‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 41 sur 54 · SAINT FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS DE SALES

Sous le rapport de la pensée et du but moral, la transition est brusque de Montaigne à S. François de Sales : il y a peut-être aussi loin de l'un à l'autre sous le rapport du style. Montaigne, rappelons-nous-Ie bien, était un écrivain individuel qui ne pouvait passer dans le tissu de la langue. Il n'en est pas ainsi d'Amyot et de nos écrivains proprement gaulois ; il n'en est pas ainsi de saint François de Sales. A part le génie et le goût, la langue de Montaigne ressemblait à la langue de la Pléiade noyée dans un océan de grec et de latin ; elle n'avait pas de caractère national. Produit de mille sols et de mille influences, elle ne pouvait prendre racine dans aucun, s'acclimater sous aucun ciel. Mais la langue gauloise sentait son terroir; elle était de nature homogène : elle avait donc toutes les conditions pour vivre et se développer suivant sa sève propre, si, après avoir

échappé aux barbares érudits du xv' et du xvi" siècle, elle eût été cultivée, dans le siècle suivant, par des mains moins timides et moins dédaigneuses. C'est ici que nous comprenons les regrets de Fénelon : notre langue pouvait prendre ses accroissements successifs sans sacrifier la simplicité à la noblesse, la grâce à la pureté.

Pour bien expliquer le style de saint François de Sales, il faudrait dire son enfance, son éducation, sa vie si pure, son intelligence si naïve, son âme si candide. Excepté aux époques d'incrédulité et d'affectation, l'écrivain est dans l'homme, le style dans la croyance. Voyez Calvin : son style est net, grave, précis, mais roide et froid comme son âme, comme sa doctrine. Il se sent de l'étude de Cicéron et de la prose latine, mais il n'a pas le caractère de l'inspiration, il n'a pas de cœur. Notre langue était perdue si elle eût marché longtemps dans ces voies droites, mais arides et stériles. Sur un sol sans humeur elle se fut desséchée, loin de se couvrir de fleure, espérance de l'avenir, loin de jeter ces rameaux vigoureux que le goût devait émonder plus tard pour lui donner sa forme.

Comme toutes les âmes pures qui ont échangé les affections terrestres contre l'amour de Dieu et de leurs frères, saint François de Sales avait une nature éminemment mystique. Or, ce

que le sentiment de l'idéal est à l'artiste, le mysticisme Test au chrétien : c'est son intelligence et son génie. L'homme a besoin de saisir, par la foi et par l'amour, bien au-delà des réalités finies et mortelles, la vérité et la beauté infinies et immuables. Mais à cette foi il faut un sens, l'intuition; à cet amour des ailes, l'élan spontané : tout cela, c'est le mysticisme. Par ses doctrines sceptiques, dures, haineuses, le protestantisme fermait à la foi et à l'amour le monde de l'idéal. Saint François de Sales vint le rouvrir avec son intelligence intuitive et son àme aimante. La vie mystique dès-lors, la vie des Bonaventure, des A-Kempis, détournée dans son cours par le protestantisme, traversera S. François pour passer à Fénelon, à toutes les belles âmes du christianisme, jusqu'à ce qu'elle aille s'absorber dans la vision divine.

A l'occasion du Mystère de Jésus, M. Faugèrc a rangé Pascal parmi les mystiques. Sa nature tendait peut-être au mysticisme. Mais ses habitudes géométriques d'un côté, et de l'autre ses doctrines jansénistes l'empêchèrent de se déveloj)per en ce sens. La déduction rigoureuse et l'iutuition mystique s'excluent, en même temps que la crainte et le désespoir, résultat du Jansénisme, arrêtent l'élan spontané de l'àme qui ne peut s'élever que sur les ailes de Tespérance

et de l'amour. Cependant on trouve dans Pascal des li'aces marquées de mysticisme. Assez souvent son jansénisme vient expirer aux pieds de Jésus-Christ, et alors il se répand en effusions d'amoureuse confiance. D'autres fois, dans l'impuissance de la raison à atteindre les mystères de l'infini, il demande au sentiment, au cœur, de venir à son aide. C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison, dit-il alors : voilà ce que c'est que la foi. Dieu sensible au cœur. Le génie n'y fait rien. Le chrétien le plus humble voit aussi bien et mieux que le plus illustre savant : il voit par le cœur et l'autre par l'esprit. Ce qui rappelle ce pauvre villageois, qui, écoutant prêcher son évêque qu'il ne comprenait l)as, s'écriait : l'âme entend!

Néanmoins Pascal ne tient pas à la même famille que saint François de Sales. Ni pour la doctrine, ni pour le style, un homme de Port- Royal ne pouvait ressembler au saint évêque de Genève. Saint François avait été cependant en relation intime avec la mère Angélique et toute la famille Arnauld, et sans doute sa douce influence se fit d'abord sentir à Port-Royal ; mais elle y fut bientôt effacée sous l'action dure et sombre de Saint-Cyran. Nous n'avons donc à léhidier que comme écrivain, comme un des pères de la langue française.

