‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 27 sur 54 · II. / y · texte numérisé non relu

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l'homme, d'une manière tout abstraite et toute théorique, et dès le second tour votre machine gouvernementale ne pourra plus fonctionner et se brisera en raille pièces. « On ne choisitpas, diton, pour gouverner un bateau celui des voyageurs qui est de meilleure maison ; » sans doute, mais quel est l'ignorant passager qui songera à saisir le gouvernail? Aucune passion ne l'y pousse, et il en est détourné par le sentiment de sa conservation. En sera-t-il de même dans le gouvernement des États ? Chacun ne veut-il pas prendre en main le timon des affaires comme le plus vertueux et le plus habile?

Tout le prétendu scepticisme poUtique de Pascal est dans ces réflexions. En politique, il paraît s'en tenir au fait, quoiqu'il n'ignore pas et qu'il admette, nous Talions voir, l'existence du droit. Mais n'est-ce pas le fait qui gouverne le monde? Vouloir appliquer rigoureusement le droit aux États, n'est-ce pas un jeu sûr pour les bouleverser? Les grands faits des États en sont comme la constitution et le tempérament : qui les change les tue.

Est-ce à dire que Pascal professe en morale pohtique et sociale, comme on l'en a accusé, la doctrine de Hobbes, et fasse appel au droit de la force dans l'impossibilité de reconnaître les droits de la justice? Non, car lisons le fragment

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le pi US expressif, et nous verrons qu'il sait regarder la force en face et lui jeter une flétrissure : « Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est » nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. » La justice sans la force est impuissante ; la » force sans la justice est hjranniquc. » Il est vrai qu'il ajoute : « Ne pouvant faire qu'il soit » force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit » juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la » justice, on a justifié la force, afin que le juste » et le fort fussent ensemble, et que la paix fût » qui est le souverain bien '. » Ainsi Pascal proclame que la force sans la justice est tyrannique ; il voudrait la réunion de la justice et de la force : seulement il constate un fait, hélas! trop vrai, que la faiblesse de la justice a conduit à justifier la force; et à cause du dérèglement des honi' mes, lorsque la justice et la force ne peuvent être ensemble, peut-être est-il raisonnable de justifier la force, pour que la paix soit qui est le souverain bien. Cette doctrine peut ne pas aller à nos idées révolutionnaires. Mais songeons d'un côté que Pascal appartenait au xviie siècle et qu'il avait condamné la Fronde ; de l'autre, que nos théories modernes n'ont pas encore reçu leur consécration dans la paix et le bonheur des peuples.

» T.II,p. 134, 135.

Pascal aime le fait lorsqu'il est passé en coutume et qu'il n'attaque pas la loi divine. C'est ainsi qu^il approuve tous les usages établis pour distinguer les rangs et les conditions : « Que l'on » a bien fait de distinguer les hommes par l'ex- » térieur, plutôt que par les qualités extérieures I » Qui passera de nous deux ? qui cédera la place » à l'autre? le moins habile? Mais je suis aussi » habile que lui. Il faudra se battre sur cela. Il a » quatre laquais, et je n'en ai qu'un; cela est vi- » sible ; il n'y a qu'à compter : c'est à moi de » céder, et je suis un sot si je conteste. Nous » voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus » grand des biens. » Nous savons cependant ce qu'il pensait des avantages de la naissance et de la fortune, lorsqu'ils n'étaient pas relevés par le mérite et la vertu, lui qui disait au duc de Roanne/ : « Il n'est pas nécessaire parce que vous » êtes duc que je vous estime; » il ajoutait pourtant, «Il est nécessaire que je vous salue. » Comprenant d'un côté la nécessité d'une hiérarchie sociale, et de l'autre, ne pouvant être initié encore à nos idées modernes à' égalité, il trouvait que les usages populaires, qui paraissent fort ridicules àrirréflexion, étaient plus propres à marquer les rangs que les distinctions, fort difficiles à apprécier, du talent et du mérite. Aussi prendil de là occasion de justifier les opinions du peu-

