nous connaissons en même temps notre » misère, car ce Dieu-là n'est autre chose que le » réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pou- » vons connaître Dieu qu'en connaissant nos ini- » qui tés.

» Aussi ceux qui ont connu Dieu sans connaître » leur misère, ne l'ont pas glorifié, mais s'en sont

CH. III. ART. II. S n. — EXPOSITION DE L'APOLOG. 255

» glorifiés. Quia non cocfnovil per sapientiam, » placuit Dvoper sluU'uiam prœdicalionis salvos >i f'acere '.

>j Non-seulement nous ne connaissons Dieu )> que par Jésus-Christ, mais nous ne nous con- » naissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. » Hors de Jésus-Christ, nous ne savons ce que » c'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que i) Dieu, ni que nous-mêmes.

» Ainsi sans l'Ecriture qui n'a que Jésus- )) Christ pour ohjet, nous ne connaissons rien et » ne voyons qu'obscurité et confusion dans la » nature de Dieu et dans la propre nature ^. »

La pensée de Pascal apparaît maintenant tout entière : impuissance ou plutôt inutilité des preuves métaphysiques et naturelles , Dieu sensible au cœur, connaissance véritable de Dieu connexe avec la notion de la nature humaine, l'une et l'autre possibles seulement par Jésus- Christ. L'intelligence profonde qu'il avait du mystère de l'homme lui faisait sentir la nécessité de passer par un réparateur pour arriver à Dieu et se mettre en rapport intime avec lui. Ne concevant pas Dieu sans Jésus-Christ, privé de ce

' I Cor., c. I, V. 21. Nam quia iu Dei sapieatia uon cognovit mundus per sapientiam Deum , placuit Deo per slultitiam praîdicationis salvos facere credentes.

2 T. II, p. 114, 115,316,317.

divin médiateur, il serait tombé dans un doute désespéré, dans l'athéisme peut-être. Jamais il ne se serait arrêté dans le déisme qu'il regardait avec raison comme le fruit de l'ignorance de la nature humaine, de nos maux , de nos besoins, de nos aspirations. Le Dieu de Voltaire, de la philosophie, de la plupart des gens d'un siècle d'indifférence et de matérialisme, le Dieu qui ne s'occupe pas du monde et en abandonne la conduite à l'énergie humaine, ce Dieu n'est qu'une chimère, il n'est pas. L'athéisme est plus raisonnable et plus logique, et M. de Donald a eu raison de dire que le déiste était un homme qui n'avait pas eu le temps de devenir athée.

Nous nous portons fort, avec tous les défenseurs de la religion chrétienne, en faveur de la grande thèse de Pascal. Le dernier point en est surtout incontestable : nous ne connaissons véritablement Dieu que par Jésus-Christ. C'est donc à Jésus-Christ que nous devons aller d'abord , si nous voulons avoir les paroles de la vie éternelle.

Ici nous ne nous enfoncerons pas dans les profondeurs de la théologie pour prouver que Jésus- Christ est le seul médiateur entre Dieu et les hommes. Nous ne traiterons pas non plus la niagniiique question posée par quelques philosophes chrétiens, Malebranche , par exemple, à savoir si

liiiniriiatioii , moyen de coimiiunicatioii entre Dieu et l'homme, apothéose de la création, aurait eu heu sans la chute primitive. Nous dirons seulement : N'est-ce pas une chose remarquable et digne des plus profondes méditations, que deux peuples seulement aient eu sur Dieu des notions justes et vraies : le peuple Juif qui attendait Jésus-Christ, le peuple chrétien qui l'a vu, entendu et qui le possède ? N'est-ce pas une chose remarquable que depuis que le Fils nous a raconté ce qu'il avait vu dans le sein du Père, l'idée do Dieu soit devenue plus pure, plus philosophique, plus active surtout, même chez les barbares ignorants du moyen-àge, qu'elle ne le fut au siècle de Périclès et d'Auguste? Idée tellement facile et radieuse, que l'idolâtrie et toutes les erreurs destructives de Dieu sont désormais rendues impossibles, ou du moins ne peuvent devenir permanentes, de manière à altérer essentiellement l'intelligence humaine !

Et maintenant avons-nous besoin de discuter longuement le fragment célèbre sur lequel on a tant disputé : In/ini, rien, ainsi que quelques expressions répandues çà et là, et dont on a tiré des conclusions si fausses?

