‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 45 sur 54 · II · texte numérisé non relu

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la France. Cet exil momentané de la cour fut un bonheur pour notre littérature, car il la força de se transporter sur un autre terrain où va s'opérer le mélange des grands et des gens de lettres, la fusion des diverses classes de la société , où les moeurs vont se purifier ou du moins se couvrir de décence, le goût se purifier avec les mœurs, où la langue va se former, à la fois noble et familière, grave et enjouée, majestueuse et délicate. C'est à l'hôtel de Rambouillet qu'appartient la gloire de cette double influence morale et littéraire. Dans ses salons , pendant l'espace d'un demi-siècle, on voit se presser d'un côté Malherbe, Vaugelas, Gombault, Racan, Chapelain, Voiture, Balzac, Conrart, Godeau, Patru , St-Evre-r mond, Benserade, Ménage, Cotin, Segrais, Huet, Scudery et sa sœur, Rotrou, Mairet, les Corneille, etc.; et de l'autr:^, la princesse de Condé et sa fille la fameuse duchesse de Longueville, le grand Condé et ses fils, la duchesse d'Aiguillon, en un mot, toutes les illustrations aristocratiques de l'époque. Grands et littérateurs s'y coudoient librement, s'y mêlent dans une familière intimité, les grands mettant une sorte d'orgueil à tout supporter des gens de lettres, et les gens de lettres usant largement de cette condescendance, au point que le prince de Condé disait de Voitufe, fils d'un marchand de vin : « Si Voiture était

de notre condition, il n'y aurait pas moyen de le souffrir. )) De ces relations naissait la société française dont notre littérature sera bientôt l'expression, et la langue pouvait se fixer.

Puis à côté de l'hôtel de Rambouillet s'ouvrait la maison de Scarron où le mélange des classes s'opérait en sens inverse^ non plus de haut en bas, mais de bas en haut ; où se réunissaient les mêmes personnages, puis quelques autres, les familiers de la fameuse Ninon, que leurs mœurs et leurs habitudes empêchaient d'être admis à riîôtel de Rambouillet ; où se conservait l'esprit gaulois et grivois qui s'y était transmis , après avoir traversé Villon et Rabelais, pour passer ensuite à La Fontaine et à Molière.

Ce mouvement littéraire fut interrompu par la guerre de la Fronde. L'hôtel de Rambouillet avait commencé à décliner sous la régence d'Anne d'Autriche, après le mariage de Julie d'Angennes avec le duc de Montausier, l'Alccste de Molière, qui, en 1645, emmena sa femme, la muse inspiratrice des poètes, dans son gouvernement d'Angoumois. Mais, après la Fronde, il fut rouvert jusqu'en I608, année du mariage de Claire d'Angennes avec le comte de Grignan , le même qui épousa plus tard M"" de Sévigné. Dès-lors il ne vécut plus que d'une vie agonisante et s'éteignit tout-à-fait en 1 665 avec M"" de Rambouillet.

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Ce fut dans les sociétés qui succédèrent à cellelà que naquirent les fausses Précieuses , car ce mot était pris d'abord dans un bon sens, comme on peut en juger par le dictionnaire des Précieuses de Soniai/x'. Des 1652 des bourgeoises de Paris avaient voulu singer la grande société et n'avaient réussi qu'à se rendre ridicules. Elles cherchaient à se distinguer par l'impromptu , le développement de thèses quintessenciées, la recherche d'expressions extraordinaires, la réforme de l'orthographe et surtout par un platonisme fade et ridicule en matière de sentiment. Ce fut l'âge de la carte du tendre, de toutes ces froides allégories renouvelées du roman de la Rose et autres œuvres mauvaises du moyen âge, qui disparurent heureusement sous le bon sens français, le fouet de Boileau et les plaisanteries de Molière ' .

L'hôtel de Rambouillet lui-même avait été, surtout dans les derniers temps, infecté de mauvais goût. Il visait à la noblesse du style, mais son procédé pour y atteindre ne consistait guère que dans la périphrase, dans l'art d'agrandir les petites choses et de conter majestueusement des bagatelles. C'est assez dire que si l'hôtel deRam-

♦. Voir sur tout cela l'ouvrage de M. Rœderer Sur la soripfé polie en France; ou bien la Vie de Midame de Mainlenun, par M. le duc de INoailles, 1. 1.

