‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 44 sur 54 · II · texte numérisé non relu

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çution qui constituent proprement l'art d'écrire.

Mais toute l'éloquence de Balzac est hors de son lieu, ce qui rend son style enflé et hyperbolique et détruit toute proportion entre l'idée et l'expression. Ses contemporains s'en aperçurent et eurent le tort immense à ses yeux de le lui reprocher. Un Feuillant, le père Goulu, se fil, sous le nom de Phylarque, l'organe de tous et signala le défaut dans un langage passionné. Vous n'écrivez pas de discours, disait-il à Balzac, mais des lettres; vous ne pouvez transporter le ton oratoire et déclamateur dans le style épistolaire. Que Pascal est différent ! Les Petites lettres sont simples, enjouées ; ce n'est qu'un spirituel dialogue, une vive conversation ; si elles s'élèvent jusqu'à, Véloquence , c'est que le sujet l'exige. Balzac veut être éloquent en dépit de la matière et ne réussit qu'à être tendu et exagéré.

Ce défaut de proportion entre la pensée et le style se montre jusque dans les ouvrages dont le sujet était plus sérieux et plus déterminé. Le Prince est une flatterie à l'adresse de Louis XIII, si peu digne de servir de type; Arislijjpe ou la cour une flatterie à toute adresse : car, après l'avoir composé en l'honneur deBichelieu, mécontent du grand ministre, il l'eût mis volontiers au nom de Mazarin , moyennant récompense ; le

Socrate chrétien, formé de douze discours ou conférences fictives, est un ouvrage sans profondeur et sans christianisme véritable, de la même manière qu'on rechercherait vainement dans Aristippe et le Prince la science politique.

Ne trouvant pas à Paris d'admirateurs assez complaisants ni assez enthousiastes, Balzac avait fait une retraite solennelle. Il s'enferma dès- lors dans son château des bords de la Charente et y vécut comme dans un sanctuaire loin du commerce du monde et de la vie réelle. De là le factice de ses compositions. D'un autre côté, n'ayant pu obtenir de Richelieu Tévèché qu'il convoitait, pas même l'abbaye dont il se serait modestement contenté, il n'eut pas de théâtre où pût s'exercer son éloquence naturelle. Sans objet sérieux et sans but pratique, sa parole ne pouvait qu'être déclamatoire et se perdre dans le vide de ses périodes retentissantes.

N'allons pas pourtant dire trop de mal de Balzac. Il est ridicule dans sa passion pour l'hyperbole et la métaphore ; il n'a pas d'idée ou la pousse à bout et la noie dans un torrent de paroles ; il épuise le vocabulaire , allonge les mots, les redouble, les peigne, les attife : tout cela est vrai. Mais cette phrase dans laquelle il se complaît, qu'il orne avec tant de soin comme pour y habiter avec plus de bonheur, est habilement

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construite. Balzac est un grand artiste en phrases, et ces phrases sont les matériaux de la langue future. Non , ne nous moquons pas des hommes comme Balzac, Fléchier, car ils ont rendu les plus grands services à la prose française.

Le style de Balzac a du nombre. Malherbe ne voulait pas le reconnaître, parce qu'il ne comprenait pas le nombre dans la prose. Il n'avait donc pas lu les ouvrages oratoires de Cicéron? — Du reste , il ne paraît pas avoir compris davantage la révolution qu'allait faire le style de Balzac et le côté sérieux de son mérite. Il avait pourtant dit de lui au commencement : «Ce jeune homme ira plus loin pour la prose que personne n'a encore été en France. » Puis, quand il vit les succès de son disciple et l'enthousiasme qui accueillait ses écrits, il ajouta : « Pardieu! pardieu! Toutes ces badineries-là m'étaient venues à l'esprit, mais je les ai rejetées. — Est-ce de ce mot que Balzac s'est vengé? — Badineries, il est vrai ; mais tout commence par des badineries. Il n'est pas un écrivain à l'âge de maturité qui ne sourie de ses essais de seize ans, de ses fleurs d'imagination , de ses descriptions de soleil levant, d'elTets de neige ou d'orage, et cependant c'est par là qu'il s'est formé. Ainsi en fut-il de la prose française. Comme l'a dit ingénieusement M. Sainte-Beuve, elle a fait avec Balzac sa rhétorique.

