LES PHILOSOPHES ET LES RELIGIONS
Les philosophes ont-ils rendu compte des mystères de notre nature ? Non , car « ils inspi- » raient des mouvements de grandeur pure, et » ce n'est pas l'état de l'homme.
* T. II, p. 85, 89, 90.
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» Ils inspiraient des mouvements de bassesse » pure, et ce n'est pas l'état de l'homme.
» Levez les yeux vers Dieu, disent les uns]: » voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous » a fait pour l'adorer; vous pouvez vous rendre » semblable à lui ; la sagesse vous y égalera si » vous voulez la suivre. Et les autres disent : » Baissez vos yeux vers la terre , chétif ver que » vous êtes , et regardez les bêtes dont vous êtes » le compagnon ^ . »
Nous pouvons pressentir déjà que , dépourvus de toute connaissance de la nature humaine, sans laquelle il n'y a ni vraie notion de Dieu, ni vraie morale , les philosophes n'ont rien qui puisse nous satisfaire. Après tout, adressons-leur les grandes questions que nous nous sommes posées : les unes, si nous nous en souvenons, sont relatives au vrai en soi ; les autres regardent le vrai bien et la conduite morale. Justement, si nous parcourons le tableau des philosophes, nous les voyons se diviser en deux grandes familles : d'un côté, ceux qui ont traité de la justice et des mœurs, stoïciens, épicuriens ; de l'autre , ceux qui se sont surtout préoccupés du vrai, pyrrhoniens, dogmatistes.
« Les Stoïques disent : Rentrez au dedans de
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» vous-mêmes ; c'est là où vous trouverez votre » repos : et cela n'est pas vrai.
» Les Epicuriens disent : Sortez au dehors ; » recherchez le bonheur en vous divertissant : et » cela n'est pas vrai. Les maladies viennent. » D'ailleurs, ces philosophes construisent tous leur morale indépendamment de l'immortalité de l'âme. Et cependant, « Que l'âme soit mortelle » ou immortelle, il est indubitable que Cela doit » mettre une différence entière dans la morale ^ . »
Mais, au lieu de nous laisser aller à ces réflexions générales et décousues, étudions les deux doctrines morales dans leurs plus illustres représentants. Mettons en présence Épictète et Montaigne, Épictète, champion du Stoïcisme, Montaigne, grand amateur des principes épicuriens. Ce parallèle aura l'avantage de nous initier déjà aux doctrines des pyrrhoniens et des dogmatistes, car il est impossible de traiter la question du bien sans toucher celle du vrai.
Prenons Épictète et Montaigne tels que nous les représente Pascal dans le fameux dialogue avec Sacy.
Épictète a bien connu les devoirs de l'homme, car il veut, avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son principal objet , qu'il se sou-
* T.II, p. 93, 94.
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mette à lui, qu'il le suive, qu'il lui rapporte tout, les biens et les maux. Nul n'a donc mieux connu la grandeur de l'homme. Aussi mériterait-il d'être adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance, puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Mais, après avoir si bien compris le devoir, il se perd dans la présomption de le pouvoir remplir. 11 croit que l'homme peut par ses puissances parfaitement connaître Dieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire , se guérir de tous les vices, acquérir toutes les vertus, se rendre ainsi saint et compagnon de Dieu : principes d'une superbe diabolique, qui le conduisent aux erreurs monstrueuses du stoïcisme et à la destruction des sentiments les plus conformes à notre nature.
Pour Montaigne, il cherche aussi lui une morale fondée sur la raison et sans le secours de la foi, et remet toutes choses dans un doute universel. C'est avec ces principes tout flottants et chancelants qu'il combat les hérétiques et les athées, et leur prouve qu'ils ne peuvent juger l'être souverain, qu'ils n'ont que des incertitudes en religion et même dans les sciences.
