‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 26 sur 54 · VÉRITÉ, LE VRAI BIEN ET LA JUSTICE. — MORALE DE PASCAL · texte numérisé non relu

VÉRITÉ, LE VRAI BIEN ET LA JUSTICE. — MORALE DE PASCAL

« L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur » naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne » lui montre la vérité; tout l'abuse. Ces deux » principes de vérités, la raison et les sens, outre » qu'ils man({ucnt chacun de sincérité, s'abusent » réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent » la raison par de fausses apparences; et cette » même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la » reçoivent d'elle à leur tour. Elle s'en revanche : » les passions de l'àme troublent les sens et leur » font des impressions fausses : ils mentent et se » trompent à l'envi K »

L'homme n'apporte rien en naissant que des facultés hétérogènes qui, loin de s'entr'aider» se font perpétuellement la guerre. Elles n'établissent pas harmonie entr'elles pour concourir au même but et mettre l'honmie en possession de la

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vérité : chacune tire dans son sens et l'homme ne saitphis à laquelle aller. Ses facultés le trompent, et s'il veut chercher secours au dehors, il y rencontre d'autres principes d'erreur. Il est donc le jouet de puissances trompeuses, c'est-à-dire, suivant la définition de M. Faugère, de causes d'erreurs ou d'illusions, intérieures ou extérieures, qui agissent sur sa raison et troublent plus ou moins son jugement.

Voyez d'abord l'imagination. « C'est cette » partie décevante dans l'homme, cette mailresse » d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe )) qu'elle ne l'est pas toujours; car elle serait » règle infaillible de vérité, si elle l'était infail- » lible de mensonge. Mais étant le plus souvent » fausse, elle ne donne aucune marque de sa » quahté, marquant de même caractère le vrai et » le faux. » Elle corrompt notre jugement, car elle nous fait juger non d'après la nature des choses, mais d'après des impressions changeantes et contradictoires. Ennemie de la raison, elle la combat sans cesse, en triomphe, la tyrannise, établit en nous son règne menteur et y crée une se* conde nature. C'est elle qui a le don de persuader les hommes, de dicter les opinions, de faire la beauté, la justice et le bonheur.

Victime de l'imagination, l'homme l'est encore des impressions anciennes et des charmes de la

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nouveauté, qui maintiennent de vieilles erreui's ol en introduisent de nouvelles, jusque dans les sciences physiques ; des maladies qui gâtent son jugement et ses sens ; de son intérêt qui lui crève les yeux agréablement ; de la prévention qui détei'mine les croyances et fixe les conditions.

Que dire de l'amour-propre qui nous illusionne à tel point que nous voulons arriver à la grandenr malgré notre petitesse, au bonheur avec nos misères, à la perfection avec nos vices, à l'amour el à l'estime des hommes avec nos défauts? Alors nous prenons en haine la vérité, et ne pouvant l'anéantir en elle-même, nous cherchons à la détruire autant que nous le pouvons dans notre connaissance et dans celle des autres. C'est ainsi que, déjà si faibles et si misérables par notre nature, nous augmentons encore nos misères et nos faiblesses par notre volonté ^

Ce chapitre de l'amour-propre rappelle involontairement le livre des Maximes. Mais quelle difïérence entre l'analyse indifférente que fait La Rochefoucault ^ des principes de nos actions,

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2 Pascal et La Rochefoucault travaillaieut eu même temp.*;, mais sans se connaître. Les Maximes parurent en 166.") et Pascal était mort en 1662. Pascal n'a donc pu lire La Rochefoucault; et La Rochefoucault n'avait pas lu Pascal, dont !(s Pensées ne furent publiées qu'en 1670.

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et l'analyse morale de Pascal, dirigée vers un grand but! Pour La Rochefoucault. l'analyse curieuse et méchante, c'est le but unique, et que gagne l'humanité à se voir si laide ? Les Maximes .sont l'œuvre d'un littérateur et d'un homme du monde blasé , une sorte d*exutoire par où s'échappe la mauvaise humeur d'un courtisan mécontent de son rôle dans la vie, parce que rien ne lui a réussi. Il se venge en niant la générosité et le dévouement, en faisant du vil égoïsme l'unique mobile de nos actions. Est-ce son portrait ou la peinture de l'homme qu'il nous à donné? C'est son portrait, car évidemment il calomnie son siècle et l'humanité. Si Pascal peint nos misères, il ne s'y arrête pas ; l'analyse lui est un moyen, un pas pour aller en avant : car, pour lui, l'humanité n'est pas dans son état normal, mais dans une déchéance dont elle doit sortir en s'appuyant sur la divine charité de Jésus-Christ. Jamais Pascal, comme La Rochefoucault, Montaigne, ne laisse l'homme englouti et perdu dans ses misères, mais il lui tend la main pour l'attirer au port. S'il lui montre ses maux, c'est pour lui donner l'espérance d'en sortir, et non pour le pousser au désespoir ; pour lui en inspirer l'horreur, et non pour l'y endormir avec Montaigne comme sur un oreiller pour une tête bien faite. Pascal, dit-on, parle comme Montaigne, et lui

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emprunte son pinceau quand il veut peindre notre nature. — Peut-être; mais, pour Montaigne, c'est là tout l'homme; pour Pascal, ce n'est que l'homme déchu.