Pascal doit-il quelque chose à Balzac? Il a dû le lire, car c'était une des plus grandes célébrités de l'époque, et d'ailleurs Balzac n'était pas mal avec les Jansénistes. Profond admirateur de Saint-Cyran qui ne le lui rendait guère, il a entretenu correspondance avec le directeur de Port-Boyal. Chercher Pascal dans Balzac peut paraître une entreprise ridicule, et à certains égards elle l'est profondément ; cependant n'y aurait-il rien à trouver? Les entretiens de Balzac adressés à un de ses amis, n'importe lequel, sous le nom de Menandre, à l'occasion de sa querelle littéraire avec le père Goulu, sont des chefsd'œuvre de polémique, malgré leur longueur, les redondances de style et un luxe d'érudition qui ressemble fort au pédantisme. En les lisant, on songe involontairement aux Provinciales ;k la place de la littérature on met la morale relâchée; à la place des Feuillants, les Jésuites. Balzac offrait à Pascal des modèles de persiflage. Voyez comme il se venge aux dépens de la cour et des courtisans de n'avoir pas réussi dans ses prétentions d'autrefois : « Je ne saurais prendre » cet accent avec lequel ils donnent de l'autorité » à leurs sottises , ni faire d'une nouvelle un » mystère en le disant à l'oreille. Je sais encore » moins cacher mes défauts et faire le personnage » d'un homme de bien, si je ne le suis pas vérita-

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» blement ; et quand je pourrais me rendre can pable de cette science , il me fâcherait fort, M après avoir passé neuf portes et donné des ba- » tailles pour arriver là, d'être arrêté à la dixiè- » me , et si l'on m'y recevait quelquefois, d'en- » trer dans un pays oii les chapeaux n'ont pas » été faits pour couvrir la tête et où tout le » monde devient bossu à force de faire des révé- » rences. »

Voici qui est plus spirituel encore ; il s'agit du pauvre Malherbe : « Vous vous souvenez du » vieux pédagogue de la cour, et qu'on appelait » autrefois le tyran des mots et des syllabes, et » qui s'appelait lui-même, lorsqu'il était en belle » humeur, le grammairien à lunettes et en che- » veux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que » l'on conte de ridicule de ce vieux docteur, no- » tre ambition se doit proposer de meilleurs » exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si » grandes différences entre pas et point; qui » traite l'affaire des gérondifs et des participes » comme si c'était celle de deux peuples voisins » l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce » docteur en langue vulgaire avait accoutumé de » dire que depuis tant d'années il travaillait à » dégasconner la cour et qu'il n'en pouvait venir » à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement » d'une période et l'an climatérique l'avait sur-

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» pris délibérant si erreur et doute étaient mas- » culins ou féminins; avec quelle attention vou- » lait-il qu'on l'écoutàt, quand il dogmatisait » de l'usage et de la vertu des particules * . »

Pascal ne s'est pas mieux moqué des docteurs de Sorbonne. L'affaire des gérondifs et des participes , traitée comme une affaire de peuple à peuple, ne rappelle-t-elle pas le fameux début : « Nous étions bien abusés... Jusque là j'ai pensé » que le sujet des disputes de Sorbonne était bien » important...? \> C'est l'affaire d'Arnauld. Les grandes différences entre pas et point sont les différences mêmes entre la grâce suffisante et la grâce efficace, le pouvoir éloigné et le pouvoir prochain.

Et ce passage familier : « Périclès n'était pas » toujours orateur (Balzac aurait dû l'imiter), il » ne tonnait pas devant le peuple quand il n'était » question que de nettoyer les rues de la ville, oil » de relever un pan de muraille qui était tombé, » ou de taxer la viande de boucherie. » N'entendons-nous pas Pascal faire écho : « On ne s'i- » magine Platon et Aristote qu'avec de grandes » robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes » et comme les autres, riant avec leurs amis. Et

* Socrate chrétien, 10* discours; Œuvres, in-fol., t. II, p. 2B3, 264.

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» quand ils se sont divertis à faire leurs lois et » leur politique, ils l'ont fait en sejouant, etc. ? » 11, p. 9C.

