‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 29 sur 54 · II · texte numérisé non relu

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a fait un livre , le Christianisme de Montaigne, et il est certain que sa vie a mieux valu que SES principes, et qu'il est mort chrétiennement ^ Mais de Montaigne on peut tirer tout ce qu'on voudra, et c'est ce qui porterait à l'accuser de scepticisme. Sa molle éducation première, ses habitudes de nonchalance et de bien-êlfe, ses études d'enfance dans le sceptique auteur des Métamorphoses le poussaient là. Néanmoins, son ^scepticisme, s'il y est tombé, a été un scepticisme de paresse, irraisonné, pour s'ôter la peine de la réflexion et se débarrasser de la solution de difficiles problèmes. Encore une fois, il est presque impossible d'asseoir une idée sur un homme à principes si flottants et chancelants : d'autant plus que dans les pages les plus enta* tîhées de doute, il entrait peut-être, comme on l'a souvent remarqué, moins de sérieux que de laisser-aller littéraire, de besoin de raconter des histoires infinies et d'entretenir de soi, de démangeaison de parler et d'écrire. Montaigne est un Protée qu'on veut en vain saisir et qui vous échappe en riant et en se moquant de vous.

' « On ne peut excuser ses sentitnents tout païens sur la mort ; car il faut renoncer à toute piété^ si on ne veut au nioios mourir chrétiennement : or il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre. » Pensées^ Frag-^ inents, etc., 1. 1, p. 252.

Pensez de lui ce que vous voudrez, pourvu que VOUS ne pensiez pas mal de son esprit. Du reste, croyez ou ne croyez pas ce qu'il vous dit : peu lui importe. Mais Pascal! il s'attache à vous; il vous étreint de sa foi et de sa charité pour les faire passer dans votre âme ; il ne parle pas {K)ur vous amuser ni pour se distraire, mais pour vous convaincre, pour vous toucher ; il ne vous quitte pas que vous ne partagiez avec lui ces croyances qu'il a trouvées avec certitude, qui sont son bonheur, son trésor, son tout, son immortelle espérance !

Voilà tout ce que savent les philosophes sur notre nature et sur la question du vrai bien. Il est à craindre qu'ils ne soient pas plus forts sur la question du vrai en soi, à cause de la connexité de l'une et de l'autre , et que pyrrhoniens et dograatistes ne s'entendent pas et s'entre-détruisent, tout aussi bien que les stoïques et les épicuriens.

Avant Jésus-Christ, le Pyrrhonisme semble être le vrai, « car après tout, les hommes , avant » Jésus-Christ, ne savaient où ils en étaient, ni » s'ils étaient grands ou petits, et ceux qiii ont dit » l'un et l'autre n'en savaient rien, et devinaient » sans raison et par hasard ; et même ils erraient » toujours en excluant l'un ou l'autre ^ » Avant

« T. II, p. 100.

âr

Jésus-Christ , nul ne connaissait les contradictions de notre nature ; on ne savait que choisir de la grandeur ou de la bassesse, et ceux qui voulaient faire un choix ne le pouvaient que par une exclusion qui était une erreur. Le plus sage alors n'était-il pas de suspendre son jugement? Bossuet a dit : « Les sages du monde, voyant » l'homme d'un côté si grand, de l'autre si mé- » prisable, n'ont su ni que penser ni que dire » d'une si étrange composition. Demandez aux » philosophes profanes ce que c'est que l'homme : » les uns en feront un dieu , les autres en feront » un rien ; les uns diront que la nature le chérit » comme une mère, et qu'elle en fait ses délices ; » les autres, qu'elle l'expose comme une marâ- » tre, et qu'elle en fait son rebut ; et un troi- » sième parti, ne sachant plus que deviner tou- » chant la cause de ce grand mélange, répondra » qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui » n'ont nul rapport, et ainsi que, par une espèce » de caprice, elle a formé ce prodige qu'on ap- » pelle homme. Vous jugez bien que ni les uns » ni les autres n'ont donné au but, et qu'il n'y a » plus (juc la foi qui puisse expliquer une si » grande énigme '. » Avant Jésus-Christ, tout le monde était ou devait être sceptique. C'est le

* Sermou pour le vendredi de la 4' semaine de carême.

grand fait que signale Pascal pour faire comprendre la nécessité de Jésus-Christ. Car, s'il en était autrement, le christianisme ne serait qu'une inutilité suhlime dans l'histoire de l'humanité qui, à la rigueur, aurait pu se passer de lui. Le plus haut résultat de la philosophie ahandonnée à elle-même est de constater son impuissance, et, à ce point de vue, nous remercions l'éclectisme moderne qui l'a si haut proclamée; car alors, pour elle comme pour Pascal , il n'y a plus de refuge que dans le christianisme.