Plus tard La Bruyère peindra les mœurs de la cour et de la ville, mais en homme du monde, en amateur qui connaît le bon ton, les belles manières de Versailles, et ne peut souffrir les travers et les ridicules de son siècle. Qu'y a-t-il là le plus souvent pour l'amélioration morale de l'humanité ? Défendre et conserver lés habitudes d'une société polie, tel paraît avoir été l'unique dessein de La Bruyère. Le chapitre des esprits forts ne suffit pas à donner à son livre une plus haute portée. Il a bien dit dans sa dernière édition (1696) : « Les hommes de goût, pieux et éclairés, n'ont-ils pas observé que de seize chapitres qui composent le livre des Caractères, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains , ne ttendent qu'à ruiner les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui éteisnent ensuite dans tous les hommes la connaissance de Dieu ; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué et peut-être confondu, où les preuves de Dieu, une partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de

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recevoir dans leur esprit, sont apportées, où la Providence de Dieu est défendue contre l'insulte; et les plaintes des libertins. » Non, La Bruyère s'illusionne ou veut donner le change : son livre ne mène pas à un but si élevé; les prémisses posées ne renfermaient pas une telle conclusion. L'auteur des Caractères est l'apôtre de la politesse et de la civilisation, et non de la moniie chrétienne.

Que dire de Yauvenargues , infortuné jeune homme qui ne put jamais arriver jusrpi'à l'Evangile qui aurait consolé ses souffrances, pas même peut-être jusqu'à la croyance en Dieu, et, tout au plus , se renferma toujours dans un vague déisme ? Qu'est-ce que tout cela pour la régénération de rimmanité? Combien Pascal, avec sa connaissance profonde de nos maux et de leur divin remède, est plus grand que tous ces moralistes épicuriens, courtisans, hommes du monde, déistes !

Revenons donc à lui. 11 nous a dit ce qu'était l'homme dans ses facultés intellectuelles. Plaçons maintenant cette faible intelligence, assiégée par tant de puissances trompeuses, ballottée par tant de causes d'erreur, en face des grands problèmes qu'elle a à résoudre : ce n'est rien moins que le vrai en soi, c'est-à-dire l'infini, et le souverain bien, c'est-à-dire l'infini encore. Quelle

^lisproporlion ! Que l'homme est petit en face de la vérité absolue ! Incapable de voir le néant d'où il est tiré et l'infini où il est englouti, il ne peut qu'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin. Car c'est là une chose étrange, que les hommes ont voulu comprendre les principes des choses, et de là arriver jusqu'à connaître le tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Presque toutes choses tiennent de la double infinité de la nature. Ainsi les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches, dans la raidtitude et la délicatesse de leurs principes. L'infinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver, et c'est là où tous ont achoppé. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires. Des principes des choses, Des principes (le la philosophie \ aussi fastueux que celui- ci. De omni re scihili. Nous ne pouvons arriver jusqu'au néant ni jusqu'au tout. Ces extrémités se touchent et se réunissent en Dieu. Ce que nous avons d'être nous dérobe la connaissance des premiers principes qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini. Bornés en tous genres, cet état qui tient le milieu entre

' Alhi?ion ;i l'oniivro de De?(;artps, Prlncipia P/iUosop/iiœ.

deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.

« Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous » rend incapables de savoir certainement et d'i- » gnorer absolument. Nous voguons sur un mi- » lieu vaste, toujours incertains et flottants, » poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme » où nous pensions nous attacher et nous afîer- » mir, il branle et nous quitte ; et si nous le sui- » vous, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit » d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour » nous. C'est l'état qui nous est naturel, et toute- » fois le plus contraire à notre inclination : nous » brûlons du désir de trouver une assiette ferme » et une dernière base constante pour y édifier » une tour qui s'élève à l'infini, mais tout notre » fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux » abîmes. »

Nous aspirons à une science universelle. Mais comment se pourrait-il qu'une partie connût le tout? Au moins peut-être connaîtra-t-elle les parties? Non, à cause du rapport et de l'enchaînement qui existe entre elles. Il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître les parties. Et ce qui achève notre impuissance à connaître les choses, est qu'elles sont simples en elles-mêmes et que nous sommes formés de deux natures opposées. Matériels , nous

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ne pouvons rien connaître; composés, nous ne pouvons connaître parfaitement les choses simples, spirituelles et corporelles. Et cette composition de notre être est elle-même la chose la plus incompréhensible '.