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pie, ce qui ne l'enipechepas de les traiter ensuite de folles, contradiction apparente qu'il se cliaige lui-même de concilier. Le peuple est plein de sens et de vérité dans ses opinions et ses usages, mais en même temps plein de folie dans les motifs qui les lui font adopter et suivre. Il ne sent pas la vérité où elle est, et la met où elle n'est pas. Par exemple, il est vrai qu'il faut honorer les gentilshommes, mais non parce que la naissance est un avantage réel. Le peuple voit les effets et nullement les causes; il esta l'égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n'ont que les yeux àl'égard de ceux qui ont de l'esprit. Que doivent faire les habiles? Condamner le peuple, détruire ses préjugés, renverser ses usages ? Non, mais « avoir une pensée de derrière, et ju- » gerde tout par là : en parlant cependant comme » le peuple '. »

Sortons de ces particularités et remettons-nous en présence de notre problème , le bien moral et la justice. Pascal le prétend insoluble à la raison humaine. Examinons.

En fait d'abord, quelles sont les notions fixes en morale, en jurisprudence, en politique, qu'elle ait jamais posées? Quelle était la morale dans le monde ancien, qu'est-elle encore chez tous les

peuples placés en dehors de l'influence chrétienne ? Tous les crimes n'ont-ils pas été justifiés, divinisés? « Le larcin, l'inceste, le meurtre des » enfants et des pères, tout a eu sa place entre les » actions vertueuses^. » Quelles étaient les constitutions des plus célèbres sociétés anciennes? Ne reposaient-elles pas toutes sur la force, la conquête, l'esclavage et les castes ? Les plus illustres philosophes, les Platon, les Aristote, n'ont-ils pas consacré toutes ces horribles distinctions entre les membres de la famille humaine? Qu'a été la société de Rome pendant quatre ou cinq siècles? Quels efforts n'a-t-il pas fallu pour conquérir l'égalité politique? Et toutes ces conquêtes, que devinrent-elles sous l'empire romain? Cherchez alors la notion du juste ; cherchez des mœurs et des croyances.

En droit, la notion du juste peut-elle subsister sans la notion précise d'un souverain législateur dont la volonté fait la loi? La philosophie l'a reconnu dans un de ses moments de bonne foi et de franchise. Cicéron, au premier livre de son beau traité des lois, va chercher la source du droit dans la divinité. Comment les lois morales découleraient-elles de la raison humaine? L'homme ne peut être législateur, parce qu'il n'est pas souve-

* T. II, p. 127.

CH. ni. ART. II. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 295

rain. D'ailleurs, on ne saurait se lier soi-même. Or, si la raison humaine peut inventer la loi, si elle peut juger souverainement de ce qui constitue l'essence des règles morales, l'homme crée dèslors les notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste ; l'homme dès-lors se fait législateur et s'impose à lui-même une obligation. Qu'il y ait une distinction essentielle entre le bien et le mal, nous en convenons, et Pascal le reconnaît plus haut que personne. Mais la raison ne saurait être juge de cette distinction essentielle , mais cette distinction ne saurait constituer une obligation véritable. L'homme obéirait alors non pas parce que Dieu commande, mais parce qu'il reconnaîtrait qu'il faut obéir. Il serait juge de son obéissance et demeurerait libre de la refuser, dès que, volontairement ou malgré lui, il ne trouverait pas la loi conforme à la nature des choses. La volonté de Dieu, souverain maître, souverain législateur de l'homme et du monde, voilà la source et la règle unique de la morale. Mais cette volonté ne se devine pas , car elle est souvent bien mystérieuse pour l'homme ; elle ne s'interprète pas suivant nos idées et nos caprices, car elle est absolument indépendante ; elle ne se manifeste pas immédiatement à chaque conscience, car bientôt elle perdrait son unité immuable : elle se révèle extérieurement à l'huma-

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ni té par ce qu'on appelle révélation, et l'homme n'a plus qu'à entendre , qu'à croire et obéir.

Et vraiment il est bien heureux qu'il en soit ainsi, car autrement, comment nous diriger à travers les ténèbres du monde moral? Que d'ol)scurités, en effet! Les rapports de pouvoir à sujet, comment les expliquer sans Dieu? D'où naît l'obligation d'obéir, sinon du droit de commander? Et ce droit de commander, d'oii vientil ? Quel droit l'homme a-t-il naturellement sur l'homme? Que dire du droit de vie et de mort que se sont arrogé toutes les sociétés humaines? Et le droit de guerre et de conquête? et le droit de propriété? Pourrait-on facilement prouver que le père a le droit de transmettre ses biens à ses enfants?

