LITTÉRAIRE
L'Académie florimontane, l'Académie française ! Vaugelas, Malherbe , Balzac ! Nous touchons à la réforme de notre langue et de notre littérature. Le xvr siècle se ferme, le xvii" s'ouvre avec de tout autres perspectives. Hâtonsnous pour arriver à Pascal.
Les réformes commencent par des individus , se poursuivent, s'achèvent et se maintiennent par des institutions. D'abord le réformateur, ensuite l'institution réformatrice : Malherbe et nos premiers écrivains avant l'hôtel de Rambouillet et l'Académie française. L'individu seul a cette énergie de volonté, cette unité de vues, qui enfantent une révolution, en Httérature comme en politique. Mais ensuite il lui faut des bras, des complices pour assurer la victoire et l'étendre dans le monde : alors les assemblées et les corps savants.
Malherbe voyait les frontières de notre langue
menacées par l'étranger qui déjà s'était introduit en partie dans la place. Son premier soin fut de la protéger contre l'invasion gréco-latine de la Pléiade, l'invasion italienne des Pétrarchistes, l'invasion provinciale et non nationale de Montaigne. En même temps il dégasconnait la cour et chassait les étrangers qui déjà croyaient avoir acquis droit de cité. Après avoir rendu la langue française à sa liberté et à son indépendance, il songea ù lui donner des lois et une constitution. Le premier il enseigna en France qu'ccnVe est un art, et il eut la gloire d'en tracer les principales règles consistant toutes dans un choix et une exclusion : choix des idées, choix des mots , choix d'un plan; exclusion de toute trivialité, de tout ce qui blesse l'oreille, la noblesse, le bon sens et la raison. Boileau a donc proclamé un grand fait lorsqu'il a dit :
Enfin Malherbe vint, et le premier en France,...
Malherbe, dit Tallemant (t. I, p. 239, 2' édit.), n'avait pas beaucoup de génie; la méditation et l'art l'ont fait poète. Il avait le génie de la critique, cet homme qui promettait de faire avec les fautes des autres des livres plus gros que leurs livres eux-mêmes (î6. p. 243). Plus que personne il a préparé le siècle de Louis XIV. Bien que ses
règles soient surtout relatives à la poésie, parleur caractère général elles sont applicables encore à la prose. 11 est donc le réformateur de la littérature française. Trouvant trop modeste le rôle de la pierre à aiguiser d'Horace , il voulut couper lui-même : au précepte il joignit l'exemple. 11 fut moins heureux en prose qu'en poésie. Aussi le comparait-on à l'hirondelle qui marche mal quoiqu'elle vole bien. Sa prose était habituellement négligée. Mais quand il voulait la travailler, elle était à la hauteur de ses vers. La lettre à la princesse de Conti sur la mort de son frère est un des premiers modèles de la belle prose française.
Après l'impulsion donnée par Malherbe, la plus grande activité régna dans notre littérature, une activité non plus déréglée et capricieuse, mais dirigée par le sentiment de l'art. Une chose remarquable, en effet, au commencement du xviie siècle, c'est, outre le nombre des écrivains, l'instinct de la perfection et du travail qui y conduit. Vaugelas travaille trente ans à sa traduction de Quinte-Curce. Malherbe pâlit trois mois sur une seule stance et use quatre rames de papier. Patru met quatre ans à traduire la première période du discours pour le poète Archias. Perrot d'Ablancourt ne publie ses traductions qu'après les avoir retouchées six fois, et d'An-
dilly refait jus(ju'à dix fois sa version de Josèphe. Il y avait là sans doute de rcxagcration, mais n'en blâmons pas nos pères, la perfection était à ce prix. Le travail excessif de style gâte l'écrivain qui tient à sa disposition une langue parfaite : car alors plus de naturel, pure alfectation. A quoi bon cherclier longtemps ce qu'on a sous la main? où trouver mieux que ce qu'on possède? Mais à la naissance d'une littérature, lorsque la mine est à peine ouverte, l'or, s'il s'y rencontre, est enveloppé d'un vêtement grossier, et ce n'est qu'à force de travail et de lavages qu'on peut lui donner de la pureté et de l'éclat.
C'était surtout un travail de style qui se faisait alors, grâce au goût modeste et intelligent de nos premiers écrivains et au bon génie de notre littérature. On a dit souvent : la pensée avant les mots, et on a condamné les exercices littéraires de la jeunesse. En France les mots sont venus avant la pensée qui, à sa naissance, a trouvé de fjuoi se couvrir et se parer. C'est l'ordre de la nature. L'enfant apprend des mots avant d'en avoir l'intelligence, longtemps encore avant de penser par lui-même. Après le seizième siècle, âge d'érudition, la pensée française n'était pas encore éclose : on pensait par Athènes, par Rome, par l'Italie, non par soi. Il fallait d'abord la langue nationale, condition essentielle de la
pensée nationale. Nos premiers écrivains ont donc eu un instinct admirable : ils ont commencé par nous apprendre à parler ; ils ont travaillé au vêtement de la pensée future, semblables à ces mères qui préparent à l'avance le costume de l'enfant qui va naître. De là le grand nombre des traductions à cette époque. On prenait la pensée d'aulrui pour n'être pas distrait par la recherche de l'idée du travail de l'élocution.
Bientôt, au rapport de M™" de Sévigné, tout le monde se piqua de bien écrire ; les écrivains pullulèrent. Laissons de côté bien des noms et bien des œuvres, quelle qu'ait été leur réputation et leur influence, Duperron, Coëffeteau surtout, dont l'Histoire romaine devint, à cause de sa méthode et de son style clair, coulant, net et précis, un des modèles de la langue pour Vaugelas et la naissante académie. Vaugelas, en particulier, ne jurait que par Monsieur CoèfïeieaM -, aucune arme n'était bien trempée si elle ne sortait de l'arsenal de son Histoire romaine.
Mais jusqu'ici nos écrivains n'avaient guère que des qualités négatives. Hs rejetaient les défauts de leurs prédécesseurs et introduisaient dans la langue le goût et le choix qui amènent la perfection littéraire. Restaient à créer des œuvres propres ; restaient à venir de véritables écrivains. Un des premiers en date et en mérite est Balzac.