Mais nous en sommes toujours à l'entretien sur Epictète et sur Montaigne. Voyons ce qui est particulier aux pyrrhoniens et aux dogmatistes, et comme nous avons fait pour les stoïques et les épicuriens, mettons-les en présence.

c< Rien n'est plus étrange dans l'homme que les » contrariétés qu'on y trouve à l'égard de toutes » choses. . . C'est ce qui a fait naître les deux sec- » tes des pyrrhoniens et des dogmatistes, dont les » uns ont voulu ravir à l'homme toute connais- » sance de la vérité , et les autres tâchent de la » lui assurer; mais chacun avec des raisons si » peu vraisemblables, qu'elles augmentent la » confusion et l'embarras de l'homme , lorsqu'il » n'a point d'autres lumières que celles qu'il » trouve dans sa nature. »

Avant d'aller plus loin, comprenons le pro-

326 n* PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIP,

cédé de tous ceux qui accusent Pascal de scepticisme. Il consiste en deux choses : d'abord à mettre bonnement sur son compte les raisons des pyrrhoniens qu'il n'adopte pas, qu'il se contente d'exposer, comme il indique celles des dogmatistes ; ensuite à rapprocher des textes séparés par de longs intervalles ou à déplacer ceux qui ont quelque analogie, ce qui en change complètement la signification et la portée. Comment, par exemple, transporter dans la démonstration proprement dite du christianisme et transformer en arguments absolus et définitifs les preuves relatives et provisoires qui tiennent à la règle des partis? Il est facile alors de mettre Pascal en contradiction avec lui-même et de l'accuser de pyrrhonisme. Mais les citations faites d'après un tel procédé sont de véritables falsifications. Lorsqu'on cite Pascal, il faut tâcher de ne pas oublier son plan et de donner à chaque passage la place qu'il aurait probablement occupée. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut se promettre d'en avoir saisi le sens véritable.

Pascal reproduit donc les arguments des pyrrhoniens, il indique la thèse des dogmatistes, puis il poursuit :

« Voilà la guerre ouverte entre les hommes... » que fera donc l'homme en cet état? Doutera-t- » il de tout? doutera-t-il s'il veille, si onlepince, si

CH. III. ART, H. i? IL— EXPOSITION DE L'APOLOG. 327

» on lo brûle ?Doutera-t-il s'il doute? doutera-t-il » s'il est? On n'en peut vcnirlà; et je mets en fait » qu'il n'y a jamais eu de pynhonien effectif para fait. La nature soutient la raison impuissante M et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.

» Dira-t-il, au contraire, qu'il possède cer- » tainement la vérité , lui qui si peu qu'on le » pousse ne peut en montrer aucun titre, et est » forcé de lâcher prise ?

» Quelle chimère est-ce donc que l'homme? » Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, » quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge » de toutes choses, imbécile ver de terre, dépo- » silaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'er- » reur, gloire et rebut de l'univers.

» Qui démêlera cet embrouillement? La nature w confond les pyrrhoniens et la raison confond » les dogmatistes. Que deviendrez-vous donc, » ô homme, qui cherchez quelle est votre vérita- » ble condition par votre raison naturelle ? Vous » ne pouvez fuir une de ces sectes ni subsister » dans aucune. Connaissez donc, superbe, quel » paradoxe vous êtes à vous-même ; humiliez- » vous, raison impuissante; taisez-vous, nature » imbécile ; apprenez que l'homme passe infmi- » ment l'homme , et entendez de votre maître » votre condition véritable. Ecoutez Dieu ' 1 «

< T. II, p. 103-104.