« Je ne fay pas profession d'estre escrivain , » disait-il humblement, car la pesanteur de mon » esprit et la condition de ma vie exposée au » service et à l'abord de plusieurs ne le me sçau- » roient permettre. »

Fénelon, dont il fut le précurseur, disait de lui : « Son style naïf montre une simplicité ai- » mable, qui est au-dessus de toutes les grâces » de l'esprit profane. Vous voyez un homme » qui, avec une grande pénétration, et une par- » faite délicatesse pour juger du fond des choses, » et pour connaître le cœur humain, ne songeait » qu'à parler en bon homme, pour consoler, » pour soulager, pour éclaircir, pour perfec- » tionner son prochain. »

Ces deux jugements ne se contredisent pas, mais s'expliquent mutuellement et se . complètent. Les âmes candides et aimantes comme saint François de Sales se mettent à nu sans voile et sans ornement ambitieux, car elles n'ont rien à cacher et ne trouveraient rien pour se parer qui fût aussi beau qu'elles. Préoccupées avant tout de Dieu et du salut des hommes, elles ont peu de souci de la forme littéraire. C'est d'une main distraite et parce qu'ils en sont couverts que de tels écrivains répandent sous leurs pas les belles fleurs de la poésie. Leur grâce n'est que le trop plein d'un cœur qui dé-

borde. Jamais de sensibilité affectée, d'expression prétentieuse; jamais l'image pour l'image; tout dans un but moral. «L'avette, nous dit saint » François avec ses continuelles comparaisons » d'oiseaux, d'abeilles et de ileurs, l'avette va » voletant çà et là au printemps sur les fleurs ; » non à Tadventure mais à dessein ; non pour » se recréer seulement à voir la gaye diapreure » du païsage, mais pour chercher lemieh.» Or, tel est-il lui-même. Ce n'est pas pour se récréer qu'il voltige sur toutes les fleurs de l'imagination et de la nature, mais pour y chercher son miel, la pensée et l'amour de Dieu. Personne n'eut comme lui le sentiment de la nature, non personne au dix-septième siècle qui généralement la sentait si peu, personne plus tard, pas même Bernardin et Lamartine. Mais cette nature n'était pour lui qu'un prisme à mille facettes, à travers lesquelles il admirait les jeux brillants de l'éternelle lumière, un livre toujours ouvert où le Créateur avait écrit lui-même ses perfections adorables, une voix toujours retentissante qui lui disait : Aime Dieu. « Quand on le menait )» dans un jardin, rapporte Camus : Oh quand » celui de notre âme, s'écriait-il, sera-t-il se- )) mé de fleurs et de fruits !...

» A la vue des fontaines : Quand aurons-nous

>j dans nos cœurs des sources d'eaux vives re- » jaillissantes à la vie éternelle !...

» A l'aspect d'une belle vallée : Ces lieux sont » agi^éables et fertiles, et les eaux y coulent; }i c'est ainsi que les eaux de la grâce céleste » coulent dans les àmcs humbles...

» Voyait-il une montagne : J'ai levé mes yeux h vers les montagnes d'oii me doit venir du » secours...

» Si des arbres : Tout arbre qui ne fait point » de fruits sera coupé et jeté au feu...

» Si des rivières : Quand irons-nous à Dieu » comme ces eaux à la mer ! »

C'est bien là l'imagination mystique et chrétienne qui franchit toujours les bornes du réel pour atteindre l'idéal infini. Il y a cependant dans saint François de Sales trop de fleurs et trop d'images, trop de surcroissances, comme il le dit lui-même. Ce défaut est imperceptible chez lui tant il est délicieux , mais on le voit bien à travers le verre grossissant de Camus. Notre grande littérature aie défaut contraire, et elle aurait gagné peut-être à s'inspirer de l'imagination de saint François de Sales. Peut-être, disons-nous : alors, en effet, ne serait-elle pas tombée dans le mignard? N'aurait-elle pas perdu on raison ? L'homme peut-il se développer à la

fois dans tous les sens? Ne nous plaignons pas trop, car nous avons encore le plus beau rang parmi les littératures modernes.

S. François de Sales était lié d'une étroite amitié avec le président Favre , un des plus grands jurisconsultes de son siècle. Tous deux, pleins de zèle pour le maintien de la foi catholique, se montrèrent aussi jaloux du pi'Ogrès des lettres. Lorsque Favre fut envoyé à Annecy, sur la demande du duc de Nemours , pour y présider le conseil genevois, ils y érigèrent, en 1606 , une académie à l'instar de celles qui naissaient partout alors en Italie. L'académie nouvelle prit un nom et un emblème lleuris comme l'imagination de sakit François de Sales : elle s'appelait Académie Florimontane et avait pour symbole un oranger en fleurs avec cette devise : Flores fructuaque perennes. Les séances se tenaient dans la maison môme du président Favre et avaient pour objet la théologie, la philosophie, les mathématiques , les beaux-arts. On ne sait pas au juste combien dura cette institution , mais il est probable que le retour de Fabre à Chambery, en 1618, ralentit le zèle de ses membres, et qu'elle mourut avec saint François de Sales en 1622. Elle ne put donc que jeter quelques fleurs sans avoir le temps de produire des fruits. A moins qu'on ne regarde comme un des fruits de l'arbre d'Annecy Yauge-

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las, fils du président Favre; mais il n'en a pas la sève odorante et ne paraît guère être venu sur

un oranger en fleurs.

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