‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 24 sur 54 · I. «Oh! ce discours me transporte, me ra- » vit, etc · texte numérisé non relu

I. «Oh! ce discours me transporte, me ra- » vit, etc

P. » Si ce discours vous plaît et vous sem- » bie fort, sachez qu'il est fait par un homme » qui s'est mis à genoux auparavant et après, » pour prier cet être infini et sans parties, au-

» quel il soumet tout le sien , de se soumettre » aussi le vôtre pour votre propre bien et pour » sa gloire ; et qu'ainsi la force s'accorde avec » cette bassesse... Or, quel mal vous arrivera-t-il w en prenant ce parti? Vous serez fidèle, hon- » nête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sin- » cère ami , véritable* A la vérité, vous ne serez » point dans les plaisirs empestés, dansla gloire, » dans les délices. Mais n'en aurez-vous point » d'autres? Je vous dis que vous y gagnerez en » cette vie ; et qu'à chaque pas que vous ferez » dans ce chemin, vous verrez tant de certitude » du gain et tant du néant de ce que vous ha- » sardez, que vous connaîtrez à la fin que vous » avez parié pour une chose certaine , infinie, w pour laquelle vous n'avez rien donné K »

Ajoutons aux derniers conseils de Pascal , avant d'en faire ressortir le sens admirable , quelques phrases de même nature disséminées çà et là dans les Pensées, « Il faut que l'exté- » rieur soit joint à l'intérieur pour obtenir de » Dieu, c'est-à-dire que l'on se mette à genoux, » prie des lèvres, etc., (qu'on prenne de l'eau » bénite, qu'on fasse dire des messes ), afin que » l'homme orgueilleux qui n'a voulu se soumet- » tre à Dieu soit maintenant soumis à la créa-

» T. II, p. 165-170.

» tare. Attendre de cet extérieur le secours est » superstition ; ne vouloir pas le joindre à l'ex- » térieur est être superbe. »

« Nous sommes automate autant qu'esprit, et » de là vient que l'instrument par lequel la per- » suasion se fait n'eslpasla seule démonstration. » La coutume fait nos preuves les plus fortes et » les plus crues; elle incline Vaiitomale qui en- » entraîne l'esprit sans qu'il y pense. . . Quand on » ne croit que par la force de la conviction el M que V automate est incliné à croire le contraire, » ce n'est pas assez. Il faut donc faire croire nos » deux pièces; l'esprit, par les raisons qu'il suffît » d'avoir vues une fois en sa vie ; et Vaiitomate » par la coutume et en ne lui permettant pas de » s'incliner au contraire *. »

C'est, suivant la remarque de M. Faugère, ce que Pascal appelle ailleurs plier la machine, préparer la machine ^, mots dont M. Cousin dit ne pouvoir deviner la signification -^

On a bien déclamé, on a répandu contre ces passages : Cela vous abêtira, etc., bien des invectives plus ou moins éloquentes ^. Il faut que le sens chrétien soit bien éteint dans notre siècle

♦ T. II, p. 174, 175,350

2 T. I, p. 182, et t. II, p. 390, 391. ' Des Pensées de Pascal, p. 249.

* Ihid., p. 187,

pour qu'on n'ait ni goûté ni compris la profonde simplicité de ces paroles! Elles ne datent pas de Pascal, elles sont aussi Yieilles qiie le cln'istianisme. On devrait être habitué vraiment aux divins paradoxes de la religion chrétienne. Depuis dix-huit siècles elle les jette à la face des philosophes pour les étourdir et confondre leur fausse sagesse. Les paroles de Pascal ne sont qu'une version de celles de S. Paul : Vcrbum crucis peretintibus stultitia est... stultam fecil Deiis sapientiam hiijus mundi... placuit Dca per stullitiam prœdicationis salvos facere... prœdicamus Christum... (jenlihus stidliliam.,. Et remarquons la conclusion dernière : Quod slultinn est Dei sapientius est hominibus.

Mais au moins ceux qui font profession de philosophie devraient savoir qu'il existe une corrélation étroite entre les actes extérieurs et les liabitudes du cœur et de la pensée ; que descendre de l'esprit aux pratiques extérieures, remonter des pratiques extérieures à l'esprit, c'est le mouvement de l'être humain ; que l'homme privé de l'esprit intérieur qui constitue la foi et la vertu peut se rapprocher de Dieu par les habitudes extérieures, préparer la machine, en attendant le souffle immortel du céleste moteur '.

' M. Faugère, t. H, p. 391, fwtc

cil. m. AllT. 11. s 11.— EXPOSITION Dli L'Al'OLOG. 2(JU

Ces choses, il est vrai, ne sont bien comprises que de ceux qui les croient et les pratiquent, de ceux surtout qui sont appelés à travailler sur les âmes et à les transformer. Ils savent que souvent il suffit d'obtenir d'un homme qu'il tombe à genoux devant le Dieu auquel il croit à peine, pour qu'aussitôt la lumière se fasse dans son intelligence et que son cœur se sente prêt aux plus héroïques sacrifices. 11 faut commencer par faire pour croire : on ne va pas de la foi à l'action, mais de l'action à la foi, parce que la foi est une chose de volonté et non d'intelligence. Croit qui veiU, et non pas toujours qui voit et qui comprend. Il n'est pas un homme sur terre, il est vrai, qui ne puisse comprendre, en proportion suffisante à son intelligence, les preuves du christianisme, mais avec plus ou moins de difficultés et de temps : en vingt-quatre heures, moins encore, il n'en est pas un qui ne puisse avoir la foi, s'il le veut bien. La volonté et l'action qui l'exprime, voilà la porte par laquelle on entre dans le christianisme ; les preuves toutes seules n'y introduisent jamais. Les preuves sont entre les mains du christianisme des armes destinées plutôt à la défense qu'à la conquête. Elles le rendent respectable à ses ennemis, protègent la foi de ceux qui sont venus à lui par un autre chemin, les rassurent et les affermissent contre l'incrédu-

lité. Elles sont pour lui l'extérieur de sa puissance, mais non sa puissance elle-même qui réside dans l'âme plutôt que dans l'esprit , en même temps qu'elles procurent au fidèle qui s'est soumis par la volonté une jouissance bien pure, car il y a dans la contemplation des fondements divins du christianisme d'ineffables délices.

