‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 47 sur 54 · LITTÉRATURE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE EN GÉNÉRAL

Un mot d'abord de ses idées sur la littérature en général. ïl croyait à l'existence d'un type unique du beau, comme d'un type unique du vrai, à l'unité et à l'universalité du goût, à l'unité de l'art, poésie, musique, peinture, architecture. « 11 y a, disait- il, un certain modèle d'agrément et » de beauté qui consiste en un certain rapport » entre notre nature faible ou forte, telle qu'elle » est, et la chose qui nous plaît.

» Tout ce qui est formé sur ce modèle nous » agrée : soit maison, chanson, discours, vers, » prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, cham- » bres, habits, etc.

» Tout ce qui n'est point fait sur ce modèle » déplaît à ceux qui ont le bon goût. »

La beauté d'une œuvre d'art quelconque consiste donc dans le rapport parfait de cette œuvre avec uii modèle unique, comme aussi sa ressemblance avec un mauvais modèle suffit pour la faire juger mauvaise. Mais ce mauvais modèle n'est pas unique comme le modèle du beau , car il y en a une infinité. Et en effet, le mal, c'est

l'œuvre de l'homme ou du fini, si varié en luimême et dans ses manifestations; le beau, c'est le vrai, c'est l'infini, c'est Dieu, un en soi, un dans le plan et le but de ses œuvres, quelque multiples qu'on les suppose.

Les arts ayant un type unique que chacun réalise avec son expression particulière, ils peuvent s'aider et s'éclairer entre eux. Le poète doute s'il a pris dans sa composition le vrai beau pour modèle : que le peintre fasse poser le même modèle devant lui : s'il arrive au ridicule, c'est que tous deux n'avaient pas pris le beau pour point de départ et pour inspiration ; 1 œuvre du poêle doit être jugée mauvaise comme celle du peintre : « Rien ne fait mieux entendre combien un faux >) sonnet est ridicule, que d'en considérer la na- » ture et le modèle, et de s'imaginer ensuite une » femme ou une maison faite sur ce modèle-là ' . »

S'il existe un beau absolu , immuable, il doit exister aussi des règles revêtues des mêmes caractères, et d'après lesquelles il faut nécessairement se diriger, qu'on veuille écrire soi-même ou juger les ouvrages d'autrui. Ce sont ces règles qui aiguisent notre esprit et notre goût de manière à ce qu'ils puissent toucher exactement les pointes si subtiles du beau et du vrai. Autrement

ils ne peuvent arriver, ou, s'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai * . Juger sans règles, c'est s'exposer aux jugements les plus divers , qui ne s'accordent qu'en ce seul point que pas un d'eux n'est conforme à la vérité, et qui ne peuvent être redressés et ramenés au vrai que par ceux qui jugent d'après les règles. « Ceux qui » jugent d'un ouvrage sans règle sont, à l'égard » des autres, comme ceux qui n'ont pas de mon- » ire ^, à l'égard des autres. L'un dit : 11 y a deux M heures ; l'autre dit : Il n'y a que trois quarts » d'heure. Je regarde ma montre ; je dis à l'un : » Vous vous ennuyez ; et à l'autre : Le temps ne w vous dure guères ; car il y a une heure et demie. » Et je me moque de ceux qui me disent que le » temps me dure à moi, et que j'en juge par fan- » taisie : ils ne savent pas que je juge par ma » montre^. »

* T. II, p. 53.

" Pascal a écrit : qui ont une montre^ ce qui est le contraire de sa pensée.

2 T. I, p. 257. — Pascal a dû trouver bien des fois l'occasion de redresser de semblables erreurs, car il portait toujours sa montre à la main , au risque de la casser souvent. C'est sans doute ce qui lui a inspiré cette ingénieuse comparaison. Le P. Guerrier a écrit : « M"» Perler m'a dit que M. Pascal, son oncle, portait toujours une montre attachée à son poignet gauche. Quand M. Quesnel, frère du P. Quesnel, eut fait le portrait de M. Pascal qui était mort depuis plusieurs années,

CH. IV. ART. n.— nHËTORIQUE DE PASCAL. 435

Cependant, malgré le sentiment qu'il avait de l'unité du beau et du caractère immuable des règles, Pascal était partisan de la liberté en littérature. « Quand dans un discours, dit-il, se trow » vent des mots répétés, et qu'essayant de les » corriger, on les trouve si propres qu'on gâte- » rail le discours, il les faut laisser : c'en est la » marque , et c'est là la part de l'envie qui est » aveugle et qui ne sait pas que cette répétition » n'est pas faute en cet endroit; car il n'y a » point de règle générale '. »

l'ascal, dans ce passage, donne à la fois le précepte et l'exemple. Nous savions avant qu'il nous l'eût dit combien peu il était puriste dans son langage et quelle horreur il avait de toute recherche et de toute affectation. Il veut donc que l'écrivain se mette à l'aise, en dépit de l'envie qui est aveugle et des critiques qui ne savent que la règle, non moins aveugles que l'envie. Il ne veut pas qu'on sacrifie une beauté , un effet à une fidélité scrupuleuse aux règles , destinées à

on moutra ce portrait à un grand nombre de personnes qui avaient connu ce grand homme. Tous le trouvèrent parfaitement ressemblant. 31"* l'erier le fit voir à Un horloger de Paris qui avait travaillé assez souvent pour son oncle, et lui demanda s'il reconnaissait ce portrait : C'est, dit l'ouvrier, le portrait d'un monsieur qui venait ici fort souvent faire raccommoder sa montre. {Lettres, Opusc , etc., p. 469.) » T. I, p. 260.