Pascal tient ici la juste balance entre les pyrrhoniens et les dogmatistes, et prouve aux uns et aux autres l'inanité de leurs doctrines. Que prétendent les dogmatistes? iprils possèdent et démontrent certainement la vérité. Pascal les confond par la logique, car ils ne sauraient démontrer les premiers principes, base de tous leurs raisonnements et de toutes leurs connaissances. Que prétendent les pyrrhoniens ? que l'homme ne connaît pas la vérité. Mais la nature élève contre eux sa voix puissante et les force de confesser la vérité des premiers principes, tout en refusant au dogmatisme la puissance de les démontrer. Les pyrrhoniens ont raison contre les dogmatistes lorsqu'ils leur montrent des vérités qu'ils ne peuvent ni prouver ni comprendre, et les dogmatistes n'ont pas le droit d'invoquer contre les pyrrhoniens cette nature qui les confond, parce qu'ils se mettraient en contradiction avec euxmêmes.

Il est clair cependant , et nous n'avons aucun intérêt à le cacher, que c'est au dogmatisme qu'en veut surtout Pascal. Apologiste d'une rehgion nécessairement mystérieuse puisqu'elle est divine, il ne pouvait souffrir ces gens qui portent en tout leur curiosité et veulent voir au fond des vérités les plus insondables. Il triomphe de leur impuissance et de leur défaite. Il applaudit à Ja

guerre que leur font les pyrrlioniens. Là encore il ne peut voir sans joie la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes. Peu s'en faut qu'il ne remercie les pyrrhoniens au nom de la religion, dont ils servent la cause en réprimant les témérités du rationalisme. « Mon Dieu ! que ce sont de sots discours ! Dieu )> aurait-il fait le monde pour le damner ?Deman- » derait-il tant de gens si faibles? etc. Pyrrlionisme » est le remède à ce mal et rabattra cette vanité. » Car en montrant combien la raison hésite sur les plus humbles choses, combien elle est impuissante à en faire une rigoureuse démonstration, il prouve l'impertinence de semblables questions dans les choses de Dieu. « Qu'on accorde donc » aux pyrrhoniens ce qu'ils ont tant crié : que la » vérité n'est pas de notre portée et de notre gi- » hier ; qu'elle ne demeure pas en terre ; qu'elle » est domestique du ciel ; qu'elle loge dans le » sein de Dieu, et que l'on ne la peut connaître w qu'à mesure qu'il lui plaît de la révéler. » S'ils s'en tiennent à cela, la religion na pas à se plaindre des pyrrhoniens, puisqu'ils ne vont qu'à établir un point fondamental de sa doctrine. Mais s'ils veulent passer outre, Pascal leur barre le chemin en jetant en travers la nature ; car si « nous » avons une impuissance de prouver, invincible » à tout le dogmatisme, nous avons une idée de

» la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme •. »> Nous tenons par sentiment et par droit de nature ces vérités premières et indémontrables qui, en formant notre raison, nous mettent à même d'entendre et de discerner la voix de Dieu et de nous élever à des connaissances plus hautes. Il en revient toujours là et n'oublie jamais ce principe constitutif de la raison humaine. Non, il ne confond pas, quoi qu'en dise M. Cousin ^, le raisonnement et la raison. Il les distingue avec soin, au contraire : l.e raisonnement, c'est l'impuissant dogmatisme ; la raison, c'est la nature humaine ; seulement il l'appelle instinct, sentiment, cœur. Non, il n'oublie pas cette distinction fondamentale à l'aide de laquelle il a répondu à toutes les attaques du scepticisme, pour ébranler ensuite tous les principes. Qu'aurait à répondre M. Cousin si nous rétorquions contre lui son argument et lui disions : Quoi ! vous accusez Pascal de scepticisme : oubliez-vous donc qu'il l'a réfuté? Et, de leur côté, les sceptiques n'auraient-ils pas droit de dire à Pascal .-Vous nous proscrivez : oubliezvous donc que vous avez répondu à toutes les attaques du dogmatisme? Entre des assertions si contradictoires, laquelle choisir? la plus con-

« T. II, p. 99, 104.

' Des Pensées de Pascal, p. 157.

forme sans doute à la pensée de Pascal. Or, écoutons la conclusion dernière de ses études sur l'homme.

« Nous connaissons la vérité , non-seulement

» par la raison , mais encore par le cœur ; c'est

» de cotte sorte que nous connaissons les premiers

») principes, et c'est en \ain que le raisonnement,

» qui n'y a point de part, essaie de les combattre.

» Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet,

» y travaillent inutilement. Nous savons que nous

» ne rêvons point, quelque impuissance où nous

» soyons de le prouver par raison ; cette im-

» puissance ne conclut autre chose que la fai-

» blesse de notre raison , mais non l'incertitude

» de toutes nos connaissances, comme ils lepré-

» tendent, car la connaissance des premiers

» principes... est aussi ferme qu'aucune de celles

» que nos raisonnements nous donnent. Et c'est

» sur ces connaissances du cœur et de l'instinct

» qu'il faut que la raison s'appuie , et qu'elle y

» fonde tout son discours. .. Les principes se sen-

» tent, les propositions se concluent; et le tout

» avec certitude, quoique par différentes voies.

» Et il est aussi ridicule que la raison demande

» au cœur des preuves de ses premiers principes

» pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule

» que le cœur demandât à la raison un sentiment

» de toutes les propositions qu'elle démontre, » pour vouloir les recevoir.

» Cette impuissance ne doit donc servir qu'à M humilier la raison qui voudrait juger de tout, » mais non pas à combattre notre certitude , i) comme s'il n'y avait que la raison capable de » nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eus- » sions, au contraire, jamais besoin, et que nous » connussions toutes choses par instinct et par » sentiment. Mais la nature nous a refusé ce bien, » et elle ne nous a, au contraire, donné que très- » peu de connaissances de cette sorte ; toutes les » autres ne peuvent être acquises que par le rai- » sonnement.

)) Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la M religion par sentiment du cœur, sont bien heu- » reuxet bien légitimement persuadés. Mais ceux » qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donner » que par raisonnement, en attendant que Dieu la » leur donne par sentiment du cœur, sans quoi la /) foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut .' »

Ainsi, V esprit a son ordre; le cœur a le sien ^. Mais, quoiqu'on puisse mettre la religion dans l'esprit par des raisons ^, Pascal aimerait mieux qu'elle entrât dans le cœur par sentiment. C'est d'abord le mode de perception qui approche le

* T. II, p. 108, 109— - P. 26.^.— î P. 178.

plus de riiituition divine, et nous rend plus propre la vérité. Le vrai qui nous vient par raisonnement n'est pas si complètement identifié avec notre âme ; il n'y lient, en quelque sorte, que par le lien des preuves, et s'en détache sitôt que ce lien se brise par oubli ou par irréflexion. « La » raison agit avec lenteur, et avec tant de vues » sur tant de principes lesquels il faut qu'ils » soient toujours présents, qu'à toute heure elle » s'assoupit et s'égare, manque d'avoir tous ses » principes présents. Le sentiment n'agit pas >i ainsi ; il agit en un instant, et toujours est prêt » à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sen- » timent; autrement elle sera toujours vacil- » laute '. )) La foi aura donc son siège dans le cœur, puisque c'est dans le cœur que se trouve le principal obstacle à l'adoption de la vérité religieuse; le sentiment l'y maintiendra, puisqu'elle doit être à toute heure notre règle et notre vie. Que la raison ait la plus large part dans le ressort des sciences spéculatives et de curiosité, àlabonne lieure : car ces sciences n'engagent en rien la volonté. Mais c'est au siège de la volonté qu'habitera la religion afin d'en diriger tous les mouvements vers le bien.

Il n'y a pas dans Pascal de doctrine exprimée

» p. lîG.

plus souvent et sous tant de formes diverses, car la démonstration par le cœur, c'est là le côte original de ses Pensées. Sans cesse il en appelle du raisonnement à la nature, de la nature à la grâce qui restaure la nature. Tandis que les autres apologistes ne s'adressaient qu'à l'esprit et disaient, Comprenez; Pascal s'adresse au cœur et dit, Sentez! C'est le seul moyen de convertir. Jamais le seul raisonnement ne donnera une certitude inébranlable; il faut le concours de l'âme. La vraie grandeur de l'homme, a dit M. Vinet, n'est pas de croire sur preuves, mais de croire sans preuves, ou plutôt sur d'autres preuves que celles du raisonnement. Un homme qui ne serait qu'intelligence serait irrémédiablement sceptique. A celui qui ne sent pas Dieu , le bien, le mal , il n'y arien à dire. Que de fois on réduit un incrédule à ne pouvoir répliquer un seul mot : est-il persuadé pour cela? hélas! non. Que lui manque-t-il donc? de sentir la vérité.