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houillot a rendu service à la langue que parlera Pascal en lui donnant celte grâce, celte finesse, cette délicatesse que n'avaient, en 1637, ni Descartes ni Corneille, il n'est pourtant pas l'école oii s'est formé notre grand écrivain. Le naturel de Pascal répugnait à tous les petits moyens de l'hôtel de Rambouillet : il aime mieux le mot propre et même familier; il croit que le style doit tirer de la pensée toute sa noblesse. Mais l'hôtel de Rambouillet lui forma un public pour ses Provinciales qui, auparavant, n'auraient pas trouvé d'écho et seraient mortes sans retentissement avec les disputes qui les suscitèrent.

Tout, à cette époque, préparait donc les chefsd'œuvre du grand siècle. L'Académie qui a tant contribué à discipliner l'esprit français, à épurer la langue, à lui donner la perfection qu'elle eut depuis dans nos grands écrivains, fut définitivement instituée en 1635. En réalité, elle remontait à l'époque de Ronsard. Baïf, une étoile de la Pléiade, avait établi dans sa maison, au faubourg Saint-Marceau, une sorte d'académie de poètes et de musiciens pour juger ses essais de prosodie française. Dès-lors les réunions devinrent fréquentes parmi les gens de lettres. Malherbe leur donna une importance nouvelle et bientôt les Mercredis de Ménage ne furent pas moins célèbres que le seront plus tard les Samedis de

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M"" de Scudery. M"' de Gournay, la fille adoptive de Montaigne dont Taliemant nous raconte des choses si plaisantes, avait aussi son cercle. Mais cé fut surtout Conrart qui, malgré son peu de science, son ignorance des lettres latines, pressentit ce qui pouvait sortir de grand de ces réunions et s'en fit le centre et le modérateur. Instruit de ce mouvement littéraire par Bois-Robert, son poète familier, son amuseur spirituel, le cardinal de Richelieu voulut le gouverner comme il gouvernait la France, pour que rien n'échappât à sa toute-puissante action, et, malgré la résistance du parlement, il réussit à faire enregistrer en 1637 les lettres patentes de Louis XIII qui établissaient l'Académie française. La nouvelle institution illustra son berceau j:lar le jugement si mesuré qu'elle rendit sur le Cid cette année même, et par la noble résistance qii'elle opposa à la pàssioti de Ribhelieti Contre Cet immortel chef-d'beiivre.

Enfin, Vaugelas, qui par son sens exquis, ses immenses lectures, son séjour à la cour, son expérience, sefe continuelles observatiôiis, avait acquis Uiië bohnàissahce approfondie de tiotre langue, publia en 1647 ses Remarques sur la langue française, dont l'influence ne s'est jamais pCrdiie. 1B47 ! mbins de dix ans avant les Provihtialtii Nous ah'itbrts. il ne nous reste plus qu'à

aller chercher Pascal où il se trouve, à Port- Royal.

PORT-ROYAL ET SES PRINCIPAUX MEMBRES : SACY^ NICOLE, d'aNDILLY, ARNAULD.

C'est de là que sont sortis Pascal et Racine, dit Laharpe. — Comme le vainqueur de FriboUrg de l'école des Jésuites, répond M. de Maistre. Port-Uoyal n'a \ms produit, il a logé. Ce n'était pas une institution, une école, comme les Bénédictins, les Jésuites; il n'y avait là ni traditions, ni esprit général, ni éducation. — Nous ne voulons pas nous associer à tous les jugements de l'auteur du livre de l'Eglise gallicane, et nous ne contesterons pas en particulier lefe services que Poi"t-Royal a rendus à l'enseignement des lettres anciennes par ses méthodes et ses traductions. On pourrait dire cependant que dans les assertions littéraires de M. de Maistre, aussi bien que dans ses opinions philosophiques, le paradoxe est plus à la surface qu'au fond. Jamais il n'a été si original, si spirituel, si incisif, que dans ses chapitres sur Port-Royal et le Jansénisme; non, pas même datts ses jugements sur Locke et sur Bacon.