Aussi quelle profonde ironie dans ces paroles de Pascal! « Se peut-il rien de plus plaisant » qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il » demeure au-delà de l'eau , et que son prince » a querelle contre le mien, quoique je n'en aie » aucune avec lui !» — « Pourquoi me tuez- » vous ? Eh ! quoi ne demeurez-vous pas de » l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeu- » riez de ce côté, je serais un assassin , cela se- » rait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puis- » que vous demeurez de l'autre côté, je suis un » brave et cela est juste. » — « Mon ami, vous

CH. m. ART. II. § 11. — EXPOSITION DE L'APOLOG. 297

» êtes né de ce côté de la montagne, il est donc » juste que votre aîné ait tout ^ » Ce droit de transmission des biens qui constitue le droit de propriété sans lequel la société ne pourrait subsister vingt-quatre beures, ne repose sur aucun principe naturel et vrai en soi , mais seulement sur la volonté des législateurs. « Vous imaginez- » vous aussi, disait Pascal au duc de Roannez, » que ce soit par quelque voie naturelle que ces » biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela » n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que » sur la seule volonté des législateurs qui ont pu » avoir de bonnes raisons, mais dont aucune » n'est prise d'un droit naturel que vous ayez » sur ces choses ^. » Mais cette volonté des législateurs suffit-elle à établir un droit? Comment le vol des biens dont elle donne la propriété estil un crime? Abandonnez la société à elle-même, en l'isolant de Dieu qui l'a fondée et qui la soutient, et jamais elle ne pourra défendre son droit au tribunal de la raison. L'individu prouvera bien qu'il a droit à conserver le fruit de son travad, mais non à le transmettre par héritage, puisque la transmission ne se fait qu'après sa mort, alors qu'il est incapable d'aucun acte. Et les lélateurs.gis de leur côté, ne pourront légitimement

* T. II, p. 127, 392.- » ï. I. p. 342.

398 n« PARTIK. — ÉCRITS ET GÉNIE.

assurer cotte transmission qu'autant qu'ils remonteront à l'auteur de la société et au précepte divin : Non furaberis.

Quant aux lois proprement dites morales, qui président surtout à la conduite privée de l'individu, elles sont connexes avec la question du souverain bien et de la destinée de l'homme. Or, encore une fois, qu'est-ce que le souverain bien ? qu'est-ce que la destinée humaine ? Et si l'homme avait une destinée plus noble que sa destinée matérielle, n'est-il pas vrai que les lois de la société des corps devraient être modelées sur les lois de la société des intelligences? Et s'il avait une destinée surnaturelle, le bien-être naturel ne devrait-il pas être subordonné au bien surnaturel? Et s'il avait une destinée immortelle, les lois du temps ne devraient-elles pas se rapporter aux lois de l'éternité?

Que de mystères se dressent tout-à-coup devant nous! Qui les expliquera? Est-ce la philosophie? « Et comment puis-je me fier à toi, re- » prend ici Bossuet, pauvre philosophie? Que » vois-je dans tes écoles , que des contestations » inutiles qui ne seront jamais terminées? On y » forme des doutes, mais on n'y prononce point » de décision. Remarquez, s'il vous plaît, chré- » tiens, que depuis qu'on se mêle de philosopher »' dans le monde , la principale des questions a

CH. m. ART. n. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 599

» élé des devoirs essentiels de l'homme et quelle )) était la fin de la vie humaine. Ce que les uns » ont posé pour certain , les autres l'ont rejeté M comme faux... Non, je ne le puis , chrétiens; » je "ne puis assez me fier à la seule raison hu- » maine. Elle est si variable et si chancelante, » elle est tant de fois tombée dans l'erreur, que » c'est se commettre à un péril manifeste que de » n'avoir d'autre guide qu'elle. Quand je regarde » quelquefois en moi-même cette mer si vaste et » si agitée, si j'ose parler de la sorte, des raisons » et des opinions humaines, je ne puis découvrir » dans une si vaste étendue, ni aucun lieu si » calme, ni aucune retraite si assurée qui ne soit » illustre par le naufrage de quelque personnage » célèbre ^ n