Voilà ce qu'a vu et admirablement exprimé Pascal. On se rappelle encore ces mots si connus : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît » pas. — C'est le cœur qui sent l>ieu, et non la » raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sen- » sibleau cœur, non à la raison''. » Il aurait donc

voulu que la religion se sentit comme les principes naturels. C'est la grâce qui nous la rend sensible, la grâce qui est aux mystères ce que la nature est aux axiomes. C'est en ce sens qu'il a dit en tant de manières : « Ne vous étonnez pas de voir des » jKîrsonnes simples croire sans raisonnement , » Dieu leur incline le cœur à croire; et ainsi ils » sont très-efticacement persuadés '.»

Concluons. Pascal ne dispute pas sur l'origine, sur le critérium de la vérité : la nature la lui donne par instinct et par sentiment. Elle lui communique, dans le milieu social, ce fond de notions et de connaissances, si justement appelé -nens cotnmtin. Mais ensuite elle l'abandonne à lui-même, à ses raisonnements, à ses recherches. Quefera-t-il? A l'aide de sa raison va-t-il se faire son dogme et sa morale? Non, car il reconnaît sa faiblesse et son impuissance à résoudre le grand problème de ses devoirs et de ses destinées. 11 se hâtera d'aller chercher ailleurs force et secours. Guidé par l'instinct et le sentiment, éclairé par le flambeau que la nature lui a mis à la main, il marche vers la vérité divine, et frappe bientôt à la porte de la religion. Dès-lors, toutes les ténèbres s'illuminent, toutes les craintes s'évanouissent, tous les besoins sont remplis. La na-

turc l'ca conduit à la religion, car les vérités d'instinct et de sentiment ont suffi à lui en faire connaître la divinité, et dans la religion il a trouve toutes choses, la foi d'abord pour son intelligence, mais surtout la grâce divine pour son cœur, sans quoi cette foi ne serait quJiumaine et inutile pour le salut.

Pascal va donc parcourir toutes les religions de la terre, mais il les trouvera toutes, excepté une, insuffisantes ou sans preuves, parce que d'un côté elles ne reposent sur aucun fondement historique, et que de l'autre, elles n'offrent ni explication de la nature l*umaine, ni remède à ses maux, ce que doit faire la vraie religion. En effet, « La vraie nature de l'homme, son vrai bien et » la vraie vertu et la vraie religion sont choses » dont la connaissance est inséparable. » La vraie religion doit donc connaître notre nature : la grandeur et la petitesse , et la raison de l'une et de l'autre ; nos impuissances , orgueil et concupiscence: et les remèdes, humilité et mortification ' . Par là la religion sera le centre et le principe cxplicateur des choses, « tellement que qui en » saura les doctrines puisse rendre raison et de » toute la nature de l'homme en particulier, et » de toute la conduite du monde en général^.»

« T. II, p. 141.- 2 T. II, p. 357.

Déplus, « s'il y a un seul principe de tout, » une seule fin de tout : tout par lui, tout pour » lui. 11 faut donc que la vraie religion nous en- » seigneà n'adorer que lui et à n'aimer que lui; » ce que nous ne pouvons faire encore que par la haine de nous - mêmes et le détachement des créatures et de la concupiscence. « Mais comme » nous nous trouvons dans l'impuissance d'ado- » rer ce que nous ne connaissons pas et d'aimer » autre chose que nous, il faut que la religion » qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi » de ces impuissances; et qu'elle nous apprenne » aussi les remèdes ^ »

C'est ainsi que toutes les contrariétés de la nature humaine, toutes les ténèbres dont Dieu s'enveloppe, qui semblaient rendre impossible la connaissance de la vraie religion, y conduisent et la rendent manifeste, car tout cela sert de marque pour la discerner. Toute religion qui ne parle pas de nos contrariétés, « toute religion qui ne » dit pas que Dieu est caché, n'est pas véritable ; » et toute religion qui n'en rend pas la raison » n'est pas instruisante. » Nous reconnaîtrons donc « la vérité de la religion dans l'obscurité » même de la religion, dans le peu de lumière

' p. 144. ^ oir encore tout cela parfaitement résumé, p. 152. II. 22

» que nous eu avons, dans rindifîércuce que nous » avons] de la connaître '.»