Telle est l'analyse complète du beau morceau sur les deux infinis. Pascal y prouve l'impossibilité pour la raison d'une science absolue et universelle. Aquoi bon? dira-t-on peut-être. Quia jamais eu de si hautes prétentions ? Le rationalisme, s'il est conséquent avec lui-même, et nous le voyons marcher dans cette voie depuis Descartes. Car que suppose cet isolement superbe dans lequel il s'enferme, sinon la conviction qu'il pourra créer la science universelle? Nous savons désormais à quoi nous en tenir sur ce projet chimérique; nous savons que l'homme peut bien sans doute découvrir un fait, le rattacher à un autre, généraliser et formuler une loi, percevoir un rapport entre deux idées reçues et reculer ainsi les hmites de l'intelligence, mais que les principes ne lui appartiennent jamais , qu'ils lui sont prêtés seulement , qu'il ne peut pénétrer jusqu'à eux et qu'ainsi il ignore l'origine et la fin de toutes choses. Ce n'est pas l'infini seulement qui le dépasse; de tout le reste qu'il s'imagine

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savoir, il n'a que la foi ; il ne voit rien par intuition, en soi. «Il est nécessaire qu'il en soitainsi, » tel est son dernier mot en toutes choses, ce qui revient à dire qu'il croit et ne sait pas.

C'est ce que démontre admirablement Pascal. Car, ainsi entendues et expliquées, toutes ses assertions ne sont-elles pas vraies? N'est-il pas vrai que, de quelque côté que nous nous tournions, nous sommes en face de deux infinis, du néant et du tout, également incompréhensibles? N'est-il pas vrai que les principes procèdent du néant et participent à son obscurité, et que la fin de tous les êtres se perd dans l'infini inaccessible à toutes nos investigations ? N'est-il pas vrai que l'infini est au fond de toutes les sciences, de toutes les pensées humaines? qu'enserrés de tous côtés par l'infini, à mesure que nous voulons faire un pas vers les extrémités, nous nous heurtons contre le mystère? La partie peut-elle connaître le tout ? Et les parties ne sont-elles pas si bien enchaînées entre elles qu'on ne saurait en connaître une seule isolément? car il faudrait connaître en même temps les parties qui sont en rapport avec elle ; ces parties ont elles-mêmes leurs rapports particuliers, et cela jusqu'à l'infini, terme fatal où nous venons toujours nous achopper.

Telle est la raison en présence du vrai. Serat-elle plus heureuse dans sa recherche du vrai

cil. m. AKT. II. § IL— EXPOSITION DE L'Al'OLOG. 285

bien et de la justice? Le bien , la justice, c'est encore le vrai , le vrai pratique et réalisé. Si la raison ignore le vrai en soi, comment connaîtrat-ellc le bien absolu, la justice absolue ?

Qu'est-ce que la morale, sinon le code de nos devoirs envers Dieu, envers les hommes, envers nous-mêmes , l'ensemble des rapports qui nous lient à Dieu et à la société? Or, tout rapport entre les êtres dérive de leur nature ; autrement ce ne serait plus un rapport. Si donc la nature de Dieu est inaccessible à notre raison, si notre propre nature nous est une énigme impénétrable, n'est-il pas évident que la morale sera, elle aussi, pleine de mystères?

La question du bien et du mal est donc corrélative à la question du vrai et du faux. Nous pouvons même dire que si l'homme est déchu, il l'est plus encore dans l'ordre de la volonté que dans celui de l'inteUigence, et qu'il lui est plus dirticile, par conséquent, d'arriver par ses forces naturelles à la connaissance du bien et du mal moral qu'à la connaissance de la vérité.

L'homme est donc impuissant à se faire à lui seul sa morale comme à se faire sa croyance ; il hésite sur la notion du bien comme sur la notion du vrai, et le mal et l'erreur envahissent le monde, jusqu'à ce que vienne celui qui est le souverain bien comme il est la souveraine vérité.