Sacy observe avec raison que de tels principes renversent les fondements de toute connaissance et, par conséquent, de la religion même. Mais Pascal réplique qu'il ne peut voir sans joie
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dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes. Il aurait aimé de tout son cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant humble disciple de l'Eglise par la foi, il eût suivi les règles de la morale en portant les hommes humiliés à ne pas attrister Dieu par de nouveaux crimes; mais il agit, au contraire, en païen. Couché mollement dans le sein d'une oisiveté tranquille, il persuade aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement qu'elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tète bien faite.
Le stoïcisme et l'épicuréisrae, représentés par Epictcte et par Montaigne, n'ont pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création. L'un remarque quelques traces de sa première grandeur, et, ignorant sa corruption, traite la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble d'un orgueil impuissant; l'autre, éprouvant sa misère présente et ignorant sa première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver au vrai bien, et de là, dans une extrême làclieté et dans tous les vices. Ces deux systèmes ne peuvent s'unir seuls ni subsister séparément; mais ils se concilient dans l'Evangile, dans l'u-
nion ineffable des deux natures en la personne d'un homme Dieu '.
C'est dans le même sens que Pascal a dit plus tard des philosophes : « Les uns ont voulu re- » noncer aux passions et devenir dieux ; les au- » très ont voulu renoncer à la raison et devenir » bête brute : mais ils ne l'ont pu, ni les uns » ni les autres; et la raison demeure toujours, >) qui accuse la bassesse et l'injustice des pas- » sions, et qui trouble le repos de ceux qui s'y » abandonnent; et les passions sont toujours vi- » vantes dans ceux qui y veulent renoncer ^. »
Puisque nous en sommes à Montaigne, qu'il nous soit permis d'insister sur son compte et de bien préciser en quoi il diffère de Pascal. C'est Pascal qui l'introduisit à Port-Royal. Auparavant à peine y savait-on qu'il eût existé. Mais rien ne pouvait, comme à Descartes, lui servir de passe-port et d'entrée. Aussi, dès le premier jour, il fut mal reçu par Sacy, et toujours dans la suite bafoué et flagellé par nos Port-Royalistes, Nicole dans ses Essais, Nie oie et Arnauld dans la Logique. Nous venons de voir ce que lui reprochaient Pascal et Sacy : tel fut aussi le principe de la répulsion des autres. Suivant la ju-
' Voir l'entretien, 1. 1, p. 348.
« T. II, p. 91, 92.
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dicieuse remarque de M. Sainte-Beuve, qui connaît bien les antipathies de Port-Royal et leurs sources, pour lavoir beaucoup fréquenté, ils ne voyaient en lui que riiomme de la nature corrompue, de la concupiscence, ou tout au moins Thomine naturel sans la grâce.
Sous ce premier rapport, rien ne ressemble moins à Pascal que Montaigne. Mais M. Sainte- Beuve a dit de plus : « Il m'a toujours semblé » que la forme sous laquelle le démon de l'in- » crédulité a dû le plus tenter Pascal, c'a été » celle de Montaigne'.»
Voyons. Tout Montaigne philosophe, si tant est qu'il y ait un philosophe en lui, est renfermé dans l'apologie de Raymond Sebond ^. Dans sa jeunesse, et pour faire plaisir à son père, il avait traduit la Theologia naturalis, ouvrage dans lequel l'auteur espagnol prétendait établir les mystères de la foi sur des raisons naturelles. Or, le livre souleva deux espèces d'opposants : les uns reprochaient à Sebond, et concomitamment à son traducteur, de soumettre à la raison des mystères qui ne sont pas de son ressort; les autres s'en prenaient aux raisonnements euxmêmes, les accusant de faiblesse et de ne pas
Port-Royal, t. II, p. 377, 399.