Or, examinons sur cela toutes les religions de la terre, et nous reconnaîtrons bientôt qu'il n'en est pas une qui soit fondée en fait, ni la religion de la Grèce et de Rome , ni celle de la Chine, ni celle de Mahomet; pas une qui n'ait trait qu'à Dieu seul, nous fasse un devoir de le connaître et de n'aimer que lui; pas une qui explique l'homme tout entier et dise pourquoi et comment il est si contraire à lui-même ; pas une qui donne l'humiUté pour remède à l'orgueil, la mortification pour remède à la concupiscence : toutes scindent la nature humaine et disent à l'homme de s'élever dans le sentiment intérieur qui lui reste de sa grandeur passée, ce qui n'est qu'un orgueil impuissant; ou de s'abattre dans la vue de sa faiblesse présente, ce qui le jette dans la lâcheté, le désespoir et la coriiiption.

Pascal condamne donc toutes les religions comme dépourvues de preuves et de doctrine. S'il embrasse le christianisme, c'est qu'il lui offre l'un et l'autre. Et nous voyons maintenant tout le secret de sa démonstration : à l'argumentation métaphysique , impossible, à la plupart des

hommes, il substitue l'observation morale que tous peuvent faire, puisqu'il suffit de poser la main sur son cœur; aux raisonnements qui supposent une haute intelligence, les faits qui n'exigent que des yeux. Le christianisme est divin, parce qu'il est fondé sur des faits éclatants, ses prophéties, ses miracles, son établissement, sa perpétuité ; il est divin encore parce qu'il nous explique Dieu et l'homme, entre lesquels sa doctrine et sa morale rétablissent une communication brisée K L'homme, en effet,. étant donné tel qu'il est, la doctrine qui rend compte de ses contrariétés et lui en offre le remède, dans l'impuissance de toutes les philosophies et de toutes les religions, vient nécessairement de Dieu. C'est là sa preuve originale, son argument capital. Argument de génie qui conduit à la découverte

* « Les hommes ont mépris pour la religion; ils en ont haine et peur qu'elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison; ensuite qu'elle est vénérable, en donner le respect ; la rendre ensuite aimable ; faire souhaiter aux bons qu'elle fût vraie; et puis montrer quelle est vraie. » — La religion n'est pas contraire à la raison, car ce n'est pas la raison qui la repousse, et notre intérêt raisonnable nous porte à l'embrasser, comme il a été démontré par la règle des partis ; elle est « vénérable parce qu'elle a bien connu l'homme ; aimable, parce qu'elle promet le vrai bien ; » vraie, parce qu'elle repose sur des preuves divines. Quelle magnifique gradation! quel sublime ensemble ! (Voir t. II, p. 387).

des lois du monde moral, de la même manière que Newton conduit à la découverte de la grande loi du monde physique. Comment, en effet, raisonne Newton? Etant donnés les phénomènes de l'univers, la loi qui les expHquera tous est la loi même posée par le Créateur. Ainsi Pascal, au terme de ses observations psychologiques, trouve que le monde moral tourne sur deux pivots, la chute et la réhabilitation de la nature humaine.

Après cet interrogatoire des philosophes et des religions, la vraie religion résume les débats et s'écrie :

« C'est en vain, ô hommes, que vous cherchez » dans vous-mêmes le remède à vos misères. » Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'à » connaître que ce n'est point dans vous-mêmes » que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les » philosophes vous l'ont promis, et ils n'ont pu » le faire. Ils ne savent ni quel est votre véri- » table bien, ni quel est votre véritable état. » Comment auraient-ils donné des remèdes à » vos maux, puisqu'ils ne les ont pas seulement » connus? Vos maladies principales sont l'or- » gueil, qui vous soustrait de Dieu, la concu- » piscence, qui vous attache à la terre; et ils » n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins » l'une de ces maladies. S'ils vous ont donné

» Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer M votre superbe. Ils vous ont fait penser que » vous lui étiez semblables et conformes par » votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de » cette prétention vous ont jeté dans l'autre » précipice, en vous faisant entendre que votre » nature était pareille à celle des botes, et vous » ont porté à chercber votre bien dans les con- » cupiscences qui sont le partage des animaux. »... Quelle religion nous enseignera à guérir » l'orgueil et la concupiscence ? Quelle religion » nous enseignera notre bien, nos devoirs, les » faiblesses qui nous en détournent, la cause de » ces faiblesses , les remèdes qui les peuvent » guérir, et le moyen d'obtenir ces remèdes ? » Toutes les autres religions ne l'ont pu. » Voyons ce que fera la sagesse de Dieu ' . »

* T. Il, p. 147, 153.

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