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aider le talent et non à l'entraver. 11 n'y a point de règle générale , proclame-t-il hardiment ; du moins, pas de règle qui ait le droit de s'imposer au génie, malgré lui, parce qu'il leur est supérieur et qu'il voit mieux tout seul dans la nature, la règle suprême.

Pascal qui nous paraissait tout-à-l'heure sentir si profondément le beau en tout et partout, Ta-t-il réellement senti sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations? Malgré ses facultés si variées , la hauteur de son génie , la richesse de son imagination , la sensibilité de son cœur, serait-il lui-même une preuve nouvelle que la nature humaine , comme parle Bossuet, est toujours courte par quelque endroit? On se rappelle sa sortie contre la beauté poétique : « Comme on dit beauté poétique , on devrait » aussi dire beauté géométrique et beauté médi- » cinale. Cependant on ne le dit point : et la » raison en est qu'on sait bien quel est l'objet » de la géométrie et qu'il consiste en preuves, » et quel est l'objet de la médecine et qu'il con- )) siste en la guérison ; mais on ne sait pas en » quoi consiste l'agrément qui est l'objet de la » poésie : on ne sait ce que c'est que ce mo- » dèle naturel qu'il faut imiter, et à faute de » cette connaissance, on a inventé de certains » termes bizarres, siècle d'or, merveille de nos

en. IV. ART. 11.— hhiîtoriqur de pascal. 4.1: » jours, fatal, etc. ; et on appelle ce jargon beauté » poétique.

» Mais qui s'imaginera une femme sur ce mow dèle-là qui consiste à dire de petites choses » avec de grands mots, verra une jolie demoi- » selle toute pleine de miroirs et de chaînes dont M il rira, parce qu'on sait mieux en quoi con- » siste l'agrément d'une femme que l'agrément » des vers. Mais ceux qui ne s'y connaîtraient » pas l'admireraient en cet équipage ; et il y M a bien des villages où on la prendrait pour la M reine : et c'est pourquoi nous appelons les » sonnets faits sur ce modèle-là , les reines de » villages '. »

Pascal ne se moque-t-il là que de la mauvaise poésie de l'hôtel de Rambouillet, qui était arrivé peut-être, à l'époque où il écrivait ces lignes, à sa période de ridicule, à 1 âge des Précieuses de Molière qui sont de 1659 ? On pourrait le croire aux termes bizarres qu'il cite et qu'il appelle justement jargon, au jugement qu'il porte sur 1 art de dire de petites choses avec de grands mots, l'art suprême, nous nous en souvenons, de l'hôtel de Rambouillet et des Précieuses ridicules. Mais, d'un autre côté, cette sortie semble présenter un caractère trop général pour ne s'appliqiier qu'à

la versification misérable des faiseurs de sonnets et de madrigaux. Citons encore pour connaître toute sa pensée : « Les gens universels... ne met- » lent guère de différence entre le métier de n poète et celui de brodeur '. » Et ailleurs : » Si la foudre tombait sur les lieux bas, etc., les » poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur M les choses de cette nature, manqueraient de » preuves 2. » Domat, que nous trouvons toujours sur les traces de Pascal pour recueillir ses paroles et lui faire écho, a dit de son côté : « La » poésie a d'ordinaire plus d'éclat et plus d'agré- » ment que la prose ; mais ce n'est que comme » les grotesques dans la peinture : ce qui plaît » est plus surprenant, mais assurément moins » solide et moins beau que le naturel ^. »

Pascal ne sentait-il donc pas la poésie? Il aurait eu cela de commun avec de bien grands hommes de son temps, en particulier avec Bossuet. Ne sentait-il pas les harmonies de la nature? Il aurait donc, en cela, payé tribut à son siècle, qui, en général, à part La Fontaine et Fénelon,

* p. 257. — Chose singulière ! Malherbe, le réformateur de notre poésie, l'a mise plus bas que Pascal : il disait qu'un poète n'est pas plus utile à TÉtat qu'un bon joueur de quilles. (Voir son historiette dans Tallemant, t, I, p. 243, 2» édit.)