On conçoit donc que Pascal n'ait pas commencé par la preuve avec son incrédule, mais par une invitation à la pratique religieuse, à l'humble soumission de la volonté. Faites comme si vous croyiez, dit-il à cet homme aveuglé par les passions, incapable de sentir les preuves du christianisme, s'épuisant en vains désirs, désespérant d'arriver jamais à la vérité ; faites comme si vous croyiez, prenez toutes les habitudes extérieures de la foi, pliez la machine, brisez votre orgueil, et bientôt vous serez chrétien. L'orgueil est le principe de toutes les erreurs comme il l'est de tous les crimes. Aussi est-ce assez d'abaisser une fois la barrière de la superbe pour découvrir à jamais la vérité, surtout pour l'embrasser par celte foi qui dirige la vie. Abêtir l'homme, c'est souvent Y assagir^.

' Mot de IMontaigue.

PUE.MIERE PARTIE. — MISERE DE L HOMNE SANS DIEU, OU QUE LA NATURE EST CORROMPUE PAR LA NATURE MÊME. — PREMIÈRE MISÈRE : LE DIVERTISSE- MENT.

Ému par cette parole éloquente, humilié devant cet être inconnu qu'on va lui révéler, Tincrédule prête l'oreille. 11 ne croit pas encore et pourtant il s'est engagé ; il a pris croix que Dieu est.' A-t-il bien joué? U brûle de le savoir. Rien ne lui serait trop cher pour l'éternité. 11 aspire vers Dieu de toutes ses puissances. Mais, avant d'arriver à lui, il lui faut traverser l'immense désert de l'àme humaine, et remuer les ruines qui le couvrent ; il lui faut comprendre et sentir la misère de l'homme, lorsqu'il est abandonné à lui-même, à son orgueil, à ses passions. Oh! c'est alors qu'il appellera Dieu à son aide, qu'il lui demandera lumière et remède, qu'il s'attachera à lui comme à son unique ressource , dans l'impuissance de sa raison et de sa volonté.

Le titre que nous venons de reproduire a été écrit de la main de Pascal et indique une des di-

272 11« PAIlTlIi. — ÉCRITS ET GÉNIE.

visions de son ouvrage. Du reste, à son délaut, nous retrouverions cette division générale, Misère de l'homme sans Dieu, bonheur de l'homme avec Dieu, tracée et burinée à toutes les pages des Pensées. Elle est, par exemple, parfaitement exprimée dans ce passage : « Il n'y a rien sur la » terre qui ne montre ou la misère de l'homme, » ou la miséricorde de Dieu; ou l'impuissance de » l'homme sans Dieu, ou la puissance de l'homme ») avec Dieu '. »

La première partie traite donc de la connaissance de l'homme abandonné à sa nature déchue, connaissance nécessaire pour lui faire sentir le besoin indispensable d'un Dieu réparateur. Pascal y trace l'histoire de l'homme moral, c'est-àdire l'histoire de ses misères. Elles sont bien nombreuses, et pourtant on peut les rapporter à trois sources d'où elles découlent pour se répandre ensuite par mille canaux sur la triste humanité. La première misère de l'homme , misère générale, c'est le besoin de divertissement qui Tempêche d'arrêter jamais sa réflexion sur luimême, sur ses maux, et d'en chercher le remède ; la seconde est dans sa raison livrée à mille causes d'erreurs , incapable d'arriver par ellemême à la connaissance de la vérité et du vrai

' T. II, p. 157.

cil. m. ART. 11. ^ 11.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 373

bien, disproportionnée avec les objets qu'il lui intéresse le plus de savoir ; la troisième en lin est dans l'impuissance où il est d'atteindre le bonheur, dans la corruption de sa volonté et les contradictions de sa nature.

L'homme doit se connaître, et, pour se connaître, il doit s'étudier et faire réflexion sur luimême. Mais sa première misère est de ne pouvoir demeurer en lui pour y saisir les mystères de son être. Cn perpétuel besoin de divertissement le pousse sans cesse au dehors, quelle que soit sa condition dans ce monde, grand ou petit, riche ou pauvre. Les rois mômes n'en sont pas exempts : malgré les jouissances de toutes sortes qui les entourent, les voilà malheureux s'ils songent à eux-mêmes, et le bonheur de leur condition consiste précisément en cela, qu'ils sont assiégés de mille gens attentifs à faire succéder le divertissement aux affaires, pour qu'il n'y ait point de vide dans leur vie, vide que comblerait l'ennui, point de place à la réflexion que suivrait le sentiment de leur misère. Les grandes charges de l'État ne sont si enviées que parce qu'elles procurent les mêmes facilités de divertissement que la dignité royale. C'est dans la distraction et le plaisir ([ue l'homme va chercher lapins sûre consolation à ses malheurs , le remède souverain à ses souffrances. Tous tendent à se divertir et à se

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