Essais, liv. II, ch. xu.
prouver ce qu'ils prétendaient. Que répond Montaigne aux uns et aux autres? Oui, dit-il aux premiers, la raison n'a rien à voir à la foi qui n'entre en nous que par une infusion extraordinaire. Je crains pourtant que la raison ne soit la seule voie par laquelle nous la jouission.s. Car cette grâce surnaturelle de la foi, il ne la voit nulle part au milieu des inconséquences et des contradictions des chrétiens , qui tirent à soi la foy et la plient à tous leurs sens et caprices. « Si nt)us tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vifve ; si nous tenions à Dieu par luy, non par nous ; si nous avions un pied et un fondement divin : les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de nous esbranler comme elles ont... Tout cela, c'est un signe tresevident que nous ne recevons nostre religion qu'à nostre façon, et par nos mains, et non aultrement que comme les aultres religions se receoivent... Nous sommes chrestiens, à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou AUemans. » Les raisons de Sebond ne sont donc pas à dédaigner. « La foy venant à teindre et illustrer les arguments de Sebond, elle les rend fermes et sohdes... Je sçais un homme d'auctorité, nourry aux lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance, par l'entremise des arguments de Sebond. » Vous
prétendez, dit-il aux autres, que les raisonnements de Sebond ne prouvent pas. Sans doute : mais est-ce que les raisonnements prouvent quelque chose? (C'est, comme on voit, le contrepied et la réfutation de Sebond. Confiez donc votre défense à Montaigne! Je crainds que cest lin traistre ' ! ) Et alors il se donne champ et court à son aise. Pascal a bien raconté sa marche dans l'entretien avec Sacy. C'est un récit fidèle et de main de maître de son voyage aventureux (comme tous ses voyages) dans le monde de la vérité, voyage dont il n'a rapporté pour tout butin que ce mot : Que sais-je ?
Il commence par se fâcher tout rouge contre ces orgueilleux qui, au nom de la raison, veulent condamner les arguments de Sebond : u Le moyen que je prends pour rabbattre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté , leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantisc de l'homme ; leur arracher des poings les cliestifves armes de leur raison ; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'auctorité et révérence de la majesté divine. » Il considère alors l'homme seul, armé seulement do ses armes, et
• M. Sainte-Beuve a parfaitement compris cette tactique. Voir ses remarquables chapitres sur Montaigne, Port-Royal, t. II.
lui demande raison des avantages qu'il pense avoir sur les autres créatures : « Qui luy a persuadé que ce bransle admirable de la voulte celeste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulants si fièrement sur sa teste, les mouvements espoventables de cette mer infinie, soyent establis, et se continuent tant de siècles, pour sa commodité et pour son service ?» — Le voilà bien loin de Sebond qui (il nous l'a dit dans sa première partie) « s'est travaillé à ce digne estu de, et nous montre comment il n'est pièce du monde qui ne desmente son facteur. » — Les animaux , ajoute-t-il , ne pourraient-ils pas en dire autant? Car il ne saurait voir la supériorité que l'homme s'arroge sur eux. Là il s'en donne â cœur joie, et mettant à contribution tout ce que son Plutarque lui apprend à l'honneur des animaux, il prend un plaisir évident à rabaisser l'homme au-dessous d'eux. Il cherche à montrer que tous les avantages de l'homme , l'animal les possède, jugement, raison, langage, et même une sorte de religion , et que les avantages de l'animal, l'homme neles a pas. Voilà donc l'homme au-dessous de la bête ; mais il n'est pas assez bas : il faut l'abaisser encore, le dépouiller entièrement, le mettre en chemise. Montaigne alors fait le procès à la science et à la philosophie, et entonne un hymne à l'ignorance qui seule peut