» T. II, p. 414.

les a si peu senties. Mais nous le comprenons moins de Pascal, qui, avec son imagination mystique, aurait dû voir qu'il y avait autre chose dans la nature qu'une écorce matérielle , qu'en perçant cette écorce on découvrait la nature spirituelle, l'infini, Dieu. Mieux que personne, il aurait dû voir qu'il y avait dans le monde de l'àme autre chose que des raisonnements, des preuves, des objets déterminés; que l'idéal et le réel, la raison et le sentiment avaient leurs sphères distinctes. Que nous parle-t-il de poètes qui raisonnent et qui prouvent! 11 s'agit bien là de preuves et de raisonnements ! Et qui mieux que vous, Pascal, a donc dit : « Le cœur a ses raisons » que la raison ne connaît pas ; on le sait en mille » choses. — Ceux qui sont accoutumés à juger » par le sentiment ne comprennent rien aux )> choses de raisonnement...; et les autres, au H contraire, qui sont accoutumés à raisonner par » principes, ne comprennent rien aux choses de » sentiment, y cherchant des principes et nepou- » vaut voir d'une vue ^ »

Pascal aurait-il donc été gâté par l'esprit raisonneur et si peu aimable de Port-Royal ? Auraitil transporté en littérature ses habitudes géométriques, demandant, en face d'un chef-d'œuvre

« T. II, p. 172, et t. I, p. 261.

d'art, qu'est-ce que cela prouve? ou plutôt n'aurait-il pas été égaré par l'amour du réel, de la vérité pratique qu'il cherchait partout? Il est quelquefois mystique , c'est-à-dire poète , en matière religieuse, parce qu'il sait que, de quelque point qu'il parte, de quelque côté qu'il se dirige ou que l'emporte son âme, il arrive toujours à Dieu, son but unique et suprême. Mais, dans les choses humaines, il ne pouvait se mettre en route à l'aventure : il lui fallait un objet fixe et déterminé pour but, une voie droitejcomme la raison, inflexible comme la géométrie, pour l'y conduire. Aussi , parmi les différents genres de poésie, il ne goûtera guère le genre lyrique, parce qu'il est tout idéal, qu'il échappe à l'analyse et à la raison, qu'il n'a rien de pratique; mais il sentira profondément le genre dramatique, parce que le drame , c'est le réel , c'est l'action. La poésie lyrique, il s'en moque; la comédie, il en a peur et la poursuit de son indignation et de sa colère.

(c Tous les grands divertissements sont dan- » gereux pour la vie chrétienne , mais entre » tous ceux que le monde a inventés, il n'y n en a point qui soit plus à craindre que la » comédie. C'est une représentation si natu- » relie et si délicate des passions, qu'elle les » émeut et les fait naître dans notre cœur, et

» surtout celle de l'amour : principalement » lorsqu'on le représente fort chaste et fort hon- » nêle. Car plus il paraît innocent aux âmes » innocentes , plus elles sont capables d'en » être touchées. Sa violence plaît à notre amour- » propre, qui forme aussitôt un désir de causer » les mêmes effets que l'on voit si bien repré- » sentes; et l'on se fait en même temps une » conscience fondée sur l'honnêteté des senti- » ments qu'on y voit, qui éteint la crainte des » âmes pures lesquelles s'imaginent que ce n'est » pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui » leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la » comédie le cœur si rempli de toutes les beau- » tés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme » et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on » est tout préparé à recevoir ses premières im- » pressions, ou plutôt à chercher l'occasion de » les faire naître dans le cœur de quelqu'un, » pour recevoir les mêmes plaisirs et les me- » mes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints » dans la comédie ^ »

Est-ce au souvenir du Cid que Pascal a écrit cette page ? Qu'eùt-il dit s'il avait pu voir An- (Iromaqiie et Phèdre ? Eût-il été aussi indulgent qu' Arnauld pour l'amante d'Hippoly te ? La pein-

ture qu'il vient de faire des effets de l'amour dramatique, d'autant plus dangereux qu'il est plus honnête et plus pur, s'applique admirablement au premier chef-d'œuvre de Corneille. En 4037 Pascal avait quatorze ans, âge pour cette âme si prématurément développée des fortes impressions. Sa famille était intimement liée avec Corneille, qui encourageait les essais poétiques de la jeune Jacqueline, et elle n'avait pas encore absolument renoncé aux amusements du monde. Rien n'empêche de croire que le grand poète vint un jour lire son poème à l'hôtel de l'intendant des tailles, et que le jeune Pascal, présent à cette lecture , en garda toujours un profond souvenir. Peut-être même, pendant ses années de dissipation et de séjour à Paris, assista- t-il à la représentation du Cidy et fut-il touché de cet amour innocent de Chimène qui allait alors si bien aux dispositions de son cœur. Nul mieux que Corneille ne pouvait parler à l'âme de Pascal : il le cite deux fois dans ses Pensées diverses ' ; et nous croirions volontiers à une influence exercée sur lui par le grand caractère du poète, son style simple et fier, sa famiharité avec le sublime ^.

' Voir, sur les relations de Corneille avec la famille de

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Mais le mérite propre du style de Pascal, c'est l'éloquence, cette éloquence dominatrice qui, comme il le dit si bien, règne par douceur y non par empire \ C'est l'éloquence dont nous devons surtout trouver la notion et les règles dans ses notes littéraires.

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