Après cela, comment conclure? En disant avec Pascal : « J'ai passé longtemps de ma vie » en croyant qu'il y avait une justice , et en cela » je ne me trompais pas ; car il y en a une » (mais) selon que Dieu nous l'a voulu révéler '^. » C'est que Dieu seul connaît son être et le limon qu'il a pétri de ses mains , la distance infinie qui les sépare, et comment ils pourront se rapprocher et s'unir. Lui seul possède le secret de sa justice et de notre déchéance , de sa miséri-

' Sermon pour le dimanche de la Quinquagésime. « ï. II, p. 129.

corde et de notre rédemption. Lui seul connaît la loi de réparation applicable à notre nature déchue, laquelle difîérera de la loi applicable à une nature intègre comme la médecine difîère de l'hygiène. Les hommes ne l'ont pas sue et se sont tous trompés; partant du faux ou de l'ignorance, ils ont donné à leurs lois une direction fausse et aveugle en politique, en jurisprudence, en morale. Dieu seul peut tracer la voie qui conduit au terme qu'il a posé et la montrer aux hommes : lui seul peut soutenir notre nature faible et malade dans ce pénible et ténébreux pèlerinage du teinps à l'éternité.

Oui, il existe une justice, mais selon que Dieu nous l'a voulu révéler, et la notion, plus ou moins claire et complète, en a toujours subsisté parmi les hommes : Pascal ne le nie pas. Mais il refuse à la raison humaine le pouvoir de découvrir le vrai en soi, le bien en soi, comme à la volonté la force de le traduire en actes. Nous voyons toujours fonctionner les deux grands mobiles de son système religieux, moral et philosophique, la révélation pour l'intelligence obscurcie, la grâce pour la volonté infirme et chancelante. La foi, connaissance surnaturelle du vrai, exige la révélation divine, comme la vertu, pratique surnaturelle du bien, exige la grâce.

cil. 111. ART. H. § 11. — EXPOSITION DE L'APOLOG. aoi

TROISIÈME MISÈRE DE l'hOMME : IMPUISSANCE POUR LE BONHEUR ; FAIBLESSE DE LA VOLONTÉ ; LUTTES ET CONTRADICTIONS DE SA NATURE.

Pascal ck\jà nous l'a dit : Tous les hommes recherchent d'être heureux , cela est sans exception ; et cependant depuis un si grand nombre d'années jamais personne n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent. Une épreuve si longue , si continuelle et si uniforme , est bien capable de nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bonheur. Salomon semble avoir été le plus heureux des hommes, et néanmoins il parle de la misère humaine aussi éloquemment que Job qui en a été le plus malheureux. Nous demandons atout le bonheur ; nous nous raccrochons, dans notre avidité et notre impuissance, à tous les objets qui nous environnent ; mais ils échappent bientôt à nos prises, et nous retombons plus malheureux, car « c'est une chose horrible, de sentir écouler tout » ce qu'on possède ' . »

L'homme alors ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré et tombé de son vrai lieu

' T. II, p. 80.

sans pouvoir y remonter. Il le cherche partout avec inquiétudes et sans succès dans des ténèbres impénétrables. Il souhaite la vérité et ne trouve qu'incertitude; le bonheur, et ne trouve que misère et mort. Et ce qui achève de le rendre misérable, c'est que s'il rentre en lui-même , après avoir vainement cherché au dehors , il y est victime d'une guerre intestine entre sa raison et ses passions. Sa volonté est le prix de la lutte ; elle passe, misérable esclave, tantôt d'un côté tantôt de l'autre, suivant que se tourne la victoire. Toujours divisé et contraire à lui-même, il ne sait que penser de sa nature, où aller, s'il doit monter ou descendre : de là des transports d'orgueil qui retombent bientôt en désespoir pour s'élever et s'affaisser encore par une perpétuelle et stérile fluctuation. Cette duphcité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur*é

Voilà l'homme avec ses incertitudes et ses misères. Mais quelque bas qu'il soit descendu , ne méconnaissons pas ses titres réels, et tâchons de comprendre, et sous le rapport de la raison , et

* T. 11^ p. 79 et seq. passim.