Il se trompe pourtant lorsqu'il dit qu'il n'y

avait à Port-Royal ni tradilioiis, ni esprit dominant. Port-Royal avait sa tliéorif; littéraire qui remontait comme tout le reste à Saint-Cyran. Les Jansénistes se croyaient les instruments de Dieu, les organes inspirés delà vérité au même titre que les Prophètes. Il faut se considérer, disait Saint-Cyran, comme rinstrumentet la plume de Dieu. Dieu est un peintre, l'écrivain un petit enfant dont il dirige la main. Les ouvrages écrits dans cette pensée orgueilleuse , que Saint-Cyran appelle une pensée d'humilité (toujours l'humilité orgueilleuse chez ces hommes) , produisent des effets dans les âmes, à proportion comme les saintes Ecritures *.

Ainsi, selon l'esprit de l'illuminé Saint-Cyran, les Jansénistes mettaient toutes leurs pensées, tous leurs discours, toute leur conduite sous la responsabilité de Dieu : c'était le rendre responsable de bien des absurdités. Oq conçoit qu'avec une pareille théorie les Port-Royalistes négligeassent les formes littéraires , tous les moyens humains, pour s'abandonner à la conduite de ce qu'ils croyaient être l'esprit de Dieu; qu'ils se contentassent de la clarté, de la netteté, sans souci de l'élégance , ni même de la précision , parlant , écrivant toujours , tant qu'ils s'iraagi-

* Entretien de Saint-Cyran avec Le Maître, Mémoires de Fontaine, \. I, p. 171, 172.

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naient sentir la présence de l'esprit inspirateur. Leur bonheur, dirons-nous avec M. de Maistre, et nous ajouterons, si l'on veut, leur mérite est d'avoir été les premiers en date dans cette littérature qui n'avait guère eu de prosateurs, à part Balzac et Descartes leurs contemporains. Mais après avoir précédé quelque peu leur siècle, ils se trouvèrent bientôt en arrière et conservèrent néanmoins leur réputation. C'est qu'ils appartenaient à une secte, qu'ils se vantaient et se faisaient vanter par toute la coterie. Voltaire a dit qu'ils ne contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la véritable éloquence. Nous concevrions qu'on dit cela des Jésuites, maîtres alors de l'enseignement en France, qui firent vraiment l'éducation du grand siècle, et préparèrent les merveilles que LouisXlV n'eut jamais produites sans leur sage et habile culture. Mais les Port-Royalistes n'eurent certainement pas sur le mouvement littéraire de cette époque l'influence qu'ils se sont attribuée. Aussi Voltaire ajoute qu'ils étaient encore plus jaloux de répandre leurs opinions que la vraie éloquence. Il aurait dû dire aussi qu'ils tenaient avant tout à se faire passer pour hommes de goût et de science, et qu'on les en a crus sur parole. Racine le leur a spirituellement reproché : à peine un ouvrage sortait-il de leurs rangs, qu'on se

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le passait de mains en mains, et que toutes lès trompettes du parti faisaient résonner ses louanges. N'oublions pas le désir de contrarier les J6siiites, désir qui iiispirait plus d'adttiiration pour les œuvres de Port-Royal que leui* mérite réel.

Car eiîfihi l'itigénieuse recette donnée par M. de Maistre pour faire un livre de Port- Royal ti'est-elle pas infaillible ? La particule on qui sigiiifiait tout un parti, l'anonyme et ses Séduisants mystères, la compilation et le transport en fratiçais de savants ouvrages latins, île jouaient-ils pas le principal rôle dans les procédés littéraires des Port-Royalistes ? Et quant au style, quelle sécheresse le plus solivetit, quelle vulgarité , quelle absence d'onclioh et d'éloquence ! Port-Royal n'a que des qualités négatives. On chercherait vainement une véritable beauté dans ses innombrables volumes. H a su éviter les fautes^ il ti'a pas mal écrit, voilà tout; c'est le niédiocfe à sa suprême perfection , et il y a bien de Id. vérité dans ce mot qiie M. de Maistre prononce sur chaque ouvrage parti de là : 11 n'est ni assez bon ni assez mauvais pour vehit* d'ailleurs.