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nous rendre heureux. Passant en revue toutes les théories philosophiques sur Dieu, sur le monde, sur Thomme, il les ébranle toutes. Il n'y a plus que ruines autour de lui : il le sent, il le dit. Mais c'est un coup désespéré qu'il vient de faire, et il nous engage à nous tenir dans la rmite commune; il ne faiclpas bon estre. si subtil et si fin. Va-t-il édifier maintenant? pas le moins du monde. Vite il se remet à sa besogne de destruction avec un redoublement d'ardeur et de mahce. Prenant l'homme à partie, il ruine toutes ses facultés, sa raison et ses sens, qu'il s^'attache à faire voir incapables d'arriver à la vérité. Puis il conclut par une page religieuse de Plutarque, après laquelle il ajoute : « A cette conclusion si reli- » gieuse d'un homme païen , je veulx joindre » seulement ce mot d'un tesmoing de mesme con- » dition, pour la fin de ce long et ennuyeux dis- » cours, qui me fourniroit de matière sans fin : « 0 la vile chose, dict-il, et abjecte, que l'homme, » s'il ne s'esleve au-dessus de l'humanité ! )» w Voylà un bon mot et utile désir, mais pareille- » ment absurde : car de faire la poignée plus » grande que le poing, la brassée plus grande que » le bras, et d'espérer enjamber plus que l'esten- )) due de nos jambes, cela est impossible et mon- » strueux; nyque l'homme se monte au-dessus « de soy et de l'humanité : car il ne peult veoir
» que de ses yeulx, ny saisir que de ses prinses. » 11 s'eslevera, si Dieu lui preste extraordinaire- » ment la main ; il s'eslevera, abandonnant et » renonceant à ses propres moyens, et se laissant » haulser et soublever par les moyens purement » célestes. C'est à notre foy chrestienne, non à sa M vertu stoïque, de prétendre à cette divine et » miraculeuse métamorphose. »
Belle conclusion et digne de l'exorde !
Mais où prendre ce Dieu, cette religion^ qui prêtent extraordinairement la main? Montaigne les montre-t-il, y conduit-il, lui qui est chrétien comme il serait Périgourdin ou Allemand? Est-il possible d'arriver à ce Dieu qu'il nous fait si grand et si inaccessible, après qu'il nous a dépouillés de tous nos moyens de connaître? Il nous a dit de nous tenir tranquilles : Dieu viendra-t-il donc nous chercher dans ce repos nonchalant pour nous élever à lui? Évidemment Montaigne s'est joué de nous dans tout ce chapitre ; c'est un tour qu'il vient de jouer, et qu'il cache et parachève dans cette belle conclusion.
Est-ce là la philosophie de Pascal ? Mais, nous l'avons dit bian des fois et nous allons bientôt le montrer encore, il ne doute pas des premiers principes de nos connaissances. 11 n'enveloppe pas dans un doute universel ces premières vérités indémontrables qui sont le fon-
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dément de la raison. 11 croit, lui le géomètre, à la vérité naturelle et scientifique, et ne rejette que la présomption et une inquiète et dangereuse curiosité. Voilà déjà des différences énormes.
Voyons-les maintenant tous les deux à la recherche de la vérité religieuse. Les ressemblances ne sont qu'apparentes. Montaigne, après avoir parlé de l'homme, l'avoir comparé aux animaux, ne trouvant rien de satisfaisant dans sa propre nature, s'adresse aux sectes philosophiques. Ainsi fait Pascal. Mais si le point de départ est le même, s'ils marchent quelque temps ensemble, ils se laissent bientôt et n'arrivent pas tous deux au but. Montaigne est resté en chemin et s'y est endormi sur l'oreiller de l'ignorance, de l'incuriosité et de la paresse. Le voyage ne lui gréait pas; c'était trop long et trop pénible. Après s'être bien reposé, il est revenu sur ses pas pour nous raconter ce que nous savons. Pendant ce temps Pascal marchait toujours, n'écoutant ni peine ni fatigue, jusqu'à ce qu'il eût touché le but, la vérité et la certitude sur Dieu, sur son àme, sur ses devoirs, sur sa destinée. Le but, le but suprême, Montaigne n'en avait cure ; c'était la sublime préoccupation de Pascal. Au fond, Montaigne était-il sceptique? Qui le saura? Le savait-il lui-même? On