en. m. AUT. 11. $ ri.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 303

SOUS celui de la volonlé, sa vraie condition. «H » est naturellement capable d'amour et de con- » naissance. 11 est sans doute qu'il connaît au » moins qu'il est, et qu'il aime quelque chose ^ . » Pascal ne prétend donc pas prouver son impuissance absolue pour la vérité, car il a dit encore : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il » faut et se soumettre où il faut (il avait mis d'a- » bord avec plus d'énergie : « Il faut avoir ces » trois qualités ; pyrrhonien, géomètre, chrétien n soumis : et elles s'accordent et se tempèrent, » en doutant où il faut , en assurant où il faut, » en se soumettant où il faut.) Qui ne fait ainsi » n'entend pas la force de la raison. Il y en a qui » l'aillent contre ces trois principes, ou en assu- » rant tout comme démonstratif, manque de se » connaître en démonstration ; ou en doutant de » tout, manque de savoir où il faut se soumettre; » ou en se soumettant en tout, manque de sa- » voir où il faut juger. »

» Deux excès : exclure la raison, n'admettre » que la raison. »

Il est vrai cependant que c'est bien la faiblesse plutôt que la force de la raison que Pascal cherche à établir. De là ces paroles :

« La dernière démarche de la raison est de re-

» connaître qu'il y a une infinité de choses qui » la surpassent. Elle n'est que faible si elle ne va » pas jusqu'à connaître cela. »

Et un peu plus bas :

« 11 n'y a rien de si conforme à la raison que » ce désaveu de la raison ' . »

Néanmoins il ne regarde jamais l'homme sous un point de vue exclusif, et l'étudié simultanément dans sa faiblesse et sa force, dans sa bassesse et sa grandeur. De là naissent quelques apparentes contradictions. Ainsi , après avoir dit : « C'est la pensée qui fait l'être de l'homme, et » sans quoi on ne peut le concevoir... Toute la » dignité de l'homme est dans la pensée, » il ajoute en surcharge : « Mais qu'est-ce que cette » pensée ? Qu'elle est sotte ! » Contradiction qui s'explique par ces mots du même passage :

« Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est » basse par ses défauts ! »

De même , la misère de l'homme ne lui fait pas oublier sa grandeur. On se rappelle les fragments magnifiques sur le roseau pensant, et ces belles expressions : « Toutes ces misères-là même » prouvent sa grandeur. Ce sont misères de » grand seigneur , misères d'un roi dépossédé. » Ainsi Pascal retire la grandeur de l'homme du

fond nicmc de sa misère. L'ennui qui le ronge est pour lui un bien et une gloire, puisqu'il ne s'ennuie de tout que parce qu'il a l'idée du bonheur qu'il a perdu et qu'il espère de nouveau conquérir. « En un mot, l'homme connaît qu'il est » misérable. Il est donc misérable, puisqu'ill'est ; » mais il est bien grand, puisqu'il le connaît'. » Pour bien entendre tous ces passages, songeons que Pascal voulait démontrer la déchéance de l'humanité. La corruption de notre nature et la rédemption de Jésus-Christ, tels étaient les deux points de son apologie, comme ils le sont du christianisme. Ce n'était donc pas assez pour lui de combattre les prétentions du rationalisme, d'ouvrir l'oreille de l'incrédule à cette voix de la révélation qui seule l'instruira des vérités religieuses, son coîur à cette grâce divine qui seule les lui fera aimer et pratiquer; apologiste chrétien, il s'attachera surtout à montrer que l'homme est déchu, intelligence et volonté, d'un état primitif dont le souvenir, uni à l'espérance d'une réparation , fait à la fois sa grandeur et sa misère. Telle est la pensée de cette belle page : « Si l'homme n'avait jamais été corrompu , il » jouirait dans son innocence et de la vérité et » de la félicité avec assurance. Et si l'homme

* T. II, p. 81, 83, 85, 87.