Par exemple : « Athéisme, marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain point seulen. 17

ment '. » Toutes les éditions depuis le P. Desmolets qui a publié ce mot le premier, avaient mis manque au lieu de marque qui se trouve vraiment dans le manuscrit. Là-dessus grand bruit, accusation contre le pauvre Oratorien, dont l'erreur était sans doute très-involontaire, d'avoir voulu dissimuler le sceptisme (peu s'en faut qu'on n'ait dit l'athéisme) de Pascal. Mais les deux leçons ont au fond le môme sens ; la véritable est seulement plus énergique. Quel est ce sens? Il est évident pour nous désormais. L'athéisme naît d'une vue profonde et exclusive de la misère de l'homme et des ténèbres qui enveloppent le monde. Il y a de la force d'esprit à voir cela (tant de gens ne voient rien) ; mais jusqu'à un certain point seulement, car il faudrait voir aussi la grandeur de l'homme et les marques de Dieu

• T. I, p. 221. M. Faugère dit à ce propos : « Il uous semble évident que Pascal, en écrivant cette Pensée, avait présent à l'esprit le chap. 3 du liv. I" de l'ouvrage aujourd'hui peu connu , que Charron a consacré à l'apologie de la religion. Charron distingue trois espèces d'athées, et, parlant de ceux qui nient Dieu absolument, il dit que cette sorte d'athéisme « ne peut loger qu'en une âme extrêmement forte et hardie. »

.... La pensée de Pascal répond à celle de Charron : elle la reproduit et eu même temps elle la réfute en y apportant une restriction et une limite. Pascal avait certainement lu (Charron, et il le cite dans les notes qu'il avait écrites pour la préface de la première partie de l'apologie du christianisme.»

CH. III. ART. II. § ir.— EXPOSITION UE L'APOLOG. 259

que porte la nature. En un sens moral, l'athéisme pourrait être dit encore une marque de force, de même qu'on pourrait appeler le suicide une marque de courage, mais jusqu'à un certain point seulement, car au fond l'un n'est qu'une faiblesse et l'autre qu'une lâcheté.

Laissons tout cela ^t revenons à Pascal. Nous sommes déjà trop en avant, car il n'est pas encore sorti de ses prolégomènes et arguments provisoires, et nous avons parcouru en tous sens la route que nous devons suivre 'avec lui. Nous ne regrettons pas cependant cette vue anticipée d'un ensemble dont les divers objets vont passer successivement sous nos yeux. On aime, avant de se mettre en marche, à connaître le but, et on se munit, à ce dessein, d'une carte de voyage. Les pages précédentes pourront nous en servir et nous empêcheront de faire fausse route. D'ailleurs il était impossible de bien saisir autrement que par une exposition anticipée d'idées ultérieures, la doctrine de Pascal sur la connaissance de Dieu, et de prouver que les passages incriminés comme entachés de scepticisme, n'étaient ainsi jugés que parce qu'on les déplaçait et qu'on leur ôtait leur caractère d'arguments provisoires. C'est faute encore de bien comprendre la place que devaient occuper dans l'Apologétique les fragments relatifs à l'existence de Dieu, qu'on a dit que

2G0 Jl« PAirriK. — ÉCRITS ET GÉNIli.

Pascal prétendait prouver les mystères par la géométrie ; prétention que les uns ont admirée, que les autres ont trouvée ridicule. La géométrie ji'aurait joué aucun rôle dans son œuvre où elle n'avait rien à voir. Cette réflexion nous ramène en arrière, au fragment fameux qui nous sera comme une porte pour sortir de ce chapitre et rentrer avec Pascal : nous voulons parler du fragment où il applique le calcul des probabilités à la question de Dieu et de l'àme; argumentation vigoureuse, resplendissante de raison et de sagesse, que l'on n'a pas rougi de comparer à la folie de Rousseau lançant une pierre contre un arbre pour savoir s'il serait damné ou non !

Pascal ne croyait pas pouvoir donner la vraie notion de Dieu avant d'avoir exposé les contradictions de la nature humaine et d'être arrivé à Jésus-Christ. 11 fallait pourtant que la pensée de Dieu fût présente à l'esprit de l'incrédule dans le cours delà discussion, et qu'il l'admit au moins d'une manière provisoire. Comment faire admettre tout d'abord un point aussi immense qu'on se sent incapable de prouver? Difficulté prodigieuse dont Pascal est sorti par un trait de génie ! D'après la méthode employée déjà dans sa préface, dont plusieurs mouvements se trouvent ici reproduits, il ébraide l'incrédule, secoue son indifférence, remue son cœur, lui présente la

croyance en Dien comme plus probable et plus sûre que la doctrine athée, et le force à parier, provisoirement du moins, que Dieu est !

Ce morceau est un dialogue : il suffit de le lire attentivement pour s'en convaincre. D'abord peut-être le dialogue n'est pas évident; Pascal cherche sa forme ; mais ensuite il se dessine et devient nécessaire. Or, ce qu'on est obligé d'admettre pour la suite , il faut l'admettre aussi pour le commencement. Eh bien ! toutes les paroles incriminées ont été placées, suivant un procédé constant, dans la ])ouche de Pascal, par ses accusateurs, tandis qu'elles appartiennent à l'incrédule. Ce n'est pas là une solution chimérique, inventée pour le besoin de notre cause , et pour échapper à des objections insolubles. Nous savons et nous redirons que dans le livre de Pascal devraient entrer des dialogues , des lettres, etc.