Et dans le genre sérieux, est-ce Balzac, est-ce Pascal qui a dit : « J'aimerais bien mieux cette » raison prisonnière de la foi et sacrifiée par » l'humilité; cette raison, abattue et endormie, » voire même morte et enterrée au pied des » autels, que cette autre raison juge de la foi ; » animée d'orgueil et de vanité ; si vive et si » remuante dans les écoles, qui fait tant la maî- )» tresse et la souveraine ; qui ne parle que de » régner et de vaincre partout où elle est. On » trouve Dieu plus aisément dans le calme et la » douceur de la piété, que dans le bruit et les » contentions de la théologie. Le travail des sa- » vants n'a garde d'aller si vite et si loin que » l'oisiveté. » (Socrate chrét.^ 6* Disc, t. 11, p. 231, 232.)

Et ce passage sur Jésus-Christ , comme c'est beau , malgré les redoublements de phrases et les redondances : « Avant lui, on se doutait bien de » quelque chose. On donnait de légères atteintes » à la vérité : on avait quelques soupçons et quel- » ques conjectures de ce qui est. Mais les plus » intelligents étaient les plus retenus et les plus » timides à se faire entendre ; ils n'osaient se » déclarer sur quoi que ce soit; ils ne parlaient

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» qu'en tremblant et en hésitant des affaires de *> l'autre vie : ils consultaient et délibéraient tou- » jours, sans jamais se résoudre ni prendre parti. » Je ne m'en étonne pas néanmoins, car com- » ment eussent-ils pu trouver la vérité qu'ils » cherchaient, puisqu'elle n'était pas encore née? » Il fallait que la vérité se fît chair, afin de se M rendre sensible et de devenir familière aux » hommes , afin de se faire voir etjtoucher.

» Cette vérité n'est autre que Jésus-Christ ; et » c'est ce Jésus-Christ qui a fait cesser les doutes » et les irrésolutions de l'Académie ; qui a même » assuré le pyrrhonisme. Il est venu arrêter les «pensées vagues de l'esprit humain, et fixer » ses raisonnements en l'air. Après plusieurs » siècles d'agitation et de trouble, il est ve- » nu faire prendre terre à la philosophie, et » donner des ancres et des ports à une mer qui » n'avait ni fond ni rive ' . » Chacun dans sa pensée substitue à ces paroles tant de passages analogues de Pascal sur l'impuissance, l'incertitude de la philosophie et la nécessité de Jésus- Christ.

Balzac n'est pas moins beau lorsque , parlant de l'établissement du christianisme, il nous représente cette république naissante se multipliant

' Socrate chrétien, 1" discours, p. 212, 213.

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par la chasteté et la morO ; ou bien lors«|ue, marquant l'aclion de la Providence sur l'humanilé, il s'écrie avec un langage digne de Bossuet ; « Dieu est le poëte, et les hommes ne sont que » les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent » sur la terre ont été composées dans le ciel , et » c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée » ourAgamemnon. Quand la Providence a quel- » que dessein , il ne lui importe guère de quels » instruments et de quels moyens elle se serve. » Entre ses mains tout est foudre , tout est tem- » pôte, tout est déluge , tout est Alexandre , tout » est César : elle peut faire par un enfant, par un )i nain, par un eunuque, ce qu'elle a fait par les » géants et par les héros... ^. » Pascal va plus loin encore : à la place de l'enfant , du nain et de l'eunuque , il met le nez de Cléopâlrc et le grain de sable de Cromwell.

Si tout Balzac était de ce tort, de cette portée et de ce style, il suffirait de quelques traits de plume pour faire de lu? un de nos plus grands écrivains. Mais presque toujours il gâte ses plus belles inspirations par de faux ornements. On peut lui appliquer ce qu'il a dit des paraphrastes du style des Prophètes : « Vous pensez les parer

* Socrate chrétien, 3' discours, p. 217.

* Ibid., 8e discours, p. 238.

» pour la cour et pour les jours de cérémonie, et » vous les cachez, comme des mariées de village, » sous vos affiquets et sous vos bijoux. Vous les » accablez de la multitude de vos richesses, ou » fausses ou véritables ; vous voulez leur rendre » le visage plus agréable et vous leur ôtez le » cœur ^ » Le cœur, en effet, le cœur qui fait l'éloquence est précisément ce qui manque à celle de Balzac , soit défaut d'âme, soit vice du procédé littéraire. C'est assez dire que Pascal ne lui a pas pris la sienne, si pleine de sentiment. D'un autre côté, sa rhétorique, comme nous Talions voir bientôt, est l'antipode de celle de Balzac. Quelque curieux que soient les rapprochements que nous avons faits tout-à-l'heure, nous pouvons donc dire qu'il n'y a pas de fihation de l'auteur du Socrate chrétien à l'auteur des Pensées.

tn.