Etudiez-ert les principaux représentants. Chez Sacy, pas tine couleur, pas un éclair; pâleur et monolotiie^ toilà tout l'homme. Arnauld a contribué par èëè théories et stes exetnples à établir

des Vérités de logique et de grammaire qui lui ont sut*vccu, mais il U'â pas laissé un seul modèle. Aussi, comme û. dit très-bien M. Sainte- Beuve, on use de ses principes et on se passe de lui. Chose singulière ! on ne trouve pas une individualité chez tous ces écrivains de Port- Royal ! Arnauld n'a qu'un style de discussion. Mais son entêtement batailleur ne se manifeste que par ses innombrables volumes et il'a pas Idissé d'empreinte sUr ses oeuvres : qui pourrait découvrir une inspiration, une belle page, un irait original dans ses 42 in-4° 1 Ses traités ne Sont qu'une thèse scolastique et géométrique^ avec des ()roposi lions énoticéeè et établies, des objections réfutées. Tout marche avec ordre et logique, mais sans autre mérite littéraire que celui de la clarté, sans une Heur d'imagination pour couvrir un peu l'aspérité de ctis formes 5 et encore cette marche rigoureuse elle-même est souvent attardée par les redites si familières aUx écrivains de Porl-Royal. 11 en est de même du style. Il est clair et net, mais SeUt ericorë le xvi' siècle : les phrases y sont longues et t-sllëtlties par les conjonctions ; pas de mouvement; pas de vie, pas un mot heureUx qui repose.

D'Andilly était plus littéraire. 'C'était, avant tout, uft homme du mondé, et il faillit êt^e dé l'Acadéhiie. Il sortait sOU veUt désâ i*ëtl'âitë et allait

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respirer un autre air que l'air épais... de Béoiic, dirait M. de Maistre : disons seulement de Port- Royal. Par ses contacts fréquents avec la société d'alors, il se polissait le goût et le langage, et se faisait ce style pur qu'il a transporté dans ses estimables traductions.

Nicole, de son côté, est plus élégant, plus écrivain que ses confrères, mais il n'était guère Janséniste. Cependant n'espérons pas trouver de ce côté encore un écrivain véritable. M"'^ de Sévigné en fait à chaque instant l'éloge dans ses lettres. Mais c'était chez la spirituelle Janséniste un parti pris de tout admirer de ce qui venait de Port-Royal, comme chez ï aimable païenne, de tout adorer dans sa fille. Aussi était-ce une douleur pour elle de trouver des dissidents jusque dans sa famille. Le marquis de Sévigné écrivait à sa sœur le 12 janvier 1676 : « Pour \e^ Essais de morale, je vous demande très-humblement pardon, si je vous dis que le Traité de la connaissance de soi-même me paraît distillé, sophistiqué, galimatias en quelques endroits, et surtout ennuyeux presque d'un bout à l'autre. » Oui, le caractère doux, facile et coulant de Nicole se montre seul dans ses traités d'une longueur fatigante et d'un style délayé jusqu'à perdre toute consistance ; mais pas d'originalité, à moins que c'en soit une de ne pas en avoir : ce serait alors

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l'originalité de Port-Royal ; le médiocre, comme dirait encore M. de Maistre.

Port-Royal n'a donc rien donné à Pascal, si ce n'est ses malheureux principes jansénistes. Il ne lui a pas donné une âme, une éloquence qu'il n'avait pas lui-môme. Il ne lui a pas formé le goiit qu'il avait déjà pur avant d'entrer en relation intime avec les solitaires, comme on le voit par ses traités scientifiques. Port-Royal est tout au plus pour Pascal un fond de tableau sur lequel il se détache.

Il nous est permis maintenant de tirer une conclusion plus générale encore. D'après l'étude à laquelle nous venons de nous livrer, il est facile de comprendre que Pascal ne doit qu'à lui-même ses principes et son style. Ses principes, il ne les a puisés que dans la nature et ses méditations ; son style est tout personnel et ne tire pas d'ailleurs ses éléments et ses beautés. Ses devanciers ne lui ont rendu qu'un service, ce fut de déblayer un peu le terrain, de rendre la langue plus pure, plus exacte et plus nette. Mais cette langue, il l'a transformée, et a mis dessus son cachet de facture et de propriété ; c'est la langue de Pascal ! Quel est donc celui de ses prédécesseurs qui oserait réclamer, même Montaigne, et dire : Ceci est à moi !

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