Du reste, examinons. Nous allons nous-même établir le dialogue ', suppléer les noms des interlocuteurs, puis nous demanderons avec pleine assurance si nous avons bien saisi la pensée de Pascal et si nos divisions ne sont pas rigoureuse-

' Le P. André l'a déjà fait pour le commencement de ce morceau que Bossut avait publié pour la première fois, Port- Royal l'ayant arrangé à sa façon , dans la crainte qu'on se méprît sur la pensée de l^ascal.

ment exigées par la nature, l'ordre et l'ensemble des idées.

Pascal. « Parlons maintenant selon les lumiè- » res naturelles.

L'incrédule. « S'il y a un Dieu , il est infini- » ment incompréhensible, puisque, n'ayant ni » partie ni bornes , il n'a nul rapport à nous ; » nous sommes donc incapables de connaître ni M ce qu'il est, ni s'il est.

P. » Qui blâmera donc les chrétiens de ne pou- » voir rendre raison de leur créance , eux qui » professent une religion dont ils ne peuvent » rendre raison ? Ils déclarent , en l'exposant au » monde, que c'est une sottise, stultitiam,et puis » vous vous plaignez, de ce qu'ils ne la prouvent )j pas ! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas » parole : c'est en manquant de preuves qu'ils » ne manquent pas de sens.

I. « Oui, mais encore que cela excuse ceux » qui l'ofîrent telle,... cela n'excuse pas ceux qui » la reçoivent.

P. « Examinons donc ce point, et disons : » Dieu est ou il n'est pas. De quel côté penche- » rons-nous? La raison n'y peut rien détermi- » ner. Il y a une chaos infini qui nous sépare » (Pascal entre ici dans la pensée de son adver- )) saire, qu'il voit peu disposé à se rendre aux

» raisons métaphysiques, à toutes les démonsira- » tions ordinaires) '.Il se joue un jeu à l'extré- » mité de celte distance infinie où il arrivera » croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, » vous ne pouvez liiire ni l'un ni l'autre; par » raison, vous ne pouvez défendre nul des deux. » Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont » pris un choix; car vous n'en savez rien.

I. « Non : mais je les blâmerai d'avoir fait » nonce choix, mais un choix; car encore que » celui qui prend croix et l'autre soient en pa- » reille faute, ils sont tous deux en faute : le » juste est de ne point parier.

P. « Oui, mais il faut parier : cela n'est pas » volontaire; vous êtes embarqué. Lequel pren- » drez-vous donc? Voyons... pesons le gain et la » perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons

' A l'occasion de ce fragment, une violente diatribe avait été lancée contre Pascal par un ami du P. Bouhours. Bayln répondit : « L'ami du P. Bouhours.... regarde comme une avance scandaleuse ces paroles de M. Pascal, par rahon vous ne pouvez- dire que Dieu est. L'explication est trèsfausse. M. Pascal ne lui avoue point une telle proposition; il veut seulement ne la point combattre, et s'en prévaloir pour engager les athées à sortir de leur état. Il est clair comme le jour que les paroles de INL Pascal adressées au libertin sont équivalentes à celles-ci : rous soutenez que par raison, rous ne pourez dire que Dieu est. » (Dict. hist. et crit., art. Pascal, p. 504, 505, note 1 .)

» ces deux cas : si vous gagnez , vous gagnez » tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. » Gagez donc qu'il est sans hésiter.

I. « Gela est admirable : oui , il faut gager ; » mais je gage peut-être trop.

P. «Voyons... (il prouve alors mathématique- » ment sa thèse, qu'il faut parier pour l'existence » de Dieu et l'immortalité de l'àme). Gela est » démonstratif, et si les hommes sont capables » de quelque vérité, celle-là l'est.

ï. « Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y » a-t-il pas moyen de voir le dessous du jeu?

P. « Oui, l'Écriture, et le reste, etc. >j ( Cet argument était donc provisoire et pris de la position de la question entre Pascal et son adversaire. Plus tard viendront les preuves démonstratives , lorsque l'incrédule sera disposé à les entendre et à les goûter. Maintenant on ne peut faire appel qu'à son intérêt, à son cœur).

I. (c Oui, mais j'ai les mains liées et la bouche » muette ; on me force à parier, et je ne suis pas » en liberté ; on ne me relâche pas , et je suis M fait d'une telle sorte que je ne puis croire : » que voulez-vous donc que je fasse ?

P. » // est vrai, mais apprenez au moins votre » impuissance à croire, puisque la raison vous » y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez ; » travaillez donc non pas à vous convaincre par

cil. m. ART. )I. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 265

» l'augmentation des preuves de Dieu , mais par » la diminution de vos passions ; vous voulez al- » 1er à la foi, et vous n'en savez pas le chemin ; » vous voulez guérir de l'infidélité, et vous en » demandez les remèdes : apprenez de ceux qui M ont été liés comme vous , et qui maintenant » parient tout leur bien ; ce sont gens qui savent » ce chemin que vous voudriez suivre, et guérir » d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la » manière par où ils ont commencé ; c'est en » faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant » de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc.; » naturellement même cela vous fera croire et M vous abêtira. » (N'écoutons pas la tempête de murmures qu'a soulevée ce dernier mot: laissons d'abord Pascal achever son touchant dialogue).

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