DESCARTES. — l'hOTEL DE RAMBOUILLET. — l' ACA- DÉMIE. — VAUGELAS.

Descartes, le premier, aborda les grands sujets, les traita avec méthode et dans un style plein de

' Soerafe chrétien, 7" discours, p. 235.

■112 Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIK.

proportion. Malgré tous ses efforts pour s'isoler de la raison universelle, ses spéculations roulent sur les grands objets de la pensée humaine , sur les éléments qui la constituent, Dieu, l'âme, la distinction du monde de la matière et du monde de l'esprit, l'immortalité. Telle est son œuvre capitale, telle est toute sa philosophie, car tous ses ouvrages ne sont qu'un développement et un commentaire de son discours sur la Méthode.

Pascal trouvait cette philosophie métaphysique de Descartes inutile comme sa physique. Dans sa physique Descartes se proposait pour but, comme aurait fait Montaigne, la recherche des moyens de jouir, de se procurer la santé et d'écarter la mort qui pourtant vint si promptement pour lui ; dans sa métaphysique il voulait établir avec ses seules facultés naturelles, comme aurait fait Épictète, les vérités fondamentales qui ne peuvent être sérieusement attaquées, puisqu'elles ne sont que la raison humaine. La science de Descartes a-t-elle fait disparaître une souffrance physique, sa philosophie guéri une seule maladie morale? L'âme n'est pas le corps, donc peut-être elle est immortelle. Mais qu'est-ce que cette immortalité? Quel y sera mon rôle et ma destinée? Dieu existe, j'existe aussi; mais pourquoi m'a-t-il fait? Quelle est ma mission ici-bas ? Quels sont mes rapports

CH. IV. ART.l.- PROSE FRANÇAISE AVANT PASCAL. 4ia

avec lui? La philosophie de Descartes reste muette : Elle ne vaut donc pas une heure de peine.

C'est une philosophie abstraite et non morale; la philosophie de l'esprit, non du cœur; tout pour la raison, rien pour le sentiment, rien pour l'homme tout entier qui vit à la fois par l'esprit et par le cœur. De là les mérites et les défauts littéraires de Descartes ; de là la différence de son éloquence à celle de Pascal.

Descartes cherche le pur vrai et marche vers lui en droite ligne, sans jamais fléchir; il l'enseigne avec un ton dominateur et irrésistible, sans sacrifier à la mode, sans excentricité , sans appeler à son aide les petits moyens littéraires , les vains ornements du style : le vrai pour le vrai et par le vrai, en tout et toujours. C'est là son côté original ; c'est là sa gloire.

Il a trouvé la vraie méthode, non pas philosophique mais littéraire, la méthode essentiellement française qui ne se dirige que par la vérité et la raison. Ce vrai que Descartes cherchait sur les hauteurs de la métaphysique, le dix-septième siècle le poursuivit partout, jusque dans la peinture des passions, et partout le réalisa. Tel est le caractère de notre grande Httérature, à la fois personnelle et impersonnelle, individuelle et générale, belle aujourd'hui, belle demain, belle

toujours, belle pour nous, belle pour l'humanité, comme le vrai qui l'inspire.

Mais Descartes ne poursuit le \rai et le beau que dans les régions de l'esprit métaphysique. Il ne s'adresse qu'à la raison, il ne reconnaît qu'elle^ il met à son service les autres facultés de l'àme humaine, ou plutôt il lui sacrifie et l'imagination qui colore, et la mémoire qui étend le cercle de l'humanité et la met en relation avec le inonde extérieur et les siècles passés, et la sensibilité qui fait battre le cœur de la littérature et lui donne la vie. 0 idée! lui disait Gassendi : c'était une critique philosophique dont nous ferions avec autant de vérité une critique littéraire.