M n'avait jamais été que corrompu , il n'aurait » aucune idée ni de la vérité , ni de la béatitude. JD Mais, malheureux que nous sommes et plus que » s'il n'y avait point de grandeur dans notre con- » dition, nous avons une idée du bonheur, et ne » pouvons y arriver ; nous sentons une image de » la vérité, et ne possédons que le mensonge : » incapables d'ignorer absolument et de savoir w certainement, tant il est manifeste que nous » avons été dans un degré dé perfection dont » nous sommes malheureusement déchus î

« Chose étonnante cependant que le mystère » le plus éloigné de notre connaissance, qui est » celui de la transmission du péché, soit une » chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aun cune conmiissance de nous-mêmes î... Le M nœud de notre condition prend ses replis et » ses tours dans cet abîme. De sorte que l'homme » est plus inconcevable sans ce mystère ,^ que » ce mystère n'est inconcevable à l'homme '. »

A la lueur de ce mystère, Pascal montre à Thomme son être tout entier, avec toutes ses contradictions, ne lui découvrant sa grandeur que juste assez pour qu'il ne tombe pas dans le désespoir; lui rappelant surtout sa bassesse que lui cache presque toujours l'orgueil. C'est sur ce dernier point qu'il insiste, qu'il s'acharne,

» T. Il, p. 104, 105.

CH. Ul. ART. II. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 307

parce que l'orgueil parle assez haut de lui-même, pour que riiomme n'oublie jamais complètement la giandeur de son origine, de sa nature et de ses destinées. Il lui fait donc voir combien il est pauvre et misérable, abandonné à sa seule nature déchue; il l'effraie de son aveuglement et de sa faiblesse, afin qu'il se tourne tremblant vers un être supérieur de qui seul peut lui venir force et lumière.

Que dans le désir de faire triompher cette grande thèse, il ait exagéré quelquefois, nous n'osons pas le nier. Il n'en saurait être autrement : l'homme pousse toujours, surtout s'il a de l'ardeur et du génie, tout à l'extrême. Mais la thèse de Pascal, ainsi que les preuves sur lesquelles il l'appuie, subsiste néanmoins tout entière profondément vraie et philosophique. On aura beau faire, la déchéance de notre nature n'est pas seulement un dogme, c'est un grand fait inscrit dans les entrailles mêmes de l'humanité. Rejetez-le, et vous ne comprenez plus rien à l'homme.

Cependant Pascal, quoiqu'il décrive avec une sorte de passion notre faiblesse et nos misères, n'est jamais exclusif. Il se lient toujours en garde contre les exagérations et les extrêmes auxquels le poussaient son caractère, la nature de son génie et disons aussi ses doctrines jansénis-

tes. « Il est dangereux, dit-il, de faire trop voir » à riiomme combien il est égal aux bêtes, >) sans lui montrer sa grandeur. Il est encore » dangereux de lui faire trop voir sa grandeur sans » sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui )) laisser ignorer l'un et l'autre; mais il est très- » avantageux de lui représenter l'un et l'autre. »

— « S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, » je le vante ; et le contredis toujours, jusqu'à » ce qu'il comprenne qu'il est un monstre in- » compréhensible. »

Que nous ayons exposé fidèlement la pensée de Pascal, c'est ce qui ressort de la conclusion de tout ce chapitre sur la grandeur et la misère de l'homme. Cette conclusion est intitulée par Pascal .lui-même : Contrariétés. Après avoir montré la bassesse et la grandeur de Vhomme. Il poursuit ainsi :

(( Que l'homme maintenant s'estime son prix. » Qu'il s'aime, car il y a en lui une nature ca- » pable de bien; mais qu'il n'aime pas pour » cela les bassesses qui y sont. Qu'il se méprise, » parce que celte capacité est vide; mais qu'il » ne méprise pas pour cela cette capacité natu- » relie. Qu'il se haïsse, qu'il s'aime : il a en lui » la capacité de connaître et d'être heureux ; » mais il n'a point de vérité, ou constante ou » satisfaisante. »

CH. m. ART. II. S H. — EXPOSITION DE L'APOLOG. 309

» Je voudrais donc porter l'homme à désirer » d'en trouver, à être prêt et dégagé des pas- » sions pour la suivre où il la trouvera; sachant » combien sa connaissance s'est obscurcie par » les passions, je voudrais bien qu'il haït en soi » celte concupiscence qui le détermine d'elle- » même, afin qu'elle ne l'aveuglât point pour » faire son choix, et qu'elle ne l'arrêtât point » quand il aura choisi ^ »

L'homme ainsi peint, ignorant, malade, vite la lumière et le remède. On ne peut plus rester en cet état, et c'est ce que voulait Pascal : porter à chercher la vérité et le bonheur. L'homme est un mystère, qui l'expliquera? ignorant, qui l'instruira? tombé de sîa place, qui l'aura trouvée?

YL

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