« Tous les hommes recherchent d'être heu- » reux... et cependant, depuis un si grand nom- » bre d'années, personne n'est arrivé à ce point » où tous "visent continuellement... Qu'est-ce » donc que nous crie cette avidité et cette im- » puissance, sinon qu'il y a eu autrefois dans » l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui » reste maintenant que la marque et la trace )) toute vide, et qu'il essaie inutilement de rem- » plirde tout ce qui l'environne... parce que ce » gouffre infini ne peut être rempli que par un » objet infini et immuable, c'est-à-dire que par » Dieu même ' . »

Oui, notre faim de bonheur ne saurait être satisfaite que par le souverain bien. Qu'est-ce que le souverain bien ? Voilà des milliers d'années que l'homme pose cette question à tout ce qui l'entoure, à tous les êtres de la nature, aux vices et aux crimes, même à la mort, et il ne reçoit que cette réponse : Ce n'est pas nous. C'est que le souverain bien ne saurait être un objet particulier que quelques-uns possèdent après en avoir dépouillé les autres, qu'on trouve aujourd'hui et qu'on perd demain, mais un objet unique et universel, immuable et infini. Quel est-il? Nul n'a dit : Dieu!

* T. II, p. 131, 122.

Qu'est-ce que la justice? « Sur quoi riiomme » i'ondera-t-il l'économie du monde qu'il veut » gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque » particulier? Quelle confusion! Sera-ce sur la «justice? 11 l'ignore. — Certainement s'il la » connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, » la plus générale de toutes celles qui sont parmi » les hommes : Que chacun suive les mœurs de » son pays... Plaisante justice, qu'une rivière » borne ! Vérité en-déçà des Pyrénées , erreur » au-delà. »

« Il y a sans doute des lois naturelles, » mais où sont-elles ces lois? « Cette belle raison cor- » rompue a tout corrompu. » Aussi, « l'un dit » que l'essence de la justice est l'autorité du lé- » gislateur; l'autre, la commodité du souverain; » l'autre, la coutume présente, et c'est le plus w sûr : rien , suivant la seule raison, n'est juste » de soi ; tout branle avec le temps ' . »

Dans les passages relatifs à la justice, aux lois et aux coutumes, il s'agit presque toujours de la constitution politique, des règles extérieures de la société, comme l'ordre de succession au trône, la distinction des rangs et des conditions, etc. Or, quant à la constitution du pouvoir, sur quoi l'établir? Sur l'autorité du législateur, la volonté

• ï. II, p. 126, 127.

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du souverain, la coutume reçue , la pluralité? Qui le dira? Nous-mêmes pourrions-nous répondre? Pascal soutient qu'il faut s'en tenir aux coutumes reçues, que c'est le moyen de ne pas bouleverser l'État ; et après nos 60 ans d'expériences et de révolutions , oserons-nous le condamner? Cette coutume doit être reçue parce qu'elle est coutume, quoi qu'en disent Montaigne et Arnauld, et non parce qu'elle soit raisonnable, et juste. Ne la discutez pas, car ouvrir la porte à la discussion, c'est l'ouvrir à la révolution. D'ailleurs on ne suit la coutume, le peuple surtout, que parce qu'on la croit juste, croyance salutaire, qu'il est dangereux d'ébranler. La coutume alors tient lieu de justice et de nature, car elle est une seconde nature. « La justice est ce qui est établi; » et ainsi toutes nos lois établies seront nécessai- » rement tenues pour justes sans être examinées, » puisqu'elles sont établies, v

Ne dites pas à Pascal que ces coutumes semblent quelquefois bien déraisonnables et bien absurdes. Il le sait mieux que vous, mais il vous répondra : « Les choses du monde les plus dé- » raisonnables deviennent les plus raisonnables » à cause du dérèglement deshonunes. Qu'ya-t- » il de moins raisonnable que de choisir pour

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» gouverner un Etat le premier fils d'une reine? » L'on ne choisit pas pour gouverner un bateau » celui des voyageurs qui est de meilleure mai- M son : cette loi serait ridicule et injuste. Mais » parce qu'ils le sont et le seront toujours, elle » devient raisonnable et juste; car qui choisira- » t-on? Le plus vertueux et le plus habile? Nous » voilà incontinent aux mains : chacun prétend » être ce plus vertueux et ce plus habile. At(a- » chons donc cette qualité à quelque chose d'iii- » contestable. C'est le fils aîné du roi. Cela est » net, il n'y a point de dispute. La raison ne peut » mieux faire, car... le plus grand des maux est » les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut » récompenser les mérites; car tous diront qu'ils » méritent. Le mal à craindre d'un sot qui suc- » cède par droit de naissance n'est ni si grand, » ni si sûr K »

Pascal part donc de ce principe, que la logique et la raison appliquées au gouvernement des hommes sont souvent illogiques et déraisoiuiables, parce qu'elles supposent presque toujours l'absence du mal dans la nature humaine. Ce sont les passions qui l'ont dévier la logique et la raison et les poussent au faux et à l'absurde. Calculez sans avoir égard aux mauvais penchants de

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