On comprend maintenant en quoi l'éloquence de Descartes diffère de celle de Pascal : l'une est abstraite, raisonneuse, insensible; l'autre, colorée, sympathique, passionnée. Descartes, dit M. Cousin, a créé la langue que Pascal a fixée. Non, il n'a pas créé la langue de l'éloquence et de l'àme, et c'est là la langue de Pascal. 11 a créé la langue philosophique, la langue de la raison ; le premier il a fortement pensé, non au hasard et par accident, mais avec suite et méthode; le premier il a compris et réalisé le quod decet des anciens, et a su établir juste proportion et rigoureuse harmonie entre la pensée et l'expression ; il est un des hommes qui aient exerce le

plus d'influence sur le dix-septième siècle, et seul peut-être dans toute l'histoire des lettres , il a eu des imitateurs et des disciples qui étaient ev,v-mèmes des hommes de génie; il a laissé trace jusque sur Pascal qui le comhat et il lui a fait dire, c'est lapensée qui fait Vêtre de l'homme: gloire immense ! Mais Descartes n'est pas l'écrivain complet, le grand écrivain français qui demande tribut et inspiration à toutes les facultés de l'àme, la raison , l'imagination , le cœur , compose de toutes ces richesses un tout harmonieiLX où pas un élément ne prédomine aux dépens, des autres, où tout concourt à la même fin, le beau suprême, le beau de tous les temps , de tout homme et de tous les hommes. Aussi de tout Descartes on ne pourrait peut-être pas extraire une seule page empreinte de ce beau qui parle à tous, qui fait palpiter tous les cœurs et toutes les admirations, de ce beau que nous trouverions en ouvrant au hasard Pascal.

Non moins profond que Descartes, Pascal avait des facultés plus variées et plus riches. Descartes n'a qu'un style ; Pascal les a tous, le noble, le familier, le style du raisonnement, celui de la passion, et chacun d'eux porté à une perfection supérieure. Avant Descartes, a dit encore M. Cousin, il n'y avait guère que des styles d'emprunt, comme le style de Montaigne. La restriction était néces-

/jJC II« PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

saire, car il y avait eu saint François de Sales et Balzac. Mais ce qui est vrai , c'est que Descartes a trouvé du côté de la raison une langue qui lui est propre et qu'en même temps tous ont reconnue , par conséquent, la langue véritablement française. Cette langue s'est perfectionnée, car le tour n'en était ni assez dégagé ni assez libre, et la phrase dans son large cours s'embarrassait et se perdait quelquefois ; mais elle n'a pas changé. Elle ne changera pas sans se fausser et se corrompre, car elle est en parfaite harmonie avec le vrai et la raison. Ce qui lui manque, l'imagination, le sentiment, manquait à la pensée de Descartes, mais n'était pas réclamé par le sujet tel qu'il l'avait conçu. Il ne voyait Dieu et la vérité que par la pure idée , et ne pouvait parler que le langage de la raison : à Pascal de voir ces grandes choses par le cœur, de les embrasser avec toutes les facultés de l'âme et de parler tous les langages.

Le discours sur la Méthode fut publié en 1637, l'année même où tout Paris put admirer le Cid: grande et mémorable année, marquée dans notre histoire par deux chefs-d'œuvre immortels ! La prose et la poésie française élaient enfin trouvées, trouvées le même jour, ce qui ne se rencontre pas chez les autres nations littéraires où les chefsd'œuvre poétiques précèdent toujours les chefs-

d'œuvre de la prose. Aussi se hàta-t-on de fixer cette langue qui venait de se révéler si belle et si riche, de la dégager de tout alliage impur, de tout ce qui pouvait en altérer le caractère, et de lui dtniier ce qui lui manquait encore.

Les circonstances étaient favorables, car un heureux mouvement littéraire s'opérait alors en France. Au moment de la Renaissance, sous François I" et sa sœur Marguerite , les gens de lettres n'avaient pu que s'inféoder au roi et aux grands, comme ils firent encore au commencement du xvn-' siècle. Mais, isolés dans une sorte de domesticité , ils ne recevaient pas inspiration d'un public qui leur manquait, et ne réagissaient pas sur une société qui n'existait pas encore. Dès-lors, pas de caractère national dans no're littérature, pas de goût, pas de ton général dans notre langue. Tout occupé de guerres et de plaisirs, Henri IV ne reprit pas le rôle littéraire de ses prédécesseurs et ne fit que continuer la corruption des Valois; Louis XIII, maladif et sauvage , s'enferma dans ses mélancoliques ennuis sans songer à donner le branle à la littérature. Les gens de lettres sortirent alors de la cour où ils ne rentreront qu'au règne de Louis XIV pour y conquérir pleinement leur indépendance sous sa noble et magnifique protection, jusqu'à ce qu'ils deviennent, au xviu' siècle, les véritables rois de

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